‹ Les viveurs de ParisChapitre 25 sur 38 · UN GRAND NOMBRE DE VOIX · texte numérisé non relu

UN GRAND NOMBRE DE VOIX

Oai!.. oui!., onil..

CAMÉLIA, pi^etiant les ordres du jour et les autres papiers placés sur le bureau, les déchirant avec fureur et en répandant les fragments autour d'elle.

Eh bien! alors, c'est fini!., je vous abandonne!.', débrouillez-vous si vous pouvez!., vous êtes toutes

des grues (1)1,.

Ces derniers mois provoquent un tumulte épouvantable,— Les clubistes abandonnent leurs banquettes et ie précipitent vers le bureau avec des cris de colère et des gestes menaçants, — Camélia tient tête à l'orage, — Elle donne un coup de poing dans sa capote de crêpe blanc, faisant ainsi le geste de se couvrir, elle agite sa sonnette et elle s'écrie .-^lk s^angb bst lbv^b! — Une inexprimable confusion règne encore pendant quelques instants dans le salon, puis le calme se ré' tahlii, le rive succède à la colère et les clubistes se dispersent.

(1) Le mot grue^ de 1848 à 4852, a été, parmi les femmes de théâtre et celles de la bohème galantn, un terme de profond mépris et une impardonnable injolcnce.

lu ;

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Camélia.

Le lendemain de la séance mémorable que nous venons (le mettre sous les yeux de nos lecteurs, et vers les deux heures de l'après-midi, voici ce qui se passait dans un très-joli appartement situé au second étage d'une des plus belles maisons de la rue de Provence.

Dans une chambre h coucher rendue bien sombre par les contrevents fermés et^par les rideaux abaissés devant les fenêtres, une jeune femme dormait encore.

Scn sommeil avait été agité, ailisi qu'en faisaient foi l'excessif désordre des drapa et des couvertures et l'attitude contournée du corps, qui ressemblait par son attitude à la plus gracieusement matiiérée des statuettes de Pradier.

Au moment où le marteau de la pendule frappa deux fois de suite sur le timbre, la dormeuse fit un léger mouvement.

D*abord elle étendit les bras d'une façon molle et nonchalante.

Elle se souleva à demi en s*appuyaitt sur son coude blanc et rose, accentué d'une mignonne fossette.

44 us TIVKimS W PAMS.

Ses paupières s'entr'ouvrirent languissamment.

Ses lèvres de corail se disjoignirent par un bâillement léger.

Alors un petit cbien de la Havane, pas beaucoup plus gros que le poing et qui sommeillait sur le pied du lit, se mit à gambader autour de sa maîtresse, à déchirer à belles dents les dentelles de sa cbemise, à aboyer le plus fort qu'il put.

Ce mouvement et ce bruit achevèrent d'éveiller la jeune femme.

Elle allongea sa main vers le cordon de sonnette placé entre les rideaux de son lit et elle l'agita. ^

La camériste, qui sans doute s'attendait à cet appel, ne tarda guère à se montrer.

Elle ouvrit la porte et elle dit, du ton mielleux d'une soubrette qui sait vivre :

— Madame a sonné?

— Oui.

— Madame a besoin de quelque chose?. .

— Quelle heure est-il?

— Deux heures.

— Est-on venu me demander ce matin?..

— Non^ madame, personne.

— Je vais me lever.

— Alors, il faut donner du jour à madame?..

— Oui.

La soubrette se hâta de tirer les rideaux et d'écarter les contrevents, et le soleil, entrant à flots dans la chambre à coucher, mit en r<îlief la fraîche et merveilleuse beauté de la jeune femme qui, demi-nue sur son lit, jouait avec son petit chien.

Cette jeune femme était Camélia.

Nous avons (léjà dit qu'elle était charmante.

Nous avons déjà dit que les bandeaux de ses cbe-

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veux noirs faisaient admirablement ressortir la blancheur mate et transparente de sa pean.

Mais Tespace nous a manqué pour tracer d'elle un portrait devenu nécessaire, car Camélia sera Tune des héroïnes de ce livre.

Ce portrait ne demande d'ailleurs que quelques lignes pour être complet.

Oi> accuse souvent les peintres et les romanciers de faire naître, sous leurs pinceaux ou sous leurs plumes, d'idéales figures, filles de leur imagination et que la réalité* désavoue.

Tous ceux qui ont connu Camélia — et ceux-là sont nombreux — pourront rendre justice à la fidélité de notre copie, et ne manqueront poinCde le faire.

La jeune femme, nous le répétons, sans autre vêtement qu'une chemise entr'ouverte qui tombait à moitié de ses épaules et s'enroulait autour de ses reins, laissant ses jambes complètement à découvert, avait pris, à son insu, une pose charmante d'afféterie et de grâce mignarde.

Sa main droite agaçait le cbien de la Havane, de couleur café au lait et portant un collier de ruban cramoisi.

Son pied gauche, blanc comme du marbre de Carrare, pendait hors du lit, tandis que son autre jambe était à demi-engagée sous son corps penché en avant.

Ses cheveux noirs et soyeux, d'une longueur et d'une abondance incroyables, s'étaient dénoués pendant la nuit et roulaient en grosses nattes sur sa gorge ferme et ronde dont elles doublaient l'éclat par le contraste de leur teinte sombre avec l'éclatante blancheur de la peau.

Enfin le corps de Camélia, pour tout dire en peu de mois, ressemblait parfaitement à celui de la belle ma*

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dame Keller quand, assise sar le dos d^nne panthère mouchetée, elle reproduisait la figure de V Ariane de Ganova, ce marbre divin digne du ciseau de Pbydias. Une tête dont les traits d*une régularité parfaite n'avaient cependant rien de classique ni de monotone, couronnait cet ensemble merveilleux.

• Le visage de Camélia étaitrout à la fois aristocratique et provoquant, chaste et voluptueux.

Ce qui veut dire qu'il changeait d'expression avec une facilité prestigieuse.

Camélia aurait été,, sans aucua doute, une actrice de premier ordre et d'un mérite hors ligne.

Elle pouvait passer, à son gré et tour à tour, pour une grisette jolie el gracieuse — pour une belle et hautaine duchesse — pour une vierge timide — pour une courtisane ardente.

Son front était haut, et Tintelligence se lisait dans ses lignes hardies et développées.

Ses yeux, très-grands, d*une forme orientale et d'un noir de velours, tantôt lançaient de vives étincelles, tantôt se voilaient d'un nuage de mélancolie rêveuse.

Comme le visage, ils savaient exprimei- tous les sentiments, refléter toutes les passions.

Comme le visage, ils avaient appris à mentir.

Seulement, dans la colère, ils offraient l'indice d'une incroyable énergie et révélaient des instincts haineux et vindicatifs et des passions d'une violence indomptable.

La bouche avait des sourires à damner un saint et de peiiles,moues coquettes de l'efifct le plus séduisaut.

Telle était Camélia.

Elle avait vingt-deux ans, — la beauté d'un ange et, en même temps, — nous en avons grand peur, — le méchant esprit d'un démon.

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— Mariette, — dit-elle à sa femme de chambre en repoussant le petit chien qai venait de lui mordre légèrement un doigt, — habillez-moi vite et soyez adroite, car, je vous en préviens, je suis de très-mauvaise humeur ce matin.

Cet avertissement, donné de cette façon, fit sourire la jeune camériste.

Cependant elle se hâta d'obéir aux ordres de sa maîtresse.

Elle chaussa de bas de soie d*un gris perle ses jambes fines et polies.

Elle mit à ses petits pieds de charmantes pantoufles de velours vert, constellées d'or et entourées d'une ruche de ruban rose.

Elle plaça sur ses épaules un peignoir de mousseline blanche, serré négligemment à la taille, et Caméha, ainsi vêtue et rejetant en arrière les belles nattes de ses cheveux noirs, s'en alla se regarder dans une glace afin de s'assurer qu'elle était, ce matin-là, aussi jolie que la veille au soir.

Sans doute cet examen fut satisfaisant, car la jeune femme appuya deux de ses doigts sur sa bouche et envoya un baiser à la gracieuse reproduction de son image.

Mais, presque aussitôt, ses sourcils se froncèrent, — un éclair passa dans ses yeux, — une expression de mécontentement presque farouche vint assombrir son front, et elle s'éloigna de la glace.

Elle alla s'asseoir devantjune petite table de bois de rose, sur laquelle se trouvaient une écritoire en vieux laque et tout ce qu'il faut pour écrire (comme on dit en style de scénarios de vaudevilles).

Elle prit deux feuilles de papier, et, sur chacune d'elles, elle griffonna quelques lignes.

Elle mit ses billets sous enveloppe, — traça les adresses, — cacheta les enveloppes et les remit à Mariette en lui disant :

— Faites porter cela tout de suite, et qu'on se dépèche, — je suis très-pressée.

— Je vais envoyer le portier, •»— fit la femme de chambre.

— Envoyez qui vous voudrez, seulement qu'on ne perde pas une minute.

Mariette sortit.

Camélia se laissa tomber dans une causeuse, — ferma les yeux et sembla s'endormir de nouveau. Mais cette apparence était mensongère.

Camélia ne dormait point.

Elle réfléchissait.'

Au bout d'une demi-heure, à peu près, Mariette rentra.

. — Eh bien ! — lui demanda la jeune femme.

— Le concierge est revenu, — répondit Mariette.

— A-t-il trouvé ces dames?

— Oui, madame. -

— Qu'ont-ellesdit?

— Elles ont dit qu'elles seraient ici dans un instant.

— C'est bien.

Presque en même temps, ou sonna à la porte de l'appartement.

Mariette courut ouvrir.

C'étaient les visiteuses qu'attendait Camélia et que la soubrette introduisit aussitôt dans la chambre à coucher de sa maîtresse.

— Bonjour, chères, — lem* dit la jeune femme en

les embrassant l'une après l'autre avec une apparence^ de grande tendresse et d'affectueuse cordialité. — Comme c'est gentil et gracieux à vous de ne vous être point fait attendre !

— Je me levais au moment ou j'ai reçu ton billet, — répondit une des nouvelles venues.

— El moi aussi, — ajouta l'autre.

— Alors, vous n'avez pas déjeuné?

— Ma foi I non.

— Eh bien, ni moi non plus!.. — comme ça se trouve!., nous allons déjeuner ensemble, et, tout en mangeant, nous causerons.

Camélia sonna.

Mariette parut.

— Mon enfant, — lui dit sa maîtresse, — faitesnous donner à déjeuner... — la moindre des choses, un pâté de foies gras, un poulet froid et du vin de Champagne... — On servira dans cette chambre, nous serons plus à notre aise.

La soubrette s'inclina et sortit.

Cinq minutes après, un. guéridon, recouvert d'une nappe blanche comme la neige, se dressait auprès de Tune des fenêtres.

Sur ce guéridon s'étalaient d'une façon provocante le pâté et le poulet commandés par Camélia.

Tout à côté, et dans un large vase de plaqué rempli d'eau glacée, rafraîchissaient quatre bouteilles de viu de Bouzy.

— A table, Mesdames!.. — s'écria Camélia. Puis elle ajouta en s' adressant à Mariette :

— Je n'y suis pour personne ..

— Mais, Madame, — hasarda la soubrette, — si Monsieur..,

— Eh bien?

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— Que faudrait-il lui répondre?

— Que je suis sortie ou que je dors, à votre choix

— Mais s'il insistait pour entrer?..

— Oh ! alors, — répondit Camélia avec un geste impétueux, — comme il ne me conviendrait nullement de garder à mon service une femme de chambre qui ne sait pas congédier les importuns, je vous mettrais à la porte de chez moi au moment précis où Monsieur franchirait le seuil de cette pièce.

— *Daus ce cas, — dit la camériste en hochant la tête, — je ferai comme ce général de Napoléon dont parle toujours mon oncle l'invalide... — Je répondrai à Monsieur :

» — La garde meurt et ne se rend pas !.. »

— Petite sotte I.. — s'écria Camélia en riant, — vous défigurez le mot de Cambronne... Ce n'est que dans les pièces du Cirque qu'on lui fait dire la platitude que vous venez de répéter.

— Bah !.. — irilerpogea l'une des compagnes de la pécheresse, peu ferrée probablement sur les études historiques, — est-ce qu'il s'est rendu ce général Cambronne?

— Non pas !

' — Alors, qu'a-t-il dit?

— Il a dit un mot charmant, mais qui n*est point en bonne odeur auprès des faiseurs de phrases et des gens délicats.

— Enfin, répète-le, ce miot. .

— Vous le voulez?

— Oui.

Camélia prononça sans faire la petite bouche le mot célèbre que nous n'osons point écrire ici.

Puis, tout en riant à qui mieux mieux, les trois fenunes s'attablèrent.

Ester et SyÉonle.

Quelques mots, avant toute chose, à propos des deux amies de Camélia.

L'une s'appelait Sydonie, — Tautre se nonunait Esiher.

Sydonîe avait vingt ans, et ne paraissait point en avoir plus de quinze ou seize.

Elle était petite et mi^^noiine comme une jolie enfant qui est en train de devenir une belle jeune fille.

Sa taille, svelte et merveilleusement bien [irise, péchait par une trop grande finesse et par l'absence Presque absolue de ces formes arrondies qui constituent la b auté voluptueuse d'un corsage féminin.

Elle ne semblait pas encore mûre pour l'amour, D^ais, au gré de certains appétits un peu blasés, elle devait avoir tout l'attrait provoquant d'-un fruit vert.

Sou visage, à peine coloré, était (l*une coupe aristocratique et offrait une expression virginale qui pouvait tromper les plus habiles connaisseurs.

Ses yeux bleus, de celte couleur charmante des

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bloets qui poussent dans les champs et des myosotis qnî croissent sur le bord des ruisseaux, se voilaient à demi sous des paupières frangées de longs cils.

Quant à sa chevelure, longue et soyeuse, elle était de cette nuance dorée que les peintres attribuent volontiers aux cheveux de Véims et à ceux de Cérès, et ses amants pouvaient répéter, avec le charmant Fortunio du Chandelier :

Nous allons chanter à la rondfi

Si vous voulez.

Que je Tadore et qu*elle est blonde

Comme les blés.

Sons cette apparence juvénile et candide, Sydonie ciehait une rouerie précoce et une perversité diabolique d'autant plus dangereuse qu'il était impossible de se mé6er de cette gracieuse enfant, et qu'on devait tomber avec une folie confiance dans tous les pièges qu'elle jugerait à propos de tendre à ses courtisans.*

Pour Sydonie, la vie n'avait qu'un but, — l'argent (t toutes les jouissances qu'il peut procurer.

Elle comptait de nombreux amants, mais son cœur n'avait jamais battu.

Elle ne croyait point à l'amour et elle le niait, comme un aveugle nie la lumière.

Ainsi que nous avons entendu Blondine le dire de Camélia, à la séance du Club des Hyrondelles, Sydonie avait une pièce de cent sous à la place du cœur.

Eilher, la troisième pécheresse, était juive, ainsi que rindiquait i^on nom

Elle <»fff ait, dans fa béante vigqureuse et luxuriante, un admirable type de ces filles hébraïques chez lesquelles le sang des filles de l'Orient s'est conservé dans toute sa pureté traditionnelle

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On eût dit une de ces femmes aux traits de reinçs, an port de déesses qui se trou?ent, vêtues de brocart et couronnées de perles, dans les tableaux de Paul Véronèse.

Peut-être Estber descendait-elle en ligne directe de Tonion illicite du grand roi Salomon et de Tiliustre Reine de Saba.

Toujours est-il que le diadëme, étoile de pierres précieuses et le manteau de velours constellé d*aral)esi{ues d*or, eussent mieux convenu à sa tête impériale et à sa taille majestueuse que les chapeaux de crêpe et les robes de soie, qui semblaient en flagrant délit d'anachronisme avec sa beauté d'un autre temps.

Esther était grande et admirablement faite, et la noblesse de sa démarche n'en excluait point la grftce.

Ses yeux arabes, très-grands, fendus en amande à ia manière orientale et un peu relevés du côté des lempes, avaient une expression tantôt languissante el rêveuse, tantôt ardente et chargée de promesses d'amour.

A^lors, à travers ses longs cils de velours, une Ûamme humide semblait jaillir de ses prunelles, d'un vert sombre et changeant comme celui de la mer.

Son nez était fin et droit, et les lèvres de sa bouche, Petite et sensuelle, étaient rouges et épanouies comme la fleur du grenadier. ,

Les cheveux d'Ësther, fins et brillants et d'un noir tfèbène à reflets bleuâtres, encadraient ses joues dans de petites nattes disposées d'une façon bizarre, et en- ^îemêlées de grains de corail.

Cette coiffure mettait admirablement en relief la pâleur mate et dorée du teint de la jeune femme. ^ La taille d'Esther, très- développée au corsage et aux épaules, s'amincissait au-dessus des hanches

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