‹ Les viveurs de ParisChapitre 19 sur 38 · ALEXANDRE CADOT, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

ALEXANDRE CADOT, ÉDITEUR

37, ftos tEBrsMTi, 31.

DEUXIÈME SÉUB.

PBEHiâBE PABTIE.

LA COMTESSE BËRTHE.

Les trois cartes.

Six semaines, jour pour jour, après l'arrivée de René à Paris, et vers les quatre heures de l'après- °ïMi, il y avait foule aux Champs-Elysées.

Des promeneurs et des promeneuses de tous les %es et de tous les aspects eiicombraient les contreailées.

On'y voyait des femmes du monde foulant l'asphalte ^e leur 'pied dé<)ai^neux et aristocratique, tandis que leurs voitures armoriées stationnaient près du rond-

poinl.

2 LES VJVEDHS DE PABIS.

On y voyait des femmes légères, faisant grand étalage de leurs toilettes somptueuses et de leurs tournures équivoques, jouant de l'ombrelle et de la prunelle, et attirant sur leurs pas tout un essaim déjeunes et novices galants, fascinés par la glu tentatrice et par les manières provocantes de ces syrènes en sousordre.

Il y avait des provinciaux, escortés de mesdames leurs épouseSf offrant à Fadmiration des Parisiens le spectacle de leurs ajustements neufs, achetés la- veille dans les magasins à prix fixe du Palais-Royal et chez les confectionneur! du boulevard.

Les maris marchaient lentement, — arrêtant leurs femmes à chaque pas, — leur détaillant les beautés des cafés chantants, les prodiges d'ornementation de la façade du Cirque-Olympique, et ne dédaignant pas de marchander de temps à autre des macarons et des sucres d*orge dont ils ne faisaient jamais emplette.

Les attelages de quatre chèvres passaient an milieu des marmots émerveillés, qui enviaient le bonheur de s'asseoir à leur tour dans les jolies calèches bleues, traînées par ces coursiers xl'un nouveau genre.

Des groupes de^soldats et de bonnes d'enfants sta« tionnaicnt devant le théâtre en plein vent où se joue le drame éternel de Polichinelle et du Chat.

Des échappés de collège ajustaient dans leurs arcades sourcilières des lorgnons d'écaillé qui refusaient obstinément d'y séjourner.

Ces jeunes gens, espoir de la France, fumaieut de gros cigares qui leur faisaient mal au cœur, — se dandinaient en marchant, — frisaient une moustache absente et lançaient des œillades assassines à toutes les femmes qui se rencontraient sur leur chemin et qu'ils coudoyaient en passant.

LE GLUB 0B6 HIROlfDBLLBS. 3

Enfin, sur la chaussée, se croisaient nne foule de voitures, — foule presque aussi compacte que celle des piétons.

Les fiacres étaient là en majorité.

Les stores hermétiquement fermés de la plupart affichaient de bourgeoises bonnes fortunes.

Venaient ensuite les petits coupés de régie dans lesquels trônaient, à deux francs l'heure, les ingénues des DélassementS''Comiques et les indolentes odalisques de la rue de Bréda.

Çà et là, au milieu de ces véhy^ules odieusement vulgaires, tranchaient quelques jolis équipages.

Parmi ces derniers on remarquait une américaine absolument neuve, et dont le brillant .vernis attestait la main habile des carrossiers de Londres.

Cette américaine, d'un vert sombre rehaussé de filets blancs, portait sur ses panneaux les initiales R — S, surmontées d'un tortil de baron.

Les chevaux, d'une finesse exquise, étaient gris de fer, avec la queue, la crinière et les jambes noires.

Le maître conduisait lui-même.

Sur le siège de derrière, deux domestiques en livrée anglaise paradaient nonchalamment.

Cet attelage marchait au petit pas.

De loin en loin, sur son passage, on entendait les promeneurs curieux échanger ces quelques mots :

— Jolie voiture!..

— Jolis chevaux !..

— Charmant jeune homme ! .

— Qui est-ce?

•" Je n'en sais rien.

— Il a presque l'air d'un enfant!.. — disaient les femmes.

4 LBS Timms bb pâus.

— Oui, mais d*on enfant bien insolent !.. — répondaient les faommes.

En effet, le propriétaire de l'américaine tronvait moyen de donner à sa physionomie, naturellement très-douce, nne expression d'impertinence dédaigneuse.

Son chapeaa gris se pencbait da côté droit sur ses cheveux blonds, d'un air crâne et même tapageur.

Il fumait du bout des lèvres un cigare espagnol. — Du haut de son sié^e, comme du haut d'un trône, il laissait couler son regard entre ses paupières à demifermées, et, s'il rencontrait quelque femme de sa connaissance, il la saluait légèrement du bout de son fouet.

Arrivé au rond-point, il rendit la main à son attelage, qui partit comme l'éclair, et, en trois minutes, le transporta jusqu'à l'Ârc-de-l'Etoile dont il franchit la barrière.

L'américaine verte allait sans doute conlinuer sa course jusqu'à la porte Maillot, pour entrer au bois de Boulogne, quand elle se croisa avec un charmant coupé qui venait dans le sens opposé.

Les deux voitures s'arrêtèrent en même temps.

Le jeune homme sauta en bas de son siège et remit les guides à l*un de ses domestiques.

La portière du coupé s'ouvrit, et une de nos anciennes connaissances eu descendit leslement.

Le maître du coupé et celui de l'américaine allèrent à la rcMConlre l'un de l'autre, et ils échangèrent une cordiale poignée de main.

— Bonjour, René, — dit le premier.

— Bonjour, mon cher comte, — répondit le second.

— Je viens de Madrid, où je croyais vous rencontrer.

— J'y allais tout de ce pas pour vous y voir.

— Etes-vous content de vos chevaux neufs?

Lfe CLiJB i>BS AlROlIbBLLBS. 5

— Enchanté! — ils sont vifs comme des chamois et doux comme des agneaux.

— Je les conduirais volontiers pendant cinq minutes...

— Eh hicn ! montez.

M. de Bracy prit place sur le siège de raméricainc à côté de René, et saisit magistralement les rênes et le fouet.

— Où allons-nous ? — deraanda-t-il.

— Où vous voudrez.

— Alors, retournons à Madrid; — nous y prendrons un verre de vermouth. . .

René fît la grimace au mot de vermouth. Il n*avait pas encore pu s'accoutumer à cet abominable breuvage dont on vante les vertus apéritives, et qui torture outrageusement les estomacs novices.

— Volontiers, — répondit-il cependant.

— Hop ! — fit Maxime.

Les chevaux bondirent.

— Vaillantes bêles l — murmura le comfe. Deux mille écus, ce n'est pas cher! . — Donnez-moi du feu, je vous prie...

A peine Maxime avait-il eu le temps d'allumer un cigare, que déjà l'américaine entrait dans la cour de Madrid.

René et M. de Bracy s'attablèrent dans uu coin de ce hideux jardin qui ressemble à un potager d'auberge de village, et que la mode i adopté, comme elle adopte tant d'autres choses, sans savoir pourquoi.

René avala son verre de vermouth en s'efforçant de ne point trahir par les imgoisses de sa physionomie les souffrances de son gosier et de son estomac, — puis la conversation fut reprise.

— Que faites-vous ce soir? — dit Maxime,

D LES VtVBORS DB PARIS.

— Je n'ai pas de projets.

-— Dînoûs ensemble.

— Soit.

— Et ensuite?..

— Disposez de moi.

— Ilîy a une première représentation...

— Où?

— Au Vaudeville.

— Une grande pièce?

— Trois actes.

— Camille en est-elle?

— Oui.

— Voulez-vous y venir?

— Volontiers.

— Aurons-nous de la place?

— J*ai dans ma poche le coupon de deux stalles d*orchestre que j'avais fait prendre ce matin à tout hasard.

— J'en accepte une et je vous remercie.

— René?. . — dit Maxime en riant.

— Mon cher comte?..

— Vous m'avez demandé tout à l'heure si Camille jouait dans la pièce nouvelle...

— Oui.

— Je vous ai répondu af6rmativement...

— Eh bien?

— Eh bien, aussitôt après ma réponse, vous avez dit : — Allons-y. — Est-ce que vous auriez un caprice à l'endroit de Camille, par hasard?.. — Prenez garde de vous faire mettre hors la loi par toute la droite de la chambre !

— Camille a des yeux qui m'amusent et je la trouve d'une bêtise assez réjouissante, voilà tout...

LB CLDB DES itIRORDBLLBS. 7

— A la bonne heure I — fit Maxime. — Sans cela, que dirait Blondine?

— Elle dirait ce qu'elle voudrait!.. — Croyez-vous donc.que je m'en soucie?

— Vous êtes toujours bien avec elle, cependant?. •

— Toujours.

— Amant fidèle ! ,

— Oh ! fidèle !.. — je la trompe deux fois par jour...

— Et elle vous le rend bien, — se dit Maxime en lui-même.

Puis, il ajouta :

— Et avec qui la trompez-vous ?

— Avec tout le monde.

— Diable! — s'écria M. de Bracy gatment, — voilà que vous compromettez d'un seul m«t les Parisiennes en masse... C'est un p'eu fal, savez-vous?..

— Bah ! — fit René, — je prends l'avenir pour le présent ; voilà tout !

— Mais alors, moderne Joconde, pourquoi diable gardez-vons Blondinet

— Cette petite m'est fort utile.. .

— A quoi?

— Elle me fait des scènes de jalousie, et cela me divertit beaucoup. .. D'ailleurs, au fond, je crois qu'elle m'adore, et je n'ai aucune raison pour la désoler...

Maxime hocha la tête d'une façon qui pouvait sembler affirmative ou ironique, au choix de celui à qui ce signe s'adressait.

René choisit la première hypothèse. • '

Nous nous arrêtons à la seconde.

Les deux hommes remontèrent en voiture et reprirent le chemin de Paris.

Us dînèrent au café Anglais.

Huit heures Tenaient de sonner à Thorloge illuminée de ce monument bfttard qui n'est ni grec ni français,

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