IMS YITfiimS DK FIRIS
dont l'amplear était encore un des symptômes de h race asiatique.
Une duchesse eût envié sa main frêle et blanche, aux doigts effilés, aux ongles roses et luisants.
Son pied eût chaussé la pantoufle de Cendrillon.
Voilà pour le physique.
Quant au moral, iravons-nous pas tout dit en disaut qu*Esther était juite.
Il nous semble que ce simple mot est plus explicite que des phrases nombreuses et que des pages entières.
Chacun sait quelle place occupent aujourd'hui les filles de race hébraïque parmi les héroïnes du théâtre et de la galanterie.
Personne n'ignore qu'elles ressuscitent le type à peu près disparu du jhif oiseau de proie, i)our lequel toute pâture était bonne.
Avides et rapaces comme ces fils de jagob qui vendirent joseph leur frère, elles poussent jusqu'au plus suprême degré du cynisme le génie de la spéculation.
Calculatrices éhontées, autant que ces vendeurs que Jésus chassa du Temple de Jérusalem, elles foiit du sanctuaire artistique un échoppe pour leur commerce.
Leurs métiers sont nombreux, et tous leur rapportent beaucoup.
Elles deviennent prompteraent riches et elles sont honorées en conséquence.
Elles marchent la tête haute, -^ elles traitent d'égal à égal avec toutes les puissances de la littérature, de la politique et de l'agiotage.
LB C&Ufi M8 mnONDElLES. 55
Moins heureuse que les élues de sa casle dont nous Tenons de parler, Ësther n'était point riche.
Et, certes, il eût été bien injuste de lui reprocher cette médiocrité qui n'était pas même Taurea medio- CRiTAS du poète Horatius, car depuis dix ans (Esther ea avait alors vingt-cinq), la pauvre fille n'avait rien négligé pour ariver à la fortune.
Mais toujours, au moment où elle croyait avoir saisi par un pan de son manteau la déesse capricieuse, le manteau s'était déchiré et la déesse avait repris sa course tournoyante.
Bref, comme on dit vulgairement, Esther n'avait point eu de chance.
Fille d'une marchande de vieux habits de la rotonde du Temple, la belle juive avait quitté le toit maternel à quinze ans pour aller partager la bonne et la mauvaise fortune d'un jeune artiste du théâtre peu royal et nullement subventionné des Folies- Dramatiques. L'artiste avait douze cents francs d'appointements. Ësther était coquette, — elle rêvait les robes de soie, les bottines de la bonne faiseuse, les gants frais et les manteaux de velours.
Elle comprit que la misère ne fait pas le bonheur (axiome philosophique qui n'est contesté que par les Barbemuche, les Rodolphe, les Marcel, les Colline et les Schaunard^ et, après six mois de la vie bohémienne des mansardes du boulevard du Temple, Esther, comme Eve sa grand' inère, ouvrit l'oreille aux paroles tentatrices d'un nouveau serpent.
Ce serpent était un auteur dramatique, fournisseur breveté dû théâtre des Folies.
Il avait eu Voccasion de remarquer plusieurs fois Esther au bras de son premier amant, et il avait été ébloui de sa beauté.
Le vaudevilliste fit à la jeune fille des propositions séduisantes.
Il ne lui oflFrit pas d'or — (ce vil métal que M. Scribe traite de chimère, — dans ses opéras), — il ne lui offrit pas d'or, — disons-nous, — par cette raison bien simple qu'il préférait garder pour lui-même le peu qu'il en avait gagné à la sueur de sa plume et à la pointe de ses couplets.
Il lui promit simplement de la faire débuter aux Variétés, et il fit scintiller devant ses yeux le séduisant mirage des avantages de toutes sortes qui, pour elle, résulteraient de ce début.
On comprend ce que nous voulons dire, et quel rôle jouait le vaudevilliste
Toujours est-il qu'Esther accepta la proposition.
Trois mois après, elle jouait un rôle de quatorze lignes sur la scène du théâtre des Panoramas.
La pièce était détestable; — elle tomba lourdement.
Les quatorze lignes d'Eslher n'avaient pas le sens commun, et d'ailleurs la jeune fille les débita avec une complète. inexpérience et avec une terreur si grande qu'elle dégénérait en gaucherie.
Sa beauté ne trouva point grâce devant le public, — elle fut sifflée à outrance, et l'occasion de prendre sa reviuiche lui manqua. — Voici pourquoi :
Une des actrices du même théâtre était la sultane favorite du directeur alors régnant.
Cette actrice, d'un talent nul, d'une jeunesse douteuse et d'une beauté contestable, s'était sentie jalouse d'Esther dès le premier moment.
Iti CLUB DES HIRONDELLES. 57
Elle entreprît de persuader à son amant que la maladresse de Ta jeunie fille avait décidé du malencontreux sort de la pièce.
Elle en vint à bout, et Esther fut congédiée avec une impolitesse presque brutale.
La juive ne se découragea pas.
Elle avait foi en sa beauté et en son étoile.
Le but reculait devant elle, mais il ne s'agissait que de le poursuivre.
— Elle alla frapper à la porte du Vaudeville.
Elle fut accueillie pour figurer dans ces rôles muets que toute femme peut remplir à merveille, pourvu qu'elle soit jolie, — pourvu, du moins, qu'elle le paraisse.
C'était bien peu ^e cbose, mais enfin cela valait mieux que rien.
Ou n'entendrait pas Esther, mais on la verrait, et il y a toujours, aux stalles d'orchestre de tous les théâtres de ce genre , quelques-uns de ces agents de change protecteurs des beaux-arts, qui se plaisent à répéter avec Béranger :
Voir, Cest avoir I...
et qui se feront volontiers les Jupiters de toutes les Danaes,
Déception!..
Au milieu de son entourage, de maigres figurantes aux épaules noueuses et aux bras rouges, Esther, la belle, la charmante Esther, passa inaperçue et dédaignée.
Les plus laides d'entre ses rivales, trouvèrent des positions superbes, comme disent ces dames dans leur idiome naïf et impudent.
Seule, entre toutes, Estber n'obtint pas un regard!
— Est-ce croyable?.. — vont s'écrier ceux de nos lecteurs qui se prétendent fins connaisseurs en fait de beauté, et se croient aussi habiles dans leur genre que ces vieux amateurs de tableaux, dont le regard subtil découvre uu Raphaël sous une triple couche de poussière.
— Nous ne savons pas si c'est croyable, — répopdronsî-nous, — mais nous affirmons que cela est vrai.
Et le fait bizarre que nous venons de constater, nous l'avons vu se reproduire sous nos yeux, non pas une fois, mais dix fois!..
D*où nous sommes tenté de conclure que le vice aime la laideur ; — ce qui, — par parenthèse, — serait logique et consolant pour la vertu.
Traité d'alllanee.
De guerre lasse, Esther renonça au théâtre qui, non-seulement ne lui donnait pas l'opulence, mais encore la laissait manquer de pain.
Elle fut obligée pour vivre de se jeter dans les sentiers arides de la galanterie banale et elle y végéta pendant quelques années, toujours poursuivie par celte fatalité implacable qui semblait avoir pris à tâche de l'i^ttacher aux échelons les plus bas de Téchelle sociale.
Ces désillusions successives furent terribles pour la pécheresse éplorée.
L'horrible vie qu'elle menait lui semblait odieuse et insoutenable, — non point par vertu, mais par lassitude et par dégoût.
Plus d'une fois elle eut envie d'en unir.
Plus d'une fois elle rentra dans son taudis, apportajfit dans son panier un boisseau de charbon qu'elle destinait à son suicide.
Mais le courage lui manqua toujours pour accomplir c^t acte suprême.
60 us TinUtS »l PARIS.
An moment de poser on pied sor le seuil de la mort, elle se reprenait à aimer la Yie.
Le réchand flamboyant changeait de destination, et, an lien décréter sa collaboration an dénoùment d'nne élégie, il concourait actiTcment à la confection de pommes de terre frites.
Un jour, enfin, Tétoile si longtemps voilée d*Estber, parut se décider à briller dan^le ciel éclairci.
Le caprice amonrenx d*nn étranger vieux et riche tira la jeune femme de la fange infecte dans laquelle elle croupissait.
Ce qui veut dire qu*Esther prit place un peu plus haut sur le fumier social des femmes qui vivent de l'amour.
De FILLE qu'elle était, elle devint femmb entretenue.
Entre ces deux positions, il n'y a pas de différence, selon nous, mais le monde en établit une, — celle qui existe entre les fiacres et les coupés de louage.
On prend les uns à l'heure et les autres au mois.
Toujours est-il que, pour Esther, sa nouvelle position fut la réalisation d'une partie de ses rève& d'autrefois et lui sembla d'abord le bonheur le plus absolu.
Mais, peu à peu, ce bonheur lui parut mesquin et insuffisant; — elle avait le nécessaire, elle voulut le superflu, — elle s'efforça. de l'acquérir, — on devine par quels moyens, — et elle perdit tout.
Sa vie, jusqu'au moment où nous la retrouvons, ressembla à celles de toutes ses compagnes qui ne parviennent point à prendre la corde dans le grand steeple-chase de la galanterie.
Son existence fut bohémienne et aventureuse.
Par moments elle gaspilla follement beaucoup d'or,
LB CLUB DBS HIRONOBLiBS. 64
et quelquefois elle termina sans diner une journée qu'elle avait commencée sans déjeuner.
£t qu'on n'aille point croire qu'elle était insouciante et légère comme le sont d'habitude les vierges folles des romans, des vaudevilles et des chansons. Non pas!..
Elle supportait sans philosophie et avec une profonde amertume les revers de sa destinée.
Elle entrait dans des transports de rage en songeant à ce qu'elle appelait l'injustice du sort, et elle montrait le poing au hasard.
Plus que jamais, du reste, Esther conservait le dévorant désir d^étreindre la fortune, et elle était fille à ne reculer devant rien pour arriver à ce résultat.
Ses déceptions perpétuelles, ses désirs toujours déçus, ses espoirs toujours trompés, s'étaient changés en poison dans son cœur qu'ils avaient corrompu profondément et rempli d'une haine jalouse et d'une insatiable soif de vengeance à l'endroit de tout ce qui jouissait d'un semblant de bonheur.
L'admirable beauté d'Ësther était alors arrivé à son apogée, et Camélia qui avait de grands projets auxquels nous ne tarderons guère à être initiés, et qui d'ailleurs lisait à livre ouvert dans l'âme de la juive, comprit toute la valeur d'une pareille alliée, calcula de quel secours puissant elle lui pouvait être et s'efforça de capter son amitié et sa confiance, ce qui, soit dit en passant, n'était pas bien difficile.
À l'heure qu'il est, nos lecteurs connaissent aussi bien que nous Sydonie et Esther; — la position de Camélia est la seule dont une certaine obscurité enveloppe encore pour eux les détails.
I Camélia elle-même, par ses actes et ses paroles, se chargera d'éclairer cette obscurié.
62 Vis VivftîD^^ ta FA'n'Ti.
Nous avons laissé les trois jeunes femmes attablées en face d*un poulet froid, d'un pâté de foies gras et de plusieurs bouteilles de vin de Champagne.
Le déjeuner commença et la conversation s'établit aussitôt.
— Mes enfants, — dit Camélia, tout en décoiffant de son casque d'argent mi flacon de ce vin que la Bohême littéraire appelle du coco ÊPiLEPtiQUE, — si je vous ai écrit tout à l'heure, ee n'était point uniquement pour vous inviter à déjeuner...
— Je m'en doutais, répondit Sydonie.
— Moi aussi, -^ répondit Estber.
— Il s'agit, — poursuivit Camélia, — il s*agit de choses fort graves et qui nous intéressent tontes les trois au plus haut point. — Donc, mes chères enfants :
Prêtez-moi l'une et l'autre une oreille attentive !...
csomme disait feu là reine Athalîe, dans la tragédie de ce nom que j'ai eu l'agréhient de jouer quatre fois, pour la distribution des prix, au couviôht ..
— Tiens I.. — interrompit Ësthei*, tu àïi doticété au couvent, toi?
— Probablement, — répondit Camélia
— C'est peut-être pour cela que tu mets l'orlbographe en écrivant?
— Je le crois , — dit la jeune femnie avec urt sourire.
— Mais, — poursuivit Esther, — qui donc t'y avaît mise, en pension?
— Mon père?
— Tu avais donc un père?..
LE CI.UB »ES HinONDBLEES. 63
— Selon toute apparence.
— Ah çal mais il était donc ric)ie, ton père?.. C'était donc un homme com.me il faut?..
— Ma bonne amie! —7 s'écria Gan^élia avec impatience, — j'ai dit tout à Theure que nous avions à par* 1er de choses qui nous intéressaient toutes les trois^ — or, mes affaires de famille n'intéressent que moi, — donc ce n'est point d'elles qu'il s'agit...
— C'est juste, — fit Ésther, — ^je ine tais. . . — donnemoi encore une tranche de ce pâté, — il est délicieux... ,
— Excellent moyen de le fermer la bouché, — répondit Camélia en riant.
Elle remplit l'assiette de sa belle convive et elle reprit :
— Vous étiez au club hier soir?
. — Oui, — répondirent unanimement les deux femmes.
— Vous avez tout vu?
— Oui.
— tout entendu?
— Tout.
— Eh bien? que pensez-vous de la séance de cette
Sydpnie et Esther gardèrent le silence; mais ^ en même temps l'une que l'autre et avec un ensenàble parfait, elles haussèrent les épaules et firent un geste de dédain parfaitement significatif. i
— Ah! vous avez bien raison !.. — poursuivit Câmélia, — notre manière de voir est la même! — Tout ce qui s'est passé ne mérite que le mépris, et celui que j'éprouve est si grand qu'il a tué jusqp'à ma colère L.
Ainsi disait là ieune femme. — Hais la nuance pourpre qui s*étenaait sur son front et sur ses joues,
64 , LES nVEOUS DE PàRIS.
et riuVolonlaire émotioa qui faisait trembler sa voix^ s'accordaient mal avec la force d*âme doat elle se tar* guait, et donnaient à ses paroles un démenti formel.
— Du reste, j'aurais dû m'y attendre, — poursuivit Camélia avec animation, — les inventeurs, les réformateurs, les bienfaiteurs de l'bumanité n'ont jamais été compris par leurs contemporains... — On s'est moqué d'eux jusqu'au jour où on leur a élevé des autels, — trop beureux encore quand on ne les lapidait pasi.. — Toute religion nouvelle doit compter des martyrs avant d'avoir des prosélytes!..
— Espérons qu'aucune de nous tràis n'ira jusqu'au martyre!.. — interrompit Sydonie en riant.
— J'avais rêvé l'émancipation de notre sexe, ou du moins de cette portion de notre sexe que nous représentons, — continua la jeune femme avec une vivacité et une chaleur toujours croissantes, — je voulais assurer à tout jamais notre indépendance en faisant de ces brigands d'hommes nos domestiques très-soumis!.. C'était un rêve peut-être, mais H était bieo beau!., ou plutôt non, ce n'était point un rêve, car il se réalisera, pour vous qui m'écoutez et pour moi qui vous parle. . . et cela prochainement. . .
— Hein? tu dis?., — s'écria Sydonie?
— Je dis, — poursuivit Camélia, — je dls1]u'aprës tout, c'est un bonheur que j'aie vu cette nuit s'écrouler mes beaux plans et mes vastes projets sous les quolibets et les moqueries stupides de toutes ces péronnelles i, . Mieux vaut conserver son trésor que de le partager comme une sotte avec des gens qui ne savent seulement pas comprendre la valeur de ce qu'on leur offre!..
— .C'est bien vrai !.*. — répondit Sydonie.
— C'est parfaitement vrai, — appuya Ëstber, qui
LB CLDB DBS HIIONDBUBB. 65
se faisait yolontiers Técho des phrases prononcées par SydoHÎe ou par Camélia.
Cette dernière continua :
— Cette association que je proposais à ces pauvres folles, — ce traité d'alliance que je voulais leur faire jurer, elles les ont dédaignés comme des enfants malades qui repoussent avec obstination le remède qui peut les sauver. — Eh bien ! nous, nous la formerons, cette alliance, — nous le jurerons, ce traité, — nous prendrons pour devise ces mots : — L'union fait la force/., et nous arriverons, je vous Taffirrae, à des résultatsdont la grandeur vous étonnera vous-mêmes.. .
— Camélia, — dit Sydouie, — peut-être tes rêveries n'ont-elles pas le sens commun, — peut-être les vraies
* folles ne sont-elles point les femmes qui ont ri hier de tes paroles, mais celles qui les écoutent religieusement aujourd'tiui; — mais moi, j'ai confiance en toi !.. —Je ne sais quoi me crie que tu as raison ; — un instinct secret m'avertit que tu réussiras dans ce que tu veux entreprendre... — Désormais je m'abandonne à toi, — je n'aurai plus d'autre volonté que la tienne, — fais de ma personne et de mon esprit ce que tu voudras, — ordonne, j'obéirai, — désormais je t'appartiens...
— Merci, •— répondit simplement Camélia, — merci, ma chère Sy donie ...
Puis elle ajouta en s'adressant à Esther :
— Et toi, que réponds-tu?
Mais, au lieu de répondre, Esther questionna : . — Me feras-tu riche?., demanda- l-elle.
— Oui, — dit Camélia.
— Et heureuse?..
— Par la même raison, puisque tu seras riche, et que la richesse est le bonheur.
— C'est juste,— et cela, c'est positif, n'est ce pas?..
— On ne peut plus !
— Alors, je suis comme Sydonie, — fais de moi ce que tu voudras.
— Ainsi, — dit Camélia en s'adressant cette fois aux deux femmes, — ainsi, nous'soiumes bien d'accord?
— Oui.
— Vous agirez sous ma direction et dans Tintérêt commun avec une soumission aveugle et une confiance absolue?..
— Oui.
7- Vous servirez mes désirs, mes amours, mes haines et mes vengeances, comme je servirai les vôtres ?. .
— Vous le promettez?..
— Nous le promettons.
— Vous le jurez?
— Nous le jurons.
— Alors, l'alliance est signée 1 . . Nous sommes unies, nous sommes fortes!., le Club des Hirondelles est mort, mais les hirondelles sont vivantes, elles ont des ailes et elles voleront loinl..
Puis Camélia, remplissant les verres de Sydonie et d'Esther, porta d'une voix éclatante ce toast : Aux TROIS hirondelles!
vu
La belle letire.
— Quand agirons-noudt — démanda Sydonie.
— Aussitôt que l'occasion se présentera, — répondit Camélia.
— Et si elle tarde ?
— Nous la ferons naître.
Nous, c'est-à-dire toi, n'est-ce pas?
— Évidemment, puisque, jusqu'à nouvel ordre, vous êtes une armée dont je suis le général.
— Mon général, — dit Ëstber en faisant lé salut militaire avec la grâce et la précision d'une Vésuvienne accomplie, — vos soldats vous souhaitent bonne chance et vous seront fidèles!
— Ah î — répondit Camélia, — j'y compte bien I Puis elle ajouta :
— Mais d'abord, et avant toute chose, il s'agit de nous venger.'
— Déjà!..— s'écria Sydonié.
— Oui.
— De qui t.
— Tu ne devines pas?..
— Ma foi, neii I
— Eb bien! de cette femme qai a parlé hier aa soir contre mon projet de loi, et qui... — pourquoi ne le dirais-je point?.. — qui a fait rire à mes dépens.
— Blondine, — murmura Sydonie.
— ^ Tout juste I — Est-ce que tu la coimais?
— Oui.
— Beaucoup?
— Non. — Très-peu, au contraire.
* — Cependant tu peux me donner quelques renseiments?.
— Des renseignements généraux, sans doute, mais rien de bien particulier.
— Cela suffira en attendant mieux; — dis toujours... — où demeure-t-ellef
— Tout près de chez moi, rue de La Bruyère.
— Quelle femme est-ce?
— Oh I pas grand'chose.
— Je m'en doute bien. — Que fait-elle?
— Elle s'intitule artiste dramatique.
— A quel titre !
— Elle appartieni à l'Opéra.
— Est-ce bien sûr?
— Parfaitement sûr. — Elle est figurante de la danse.
— Et payée?..
— Quelque chose comme une douzaine de cents francs par an, — mais, tu sais, l'Opéra, ça pose une femme.
— Est-elle jolie?
— Tu la connais bien.
— Sans doute, mais je ne l'ai jamais vue qu'aux lumières.
LE CLUB D£8 B1R0»DBLLBS. 69
— Eh bien, elle est fort gentille, — elle ne perd )oini aa grand jour, — plutôt même y gagnerait-elle, lar elle a le teint blanc et rose.
— Est-elle heureuse?., est-elle riche?
— Quelquefois, mais rarement. — Elle. ne sait pas jrer parti de sa position.
— Enfin, dansée moment?..
— Oh! dans ce moment, elle fait beaucoup $a tête.
— Pourquoi donc?
— Parce qu'elle a un amant jeune et riche,
— Qui ça!
— Un petit baron qui s'appelle René de Savenay.
— Je n'en ai jamais entendu parler.
— Ce n'est pas étonnant, — c'est un nouveau débarqué, — il arrive de sa province.
— Alors, il doit avoir la tournure galante d'un dadais champêtre et l'air gracieux d'un cierge villageois.
— C'est ce qui te trompe, il est joli comme une fille, — hardi comme un page de cour et plus élégant à lui seul que le jockey-club entier.
— Tu le connais donc, toi, Sydonie, pour l'admirer si fort?
— On me l'a montré l'autre^jour au bois, à cheval.
— Il a des chevaux ?. .
— Et de charmants, je t'assure.
— Il est donc tout à faitriche?..
— Eugène m'a assuré qu'il avait plus de quatrevingts mille livres de rente, dont il jouit, ma chère, car il est orphelin.
Camélia frappa du pied avec une colère concentrée.
— Ah ! — fit-elle, — il n'y a que de semblables intrigantes pour avoir de ces chances-là!
— C'est bien vrai, çal — appuya Esther.
70 tES VIVEURS DE PARIS.
— Et, — poursuivit Camélia, — où mademoiselle Blondine a-l-elle rçocontré ce phénix?
— Chez Albine, — à ce qu'on m'a dit,
— Chez Albine !.. elle y va donc?
— Elle n'en bouge pas. — C'est ]e.comte dç Bracy qui a arrangé ce mariage de la main gauche entre Blondine et son ami
— Ce qiQnsieur de Savenay est donc l'ami du comte de Bracy?
— Soa ami intime, — on ne les rencontre guère l'un sans l'autre.
— Aime-t-ilBiondine?
— Ah! par exemple, tu m'en deiftandes plus que je n'en sais. — Il n'y a guère que lui, et tout Bfi plus elle qui pourraient répondre à ta question.
— Lui donne-t-il beaucoup d'argent?
— C'est assez probable, car elle n'avait pas un sou il y a six semaines, à peine de robes, et elle perchait dans un taudis; et maintenant elle a un joli appartement, des meubles de velours, des toilettes de princesse et des bracelets jusqu'au coude, comn^e à une devanture d'orfèvre.
— Tant mieux, — dit froidement Camélia.
— Pourquoi tant mieux?
— Parce qu'il ne sç passera guèr« de lje«jps avant que mademoiselle Blondine, abandonnée pair son amant, retombe dans la panne d'où ^lle sort, — et parce qu'avant peu, l'une de nous trois (nous tirerons au sort pour savoir laquelle) s'enrichira du cœur et des dépouilles du baron René de Savenay.
Esther écoutait d'un ^ir d'étonnement manifeste.
Sydonie hochait légèrement la tête en signe d'incrédulité.
— Est-ce que tu ne me crois pas? — demanda Camélia d'un ton piqué.
— Dame ! — si grand que soit ton pouvoir, franchement, je doute un peu qu'il aille jusque-là.
— Que faut-il pour te convaincre?
— L'évidence.
— Rien que ça !
— Mon Dieu I oui.
— Eh bien ! mon enfant, tu seras convaincue. Camélia se leva pour aller prendre un' livre qui se
trouvait sur sa table de nuit.
C'était uu volume de Monte-Christo, Elle revint s'asseoir en apportant ce volume.
— Est-ce que tu vas nous faire la lecture? — demanda Esthcr.
— Non.
— Alors, dans quel but ce livre?
— Parce que nous allons tirer à la belle lettre.
— Pourquoi faire?
— Pour savoir laquelle de nous trois sera la mattresse du baron de Savenay.
Sydouie se mit à rire.
— D'abord, moi, — dit-elle, — je te préviens que si beau que soit ce jeune homme, je ne me sens nul]cr ment disposée à aller me jeter à sa tête si le sort me désigne... — Je n'en sois pas encore réduite là, Dieu merci I
— Sois tranquille, — répondit Camélia, — si le sort te désigne, ce n'est pas toi qui te jetteras à sa tête, c'est moi qui le jetterai à la tienne.
— Tu te charges de tout?..
— Oui, — cent fois ouil..
— Comme cela, à la bonne heure I
— Et si c'est moi? — demanda Eslher
72 LBS YITB0RS DE PARIS.
— n est clair comme le jonr, ma bonne amie, qu'il en sera de même poor toi que pour Sydonîe; — ta question n*a pas le' sens commun.
— Boni —fit la juive.
— A toi, Sydonie, sois la première à consulter Toracle.
La jeune pécheresse écarta à demi avec son ongle rose et poli les feuillets fermés du Yolume.
Camélia rouvrit à cet endroit et lut tout haut cette phrase :
« Dantès se pencha pour écouter les bruits mystérieux qni vetiaient jusqu'à lui à travers la muraille de son cachot. •
— DI.. — s'écria Sydonie, — j'ai un D!..*
— Et tu as des chances, — répondit Camélia.
— A mon tour, — fit Esther.
Camélia lui tendit le volume.
La juive sembla se recueillir, et elle tourna les pages avec une gravité superstitieuse qui fit sourire les deux femmes.
Camélia lut :
« — £i vous, mofi enfant, vous que fai vu si plein de courage et d'espoir. . . »
- — EL. — murmura la juive d'un ton désappointé et chagrin, — j'ai perdu !..
— Ça me fait cet effet-là!., s'écria Sydonie.
— Que voulez-vous, je n'ai pas de chance et je n'en aurai jamais !..
— Qui sait? — dit Camélia.
— Je suis née sous une méchante étoile!..
— Nous combattrons son influence, et si nous n'en pouvons triompher, eh bien!., nous t'en donnerons une autre...
LE Cisn bw MMiionug. 73
Esther se sentit rassurée par oelte {uramesse. Les nuages de son front se dissipèreDt et vm seorir e TÎDt écarter se» lèvres épanouies.
Camélia poursuivit :
— Il ne reste plus que moîl.. Je vais, conimela Sylnlle antique, monter sur le trépied sacré et interroger les dieux .. — - Tiens un peu le Ihrre, je tepm, ma chèi'e Sydonie.
La jeune femme prit le volume des maiin de Camélia qui l'ouvrit d'un doigt hardi.
Yoiei par quel phrase eoomieiiçait le page : « — Ainsi se réatisera votre rêve, — ainsi s'ae^ complira ce que vous avez enti^epris... »
— Ma foil.. — s'écria Sydonie, — décidément, le diable est pour toi ! . .
— Je cemmenoe à le croire, — répendit Camélia,
— car, dans la répense de l'oracle, il y a mieux qu'utt jeu du hasard, il y a uoe promesse et une prophétie.
— Merci à Monte--Christol merci à Alexandre Dumas !
— Ainsi, c'est bien décidé? — demanda Sydonie, tu seras la matlressedu baron de Savenay T..
— Tiens-le pour certain , ma chère I . .
— Comment feras-tu pour l'enlever à Blèndine?..
— Si j'étais fat comme un homme, — répfiijua Camélia en se regardant dans la glace qui se trouvait en face d'elle, — je te dirais tout bonnement, que ces yeux-là s'en chargeront ; — mais je suis simple et naïve et je préfère te répondre que je n'en sais rien encore...
— A quoi te servirons-nous î. .
— Quand mon plan sera fait, je vous le dirai. — Il s'agit d'une grande affaire, voyez-vous, — donc il me faut le temps de la réflexion. — Les vaudevilles et les drames que leurs auteurs improvisent trop vite
'7i LÈS yiVBURS DB PARIS*
ne vont pas jusqu'au dénoûment; — le public les trouve mauvais, il les siffle et il a raison!..
— Mais, — fitËsther, tuas qiLelqu'un...
— Sans doute.
— Eb bienl qu'en feras-tu?..
— Je rengagerai à se pourvoir ailleurs, et il comprendra oela, le pauvre garçon, — il n*a que douze mille livres de rente. ..
Puis la conversaion se continua, et le traité d'alliance qui venait d*être juré entre les trois femmes, fut arrosé par de si nombreuses libations, que vers le soir Sydonie, parfaitement ébriolée, récitait à Camélia qui ne Técoutait point, Todyssée sentimentale de ses premières amours, et qu'Ëslher, se roulant comme une cbatte sur le lapis de la cbambre à coucher, chantait en hébreu le cantique : Super Flumina BabyloniSy et rentremêlâit de quelques vers pris çà et là dans la ronde populaire des Reities de Habille.
Caméha seule, aussi calme et aussi froide que le matin de ce même jour, assistait à celte scène d'orgie sans la voir et en causant avec sa propre pensée.
Et elle se demanda tout bas quels moyens machiavéliques il lui faudrait employer pour arriver à devenir la maîtresse de René de Savenay, — l'amant de Blondine.
vin
Une féf« «n faaiioiirff Salnt-Honoré.
Nous prions nos lecteurs de vouloir bien quitter avec nous Tatmosphëre ambrée de la chambre à coucher de Camélia, pour nous suivre dans un monde d*un ordre tout différent, c'est-à-dire dans ies^ régions aristocratiques du faubourg Saint-Honoré.
Il a avait fête ce soir-là à l'hôtel de la duchesse de Ghaumont-Landry, situé à une fort petite distance du palais de l'Elysée.
Le duc de Chaumont-Landry, pair de France avant la révolution de 1848, est, comme chacun sait, l'un des plus riches propriétaires de France.
L'hospitalité somptueuse de son château du Beaujolais jouit d'une juste célébrité, et l'on cite les fêtes auxquelles il convie chaque hiver l'élite de la haute soeiété parisienne.
. L'hôtel du faubourg Saint-Honoré est une demeure quasi-royale.
Une vaste, pour précède le principal corps de logis.
Un large perron conduit aux appartements de ré-
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ception, qoî sont situés au rez-de-chaassée et dont les hantes portes vitrées ouvrent sur un jardin magnifique qui s'étend jusqu'aux Champs-Elysées.
Cette année-là, le duc était resté à Paris pendant l'été, contre son habitude, retenu par une assez grave maladie de la duchesse.
Cependant, grâce à la science de toutes les illu^^trations du corps médical, — grftce aussi, peut-être, au hasard, madame de Chaumont-Landry avait été sauvée, et le duc célébrait par une fête sa complète convalescence.
La villégiature ayant en grande partie dépeuplé les deux nobles faubourgs, la réunion était moins nombreuse qu'on n'aurait pu le supposer.
Et pourtant, les huissiers chargés d'annoncer les arrivants faisaient retentir h la porte dea salons un bon nombre de noms historiques.
De plus, on voyait là, en hommes, les ambassadeurs et tout le corps diplomatique, et, en femmes, quelques charmantes Parisi^nes et beaucoup d'écrangères de distinction.
Peut-être par cela même qu'il n'y avait pas beaucoup de monde, la fête -était . plus animée et plus joyeuse que ne le sont habituellement ces âtstueuses cohues, où l'on ne peut marcher faute d'espace, où Ton ne peut respirer faute d'air, et ou les ordres et les plaques des hauts fonctionnaires et des diplomates déchirent les épaules nues des pauvres femmes épk>* rées.
On dansait dans deux salons.
On se promenait dans les jardins éclairés comme en plein jour; grâce à une illumination chinoise de l'effet le plus pittoresque et le plus charmant.
Enfin, une vaste pagodfi, «umoméa de banderetles
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llottanles el de eloehettes qui trcmbltiedi aa moindre souffle de brise, avait été disposée sur wie pekmse iannense.
Sons cette tente, qui deiratt sçn^vir de salle à manger, se voyaient les longues tables du iTouper, étincelantes d'argenterie, de cristaux et de porcelaine, et sttr lesquelles une proHiston de candélabres d*argent, à six ou huit branches, répandaient des clartés éUooiasantés.
Le coopé de H. de Bracy s'arrêta devant le perron.
Il en descendit avec René qu'il avait amené.
René, depuis les deux ou trois mois qu'il était à Paris, avait vécu beaucoup chez Âlbine, chez Biondîne, sur le boulevard des Italiens, à l'orchestre du Vaudeville, au l)ois de Boulogne, au café Anglais et à la Maison-Dorée, dans le mauvais mond^ enfin, mais il mettait les pieds pour la première fois, ce soir-là, dans le monde aristocratique.
Hâtons-nous d'ajouter que le jeune homme avait en lui une distinction innée trop réelle pour ne point se trouver bien placé dans cette société qui était la sienne, et qu'en endossant le frac noir et la cravate blanche 11 s'était débarrassé, sans la moindre peine, de ce laisser-aller un peu trop sans gène que les adolescents d'aujourd'hui prennent dans leurs écuries et dans les boudoirs de leurs maîtresses, et qu'ils conservent volontiers dans les meilleurs salons, dont les vieux lambris frémissent et s'étonnent à l'aspect de ces gentilshommes débraillés et dégénérés.
Maxime présenta René à la duchesse de Cfaaùmont-
7S LBS TITKIIIS DE IfAMOS.
Landry, |Hiis il le quitta pour aller s'asseoir à une taUe de whist.
Disons en passant que H. de Bracy jouatt le whist aassi iHen, si ce n*est mieax, qne celai qui Ta înYenté, et qn*il y gagnait, bon an mal an, une somme ronde de dnq à six cents loois.
René, an pe^ dépaysé d*abord, se mit à parcoarir les salons et à visiter les jardins.
Au détoor d'une allée, il se trouva face à face avec trois on quatre jeunes gens, habitués, comme lui, des soirées d'Albine.
Des poignées de main s'échangèrent, la conversation s'engagea, et les arbres pudiques durent rougir des phrases décolletées jusqu*à la cheville qne prononcèrent les viveurs sous leur feuillage illuminé.
Après avoir passé en revue la chronique scandaleuse des coulisses et des alcôves, les compagnons de René en arrivèrent à parler des femmes du monde aristocratique auquel ils appartenaient, sinon par leurs habitudes, du moins par leur naissance.
Et Dieu sait que ces dames ne furent guère plus épargnées dans leurs propos que les pécheresses et les filles de théâtre qui, un instant auparavant, avaient défrayé l'entretien.
Chacun des jeunes roués avait à raconter quelque petit mystère vrai ou faux, — quelque anecdote libertine dont il se prétendait le héros.
La langue irenimeuse de ces reptiles en gants paille jetait à tort et à travers sa bave médisante et calomnieuse.
Aucune vertu ne trouvait grftce davaut eux.
Nulle réputation féminine n'était à l'abri de leurs attaques.
S'il fallait les en croire, tous les cœurs avaient
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battu soQs leur main, — leur tète s'était reposée sur tous les oreillers.
René écoutait ces Lovelaces avec un flegme apparent qui cachait une profonde admiration et une jalousie secrète.
Et il se promettait tout bas d'égaler leurs succès, et d'inscrire comme eux des noms blasonnés sur son livre de victoires et conquêtes.
Un nouveau venu vint se joindre au groupe des viveurs.
C'était un garçon de vingt-six ou vingt-huit ans, gr^nd et pâle, et dont les yeux ternes, les traits tirés et les pommettes saillantes, décelaient l'organisation fatiguée par les excès.
Ses chevçux noirs commençaient à s'éclaircir, — le haut de la tête était presque chauve, — les tempes se dégarnissaient.
Une barbe brune et touffue encadrait son visage éminemment aristocratique.
Sa toilette était et de bon goût.
Il se nommait le marquis d*Audival.
— Messieurs, — dit-il, — une nouvelle...
— Politique? — demanda le jeune comte de Chazelles.
— Ma foi, /non.
— Financière T..
— ^'Artistique?..
— Est-ce que je m'occupe des arts !
— Alors, voyons, quelle est ta nouvelle?., ne nous fais pas languir pendant dix minutes pour une chose insigniûante I
— Eh bien I ma nouvelle, la voici : — vous allez voir, tout à l'heure, la plus jolie femme de Paris.
— Voilà tout?
80 LB6 VlVIiBS »B PAlilS.
— N'eBtkC6 pas assez?. .
— Mon cher ami, — répondit FiiSleriocttteur du ntarquis (TAudiTal, — il y a dans Paris cmqaante ou soixante femmes de ehacttnf desquelles on dit : c C'est la plus jolie femme de Paris !.. m — La formule est bairais et ne signifie pins rien...
-^ Je le maintiens cependant.
— Tu as tort.
-^ Non, j'ai raison, et tu en eonviendras toi-mêaie.
— J'en doute.
— Je parie cinquante louis que dans un in5tant tu seras de mon ayis...
— Je tiens le pari. — Mais qui sera juge?
— Toi-même. — Je m'en rapporte à ta loyauté.
. — Fort bien. — Maintenant, le nonyte cette merveille?..
— La conitesse de Groï.
— La comtesse de Croï, — répéta monsieur de Chazelles, — qu'est-ce que c'est que ça?..
— C'est la femme du comte de Croï, pardîeo !..
— J'ai bien connu il y a deux ou trois ans un Croï, mais il était marquis, ce me semble, et, si j'ai àonne mémoire, il voyage dans TÂsie-Hineure.
— Je parle de la femme de son frère...
— D'où sort-il, ce frère ?
— De province. — Il habitait un château, je ne sais où, et il voyageait. — Il s'est marié il y un an.
— Et, pendant cette année- là, il a caché sa femme, à ce qu'il paraît?...
— Non, il était en Italie avec elle.
— Ce qui revient au même. — Hais, comment diable sais- tu tout eela?..
^ Par ma sœur, — elle a été au convent avec malemoiselle Berthe de Lespars, aujourd'hui madame de
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Croï^ et elte me parlait toujoars de la beanté ëe son amie avee de si prodigieux transports d'enthousiasme, que je ne pouvais m*empêcher de croire à beancoap d'exagération. — £lie a reçu une lettre de fairepart, à l'époque du mariage, et elle m'en a parlé, par hasard. — Or, tout à l'heure, je me trouvai* dans l'un des salons où l'on danse, et j'étais en train de débiter à je ue sais plus quelle pécoî^ bkmde et langoureuse les plus fades galanteries du moiràe, quand j'entendis annoncer la comtesse de Groî. — Un instant après je vis ma soeur et une autre jeune femme, qui, saas le moindre respect pour leurs robes qu'elles froissaient impitoyablement, se pressaient dans les bras l'une de Fautre avec des larmes de tendresse et des élans de sensibilité increvables. . — Je me souvins aussitôt que madame de Croï devait être mademoiselle de -Lespars et que mademoiselle de Lespars était, la chère amie du couvent, et je m'approchai pour juger de ces charmes tant vantés. . — Ma sœur n'avait rien exagéré, — elle.élait plutôt i^estée en deçà d$s limites de la réalité. ^ Je fus ébloui ! jamais je n'avais rien rêvé de pareil à cette beauté jeune et rayonnante! • Je compris que l'admiration 'pouvait changer un homme en statue de sel, comme la curiosité le fit jadis de feu madame Loth. — Je me dis que, sans aucun doute, la comtesse Berthe était la plus jolie femme de Paris et peut-être du monde|, et si tu veux, mon cher Chazelles, doubler notre enjeu, et, de cinquante louis, le porter à cent, tu n'as qu'à parler, je suis ton homme. . .
— Non, non, — répondit le comte de Chazelles, — cinquante louis suffisent, car, en face de ton enthousiasme, il est évident que j'ai perdu, — à moins que tu ne sois qu'un sot, ce que poliment je ne puis guère
8î LBS TIYBURS DB PARIS.
supposer... — D'ailleurs, ainsi que tn le disais, dani un instant nons allons savoir à quoi nous en tenir.. Venez-vous, Messieurs?...
Il se fit un mouvement dans le groupe des viveurs, qui s'acheminèrent par le plus court chemin vers les salons de danse laissant, parleurs fenêtres, s'échapper des nappes de lumière et des flots d'harmonie.
René suivit ses compagnons.
Pour la première fois de sa vie, il se sentait rèveor, préoccupé et presque triste.
Il cherchait à se rendre compte de ce qu'il éproavait. et il ne pouvait en venir à bout.
Rien, dans la conversation à laquelle il venait d*ss' sister, ne motivait l'étrange situation de son esprit et de son âme.
Il y croyait du moins.
Et cependant le trouble de René avait commencé à l'instant précis où on avait parlé devant lui de madame Berthe de Croï, de cette femme si jeune et si belle.
Et, maintenant qu'il allait voir cette comtesse inconnue, son cœur battait bien fort, et il se sentait éma comme si quelque grave événement était au moment de s'accomplir. I
la comtesse de CroL
Lorsque René, en compagnie de messieurs de Cbazelles, d'Àudival et des autres viveurs, pénétra dans les salons du rez-de-chaussée de l'hôtel, un orchestre invisible jouait une des plus brillantes valses de Strauss, et des couples jeunes et charmants passaient et repassaient, emportés par un mouvement rapide et circulaire.
Le regard de monsieur d*Audival passa en revue tous ces couples.
— Eh bien ! — lui dit le comte de Chazelles, — est-elle là ?
— Non, — répondit le jeune homme:
— Alors, voyons dans l'autre salon. * La comtesse de Croï ne se trouvait pas plus dans ce^
selon que dans le premier.
— Serait-elle déjà partie?.. — se demanda à luimême monsieur d'Audival.
— Mais, non, c'est impossible!.. — se répliquat-il aussitôt, — tout à l'heure elle ue faisait que d'ar-