UN ROI A LA RODE
Jes ténèbres en ayant soin de prendre une antre direction que celle de la Fosse-aux-Loups, afin de dérouter la jenne fille si elle s'obstinait à me poursuivre.
> Au bout d*uu instant elle abandonna mes traces en efifet, car lorsque je m'arrêtai pour reprendre baleioe j'entendis son pas rapide qui se perdait dansféloignement. La pauvre enfant faisait fausse route.
• Je me remis alors en chemin et je suivis la ligne la plus droite, afin d'atteindre sans retard le but de mon rendez-vous... Au moment où j'arrivais sur les bords de l'abtme qui dominaient les pics décharnés de la Dent'dU'Chierif la lune, pareille à un bouclier rougi aa feu, surgissait, ronde et rouge, de derrière un des pitons de la montagne et illuminait de sa lueur fantastique la campagne et les horizons. On eût dit l'un de ces décors étranges dans lesquels les théâtres du boulevart encadrent les plus lugubres scènes de leurs drames les plus sinistres.
» La silhouette de monsieur Paul se détachait nettement sur un pan de rocher éclairé par la lune. Le jeune homme était debout. Sa tête se penchait et il appuyait ses deux mains sur le canon de sa carabine.
» En m'entendant venir il releva la tête et il fit quelques pas vers moi.
» — Vous êtes exact, Monsieur... — me dit-il avec un triste sourire...
» — Je ne vous ai pas fait attendre*
» — Non, j'arrive à l'instant.
» — Si vous voulez, nous ne perdrons pas une minute... — on aime à en finir vite avec les situations pareilles à la nôtre.
29S LBfl TITEURS DC PARIS.
» — Soit, Monsieiir, — finissouft-en... — Voire carabine esl chargée ?
» — Oui, — et la vôtre?
» — La mienne Test aussi.
> » — Alors, il ne nous reste plus qu'à nous placer et à faire feu. . .
» — Voilà tout; — mais, d'abord, conveiions bien d'une chose ..
» — Laquelle?
» — C'est que, si les premiers coups échangés sont nuls, nous recommencerons jusqu'à ce que l'un de nous soit tombé...
» Je fîsun signe affirmatif, mais, je l'avoue, cette persistance haineuse et implacable m'étonna et me bouleversa. Mon projet était de subir le feu de monsieur Paul et de tirer en l'air si je n'étais paj atteint. La volonté inflexible de mon rival rendait impraticable l'exécution de ce projet. Désormais il fallait, de toute nécessité, donner ou recevoir la mort.
» — Venez, mo dit Paul.
» Je le suivis. Il me conduisit-dans un endroit où la Fosse-aux-Loups n'avait pas. d'un bord à l'autrp, une largeur de plus de trente-cinq ou quarante pieds.
— Restez-ici, — me dit mou adversaire, « — je vais me placer en face de vous, de l'autre côté du gouffre, — nous recommanderons notre âme à Dieu, — vous compterez tout haut jusqu'à trois, et, sur le mot trois, nous ferons feu en même temps...
Il — C'est bien, — répoodis-je.
» Paul s'éloigna d'un pas ferme et régulier, et fit
QV NOI DB LA. IMM. S9§
ie leur de rahtttft pour prendre la position ^'il venait de m'indiqoer.
» Arrivé là, il arma sa carabine. J*ea fis autant de mon c4lé.
» — £tes-yott9iN*èt?.. —nie cria Paul.
» — Oui
» — Alors, parlez...
» Je soulevai mon arme et je dis :
» UnI
>» I^aal épaula sa earabine. J'imitai son exemple et je repris d'une voix un peu tremblante :
» — Deux I
» Paul me mit enjoué lentement. La lune étince* lait sur le double canon de son arme et l'on eût dit qu'il m'ajustait avec im rayon de flamme. Je visai de mon mieux et je criai :
» — Trois !
» C'était le signal. Un éclair raya la nuit. Les rochers â^alentonrrëpétèreiit la détonnation foudroyante et je sentis passer en sifflant un projectile à quelques lignes de ma tète, si près de la tempe droite que le vent de la balle ajiita mes cheveux. A mon tour je pressai la détente. Le coup partit. Un cri terrible, — an cri d*agonie, — retentit presque aussitôt, puis j'entendis ie bruit sourd d'un corps qui bondissait sur ie roc et se brisait au fond du gouffre.
> Quand se dissipa la fumée de mon coup de feu, il n'y avait plus que moi sur les borda de la Fosse-aux-- Loups!..
300 LBS TIVEURS DB PARIS.
• Presque en même temps et comme un éckée la plainte suprême de Paul expirant, une claoïmr déchirante retentit dans ie sijeuce, à quelques centaines de pas de Tendroit où je me trouvais, et je crus que dans cette clameur je reconnaissais la voix de Marie. Le drame lugubre qui venait de se jouer avait donc eu un témoin!..
» Mes cheveux se hérissèrent sur ma tète et je me mis à la recherche de la malheureuse enfant qui, sans doute, m'avait poursuivi au hasard et qui venait d'arriver près du thé&tre du duel, au moment oùPaa^ tombait sous la balle de ma carabine. Mais yainemeiit j'explorai les alentours de la Fosse-aux^Loups dans toutes les directions, et surtout du côté d'où le cri m'avait semblé partir, — vainement j'appelai Marie à vingt reprises différentes, il me fut impossible de découvrir la jeune fille. Je tremblai qu'un second malheur ne fût arrivé, et cette crainte poignante se joignit aux remords qui m'obsédaient déjà, car je sentais bien que je venais de verser un sang noble et généreux dont Dieu me demanderait compte.
» Alors ma tète s'égara, mes idées se troublèrent, » il me sembla, que de toutes parts des fantômes surgissaient autour de moi... Il me sembla que la lune devenait sanglante et teignait les objets d'une lueur rouge et lugubre... Il me sembla que mes pas trébuchaient sur des cadavres, que mes pieds glissaient dans le sangl..
» Une terreur insensée s'empara de moi. Je pris ma course et je me mis à fuir, sans savoir où j'allais.
On premier déDOûment.
Je ne m'arrêtai dans cette course folle qu'au moment où une prostration complète succéda au délire de mes sens épouvantés. Auprès de moi se trouvait un gros arbre. Je m'appuyai à son troue noueux et je m'efforçai de ramener un peu d'ordre dans mes idées, un peu de calme dans mon esprit.
t Au bout d'un instant, la brise de la nuit, en rafrat* chissant mon front brûlant, apaisa les battements dé« sordonnés de mon eœur et me rendit à moi-même. Je re^'ardai autour de moi pour tàcber de reconnaître le lien Sans lequel je me trouvais. Je le reconnus, en effet, et je frémis. .. J'étais à l'angle du Bois des Nonnes et sous ce même arbre où, quelques heures auparavant, Paul m'avait presque tendu la main! Il me sembla que la terre allait s'entr'ouvrir sous mes pieds et me dévorer !..
• Je m'élcHgnai en toute hâte.
i Mon premier projet avait été, vous le savez, de
dO^ LES ?IVtDtlS t>E PARtS.
quitter le pays immédiatement après l'issue do doel qui venait d'avoir lieu, et de retourner à Bracy.
» Je m'élançai donc dans la direction qui devait me conduire à ce but. Mais^ presque aussitôt, je revins sur mes pas.
» Je venais de me souvenir que mes deux chiens étaient restés chez madame Simon, et, c^mme je ue voulais pas m'élolgner sans les emmener, je me dirigeai vers la demeure de la mère de Marguerite. Marte, en me poursuivant, avait laissé la grille entr'ouverte. FidèlCj accroupi sur le seuil comme une sentinelle vigilante, semblait comprendre que cette négligence lui imposait la loi de veiller mieux encore que de coutume. 11 me reconnut et il se mit à bondir autour de moi avec de petits génBssemeuts joyeux.
» Ce bruit pouvait trahir ma présence et donner l'alarme à madame Simon, — j'imposai silence à Fidèle et j'entrai dans la maison afin d'ouvrir à mes chiens la porte d'un petit cabinet noir qui servait de resserre pour les outils du jardinage et dans lequel ils élaient enfermés.
» A peine avais-je fait quelques paa dans le couloir du rez de-chaussée, que je heurtai du pied un corps étendu sur le carreau. Je me baissai vivement et*mes mains rencontrèrent des vêtements de femme. L'idée me vint à l'instant même que Marie avait du revenir jusque-là et qu'elle y était tombée évananie.
» Je pris le corps dans mes bras, je le portai dans ma chambre et je le déposai sur mou lit. Ensuite je cherchai de l'eau afin d'eu jeter quelques gouttes au visa;^ de la pauvre efiiiut et de lui laire ainsi reptcudre
Cl! KOI DE LA HODB. 30)
ses seiis. Hais la'coafosion éuit de nouveau revenue dans mon esprk, et je ne savais plus rà trouver les objets dont j'avais besoin. Je lirai de ma carnassière un brk|ttet tX une pierre à fusil, je rai Aimai la bougie que j*av«is éteinte en partant et je revins auprès du lit.
» Jugez de ce qui se pasaa dans mon esprit et dans mon eœur, lorsque, au lieu de Marie que je m*at)teri« dais & voir, ce fut Margaente qae je reconnus. J*ou« bliai soudain tous les événements de cette nuit fatale^ — j'eul>liai le drame sanglant dans lequel je venais déjouer un rôle, — je ne vis plus, dans l'univers entier, que Marguerite évanouie. Je m'agenouillai à côté de la jeune fille et je la regardai longuement, i^ongé dans une extase passionnée et dans une adoration ardente. En tombant, Marguerite s'étak blessée au front. Une légère entaille rayait la blancheur d'ivoire de ce front doux et pur, et deux ou trois gouttes de sang y traçaient kurs filets poui^res.
» Je couvris de baiser celte blessure et j'étaiicfaai avec mes lèvres les traces de ce sang précieux. Sous ces caresses inconnues, — les premières qui eussent jamais effleuré son front de vierge, — Marguerite reprit ses sens. Je la sentis d'abord palpiter et tressaillir.
• Elle se souleva à demi .. Elle ouvrit «es grands yeux et elle attacha sur moi son regard étonné... Je crus <itt'elle allait me l'epousser avec effroi. Il n'en fut riun. Un cri de joie s'échappa de sa poitrine haletante. Elle murmura ces mots entrecoupés que j'enteadis avec mon cœur plus qu'avec mes oreilles ;
301 LES TIVBOItS »B PARIS.
> — Maxime!., vivant !.. mon Dieu, soyez béni I » Elle noaa ses deux bras autour de mon cou avec
un abandon qui prouvait Tignoranoe du péril et la complète chasteté de son jeune et candide amour..* Ses lèvres touchèrent les miennes qui leur rendirent avec passion leur innocent baiser. Sans doute cet excès d'ardeur effraya Marguerite. Elle voulut se d^ager de mon étreinte qui se resserrait de plus en plus... Mais il était trop tard. Mon sang s'était enflammé, — ma raison s'égarait, — je n'entendis point les plaintes et les prières de la malheureuse jeune fille, ou je les étouffai...
» Quand Marguerite sortit de ma chambre, elle cachait dans ses mains tremblantes son visage qu'empourprait la honte et que baignaient des larmes amères... *
> Comme Marie, elle était perdue !
» Mais ce n'était point la séduction qui m'avait livré Mai^erite — elle m'appartenait par une infâme violence, — par un crime !..
Après ces paroles il y eut un long silence. Maxime était devenu très-pâle. Évidemment le remords l'accablait, — évidemment il ne se pardonnait point la double faute de sa jeunesse.
— Triste viveur!.. — pensait René, — triste viveur, qui porte, après vingt ans, le deuil de ses amoa^ rettes d'autrefois!..
Maxime reprit :
tN AOI i>B lA tfOM. 305
— AtMi le.jonr, •— 4îl*-il, — je in'er?fui0, -* je m'étiTa!^ eman^ m Mtehe t.. -*^ le ne vaéhm poîM l^sder aAe ifimsie de f ki6 dans eetle demeure bospi*talî^re a^ j'ftTAf$ douMetaent proûmée.
» Cette fuite était un nouveau crime qui prouvfttl'Ie flMH8lvueo9t égé^iêttie de tnm c«MHrL. J'atondonnais mes âeu% viciimes. Je paiftiiis^f siiiB seulemeut ni*iii* lê^mBt de ee qu'était dei^giiae fiStrie I. . -^ Maf ie, la mère 4e mon eufent I . . Je laissais Mdrguepile en piroie à son désespoir selitnm et veUMiiit sutr m bMte saM rtoiède des larmes «|u*ii faaérairt eaeber !..
€ Quand raabe parut, j'étais déjà fette»lom... J'ar^ hvai à Bracy de bonne heure, tellement accablé de fa^ tigue, si pâle el si cban;^, qtie c*e8t k peine sr mes gens, me reconnaissaient. Muh ce q9i*'à me fallait, désormais, ce n'étail plus k fie ealme et unilbruie de BHMi ebtteatt .. Cette existeaee is«4ée et nanotone laissait trop de ^aœ aia remords. J*avais l^soin de bmit) ^ de niou^ment, ^ powc m'étourdir, -^ paur tâcher d'oublier. .. J'avais besofii Siirtaut de sapëisuaaa pcwr donner le change à mon eœar, penr imposer sitonca aux raix de ma conscience importuna.
B Je pi*îs tant Y et que mon père a^^ait amassé pièce i pièce, que moi-^rnèbie j'atats mis 4e eiM depuis que j'étais en posMssioi^de tm fortone et qui s'entassait, ta max Imh», dans ïe tiroir d'an meuble antique. Gela formait une soixantakia de mille livres. Je fis at^ tetor daa ehavaut- 4a poste à un carrosse vénérable qui moisissait sous mes remisai, an nftilieu 4'autres voi« toias pins oMideraas, mais trop légères peur l'uMga auquel je le destinais.
306 LI6 TiySORS OB PARIS.
» J'allai trouver le chevalier de YiUiers et je lui proposai de faire en ma compagnie un voyage de quelques mois, dont, bien entendu, tous les frais seraient à ma (diarge. Philippe-Emmanuel accepta. Nous partîmes.
» Pédant la moitié d'une année nous courûmes les grands chemins, plantant notre tente çà et là, tantôt en Italie, tantôt en Allemagne. — Partout enfin où nous poussait le hasard que j'avais choisi pour guide. Je semais l'or sur notre passage. — On me prenait pour quelque prince voyageant incognito. En six mois je dépensai les soixante mille francs que j'avais emportés.
» Où étions-nous allés? — Je l'ignore.
» Qu'aviops-nous vut — Je n'en sais rien.
» Moft corps seul errait par le monde...
• Ha pensée était ailleurs... — au fondHes montagnes du Jura... — auprès de Marguerite...
• Enfin je revins à Bracy. J'y ramenais avec moi ma tristesse et mes regrets.
• Il n'y avait rien de nouveau. — Rien, si ce n'est une lettre qu'on me remit à mon arrivée et qui m'attendait depuis trois mois. Je l'ouvris distraitement...
» Oh! comment, en la lisant, ai -je pu ne pas devenir fou!..^ Cette lettre était de Marguerite!.. Elle était courte et touchante, — elle était suppliante et fière. Le malheur de Marguerite avait été complet comme celui de Marie. Elle^aussi portait dans son sein un enfant qui était à moi, et, avec la simplicité noble d'une victime innocente» elle venait me demander won nom pour cet enfant.
W ROI DB U MOM. S07
> Oh! mon Dien !.. — Et depuis trois mois Marguérite devait se croire abandonnée I.. oubliée! méprisée!.. Ce que je souffris en ce moment, en pensant aux souffrances de cette noble fille, René, je ne saurais le dire!.. Ma tète se brisait, et certes je serais mort à l'instant, foudroyé par la douleur, si mes sanglots, en éclatant, n'eussent un peu soulagé mon âme.
» — Un cbeyal !.. — m'écriai-jc, — ma vie pour un cheval!..
» Cinq minutes après je lançais ma monture au pins rapide galop sur lé chemin des montagnes, et je ne cessai d'enfoncer l'éperon dans* ses flancs ensanglantés qu'au moment où j'entrevis à travers la forêt la demeure de madame Simon. En trois heures j'avais fait douze lieues. Mon cheval, haletant, s'abattit pour ne plus se relever. Je continuai ma route à pied. — Je ne courais pas, — je volais...
» J'atteignis la grille du jardin.
• Cette grille était close, — tons les volets étaient fermés, — la maison était silencieuse... Je sonnai. Mon coup de cloche retentit sans écho. — Personne ne Tint. — Fidèle ne me salua pas de son hurlement amical. La maison était donc déserte?.. — Que s'était-il donc passé?..
n A quelques centaines de pas, un paysan poussait lentement ses grands bœufs et sillonnait du soc de sa charrue un sol rempli de pierres. J'allai à lui et je l'interrogeai avec bésitation et terreur. Ses réponses furent désespérantes, La maison était abandonnée.
SOS LB3 TiVEDUS M PAI»»
Depais six mois Marie avait disparu, en mteie temps q&e moB.Meur Paul Duprat.
• On ataii cr« d^abord que les deiix jeancs gens avaient quille \e pays ensemble, mais bientôt on avait tr#uv^, siK* le bord d'un torrent, une petite croii d'or attachée à un ruban de velours, ^- ia croix et le ruban avaierrt appartenu à Mairie et le bruit du suicide de la jeune fille s^était répandu et accrédité.
» Personne ne savait ce qu'étaït devenu BjOftsieur Paul.
» Quant k madame Simon et à Marguerite, depuis deun; mois elles avaient quitté le pays saus dire eu elles allaient et eu répondant à ceux qui les question- Baient qu'elles ne reviendraient jamais.
» Mon expiation commençait et commençait ter* rible!..
j» — Mon désespoir fut immense, *- poursuit Maxime, — et il fut durable, car aujourd'hui^ — moi^ le Roi des viveurSj moi, le Roi de la mode, puisque c'est ainsi qu'on m'appelle, — je souffre comme au* trefois et mes remords sont implacables aussi bien que mes regrets qui seront éternels...
» Partout j'ai cherché Marguerite et je l'ai cherebée vainement. — Pendant bien des années ma vie n'a pas eu d*autre but que de retrouver la jeune tille, et j'ai toujours été déçu dans mou espoir, trompé dans moa attente !..
» C'est ators que je suis venu à Paris^ — e'est
aimfie, foor ét^srdfr mes clmgrfns retittseants, je me sois jeté à corps perdu daim la foMe existence et ce mofiie Mllanlet bruyaot qui n'a guère tardé kmc reconnaître pour un de ses chefs.
» J*ai caché à ton» les yeu!i la plaie qui rongeait mon cœur.
» Pai mis un masque sur mon visage pour en déguiser la lugubre pâleur.
» J*ai commandé à mes lèvres de sourire, et personne n'a compris que ce sourire éfait une grimace amère.
» Mon cœur ne pouvait plus battre, — mes sens n'avaient plus de désirs, — et cependant j'ai promené mes succès galarrts du salon de la grande dame au boudoir de là courtisane, en murmurant des paroles d'amour que mon cœur glacé démentait.
• J'ai rempli Paris du biHiit de mes aventares, --* et pourtant aucuae de ces iemmes à qui j'at juré qua je les aimais ne peut se vanter d'avoir, ne fût-ce que pendant une heure, galvanisé mon indifférence.'*
4 Bien souvent j'ai pensé à dévorer toate ma fortune en une année de royale opulence, pois ^ iùiir par le suicide une existence qui me pèse.
» J'ai toujours reculé, — et savez-vous pourquoi, René?..
» C'est que je me s^uis dit que je n'avais point le droit de disposer ainsi de ma fortune et de ma vie...
» Ni l'une ni l'auXre ne sont à naoî.
» BHes appartiennenl à Margaerite et à mon en^
310 LES TIVeUM M PAM0.
fant, et je les garde poar enx, si Dien me fait la grâce de me les rendre un jour.
» Voilà ce que j*ai été, René, — voilà ce que je suis. •
Comprenez-Tous maintenant, mon ami, pourquoi je cherchais hier et pourquoi je chercherai toujours à vous éloigner de la voie fatale dans laquelle vous voulez entrer?..
Maxime se' tut.
René ne répondit pas d'abord.
Le jeune homme avait écouté avec curiosité et avec intérêt, mais sans émotion, le triste récit que son hôte venait de lui faire.
— Vous vous taisez? — demanda Maxime.
— Que puîs-je vous dire î
— Allons, mon enfant, un bon mouvement et une bonne parole... — Envisagez la vie sous son côté noble et sérieux, — promettezrmoi d*6tre un homme et de n*ètre pas un viveur...
Rén^ secoua la tète.
— Quoi! — s'écria Maxime, — vous persévérez!..
— Hélas ! oui.
— Ainsi, tout ce que je viens de vous dire?
— Ne m'a nullement prouvé que la jeunesse n'est point la saisjn du plaisir !.. — Vous êtes un juge sévère pour vous-même, monsieur le comte. — Vous avez commis jadis des fautes pour lesquelles, moi, je serais indulgent, mais dont le remords vous poursuit» dites- vous... — Je n'ai rien de pareil à roe reprocher,
t mi BCM l|V Là M«DI. 314
et nulle arrièr&pensée fidieuse ne troublera les joies qaeje me promets...
— An nom da ciel, René, réfléchissez!..
— Je ne veux pas réfléchir 1 . . J'aurais trop pénr de changer d'avis...
— Mais c'est de la folie I . .
— Au moins c'est une folie joyeuse I . .
— Songez à l'avenir !..
— U sera plus que temps quand l'avenir viendra.
— Ces amours qui vous attirent sont des amours trompeurs !..
— Je le serai autant qu'eux.
— Ces femmes qui vous séduisent sont des créatures perdues!..
— Qu'importe, pourvu qu'elles m'amusent? — Est-ce donc l'usage à Paris de demander à une jolie fille, avant d'en faire sa maîtresse, son certificat de bonne mœurs...
— René, votre inexpérience me fait peur!..
— Cette expérience qui me manque, je l'acquerrai moucher comte...
— A vos dépens!..
— Peut-être, mais ce sera votre faute.
— Gomment?
— Laissez-moi profiter de la vdtre, ainsi que vous me l'aviez promis d'abord, et mon apprentissage sera facile et court.
— René, encore une fois je vous le demande, soyez homme, — laissez à d'aa.tres la triste royauté du boulevart, du club et des avant-scènes I — Vous êtes
31$ LE» IMTECIIiS PB rAMfi.
^QiilfaomiBe» souvan6v%«»s de la fiëre éi ^knrieQse devise de notre caste : Noblesse oblige !. .
— Craignez-^votts donc pour mou homieur, monsÂeurls eoaite?.. — demanda René avec un peu de sécheresse et de hauteur.
— Dieu m'en garde!.. — s'écria Maxime; — mais nos ancêtres rougiraient en xkwi& vcryaiU tratner leurs noms dans les sentiers battus (^'um exiëieiice oisive et débauchétt, ^ inutiie aux aiAfere» et à charge à nousnêmea. . .
René interrompit Maxime.
— Monsieur le comte, — kû 4it-il, — je vous en prie, n'insistez pas .. — Vous m'avez donné d'excellents conseils, je me plais à le reconnaUre, et, quoi qu'il advienne de moi maintenant, votre conscience est à l'abri de tout reproche .. — Si j'avais dû me rendre à vos raisonnements et à vos prières je l'aurais dëjà fait, mais mon parti est bien pris, ma résolution est irrévocablement arrêtée, — viveur je veux être, et viveur je^ serai ! .
Ceci fut dit d'un ton tellement ^péremptoirc que Maxime comprit à merveille que toute tentative noavellc serait inutile el que sa logique échouerait, comme une vague impuissante, contre un roc mébranlabte.
— Agissez donc selon vos désirs, mon pauvre enfant, — dit^il en courbant la tête, -^ ifue votfc destinée s'aeeon»pHsBe !..
— Amen! — répondit René.
M. de Braey soupira.
'^ M'abaadonnerez-vous donc tout à feit?.. <b* Biaiida le jecine homme.
un ROI D£ Là MODE. 313
— Je n'en aurais pas le coai'age ! — morniara IristeiDCDt Maxime, — el puisque, malgré tout, vous voulez lancer votre barque au milieu des dangers d*une iDcr orageuse, j'en tendrai du moins le gouvernail pour l'empêcher, si faire se peut, de sombrer parmi les récifs!
L'entretien se termina là