LE FILS DE MMGUERITB
Le kMa«vMr4 «MltalInM «prêt mlMrit. -*llulaM 4« Bracir.
ïiC 10 juillet 1849, un pen avant ane heure du ma*titt, le ciel était si brillant d'étoiles^ la blanche Phébé — comme disaient les vieux poètes — répandait autour d'elle une st lumineuse auréole, qu'on aurait pu se efoîfe transporté sous la bleuâtre coupole du fih* mamenl italien, au milieu des nuits radieuses de Florence ou de Naples.
6 tSfl TITBUBfl Dl FA1IIS.
Ce n*est cependant ni à Naples ni à Florence qvn nous allons prier nos lecteurs de vouloir bien noai accompagner. C'est à Paris, et dans cet étroit espace qui s'étend de la rue Grange-Batelière à la rue de h Chaussée-d*Antin, et qui, après s'être appelé si long temps Boulevard, de Gand, porte aujourd'hui U nom de Boulevard des Italiem.
Beaucoup de 'nos lecteurs sont parfaitement con vaincus qu'à une heure du matin la grande ville toul entière dort d'un calme et profond sommeil, et que les rondes silencieuses de la fameuse patrouille grisé sillonnent seules ses rues désertes.
Ceci est une erreur. Paris ressemble à ces géants de la mythologie qui ne fermaient jamais qu'un œil. Quand la moitié de Paris s'endort, l'autre moitié de Paris s'éveille. Qu'on ne prenne point cette assertiou pour' un paradoxe Nous prouverons surabondamment notre dire dans les volumes qui.vont suivre.
Or, la nuit en question et à l'heure que nous avons indiquée, le boulevard des Italiens seoiblait plus vivant et plus animé qu'il ne l'est souvent en plein jour.
Un certain nombre de voilures, calèches découvertes pour la plupart, sillonnaient rapidement la chaussée, ramenant des Champs-Elysées les promeneuses qui, après la sortie du spectacle, avaient été bien aises de respirer pendant une heure l'air pur et rafraîchi de la nuit.
Des groupes de jeunes gens en gants paille et en bottes vernies se promenaient en fumant des panatellas, des régalias et des Londress, en face du café de Paris ou du perron de Tortoni.
UN ROI Dl LA MODE. 7
De jennes et jolies femmes, les unes aussi fratches que les gros bouquets de roses qu'elles tenaient à la main, — les autres empruntanrieur éclat factice à la poudre de riz et au rouge végétal, — passaient au bras de leurs cavaliers et répondaient par des sourires ebargés de promesses aux paroles tendres ou lestes murmurées tout bas à leur oreille.
Il y avait foule, nous le répétons, mais cette foule n'était pas bruyante. On pouvait percevoir les moindres bruits. Ou entendait le petit frémissement des robes de soie froissées en marchant. On distinguait au loin le cri monotone des vendeurs de journaux officiels qai proposaient à chaque passant la Patrie ou le Moniteur du soir.
Des ombres joyeuses se profilaient derrière les rideaux abaissés des cabinets de la Maison Dorée, du café Anglais ou du café Foy. Quelques fringants attelages, — en petit nombre, .bêlas!... — et beaucoup d'abominables véhicules de remise s'arrêtaient devant ces cabarets en renom, et dégorgeaient sous leur vestibule les pécheresses et les viveurs pour lesquels le vin d'Aï pétille jour et nuit sous son casque de plomb.
Or, tout ce gui se promenait, fumait ou soupait cette nuit-là dans l'étroite circonscription du boulevard des Italiens, appartenait à la bohème élégante des viveurs de Paris,
S'il y avait des exceptions, elles étaient en bien petit nombre : deux ou trois bourgeois attardés, -— une demi-douzaine de jeunes commis fourvoyés, — voilà tout.
Au moment où une heure sonnait, un très-joli coupé
8 LES Tivfitms 68 FÀnrâ.
de maître, armorié d*un écusson que timbrait une cotiroone comtale et traîné par deux chevaux anglais d^une grande finesse et d'une allure remarquable, déboucha de la rue TaitbQUt et s'arrêta net en face du café de Paris, dont les portes étaient fermées.
Un grand valet de pied ouvrit la portière. Le propriétaire du coupé sauta sur l'asphalte. Le vaUt de pied attendait, le chapeau à la main, ks ordres de. son maître.
*• Jean»,, --^ dit ce dernier,
*-* MoBsieup le comte ?. . .
— Je n'ai plus besoin de tous, -*- Je reviendrai à pied.
Le demestique s'inclina, reprit sur le s^e sa-plaee à côté du cocher, et le eoupé repartit tandis que celui «qu'on venait de nommer monsieur le comtes debout sur le trottoir et incrustant un lorgnon d'écaillé dans l'arcade sourcilière de son œil droit, regardait autour de lui et semblait cherclier quelqu'un ou quelque chose.
Au bout d'une ou deux minutes d'examen infructueux, le personnage qui nous occupe se mit à marcher lentement et en ligne droite dans la direction de la rue de la Chaussée-d'Autm.
Ce nouveau-venu, dont il importe de révéler dès à présent à nos lecteurs le nom et la posiiioa sociale, se nommait le comte Maxime de Bracy.
U avait quarante-cii^ ans et quarante-cinq mille livres de rentes. Il était garçon, et avec la fortune presque modeste dont nous venons d'écrire le chiffre, il trouvait moyen do mener fort grand train et deme
vu ROI M U HOM. 9
pa5 faire un w\k de dettes. Il est vrai que^ s'il n'emprantait point, en revanehe il se prêtait à personne. Il avait coatame de dire que s'il y avait an inonde quelque chose de pire que d'être le débiteur d'un juif ou usurier, c'était d'être le créancier d'un de ses j^o* près amis.
Voyons ce qu'étak Maxime de Bracy au physique. Un peu plus tard, nous noua œeuperofis de son moral.
La comte avait à peu près cinq pieds six pences. Uu commencement' d'embonpoint menaçait de corn* promettre bientôt sa taille élégante et tnen prise, et jusque-là d'une finesse extrême et de proportionê toutes juvéniles. Pendant bien des années, les envieux de Maxime avaient prétendu qu'il portait un corset, oe qui, par parenthèse, était un mensonge absurde et ridicule. Les traits du comte do Bracy, traits nobles * et réguliers, offraient une expression de fierté un peii impérieuse qui sentait son gentilhomme d'une lieu». Ses graadsyeux noirs, couronnés par d'épais souroiU, ne manquaient ni de feu ni de vivacité. Son visag» était de cette p&leur mate qui décèle les nombreuses fatigues d'une vie de veilles et d'orgies. Des chevenx abondante et naturellement bouclés, d'un brun som* bre, mais déjà mélangés de nombreux fils d'argent, ombrageaient un front large où se lisait l'intelligence. — De brunes moustaches, relevées eu crocs, encadraient une bouche fine et moqueuse.
Nous ne parlerons que pour mémoire du pied et de la main de Maxime. Il avait coutume de prétendre (et nous avouons que nous partageons son opinion à œl éprd) q«a U purtld traditîomielk da sang pM mnhè
40 LBs Viveurs de paris.
donner la pareté et la distinction des extrémités, — et qa*un plébéien, bien légitimement plébéieny quelqae beau qu'il soit d'ailleurs, ne peut jamais avoir cette finesse d'attacbes particulière aux bommes et aux cbevaux de race; — pieds longs et étroits, flexibles et cambrés; mains effilées et nerveuses, avec des ongles ovales, roses et transparents.
Monsieur de Bracy ajoutait que, dans tous les cas exceptionnels , on trouverait , en cbercbant bien , quelque alliance plus ou moins clandestine entre une jolie aïeule et quelque grand seigneur.
Or, le pied et la main de Maxime étaient irréprochables et nous ne refuserons point d'avouer qu'il en tirait quelque vanité.
Somme toute, notre héros (car Maxime doit être l^inon le premier du moins un de nos principaux personnages) avait été un jeune homme d*unt beauté remarquable, et, encore à Tépoque où nous le mettons en scène, il pouvait, malgré ses cheveux un peu gris, plaire davantage que bien des jeunes gens.
La toilette du comte de Bracy était simple et élégante.
Cette toilette consistait en un pantalon blanc de forme anglaise, tombant sur de jolies bottines, — en un gilet piqué blanc, — une redingote noire, — un col de chemise rabattu sur une étroite cravate d'un vert sombre, — un chapeau gris, t~ des gants frais et d'une nuance pâle; — une chaîné de gilet peu voyante, * et une petite canné de Verdier, en jonc souple et à tète d'écaillé.
Mais cela était porté d'une façon qui n'avait rien de
un sot m u modb. 4 4
vulgaire; — Maxime donnait à tout l'agencement de son costume un cachet de bon goût et de haute élé gance qui frappait à la première vue. Aussi le comte de Bracy était-il compté, et non sans raison, au nombre des Rois de la mode.
En matière de toilette, — d'équipage, — d'ameublement, — Maxime passait pour oracle. Et c'était justice.
Avec ses quarante-cinq mille livres de rente, Maxime, nous le répétons, faisait des choses dignes d'un homme qui en aurait eu cent mille.
Il n'avait que trois chevaux, — deux pour son coupé et un pour la selle, — mais ces trois chevaux étaient des animaux de pure race, d'une beauté hors ligne (et d'une grande valeur.
Il n'avait que deux voitures, — un coupé et une américaine, — mais ces voitures offraient je ne sais quoi de spécial et de recherché qui les recommandait à l'attention et à l'admiration des connaisseurs.
Tous les deux ans, Maxime faisait un voyage à Londres pour renouveler ses équipages, les carrossiers parisiens ne faisant, selon lui, rien qui vaille.
Les gens du comte de Bracy étaient peu nombreux, mais leurs livrées étaient dignes des laquais de Richelieu.
Enfin l'appartement que Maxime occupait au deuxième étage de l'une des plus belles maisons de la rue Taitbout était célèbre par son luxe princier et surtout par le cachet de somptuosité artistique qu'il avait su lui donner.
Un bourgeois enrichi, -^ un banquier millionnaire,
4f LES TtYCtits n» unie.
rnidgent de ehimgé retiré des affairM, ^— aarafent dépensé cinq cent mille francs san» avoir réussi à réunir la moitié des choses gracieusoes on merveilleuses qui n'en coûtaient pas cent mille à Maxime.
Il est Vrai que beaucoup de ces choses, complètement inirourables aujourd'hui dans le commerce de la haute curiosité et de la brieabracohffie d'élite — (voir Balzac : les Parents pauvres, — le Cousin Pons), •— étaient depuis des siècles dans ta famille ée Maxime et lui venaient par voie d'héritage.
Nous ne décrirons point ici cet admirable logis. Nous avons deux raisons pour nous abstenir. La première, c'est que ce serait fort long. La seconde, c'est qu'une description semblable paraîtrait à nos lecteurs tout aussi aride et tout aussi ennuyeuse que le procès-^ verbal d'un conmiissaire-priseur.
Nous aurons d'ailleurs plus d'une fois Toccasiou de donner queues détails sur les parties iM*in€ipales del'apparlement de Maxime, quand nous serons conduits chez lui par les àécessités de notre action et pa» les inéandres de notre récit.
Et maintenant que nous avons eu ITionneur de présenter à notre public le comte Maxime de Braey, et que nous croyons l'avoir fait suffisamment connaître, du moins sous le rapport physique, — nous n'avons plus qu'à le laisser parler et agir; il se chargera de se présenter lui-même sous le rapport moral.
Et d'aboi'd rejoignons-le, s'il vous platt, sur le boalevard des Italiens, où il poursuit depuis cinq minutes sa promenade solftaireet préoccupée.
«w lfaunWM4IC^
Plas d'une fois, pendant ces cinq minutes, Maxiae ie enlisa a^ee des {>romeneurs de sa oounaissaoce. Il éebaogeait avec eux une poignée de main ou un signe de tète amicalf niais sans entamer une eon?ersatlon aiiivie. D*instant en indlant» ii tiraii ébl »o&ire pour la eousulter, et quelques symptômes d'impatience commençaient & se maulfeater sur sa physionomie. Enfin son visage s'éolaircit, il éearta deux ou trois'passauts qui M barraient ie chemin, et appuyaat la main sar répaule d'un jeune homme qui ne l'avait pas encore aperçu, il lui dit :
-*- Bonsoir, René...
-*<- Bousoîr, mon cher oomta,. . -^ répondit ie jeune
— Ënàn , vWi f^oUA i «- e'eat lieureat » saf esvbùs L».
-r Suîs-je en retard?
44 LIS TiyBfM DB PARU.
— De dix minâtes.
— Ainsi, je tous ai fait attendre?...
— Un peu.
— Je vous en demande mille fois pardra.
— Je vous pardonne de grand cœur, mais, ud< autre fois, n'oubliez pas ce dicton vieux et sage L'exactitude est la politesse,..
— Des rais... — acheva René en riant.
— Et des gentilshommes... — poursuivit H. d( Bracy d*un ton sérieux.
— Merci de la leçon, — répondit IMnterlocutear de Maxime, — j*en profiterai. — Et maintenant, mor cher comte, dites-moi, je vous prie, si le soupei auquel vous devez me conduire est toujours pour celt€ nuit?...
— Oui, sans doute. — Dans un instant je vous présenterai aux plus illustres chenapans de notre moderne jeunesse dorée, à ces charmants vauriens, à ces aimables muuvàis sujets ^ comme disaient nos aïeux de la régence, à ces roués modernes enfin, pour qui la vie est un théâtre sur lequel ils jouent tant qu'ils le peuvent, devant un public ébahi, le-rôle de gens qui s*amusent, et que ce même public a baptisés du nom de viveurs et de rois de la mode.
— Il me semble, mon cher comte, que vous parlez de ces héros avec une certaine ironie ? . — dit René.
— Si j'en parlais autrement, mon ami, je n'aurais pas le quart de l'esprit qu'on me fait l'honneur de m'accorder... ^répliqua Maxime.
— Cependant , vous êtes des leurs 1 . .
— Parbleul
im ROI DB LÀ MODB. 4 S
— Et, vous TOUS moquez d*eux ?
— Trouverais-je une meilleure occasioa de me moquer en même temps de moi-même ?
— Qu'y a-t-il donc de ridicule à s'amuser» s'il vous platt ?
— r Rien, — si l'on s'amusait.
— Donc, vous ne vous amusez pasf 1 — Je m*ennuie à la mort !
— Ce n'est pas croyable !..
— Je ne sais pas si c'est croyable, mais c'est exact...
— Cependant votre vie est une succession de plaisirs.
— Hélas!., oui t..
— Comment, hélas?..
— Du plaisir à heure fixe ! — du plaisir pendant trois cent soixante-cinq jours, année commune I, — pendant trois cent soixante-six, année bissextile! — sans préjudice des nuits dont je ne parle pas !.. — Vous verrez, mon cher René, vous verrez comme c'est amusant!..
M. de Bracy prononça ces dernières paroles avec une si évidente amertume, que René ne-^épondlt point. Les deux hommes marchèrent silencieusement à côté run de l'autre pendant deux ou trois minutes. Le
e«mte fut le prct&ier à rompre ce silence. Il regarda de nouveau sa montre et il dit : * *— H est l'heure. — Venez. - •
L'interlocuteur de Maxime- ^tait nm tout jeuâe
H HM iriflUBt m PâUlS.
homme do vingt et «n ans eoviren, inaia qai ne semblait ps8 ea avoir plus de dix-^sept ou diK->huit. Il était de taille moyenne, --• plutèt petit f«e grand, blcmd et miiiœ avec un visage rose et blanc, — une vériiabie tète de jeune fille. Ses grands yeux bleus, d'un blea sombre et profond comme celui du oiel, semblaient refléter une âme d'une candeur angélique. Ses lèvres avaient un sourire doux et en quelque sorte virgiaM. .
• Ce ravissant enfant, car à son aspect le mot enfant venait à la pensée plutôt que celui de jeune homme^ reproduisait avec une merveilleuse exactitude le type g^cieux de ces pages du moyen ftge que les tapiss^> ries et les peintures de Técole allemande nous montrent agenouillés, sous quelque nef sombre, à côlé des fières cfaètelaines.
Une moustache blonde et soyeuse, si légère qu'elle paraissait à peine indiquée, estompait les contours de la lèvre supérieure et corrigeait ce qu'il y avait, peulètre de trop efféminé dans les traits de cette délicituse figure.
Nous saqjrons bientôt quelle âme et quel. caractère la nature capricieuse avait en£ârmés sous une enveloppe aussi délicate, et nous serons à même d'apprécier si l'apparence extérieure du- personnage qui nous oconpe, Dftse en regard de sou iadividuafîté wnt^ale, aurait conârmié ou dàneuti d'une fa^^ éclatant^ )e a^lèuie physioûGimiiïaâ de lAvater»
G&H Hà le Oeûj (Se tmi siBml>tei dé Vtlmc fÈ0ê*
mléiit une esquissé bî<^r&|^hfîiu0 âfi j^&éê éi6 Mûi Je
.Àvëmy^ -^ clrid élatt k tionl dt yttinii.la)aMitt que
OH EOI BB LA HODI. 17
Maxime de Braey venait de retrouver sur le boulevard des Italiens.
Le baron de Savenay, père de René, était cité, en 1826, comme l'un des plus riches propriétaires de la Franche-Comté. Il possédait environ soixante mille livres de rente en fonds de terre, et la magnifique habitation de Savenay, située à deux lieues environ de la petite ville de Dôle.*
Là, M. de Savenay, dernier représentant d'une vieille famille parlementaire, menait une grande existence de gentilhomme campagnard. Ceci veut dire que le baron passait deux mois d'hiver à Dôle, où il av^ un hôtel et où il donnait trois ou quatre bals à l'aristocratie de la ville. Le reste du temps il habitait son château de Savenay, tenant constamment table ouverte et , chaque automne , conviant toute la noblesse de la province à de magnifiques chasses à courre, dont le journal du département ne manquait jamais d'enregistrer les résultats. Ces chasses jouissaient d'une véritable célébrité et les premiers veneurs de France parlaient avec estime des équipages de chasse, — piqueurs, chiens et chevaux, de M. de Savenay.
En outre de ces plaisirs princiers, il y en avait au château beaucoup d'autres et de tous les genres. Concerts et bals improvisés, — parties de cheval, — ^ promenades sur l'eau, — feux d'artifice et galas se succédaient sans interruption.
Le maître de la maison était jeune encore, riche eH heureux. Ses hôtes se voyaient cordialement accueillis et largement fdtés, **- tout cela poussait aux
48 U$ TIVtQfti Di PAAII.
joyeuses expansions el Ton rencontrait à Savcnay, plus peut-être que partout ailleurs, un véritable échantillon de la vieille gaieté française et de la proverbiale gaieté franc-comtoise. Seulement chacun s*étonnaH qu'à Tftge du baron (il atteignait sa trente-cinquième année), et dans la magnifique position où il se trouvait, il n'eût pas encore manifesté le désir défaire partager son bonheur à un autre luinnéme, c'est-àdire à une eompagne.
Maintes fois des ouvertures à ce sujet avaient été faites à M. de Savenay par d'anciens amis de sa famille qui redoutaient de voir s'éteindre un nom qu'entouraient dans la province l'estime et la considération générales. Les plus riches et les plus belles héritières de Franche-Comté avaient été mises à la disposition du baron. Il n'avait qu'à faire un choix, et on lui donnait la presque certitude que sa demande serait favorablement accueillie.
M. de Savenay répondait en souriant qu'il n'était point l'ennemi du mariage, mais que, se trouvant parfaitement bien de son ex^tence de garçon, -il ne se marierait que lorsque son cœur aurait parlé. Or, jusqu'à ce moment, son .cœur avait jugé convenable de conserver le mutisme le plus absolu.
Rien n'arrive jamais ni comme on le désire^ ni •comme on le craint^ ni comme on le prévoit^ dit un proverbe. Ce proverbe est d'une application quotidienne. Une grande surprise était réservée à tous les gens de la connaissance de M. de Savenay.
Ce deinler partit un bean matin pour un toyage qui devait durer deux .ans. Son projet était de par-
oottrir k SiiiMA* TltaUey l'AUeBWgiM «I kmt le nord de rSBF^^. il tt'eHuneaait persoane mec loi.
Pendant «les lards ppemûrs Biois ^î siûyireat »&n départ, le baron écrivit de temps à «Btre aux quelques parents éloignés qu'il a?ait en Fraii«he-€otité. Puis ses lettres eessère&t toat à coip et si complètement, que l'on eut la crainte ^'il ne loi fut arrivé quelque accident. Il n'en était ri^A.
Au bout d'un peu plus d'un an, le ban» revint dans ses terres à l'improvisie et sans avdf aaaooeé sen retour k qm que ce fût. Seulement il n'était plus seul. Une jeune femme raccompagnait. La Bieene, -^ c^r M. de Savenay s'^it marié p^adant son voyage, et madame de Savenay était grosse de plusieurs mois.
Nous le répét(ms, la surprise fut gnande, mms elle céda bientôt la place A ia curiosité. Gbacun voulut connattre la nouvelle mariée contre laqaeUe, dès l'abord, se manifesta un sentiment de défaveur et d'hostilité. On croyait généralement à une mésalUanee de la part du baron, et cette supposition était vraisem»blable en effet, car enfî.i quand on épouse une femme son égale par la fortune et par la position sociale, on n'entoure point son union d'un ûapàiétrable mystère^ et l'on ne se marie pas comme si l'on commettait une mauvaise action, au loin et sans que personne en sache rien.
Ajoutez à cela que beaucoup de mères avaient rêvé de faire dû baron le mari de leur filtCi et 'que rien né courrbutié plus Volontiers qu'un désir non réalisé et qu'une ambition déçUe.
iO LB8 TIYlUBft Bl ?Âtt8.
Ces dispositions hostiles fareat oepcDdant de courte durée. Elles ne tinrent point contre la beauté touchante et contre le charme tout-puissant de Marguerite de Savenay.
' La jeune femme atteignait à peine sa dix-huitième année. Il y avait dans son extrême jeunesse et dans son angélique visage quelque chose d'irrésistible. Elle était pâle et blonde, avec de grands yeux bleus un peu tristes, comme une fille mélancolique de la brumeuse Allemagne. Elle souriait rarement, mais son sourire avait une douceur infinie. Des larmes muettes voilaient parfois le sombre azur de ses prunelles. Son regard timide remuait profondément le cœur.
Rien ne se pouvait critiquer, d'ailleurs, ni dans la personne, ni dans les manières de Marguerite. Elle avait la distinction simple et innée d'une jeune reine, et son moindre mouvement recelait une gr&ce. Elle accueillait les hôtes de son mari avec une bienveillance affectueuse, avec une déférence empressée, qui lui conciliaient dès le premier moment toutes les sympathies.
Un mois après son arrivée, on ne l'appelait plus dans le pays que : la Perle de Savenay. Et chacun convenait que jamais surnom n'avait paru «mieux mérité.
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Dn tlli.
L*attitade de Marguerite vis-à-vis de son mari était parfois un peu bizarre. Elle semblait Taimer avec une profonde tendresse, et pourtant il y avait des moments où elle s'éloignait de lui comme s*il lui eût inspiré de l'effroi. Presque toujours son regard, en s'attachant sur le baron, exprimait le respect et la reconnaissance,— des éclairs de passion passaient souvent dans ce regard. Quand Marguerite adressait la parole à son mari, on eût dit que sa voix tremblait, -^ elle ne lui parlait jamais qu'avec une sorte de soumission bumble et craintive que rien ne semblait justifier, car le baron aurait volontiers passé sa vie aux genoux de sa femme qu'il idolâtrait, et le moindre désir exprimé par elle était un ordre pour lui.
Au moment de son arrivée en Francbe-Comté, madame de Savenay, nous l'avons déjà 4it, était grosse de plusieurs mois. Cette grossesse, dont chacun faisait
SI tBff TtyfenRS Ht fkm.
compliment au baron et à sa ftimme, ne semblait point apporter dans le jeune ménage cette joie ou plutôt ce délire que la venue d'un enfant cause ordinairement à deux époux qui s*aiment.
A mesure que le moment de la délivrance approchait, Marguerite devenait plus triste. Quelquefois, et pendant de longues heures, on la cherchait vainemenl^ à travers le parc. Elle était enfermée dans un petit oratoire attenant à sa chambre et là, agenouillée devant un crucifix et la tète cachée entre ses deux mains crispées, elle pleurait de& larmes amères.
Monsieur de Savenay, lui aussi, semblait soucieux, et, quoiqu'il s'efforçât de dissimuler le chagrin inconnu qui le rongeait, il ne pouvait effacer le pli permanent et profond qui se creusait entre ses sourcils, — il ne pouvait cacher le cercle de bistre que des nuits d*in* soflEude traçaient autour de ses yeux.
— You3 êtes bien heureux !.. — lui répétaient les visiteurs qui se suceédatent chaque jour au château.
Et il répondait :•
-^ Ooil.. bien heureux! — d'une voix qui voulait être joyettse et au fond de laquelle un observateur attentif aurait deviné un sanglot contenu, qui montait avec chaque mot de son cœur à ses lèvres.
L'heure arriva. Quinze jours à l'avance, le plus habile accoucheur de Paris avait été maudé au château.
Quand les douleurs de Tenfantement commencèrent, le baron quitta la chambre de sa femme. Le courage lui manquait, — disait-il, — pour voir souffrir Marguerite et pour entendre ses cris.
L'aecoïKftieiDtat fut pénible. Tant qa'il diini,
•9 RM ftB là NOBB. 81
M. de SaTenay se promena ou plutôt courut comme un fo^ à travers le parc. C'était par une sombre et froide jouniAe du milieu de décembre. Il pleuvait, — et cepeadafit le baron marchak tète nue sous la plaie. Enfin son supplice eut un terme. Le chirurgien vint à lui. Elu le voyant s'avancer, monsieur de Savenay ^'arrêta.
— Eb bien T.. — demanda -t^il avec anxiété.
— C'est fini.
-^ Ma femme?..
— Est aussi bien que possible.. •
— Dieu soit béni !.. ^- s'écria le baron.
— Vous avez un fils... — poursuivit l'acoûocheur, — un petit garçon charmant, peut-être un peu firèie, mais cependant vivace et bien constitué... -^ Il vivra, j'en réponds..
-— Tant mieux...— murmura H. de Savenay d'une voix brisée et cooime éteinte.
— Venez voir madame la baronne, — votre présence lui fera du bien, — reprit racconcb^ur.
— Oui... allons.
Et le baron se laissa entraîner par le chirurgien plutôt qu'il ne le suivit.
Quand il entra dans la chambre de sa femme, Marguerite était trës-pftie et elle avait les yeux fermés. Elle les rouvrit en entendant le pas de son mari et elle poi^ssaun faible cri. Le baron se pencha vers elle et l'embrassa sur le front en lui disant tout bas :
— • Chère enfant, du courage!..
Il la sentit frissonner sous son baiser. Il la regarda, eUe plemniL
Si LES VTVEtRS bB l»ARtS*
A côté du lit, une sage-femme subalterne, qu*oil avait fait venir pour aider le chirurgien, enveloppait un petit enfant dans des langes richement brodés. Cet enfant était chétifet semblait n'avoir qu'un souffle de vie.
— Tenez, monsieur le baron, — s'écria la- sagefemme, regardez ce cher amour et embrassez-le. — Voyez donc comme il est mignon !.. Il vous ressemble déjà comme deux gouttes d'eau I.. aussi vrai que je m'appelle Reine Nivet I . .
Et, tout en pariant, elle tendit l'enfant à M. de Savenay. Ce dernier devint plus pâle encore qu'il ne l'était auparavant, et recula d'un pas.
Marguerite avait tout vu et tout entendu. Malgré sa ' faiblesse elle s'appuya sur ses deux coudes, la tête penchée en avant et le regard rempli d'épouvante, comme s'il allait se passer quelque chose de terrible^ Monsieur de Savenay s'aperçut de ce mouvement. Son visage se rasséréna, — ses lèvres sourirent, — il étendit ses bras pour prendre l'enfant et il l'embrassa en disant .:
— Pauvre cher ange!., il ressemble à sa mère... il sera beau comme elle...
Ensuite il le rendit à la sage-femme et il s'approcha de nouveau du lit.
— Oh ! — murmura madame de Savenay en saisissant la tête de son mari avec ses deux maiu^et en l'appelant sur son cœur avec une sorte de délire ; — ohl tu es boni., tu es bon comme Dieu lui-même... Ohl.. qu'avais-je fait pour mériter cela!..
Et, épuisée par cet effort passionné, madame de Sa-
OH ROI M u non. îi
venay retomba en arrière et referma les yeux.
— Monsieur, — dit alors raccoucheur, — madame la baronne a besoin de calme et de repos, je vous engage à quitter momentanément cette chambre...
Monsieur de Savenay suivit ce conseil II se retira dans sa bibliothèque où il s'enferma. Au bout de deux heures, un domestique vint frapper à la porte.
— Que voulez-vous? — demanda le baron.
— Madame prie Monsieur le baron de vouloir bien passer auprès d'elle, -^ répondit le domestique.
— J'y vais, — fit M. de Savenay.
Et, en effet il se rendit aussitôt à la chambre de Marguerite. Cette dernière était seule. Le baron prit un siège, s'assit auprès du lit de sa femme et lui dit :
— Vous avez désiré me voir, ma chère Marguerite?
— Oui, mon ami.
— Que voulez-vous de moi?
Il y eut un instant de silence? La jeune femme semblait hésiter à répondre. On entendait dans la pièce voisine les plaintifs vagissements du nouveau-né.
— Mon ami, — murmura Marguerite, — vous êtes noble et gf and, vous avez toutes les délicatesses et toutes les générosités... — vous êtes si bon et si miséricordieux envers moi, que je ne devrais plus vous parler qu'à genoux, que je devrais baiser la trace de vos pas... mais il y a des générosités et des dévouements dont il ne faut point abuser...
Le baron interrompit Marguerite.
— Que voulez -vous dire, mon amie? — lui demanda-t-il, je ne vous comprends pas...
— Je veux vous demander vos ordres...
— Mes ordres l.. iqpMisB|^?..
— Aa sujet de... de ce piftTre cDluit qu vient de naître...
— Eh bien?..
— Eh bi^ !.. qee T»-t-il deresir ?.. oà dois-je renvoyer ?..
Les san^ts étoniUent la voix de Marguerite.
— Mon amie, — répondît le baron d'un ton où la fermeté s*ailiait à la doueevr, et ai prenant la main de sa feoinie, — la {dace d*iin fils est dans le château de son père; — notre enbnt doit vivre id etn^en doit pas sortir...
— Mon Dieul — s*écria Margoerite avec éclat, au milieu des larmes qui la suffoquaient, — mon Dieu^ vous Tententez!.. ohl je ne mourrai point heureuse si je ne puis mourir en donnant ma vie pour cet homme I. .
L'aocouebeur ne s'était pas trompé. — L'enfant vécut et reçut au baptême le nom de René. Marguerite le nourrit elle-même. Le berceau de son fils fut placé auprès de son cbevet. Une nuit, elle eut un rêve horrible, U lui sembla qu'un cri de René la réveillait soudain, qu'elle s'élançait de son lit et qu'elle se penchait sur le berceau.
0 terreur!., ô désespoir !.. le pauvre petit corps de René se tordait dans les convulsions de Tagonie, tandis qu'un long serpent aux écailles livides ^ à la tête plate enroulait ses anneaux visqueux au*-
im noi M u nom. 27
tour des membres délicats de Tenfaiil et lai enfonçait dans la gorge ses crocs empoisonnés.
Pédant un instant madame de Savenay se débattit yainement soas le peids de cet épouvantable cauchemar.
Dtr&ee qu'elle s'onffrit, nous ne le pourrions pasl.. — Toutes les mères le comprendront.
Enfin elle s'éveiUa.
Il y eut alors pour elle un moment de joie ineffaMe et suprène. — Elle avait rêvé!.. René vivait! . — Rien n*était vrai !..
Mon Dieu! que cette joie fut courte!..
Un appel d'agonie, un cri pareil à celui du rêve, par-* tit soudain du berceau et retentit aux oreilles et dans le cœur de la pauvre mère.
Gomme dans son rêve, elle bondit hors du lit et courut à sou fils. Comme dans son rêve, René se tordait, mourant, sous Tétreinte fatale detcet implacable serpent qu'on appelle le croup. Madame de Savenay tomba foudroyée sur le tapis en murmurant :
— Dieu me punit ! Dieu est juste 1 . .
Mais elle se releva aussitôt. Elle n'avait pas le droit de mourir avant qu'on eût sauvé son fils !
— Au secours!., au secours!., cria-t-elle d'une voix désespérée.
On accourut. Elle montra l'enfant et dit :
— Des médecins !.. courez !..
En moins d'une heure le meilleur médecin de Ddle arrivait au château.
— Eh bien?. . — lui demanda madame de Savenay éperdue.
as LM TlfBURS M PARIi.
Le médecin examina l'enfant et répondit :
— Il est encore temps...
— Merci, mon Dieul.. murmura la pauvre mère. Puis elle s*évanouit, brisée par les doubles tortures
du rêve et de la réalité.
Quand vint le jour, René était bors de tout péril . Mais le délire venait de s'emparer de madame de Savenay, qu'une ardente fièvre de lait clouait sur son lit et dont l'état paraissait des plus alarmants.
Le médecin ne cacba point ses inquiétudes au baron.
Les lèvres de M. dé Savenay murmurèrent une fervente prière , il offrit à Dieu sa vie en écbange de celle de sa femme. — Ce vœu touchant ne fut point exaucé. Trois jours après, le baron était veuf et René était orphelin.
Hearciue BnCiiice !...
Chers eafants, dansez, sautez I...
Votre ftge Échappe li Forage !...
— Bèranger. —
La mort de M argaerite porta à M. de Savenay un coup si terrible, que Ton crut pendant longtemps qu'il nes*enrelëveraitpas. Aux premières crises du désespoir succéda une maladie de langueur qui mit le baron à deux doigts de la mort. La bonté de sa nature et la force de sa constitution le sauvèrent, mais, bien que hors de danger, 11 demeura sombre et taciturne.
Le ch&teau de Savenay, autrefois si joyeux et si rempli de mouvement et de bruit, devint silencieux et triste comme un cloître abandonné. Le baron y vécut presque seul. U avait renvoyé la plupart de ses domestiques, en leur assurant des pensions qui les met-
30 LBS yiTEUftS DB PJUlIf •
taient à Tabri du besoin pour le reste de leur vie. Ceux qu*il avait conservés devaieut ne jamais lui adresser la parole sans être interrogés, ne laisser parvenir personne jusqu'à lui, et respecter les noires rêveries dans lesquelles il aimait à se plonger. Le baron trouvait une sorte de volupté lugubre à s'isoler dans ses douloureux souvenirs.
Dès le lendemain de la mort de Marguerite, l'ordre avait été donné par lui d'éloigner René du cbftteau. L'enfant avait été mis en nourrice dans un des villages environnants, et le baron semblait ëviter avec le plus grand soin de parler de lui et même d'en entendre parler.
Cette sorte de répulsion semblait naturelle à tout le monde. M. de Serenny adorait sa femme et il ne pouvait pardonner à son fils, — disait-on, — d'avoir été . la cause innocente de la mort de sa bien-aimée Marguerite.
En revanche, et comme pour dédommager l'enfant de la û'oideur paternelle, la mère nourricière du petit René s'était éprise pour lui d'une vive et profonde tei>dresse, et lui prodiguait plus de caresses qu'à ceux même qui étaient véritablement ses fils.
Peut-être, s'il eût été élevé au château de Savenay, entouré d'un trop grand luxe de soins et de précautions, René n'eût- il pas vécu, — comme ces plantes frêles qui s'étiolent et meurent étouffées par l'atmosphtfre de la serre chaude où elles ont été transportées. Au contraire, la vie agreste et la rude éducation de kës premières années fortifièrent René et lui permirent de vivre.
Uff Ml M LA KON. 04
Les fleurs des prairies el les jeunes pousses des taillis lui oonimuniqaèrent un peu de leur sève et de leur verdeur. Â la vérité, il resta plus frêle et plus ebetif, plus pâle et plus délicat que les autres enfants de son âge, mais il grandit cependant et ses forces se développèrent d*une façon que Ton n'aurait osé ni attendre ni espérer.
Son intdligence surtout était vive et brillante, et bien supérieure à celle de ses rustiques compagnons. Quant à son instruction, nous n*en parlerons point, çt pour cau^, car il n'en recevait aucune.
Six années se passèrent,
René, dont les ardeurs du soleil et les intempéries de Tair n'ava'ent pu bâler le teint blanc et mat, était beau comme un chérubin, avec ses grands cheveux blonds soyeux qui retombaient sur ses épaules en boucles naturelles. A le voir au milieu des quatre enfants de sa nourrice, vêtu comme eux, parlant leur patois grossier, et mordant à belles dénis une gigantesque tartine de pain bis recouverte de fromage blanc, René semblait un ange tombé du ciel, par hasard, parmi ces fils de paysan.
René savait bien, pour l'avoir entendu dire, qu'il était le fils du riche baron de Savenay, lequel possédait un château et le viendrait chercher un jour. Mais ces mots : baron , richesse et château n'offraient qu'un sens très-vague à l'esprit de l'enfant.
Son père, le baron, il ne le connaissait point. U covh naissait au contraire le mari de sa nourrice qu'il appelait papâ^ -^ Il le connaissait et tl l'aimait. -- îl ai^ mait aussi sa nourrice. Il aimait ses frères de lait. Il
Sa LIS tIVBDaS DE FABIS.
aimait la servante et les garçons de la ferme. Il aimait ]es gros chiens, avec lesquels il se roulait et qui lui léchaient les mains et le visage sans lui faire jamais de mal. Il aimait les bœufs roux, — les vaches blanches et noires, qui faisaient, <;omme dans les vallons suisses, tinter à leur cou des clochettes sonores. Il aimait les moutons et les chèvres, les gros dindons qui Vcf^ frayaient un peu, — les canai^ds et les poules qui lui pondaient de si bons œufs frais. Il aimait tout, enfin, tout, jusqu'à la mare de la basse-cour, à l'eau verte et bourbeuse, dans laquelle il avait roulé deux ou trois fois, quand il était encore bien petit.
Certes, si René avait été d'âge à savoir ce que c'ét.ait que l'avenir, il n'eût point ambitionné de pUis grand bonheur que de passer sa vie entière dans la ferme de sa nourrice. Peut-être est-ce là, en effet, que René eût trouvé le vrai bonheur. Hais la destinée en avait déeidé autrement.
Le baron de Savenay avait toujours été pieux , nous croyons l'avoir indiqué. Dans les premiers temps de son veuvage, il s'était laissé entraîner par les transports de sa douleur, jusqu'à blasphémer contre la bonté et la justice de Dieu Mais un jour arriva où le repentir descendit en lui et où, après avoir confessé sa faute, il se demanda s'il n'avait pas des devoirs sacrés à remplir, devoirs qu'il négligeait depuis trop longtemps. lia réponse fut afliripative^ — M. de Savenay résolut 4e réparer ses torts et de les réparer sur-le-champ.
tm ROI DS U ItODB. . SI
li donna Pordre de Itiî seller un cheval et ii prit le chemin du village où grandissait le fils de M|rgiierite, cet enfant venu au monde dans la tristesse, x;et enfant qui n'arait jamais fait verser que des larmes et dont la naissance cachait an mystère de douleurs que nous pénétrerons un jour.
Saulcy, — tel est le nom du village qu'habitait René, — est un charmant hameau situé dans la position la plus pittoresque et se cachant sous des massifs de grands arbres, comme un nid d'alouettes sous une touffe d*herbe. On y arrive, du côté de Savenay, par un chemin creux presque pareil à ceux de la Vendée, et bordé de chaque côté par une double haie d'au* bépine.
Le baron suivait au pas de son cheval ce sentier parfumé, et, pour la première fois depuis six années, il éprouvait une sorte de bien-être en respirant les senteurs enivrantes que la nature répand à profusion dans les jours du printemps. U s'abandonna d'abord à ce bien-être qu'il ressentait. Puis sa pensée retourna en arrière. Il vécut par le souvenir. Il se dit qu'il eût été bien doux de parcourir ce même sentier, par cette radieuse matinée, avec sa Marguerite, à cheval tous les deux, die souriant, et lui, jetant son bras amoureux autour de la taille ronde et souple de la jeune femme... Les rênes s'échappèrent alors des mains de M. dé Savenay ; sa tête se pencha et de grosses larmes voilèrent ses regards.
En ce moment son cheval s'arrêta brusquement. Le
baron leva les yeux d'une façon toute machinale, et il
• lui sembla, avec une ivresse mêlée d'une sorte d'ef-
34 LIS TlVBOllft M PARIS.
froi« qu*une vision du ciel se manifestait à lui. Marguerite était debout, en face de lui, et le regardait avec ses grauds ^eux bleu^, si limpides et si profonds.
— Vicns-tu me ebercber?.. — murmura<-t-il avec un religieux enthousiasme, — viens-tu me chercher pour m'emniener avec toi?..
M. de Savenay achevait à peine cette invocation passiormi'e, quand il s'aperçut qu'il n* était point le jouet d'une erreur décevante. Ce n'était pas une illusion mensongère, — ce n'était pas une vision de l'autre monde qui s'offrait à lui, — c'était la réalité.
En eîfet, un groupe de cinq enfants lui barrait le chemin, et l'un de ces enfants était l'image fidèie, le vivant portrait de sa Mai^uerite tant pleurée. . Le baron comprit tout. Il sauta à bas.de son cheval et coui'ut au petit garçon dont il prit entre ses mains les deux mains délicates. Il lui demanda :
— Vous vous appelez René, n'est-ce pas?..
— Oui, répondit l'enfant.
Et il ajouta avec une sorte d'orgueil : \
— René de Savenay.
A cet instant précis, il se fit dans le cœur et dans les sentiments du baron un changement complet, — absolu, — incompréhensible.
Tout ce qu'il y avait d'amer dans les souvenirs du passé s'effaça comme par enchantement. Il ne vit plus dans René que l'image de Marguerite. Il se dit que deux âmes semblables devaient habiter deux corps si pareils. Et tout Tamour brûlant qu'il avait éprouvé pour la mère se reporta eu sainte affection sur l'en- ^
mr sot IMS ik atout. S5
firnt. n prit René entre ses bras, il le^serra contre sa poitrine, et il couiirit son beau visage de baisers dévorants et de larmes qui avaient leui* doueeur.
René ne s'effraya point de ces caresses, mais il s'en étonna.
— Qui donc que vous êteSf vous, Monsieur? -^de« iiianda-t41, — je ne vous aijafuais vu.,.
— Je suis ton père, mon en&nt.... — .répondit le baron à travers ses larmes.
'— Tiens!., — fit René, — alors vous êtes le monsieur du cbâteau de Savenay?
— Oui, mon enfant ,.
— Oh! bien, alors, — continua René, -^ puisque vous èles papa, je vous aimerai bien quand je vous connaîtrai; mais à. présent je ne vous connais p^s encore, faime bien mieux papa Guillaume. .
Le père nourricier de René s'appelait Guillaume. — Le baron allait répondre. L'enfant ne lui en laissa pas le temps.
— Est-ce que c'est à vous, 6e beau dadaAkI., — demanda-t-il en désignant le cheval qui essayait, mais vainement, de mâcher quelques brins d'herbe.
— Oui, mon enfant.., — dit M. de Savenay.
— Puisque vous êtes mon papa, mettez-moi sur votre (toda .. je voudrais aller à dada.,.
Le baron eut un sourire et il obéit à l'enfant. René se mit à battre de ses deux petites jambes les ûancs du cheval que H. de Savenay tenait par la bride et il commença à crier de sa voix douce, qu'il s'efforçait d'enfler :
f — HueL.dadal.. au galop Ir. dada I.,
3C LB8 VIYEimS DB fkfiH,
— Si tu veux, mon enfant, — fit le baron, — tu auras à toi un cheval, beaucoup plus petit que celaî-cl, et sur lequel tu pourras monter sans Taide de personne?
— ^ Oui, — répondit René, — je veux bien... je veux tout de suite...
— Dès demain, — fit M. de Savenay.
— Oh ! — s'écria René, — demain, c'est loin !.. — aujourd'hui je veux aller à dada à la ferme. — Je veax que papa Guillaume et maman Jeanne me voient arriver à dada!..
M. de Savenay se mit aussitôt en devoir de satisfaire celte fantaisie de l'enfant. î\ fit marcher le cheval, qui s'avança gravement portant son gentil cavalier et suivi des quatre fils de la nourrice.
Quand cette dernière vit entrer tout ce monde dans la cour de la ferme et qu'elle reconnut le baron, elle poussa une exclamation d'étonnement
Cet âte est «ans pItM !•••
— Ob! Jésus, mon doux Seigneur!.. — sVcrîa la fennière qui n*en pouvait croire ses yeux, -rahl sainte Marie mère de Dieu! c'est-il en vérité possible!..
— Yois-tn, maman Jeanne, — dit en ce moment le petit René, — vois-tu comme je me tiens bien sur le grand dada/..
Oui, mon fieux!.. — répondit Jeanne, — te voilà beau et hardi, ni plus ni moins qu'un garçonnet de quinze ans !..
H. de Savensy prit l'enfant dans ses bras, l'enleva de la selle et le posa à terre. René courut à sa nourrice.
— Maman Jeanne, — murmura-t-il à l'oreille de cette dernière, — ce monsieur que voilà dit qu'il est mon papa... — Est-ce que c'est vrai?
-»- Mois je le crçis bien, (jue c'est vrai!.. — répU-
H LB8 TIVBmS n PASli.
qaa Jeanne, — c'est monsieur le baron de Savenay doni nous te parlons si souvent, que nous te recommandons de bien aimer et pour qui tu fais ta prière, matin et soir.. .^
— Gber enfant !.. — dit le baron en embrassant de nouveau René, — il prie pour moi I ..
— Et aussi pour maman Marguerite qui est au ciel, — répondit René.
Les yeux de M. de Savenay se mouillèrent.
— Madame, — dit-il à la nourrice avec émotion, -•— vous êtes une boaiie et digne femme...
— Ohl çà, monsieur le baron, je m'en pique.. J'ai le cœur sur la main, et d'ailleurs j'aime le petit comme s'il était véritablement à moi... n'est-ce pas, mon René, que je t'aime?..
— Oui, maman Jeanne... tu me donnes de belles tartines, mais ce monsieur qui est mon papa a dit qu'il me donnerait un petit dada...
Tout ceci se fiassait dans la cour de la krtfOf. .
En ce moment un grand et robuste paysafi, veto d'une blouse bleue et coiffé d'un bonnet de coton bariolé, parut sur le seuil de la maison.
•^ Hé ! Guillamie, -^ ki cria Jeanne, — viens donc vitel..
— Qu'est-ce qifii jf a? — demanda le paysan. «^ Il y a que voici monsieur le baron...
— Quel baron?..
— - Imbécile !.. monsieur le baroa deSavenay, le père du petit...
— Tiens I tiens! tiens! -^fii Gaillaunie avec une skopeuf laauifast^ et eà s'avâuçant tonlaiaBai^ tandis
ON AOi »B hk «oui. td
qu'il tortillait son bonnet de coton entre ses gros doigts.
— Il parait, mon ami, — fit M. de Savenay, — que ma présence ici , tous étonne beaucoup...
— Oh! pour ça, c'est vrai tout de même, — répondit Guillaume avec ce rire n^f particulier aux paysans francs-comtois.
— Et, pourquoi donc?..
— Dame, monsieur le baron, nous croyions que YOtts ne viendriez jamais nous fair^ visite...
— Vous croyiez cela?..
— Pardinel depuis six ans que le petit est à la ferme et que nous ne vous avons point vu !..
— Mon ami, — dit le baron avec doureur, — estce donc une raison parce que j'sâ été pendant six ans mamrais père, pour que je le sois toujours?.. Est-ce donc une raison parce que j'ai eu des torts graves, pour que je ne les répare jamais?..
Guillaume ne sut que répondre.
Jeanne prit la parole.
— Ob I monsieur le baron, — s*écria-t-elle, — nous ne vous avons point accusé !..
— Je m'accuse moi-même... — murmura M. de Savenay.
— D'ailleurs, le petit se trouve heureux avec nous, — continua leanne, — et, tant que vous voudrez nous le laisser, nous le garderons, et de bien grand cœur, je vous jure !..
— Je le répète, mes amis, tous êtes de braves et dignes gens, je vous récompenserai comme vous le militez, de tout ce que vous avez fait pour mon fils...
40 L|S8 YITBURS DB PÀEI8.
— Nous ne méritons aucune récompense, monsieur le baron, ce n'est point par intérêt que nous aimions le petit, et cependant nous étions bien payés... beaucoup plus que ça ne valait... — Estrce qu6 vous allez l'emmener^..
— Oui, mes amis.
— Bientôt?..
— Aujourd'hui même.
Jeanne se mit à pleurer.
— Je me suis pwvé si longtemps par ma faute de la présence de mon fils, — ajouta le baron, — que je dois avoir hâte, vous le comprenez, de jouir de lui tout à mon aise...
— Oh ! je comprends cela, — répondit la fermière, — mais, voyez-vous, de savoir que ce cher enfant va partir, ça me fait autant de mal que si on m'enlevait un des miens...
Jeanne se tourna vers ses quatre marmots qui assistaient à cette scène, la bouche béante et les yeux largement ouverts. Rôndons-leur la justice de convenir qu'ils ne comprenaient pas un mot à tout ce qui* se passait devant eux.
Et l'excellente femme reprit :
— Dites donc, les mioches, voire frère René va s'en aller d'ici et vous ne le verrez plus. . .
L'effet de ces paroles fut aussi prompt que celui dela machine électrique. A l'instant même, huit coudes se levèrent, — huit poings fermés s'appuyèrent sur autant d'yeux et quatre sanglots retentirent.
Au bout d'une seconde, René, distrait un instant par l'attention qu'il prêtait au cheval de son père, joignit
UN Api »B LA HODS. 44
ses eris et ses pleurs à ceux de ses frères de lait. Il frappait du pied, il se tirait les cheveux et il répétait avec désespoir :
-—Non!., non!., non!., je ne veux pas partirl..
— Vous voyez, monsieur le baron! — dit alors Jeanne avec l'accent d*un légitime orgueil. — Oh I il nous aime bien, allez!..
En face de l'amëre désolation de René, M. de Savenay comprit que le seul parti à prendre était de tem* poriser et qu'il serait vraiment cruel d'enlever un pauvre enfant du milieu de ceux qu'il s'était accoutumé à considérer comme sa famille, pour le transporter malgré sa résistance dans un endroit inconnu pour loi, où des visages également inconnus pour lui l'entoureraient. Le baron déclara donc à René qu'il le laisserait à la ferme tant qu'il le voudrait. Aussitôt le sourire remplaça dans tous les yeux et sur toutes les lèvres les larmes et les cris, et la joie la plus franche et surtout la plus bruyante se manifesta.
M. de Savenay passa le reste de la journée auprès de René, et il repartit le soir pour le château, en annonçant qu'il reviendrait le surlendemain.
L'enfant, qui déjà s'était habitué à lui et à ses caresses, le vit s'éloigner avec une sorte de regret.
Deux jours après, le baron revint en effet, ainsi qu'il l'avait annoncé. Il était accompagné d'un domestique qui tenait en main un ravissant petit poney des Hyglands, bai brun, avec une longue ^ueue et une crinière noires et flottantes, La seUe, la bride, et tout
i% im TmoRS os fifti».
te reste de Téquipement étaient en maroquin rouge, avec le mors et les étriers en argent.
M. de Savenay avait acheté la veille cette charmante petite béte à un Anglais qui ne songaait pas te moins du monde à s'en défaire et qui avait été décidé par le prix fabuleux, qu'en avai^ offert le baron.
 la vue du poney, René poussa des cris d^ joie. Il se mit en selle, séance tenante, et, au bout d'une heure, il faisait au petit trop et sans (tre soutenu par personne tout le tour de la ferme. Les fils du fermier montèrent ensuite à cheval. Mais, à la première secousse, ils perdaient l'équilibre et tombaient désarçonnés sur le gazon, au milieu de grands éclats de rire. -
Ce jeu se prolongea jusqu'au soir, et l'on comprend bien que les enfants ne s'en lassèrent point.
M. de Savenay promit de revenir le lendemain pour donner une nouvelle leçon d'équitation. René commençait à adorer le baron, qu'il n'appelait plus autrement que papa. Les visites à la ferme durèrent huit jours. Au bout de ce temps, M. de Savenay invita Guillaume, Jeanne et leurs enfants à venir passer avec René la journée du dimanche an château.
Cette invitation fut joyeusement accueillie. René n'était jamais sorti de la ferme. Par conséquent, pour lui, le mot de château ne signifiait rien de précis. Il demeura d'abord muet et stupéfait en face des merveilles de la demeure de son père Mais, à la vue de ce luxe, de cette élégance, de cette richesse, — des instincts jusqu'alors inconnus s'éveillèrent soudaine* weat daus soft toe.
v)!t %tk wk u lioiHr. 41
B emnprft qa*il était chez lui, — que tont ce qu'A ▼oyait Jtti appartenait, — et qu'il n'avait qu'à vouloir ponr obtemr anssvitM. Il âevfna la supériorité fictive de sa position de fils de geiUllhomrae riche, sur ceHe de ces petits payons que jusqu'à cette heure il avait con- Mdérés comme ses ft*feiies. Et, tout aussitôt, il ahnsa ée cefte sitpériorllé et il s'ieflbfça de la leur faire sentir.
Jusque-là il avait été leur égal ci leur camarade; H devint leur mattre et leur tyran.
Les fils ée Guillaume, dans4'esprit desquels la distinction des (positions sociales se faisait plus lente- TOeat ou même ne se faisait pas du tout, ne s'acconir wodèrent point des grands airs de René. Ils invoquèrent re droit du plus fort et René Ait battu.
Ce dentier poussa les hauts cris et courut se plaindre k son père Le baron était trop juste pour donner tort aux enfants du fermier, qui, après tout, n'avaient fiait qu'user du droit de légitime défense et de celui de représailles. Seulement il exploita cette drconstance au proût de ses désirs. Il démontra à René que ses frères de lait étaient d'une nature grossière avec laquel^e sa nature fine et délicate ne pouvait point s'ympathiser entièrement. U lui fit comprendre que sa place était au ch4teau, où il se trouverait bien plus heureux qu*à la ferme, car il y serait seul, car il y serait mattre. Ces raisonnements, appuyés d'ailleurs par la rancune des coups de poings reçus, parurent à René assez convaincants.
Cependant l'idée de la solitude l'effrayait quelque peu. Kais le baron lui fit présent d'un joli petit fusil,
44 ^ LES TITBURS DB PABI8.
à canon dlmasquiné, garni en velours et monté en argent. Il lui promit, en outre, de lui apprendre à s*ea servir et de le mener chaque jour tirer des oiseaux dans le parc. René n'bésitaplus. Il déclara, séance tenante, qu'il ne retournerait pas à la ferme.
Cette décision causa une grande douleur à Guillaume, à Jeanne, et surtout à leurs enfants, qui, eux, n'avaient conservé nulle rancune des coups de poings qu'ils avaient donnés. Beaucoup de larmes coulèrent. Le reste de la journée se passa tristement. René lui-même, au fond* n*était pas gai, tant s*en faut, — mais un bizarre amour-propre, une sorte de faux point d'honneur, incompréhensible chez un enfant de cet âge, l'empêchaient de laisser voir son chagrin. Les bons fermiers quittèrent le château avec la convictioa douloureuse que René était un méchant cœur qui ne les avait jamais aimés. Monsieur de Saveuay ne put s'empêcher de partager en partie cette conviction, et de s'en affliger profondément. Il invita Jeanne et Guillaume à ramener leurs enfants le dimanche suivant. Mais les paysans refusèrent.
Les mauvais llTrci.
René n'était point installé depuis huit jours au. château de Savenay que déjà son véritable caractère se dévoilait tout entier. L^enfant se montrait volontaire et tapageur, — exigeant et impérieux. Il fallait que tout cédât devant lui, — il fallait que chacun se pliât à ses moindres caprices. Il ne craignait personne, et pas'plus le baron qu'un autre. — C'est tout au plus si H. de Savenay parvenait à se faire obéir, en élevant la voix et en menaçant de se montrer sévère.
Enfin, pour les hommes et pour les choses, René était un véritable 4yran, —mais le plus joli tyran du monde, — un petit despote rose et blaiic, aux yeux bleus et aux cheveux blonds!...— un diablotin pétri de malice et incarné sous la trompeuse forme d'un angel..
René, du reste, avait l'esprit vif et l'imagination jetive, — Il comprenait facilement, et ce qu'il avait
4é LK6 TiTfetRf tt ntié.
une fois compris se gravait pour toujours dans sa 119eraoire. Quant à tout ce qui est des exercices de force et d'adresse, il annonçait devoir y exceller, et, quoi* qu'il fût petit et frêle, une gr&nde vigueur ^nusculaire se cachait sous cette apparence délicate
Somme toute, il y avait chez Tenfant beaucoup de bon et de mauvais. C'était à l'éducation de détruire \m niauvfiis et de développer le boti.
Cette tâche difficile, M. de Savenay Tentrepnt. Il se fit le précepteur de René. Il s'efforça d'ouvrir le cœur de son fils aux divins préceptes de la vertu, et son intelligence aux graves enseignement^ de la science. En même temps, et comme distractions entremêlées à des travaux plus sérieux, il mettait à la main de l'enfant une cravache ou un fleuret; — il en faisait un excellent écuyer et un tireur très ^passable. Puis enfin, et à titre de récompense et d'encouragement, venait la chasse, que René adoi'àit et oit il faisait preuve d*uae singulière adresse.
Au milieu de ces devoirs et de ces plaisirs, le fils de Margueiite grandissait. Il atteignait sa douzième année et tout eh lui, le corps et Tesprit, s'était développé au gré des es[>érances du baron. Mais alors M. de Savenay comprit, ou du moins crut comprendre, que pour achever l'éducation de l'enfant qui se faisait jeune homme, il fallait quelqu'un de plus capable que lui. U appela à son aide un ecclésiastique d'un grand mérite, qui entra dans la maison avec les fonctions de gouverneur de René.
Sous l'habile direction de ce maître, une nouvelle transformation parut s^ faire d«&s le caractère et diiiis
tm «Il M ii4 Meoft. 4t
leâ habitudes de Télève. Le travail, qni jusque-là n*a- Tait été pour lui qu'un devoir, sembla devenir un plaisir. En même temps uue piété ardente et peut-être même exalta jetait dans le cœur de Tenfant des ra^ cines qu'on devait croire vivaees et [n*ofondes. U devenait vraisemblable que René serait un jour un homme remarquable sous tous les rapports, qu'il porterait dignement le nom de Savenay, et qu'il ferait un noble emploi de la magnifique fortune qui devait lui revenir un jour.
Pour renverser toules ces espérances il ne fallait que bien peu de chose. — Quelques livres suffirent. — Voici comment.
René avait quinze ans» — il atteignait cet âge où les ardeurs de la jeunesse commencent à porter leurs boQillounements dans des sens qui s'ignorent, mais qai sont prêts à parler. Son imagination était pure : Astarté, le démon des nuits » ne s'était point encore assis, avec son cortège de visions, au chevet virginal de reniant endormi. Bref» la mère la plus craintive aurait envié pour sa fille la profonde innocence de Réaé.
Le jeune homme et son précepteur avaient fait de la bibliothèque du château leur cabinet de travail. Cette bibUothëque était une vaste pièce encombrée, malgré sa grandeur, de cartes géographiques, de sphères et de globes terrestres qui couvraient deux immenses tables d'ébène sculpté du plus rare et du plus beau travail. Tout à l'entour, des casiers du même bois contenaient une masse poudreuse d'in-folio, d'in-quarto, d'indouze et d'in-dix-buit étages par ordre de taille, depuis le parquet jusqu'au plafond,
ih LU VtVBURS Dfe paris;
Ces livres avaient leur prix, sans doute, mais seulement pour un bibliophile et pour un amateur de recherches historiques et théologiques. Tous, en effet, étaient très-anciens, et fort sérieux pour la plupart. Là se voyajt au grand complet la collection des Pères de rËglise et les œuvres pesantes et indigestes d'une foule de théologiens, de commentateurs et de jurisconsultes. Quant à la littérature ancienne ou moderne, il n'en était point question. Les poètes même , grecs ou latins , avaient été bannis de cette bibliothèque par les scrupules excessifs d'un des aïeux du baron de Savenay.
Ces livres n'offraient donc aucun intérêt pour René, qui ne fouillait jamais les rayons que dans le but d'en tirer quelques massifs in-folios d'histoire romaine, ornés d'ass«z belles estampes représentant des portraits d'empereurs, des sièges, des combats et des dessins de béliers, catapultes, et autres machines de guerre.
Un jour, René venait de déplacer cinq ou six de ces volumes, ce qui avait laissé un vide considérable dans le casier d'où il les avait tirés. Il sembla à l'enfant qu'il voyait un point brillant, semblable à la tête d'un gros clou doré, reluire dans le panneau du fond. Une instinctive curiosité le poussa. Il appuya son doigt sur le clou doré. Alors il entendit un petit craquement, le panneau tourna sur lui-même et découvrit une sorte de cachette.
Cette cachette était remplie de livres. C'étaient de jolis volumes in-dix-huit, élégamment reliés en maro-* quin rouge et dorés sur tranche.
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René en prit quelques-uns et en regarda les titres. Ces titres rélonnërent. — Il n'en connaissait au' can, et il leur trouvait un attrait singulier
Sur les lins, il lut : Les Bijoux indiscrets, La RelU gietise, par Diderot. Sur les autres : Le Sopha, parCrébiilon (ils ; Les Liaisons danger euses, par M. le chevalier de Laclos. Sur d'autres enfin : La Pucelle d'Orléans, par Arouet de Voltaire; — Les Contes de la Fontaine. — Les Contes de Grécourt ; — Les Contes de la reine de Navarre, etc., etc. Bref, il y avait plus de cent volumes.
René allait en ouvrir et en feuillettr quelques-uns, quand il entendit un bruit de pas dans le corridor qui conduisait à la bibliothëque. C'était l'abbé qui venait le rejoindre.
La première pensée du jeune homme fut qu'il était bon de garder pour lui seul le secret de la découverte qu'il venait de faire. Il repoussa précipitamment le panneau qui se referma, et il eutassa les in-folio historiques suc les rayons d'où il les avait tirés un instant auparavant. L'abbé ne se douta de rien.
Pendant toute la durée de la leçon qui isuivit, Ré;ié se sentit distrait et préoccupé. Pourquoi? Il ne le savait pas lui-même.
Aussitôt que l'heure du travail fut passée, le précepteur s'en alla dans le parc afin d'y réciter son bréviaire. René resta sçul dans la, bibliothèque. Il courut d'abord à la porte dont il poussa les verrous pour éviter toute surprise. Il rjeyint eosuite au rayçn mystérieux, — il bouleversa les in-folio, et, d'une main tremblante, il fit jouer le resi^ort. Les jjqUs volumes,
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vêtus de ronge comme des cardinaux, apparurent de uouve^u k ses regards, et il en prit un au hasard et il l'ouvrit.
C'était une ancienne et très-luxueuse édition des Contes de la Fontame. Chacun des lestes récits de
l'immortel mais peu chaste fabuliste était illtistré
d'une vignette gravée sur cuivre, délicieuse de fini et d'exécution, mais singulièrement profane, voluptueuse à l'excès et plus dangereuse dans sa nudité à peme gazée qu'un dessin tout à fait obscène.
René regarda.
Il regarda avec étonnement d'abord, puis avec une curiosité avide, enfin avec un trouble croissant et avec une ivresse fatale.
Il regardait et il lisait. Son cœur battait violemment, — r il avait la fièvre, — des nuages passaient devant ses yeux. Il lui semblait que le sang de ses veines devenait un feu liquide qui le dévorait en circulant.
Il continua de regarder, — il continua de lire, et, quand il eut achevé le volume et qu'il se leva de la chaise sur laquelle il était assis, pour aller repousser les verrous, car l'heure de la récréation était passée, il chancelait comme un homme ivre et il était en proie à«une véritable et délirante hallucination.
La leçon s'en ressentit. Son précepteur lui demanda s'il était soufifrant. René répondit qu'il avait la migraine et qu'il sentait un peu de fièvre. — Il ne mentait pas tout-à-fait. La leçon fht interrompue, et le précepteur mena son élève faire dans la campagne une promenade qui le soulagea un peu.
^'heure du dîner arriva, René ne mangea point. ^
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Il prétexta un nouveau retour de son malaise de raprès-midi et il témoigna le désire d'aller se mettre^ aa lit. Ceci lui fut accordé sans conteste.
René quitta la salle à manger, courut i la bibliothèque, — prit un nouveau volume, — le cacba sous sou matelas et se jeta sur son lit.
Au bout d'une heure à peu près, le baron et l'abbé risitèrent le prétendu malade. René leur dit qu'il allait beaucoup mieux, — qu'il avait seulement besoin de dormir et qu'il priait qu'on ne vtnt point l'éveiller. Dès qu'il se retrouva seul , il senferma dans sa chambre et se mit à dévorer le livre qu'il avait apporté. C'était : Les Liaisons dangereuses.
A une heure du matin il avait achevé sa lecture, et il s'endormait épuisé de fatigue et brisé par de& émo* tions inconnues. Des rêves étranges vinrent visiter soo sommeil troublé. "Quand il se réveilla, il était pâle et son regard brillait d'un éclat fiévreux et inaccoutome. Un grand changement s'était fait en lui. — La science du mal avait empoisonné son cœur!
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Il ne nous reste plus que bien peu de chose à dira de René pour le conduire jusqu'au moment ou noa» allons le rejoindre sur le boulevard des Italiens, 4 Paris, et en faire un des principaux acteurs du drame que nous commençons.
Les déplorables lectures que nous avons signalée! , produisirent leur eflfet inévitable et fatal. La cyniqat philosophie du dix-huitième siècle faussa complètement la belle intelligence de René. Le matérialisme le plus absolu et aussi le plus irréfléchi remplaça les croyances religieuses dans son esprit et dans sou cœur.
René n'adm'it plus que la loi de nature. Et cette loi (dans le sens qu*il lui donnait du moins), était la négation de toute loi, c'est-à-dire la liberté d'obéir sans résistance à tQus les instincts de la matière, à
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tons les caprices de la sensaaifté. Bref, René n'avait pas seize ans, et d<^jà sa dépravation était profonde, effrayante, — sans remède.
Seulement, jasqa'alors le jeune homme n'avait péché que par l'esprit et par la pensée. Il possédait à fond la théorie du vice. Il n'en avait pas encore la pratique. L'audace lui manquait pour franchir le seuil de ses rêves et faire un premier pas dans la réalité. Et cependant, nous pouvons le dire, jamais désirs plus impérieux ne poussèrent un adolescent à revêtir la robe virile.
A lâ timidité près, René ressemblait d'une façon frappante an joli page Chérubin de Beaunaarehais. Son coeur, comme celui du page, battait à la vue d'une cornette, que cette cornette fût portée par une belle fille de dix-huit ans, ou par une matrone de cinquante. Hais, hélas ! les battements dace cœur montaient à la gorge de René, le paralysaient et ne lui laissaient ni la faculté de faire un geste, ni celle de prononcer une parole. Cependant, l'occasion aidant, un beau soir René débuta.
Oserons-nous en convenir?... Une petite gardeuse de dindons fut la tr^s-humble héroïne du premier amour du jeune homme. Et encore René avait un rival!... Et ce rival, heureu)^ avant lui, était palefreriicr en sous-ordre des écuries du château !...
Il faut bien l'avouer; mon Dieul qutoiquece soit triste et honteux, — presque toujours» ce sont d'abjectes eréatnre» qui l'eçoivent le premier baiser d'une lèvre virginale.
Nou» a'frvons nullement la prétention de récrire eu
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ces pages une sorte de rustique Faublas. Nous nous garderons bien, par conséquent, de suivre René parmi les vulgaires aventures qui succédèrent à son caprice pour la dindonnière aux jupons crottés.
L*abbé s'aperçut, mais un peu tard, des escapades de son élève. — Il prévint M. de Savenay et il refusa de régenter plus longtemps cette nature qui devenait indisciplinable et cette intelligence qui faisait fausse route.
Le baron s'affligea fort de ce qui se passait et il entreprit de moraliser son fils. René répondit au baron qu'il fallait bien que jeunesse se passât; — quHl n'était point un moine, après tout, et qu'il ne se sentait aucune vocation pour les vœux de continence et de cbasteté de l'ordre de Malte.
Ces réponses redoublèrent le cbagrin du baron, qui s'efforça de surveiller René. René se moqua de cette surveillance, — il sortait par les fenêtres quand on fermait les portes, et il devint une manière de don Juan champêtre fort redouté des paysans du voisinage, qui craignaient saiis cesse quelque accroc à la vertu de leurs femmes et à l'innocence de leurs filles.
Les aventures galantes du jeune bomme suscitèrent contre lui de nombreuses inimitiés. Plus d'une fois, René faillit être victime de ces haines sourdes et jalouses. A deux ou trois reprises,- tandis qu'il courait la campagne pendant la nuit, pour aller k un rendez- Vous ou pour en revenir, des coups de fusil furent tirés sur lui par un mari ou par un frère embusqué derrière une haie ou blotti au -fond de quelque fossé. Il eut le bonheur d*eateadrç siffler des balles ^ui ne )'at