LES DE SAINT-TILL
La veille, le vieux protecteur de Madeleine de Berny, surnommée la Cagnotte, avait réuni ses amis au café Anglais, pour les mener à l'aube, dans deux calèches découvertes, attelées à la Daumont, louées chez Brion, voir exécuter, place de la Roquette J le docteur André Sergent de Clamelle, condamné à mort comme empoisonneur, par la cour d'assises de la Seine.
L'afFaire du château de Clamelle avait passionné l'Europe entière, aussi l'approche de l'exécution du condamné remplissait-elle Paris de cette pénible émotion à laquelle personne ne peut se soustraire lorsque s'avance l'heure suprême pour le héros d'une cause célèbre retentissante.
Le passé sans tache d'André Sergent, la notoriété
de la victime, le marquis Anselme de Clamelle, les témoignages si curieux des amis de l'accusé, ceux des médecins et particulièrement la déposition d'un savant chimiste de l'Institut qui, malgré les aveux du docteur, avait péremptoirement démontré qu'André Sergent n'avait pu empoisonner, comme il le prétendait, le marquis de Clamelle, dont il était le légataire universel, avec de la digitale, afin de jouir de sa fortune s'élevant à douze millions, tout avait contribué à donner à l'affaire du château de Clamelle des proportions d'intérêt que n'atteignent que fort rarement les drames criminels les plus curieux et les plus attachants.
Le souper de d'Ambre avait été interrompu par l'arrivée inattendue du jeune Gabriel de Saint-Till, qui, dans un état d'ébriété complète, avait intempestivement pénétré dans le cabinet du septuagénaire.
Pour la première fois, Madeleine de Berny s'était trouvée en face de Gabriel qu'elle avait fiévreusement embrassé en cachette, car la beauté exceptionnelle du JQiine de Saint-Till l'avait instantanément grisée d'amour.
Confié par elle aux soins d'un maître d'hôtel, le jeune homme avait été porté par ce dernier jusqu'à un fiacre qui allait prendre la direction de l'avenue du Roule, où se trouve l'hôtel de Saint-Till, lorsqu'était survenu Rodrigue d'Avilar, le fils adoptif du tuteur de Gabriel.
En se réveillant vers midi, c'est-à-dire six heures après, le jeune de Saint-Till se trouva en proie à de violents maux de tête qui lui rappelèrent immédiatement ses excès de la veille.
— Dieu me damne, se dit^il avec un pâle sourire, j'étais gris, cette nuit, comme un portefaix. Qui donc m'a ramené ici? Tâchons de rassembler mes souvenirs.
Il fit un vain effort.
— C'est la nuit profonde, le chaos, les ténèbres du Champagne et de la chartreuse forcée; ma parole d'honneur, depuis la salade, je ne me souviens plus de rien, comme dit Gredinette, lorsque la veille elle a trop levé le coude. Gredinette?... j'étais avec elle, je l'ai lâchée pour entrer dans le Grand- 1 6, eh bien merci, je puis dire que j'ai une jolie scène accompagnée de coups d'ongles et d'attaques de nerfs, sur la planche. .Dans le Grand-i6!... Ah! ici la lacune commence, et me voilà dans mon lit! A quelle fée bienfaisante dois-je de m'y trouver, au lieu d'être sur le parquet du cabinet de toilette de Gredinette, qui certes, dans l'état d'ébriété où j'étais plongé, ne m'eût pas permis de franchir le seuil profane du voluptueux sanctuaire où elle repose, la chère fille d'Eve. Mystère 1 Quelle heure est-il? Diable, midi !...
En ce moment une cloche retentit dans la cour.
— Et voilà qu'on sonne le déjeuner, hâtons-nous, grand'mère me gronderait.
Il s'habilla promptement.
Les ablutions d'eau fraîche, auxquelles il se livra, éclaircirent ses idées.
— Voilà que ça me revient maintenant ; Gredinette n'a pas consenti à venir voir guillotiner le docteur, parce que je voulais y aller, moi, sans doute, et dans le Grand-i6, il y avait le duc d'Ambre et ses amis, entre autres d'Arte ville et la Cagnotte, Olympe, Yanka, les viveuses de Paris, enfin! Je crois même m'ètre permis de lui faire de l'œil, à la belle Madeleine de Berny... Ah! il n'y a pas à dire, c'est la femme la plus chique de tout le persil. Si j'avais pour deux louis d aplomb, j'irais lui faire des. excuses, ce serait un
moyen de pénétrer chez elle. Mais me voilà prêt.
On frappa en cet instant à la porte de la chambre du jeune comte, ce qui interrompit ses réflexions.
Sur le mot : entrez, prononcé par lui, la porte s'ouvrit et Justin, le concierge, parut, la casquette à la main.
— Pardonnez-moi, monsieur le comte, dit-il, mais personne ne se doute de rien, je tenais à vous le dire, vous savez que M"® la comtesse s'inquiète toujours de l'heure à laquelle vous rentrez depuis que vous avez été attaqué la nuit dans les Champs-Elysées.
— Oui, oui, fort bien, grand'mère ne m'a pas vu revenir ?
- Nous avons pris nos précautions M. Rodrigue d'Avilar et moi.
— Rodrigue?
— Oui, monsieur le comte, c'est lui qui vous a ramené ce matin.
— Il était donc au café Anglais >
— Je l'ignore.
— Apprenez, monsieur Justin, reprit Gabriel avec arrogance, que la première qualité d'un concierge de bonne maison est d'être muet comme un homard et discret comme un soliveau. Sur ce, je vais déjeuner.
Et de Saint-Till descendit dans la salle à manger où se trouvaient attablées déjà la vieille comtesse et sa petitefille Marguerite, la sœur de l'amant de Gredinette.
On a dû s'étonner de l'excessive liberté dont jouissait le jeune Gabriel de Saint-Till qui n'était pas encore majeur. Quelques mots sur son tuteur expliqueront cette anomalie *.
Descendant d'une ancienne famille bordelaise d'ori-
I. Nous renvoyons les lecteurs de VHistoire tVune nuit, et d* Un premier amour, à la page 23 de ce volume.
gîne espagnole, Rodolphe d'Avilar avait quitté, à Tâge de vingt et un ans, la province pour Paris, ayant une fortune patrimoniale de cinq millions.
Prodigue à l'excès, célèbre parmi les lions de l'époque, il s'était ruiné bientôt et, de misère en misère, avait finit par s'embarquer comme matelot, à bord d'un navire soi-disant marchand, mais qui n'était autre chose qu'un négrier.
Devenu capitaine, d'Avilar avait acquis une fortune nouvelle en se livrant à la traite, sur une vaste échelle.
C'était un homme terrible. A bord de son navire, il montrait une cruauté froide qui lui avait valu un odieux renom. Poursuivi un jour par un croiseur français commandé par le capitaine comte Maximilien de Saint-Till, il n'avait pas hésité à jeter à la mer toute sa cargaison' humaine, — deux cents nègres — afin de ne laisser aucune preuve de son infâme commerce.
Le comte Maximilien de Saint-Till habitait la Louisiane avec sa femme Marguerite et leur unique enfant, Rodrigue. Voulant se venger du comte, d'Avilar se fit d'abord son ami et celui de sa jeune femme dont il devint amoureux fou. Il résolut bientôt alors d'assassiner Maximilien, et y parvint dans un duel infâme dont un certain William Dawis avait été l'unique témoin inconscient, duel nocturne qui* avait eu lieu sur la Levée, à la Nouvelle-Orléans. L'assassinat du comte Maximilien ayant passé pour un suicide, d'Avilar s'était chargé quelque temps après de ramener en France, sur son navire, le Chantier ^ la veuve et le fils de sa victime. Pendant la traversée, il avait déclaré son amour à Marguerite de Saint-Till, qui avait dû se jeter à la mer pour éviter d'être déshonorée et le négrier était revenu à Paris avec le jeune orphelin, alors âgé de six
ans, à rhôtel Saint-Till au moment où le comte Albert, frère de Maximilien, enterrait sa jeune femme. Il lui avait raconté que Marguerite s'est donné la mort dans un accès de fièvre chaude occasionné par la fin tragique de son mari, et lui présentant Rodrigue dont la mémoire avait beaucoup souffert pendant une maladie :
— Permettez-moi de le conserver auprès de moi, avait-il demandé au comte.
Ce dernier, tout à sa douleur profonde, y avait consenti, et, dès ce jour, Rodolphe avait été également agréé pour diriger les intérêts de la famille. Albert avait même contracté une association avec d'Avilar, qui s'était installé à Bordeaux comme armateur et y avait fait rapidement une troisième fortune considérable. Mais pris de remords, Tancien négrier, devenu vieux, avait conçu le projet d'adopter Rodrigue,'et avait obtenu à ce projet Tassentiment du comte de Saint-Till qui avait fiancé, dès cet instant, à son neveu Rodrigue, sa fille Marguerite.
Cependant, quand celle-ci était sortie du couvent, quelques années plus tard, sa frappante ressemblance avec la comtesse Marguerite l'avait fait apparaître, aux yeux de d'Avilar, comme le vivant fantôme de sa victime. L'ancienne passion du négrier s'était réveillée terrible, et il était devenu le rival de son fils adoptif, qu'il avait résolu d'éloigner en l'envoyant à la Louisiane avec mission d'y régler d'importants intérêts de famille. Puis, pendant l'absence de Rodrigue, il avait décidé froidement la mort du coijite Albert, qui lui avait remis en dépôt le testament suivant :
a Paris, 26 juillet 18...
« Atteint par une maladie grave, mais sain d'esprit,
j'institue dès ce jour, pour Theure où je mourrai, Rodolphe d'Avilar comme mon exécuteur testamentaire, et lui donne, comptant sur le respect que mes chers Gabriel et Marguerite auront pour ma mémoire et mes volontés dernières, une entière et complète autorité sur eux.
« Je désire que d'Avilar soit le tuteur de mes enfants, car il est mon plus sincère et mon plus intime ami et j*ai en lui une confiance illimitée. C'est à lui que nous devons d'avoir vu notre fortune se décupler, je vous le dis , mes enfants , afin que vous reportiez sur lui une partie de l'affection que vous avez pour moi. Que mon fils Gabriel conserve notre nom pur et ne dilapide pas sa fortune ; les richesses sont souvent une source de soucis incessants, mais elles sont indispensables à un gentilhomme. Qu'il se souvienne qu'un Saint-Till ne peut, ne doit pas déchoir. Qu'il épouse dans quelques années, vers trente ans, une fille digne de lui, sans titres peut-être, mais non sans vertus. Quant à ma chère et bien-aimée fille Marguerite, je lui ai choisi moi-même l'époux qui lui convient, et elle ne peut hésiter à l'accepter : c'est Rodrigue. Ton caractère d'élite, ta loyauté, les qualités de ton cœur t'assurent, ô ma fille chère, la félicité dont tu es digne, l'avenir heureux que ton père, qui t'aime, te souhaite du fond de son âme.*
« La mort n'est qu'une séparation momentanée : je vous dis au revoir, mes enfants, comme je le dis à ma vénérable aïeule. M"® la comtesse de Saint-Till, à nos amis sincères et à nos serviteurs dévoués.
« Je laisse complètement à d'Avilar le soin de régler, avec mon fils et ma fille, les petits legs auxquels nos serviteurs leur sembleront avoir droit. Je les prie de don-
ner à mon neveu Rodrigue toute ma bibliothèque, mes armes et mes tableaux.
« Mes chers enfants, je vous bénis.
« Comte Albert de Saint-Till. »
Sachant qu'une vive émotion pouvait foudroyer le comte, qui était atteint d'une hypertrophie du cœur, d'Avilar avait aposté une nuit des assassins, Bernard un de ses anciens matelots et Polyte un Alphonse de barrière, sur le passage de Gabriel de Saint-Till, qu'on avait ramené chez son père blessé, évanoui, à demi-mort. Le plan de l'infâme avait réussi ; le comte Albert était mort tué par l'effroi, et, lorsqu'on avait ouvert son testament , on avait vu avec stupéfaction qu'il ordonnait à sa fille d'épouser non pas Rodrigue mais Rodolphe, c'est-à-dire non pas le jeune homme, mais le vieillard ! L'ancien négrier avait substitué son nom à celui de Rodrigue, ne reculant point devant un faux pour éliminer son jeune rival.
Au choix qu'elle avait cru fait par son petit-fils de Rodolphe au détriment de Rodrigue, la vieille comtesse s'était révoltée et avait conjuré aussitôt d'Avilar de céder son droit à son enfant adoptif.
L'ancien négrier, certain que Marguerite ne transigerait pas avec sa conscience, avait feint une générosité qui n'avait qu'un but, détruire la seule preuve de son crime, qu'un examen attentif aurait pu peut-être faire découvrir.
Il avait brûlé le testament du comte et dit à Marguerite :
— Vous êtes libre, que ferez-vous?
— J'ai juré d'obéir à mon père, je tiendrai mon serment, avait répondu la jeune fille à l'ancien négrier.
Si désolé qu'il fût, Rodrigue n'avait plus eu qu'à se résigner.
D'Avilar avait donc triomphé. Cette fois il allait toucher le but et devenir Tépoux de Marguerite dès que le deuil de la jeune fille serait terminé.
Il avait élevé une barrière infranchissable entre Rodrigue et M"« de Saint-Till en usant de son autorité sur le jeune homme pour le forcer à partir, et s'était fait de Gabriel un allié en fermant les yeux sur son inconduite et en lui ouvrant ça bourse pour la favoriser.
Mais, à la Louisiane, Rodrigue avait appris une partie de la vérité sur sa naissance et sur la monstrueuse conduite de son père adoptif.
Un message de William Dawis vint compléter ses renseignements à son retour.
« Vous n'êtes pas le fils de Rodolphe d'Avilar, mais celui du capitaine croiseur comte Maximilien de Saint- Till, disait cette lettre.
« L'homme assassiné dans le duel qui a eu lieu sur la Levée, était votre père.
« Son meurtrier, Rodolphe d'Avilar, qui aimait la comtesse.
« Le témoin du duel, c'était moi.
« Les armes, je vous les ai données. »
Si Dawis accuse ainsi son ancien ami d'Avilar, c'est que jadis le marchand de bois d'ébène, ainsi qu'on appelait le négrier, a jeté William à la mer au moment où celui-ci allait tenter d'arracher la comtesse Marguerite au terrible danger que courait son honneur.
• Le premier mouvement de Rodrigue en découvrant que d'Avilar est un infâme, est d'agir contre lui, mais le coupable n'est-il pas son père adoptif? donc il ne le peut déshonorer, il ne le peut punir lui-même.
lO LES COMPAGNONS DU GLAIVE.
Désespéré, hésitant, le jeune homme se rend chez M® Allain, le notaire de la famille de Saint-Till, qui habite Courbevoie, afin de demander conseil.
Au moment où il va franchir la porte du cabinet du notaire, une conversation qu'il surprend, entre ce dernier et un certain Jean Lenoir, lui révèle l'existence des Compagnons du Glaive, terrible association dont voici Torigine.
Pendant la Terreur, frappés au cœur par une basse vengeance qui avait emprunté à la politique un caractère factice afin de cacher sa cruauté, deux officiers de l'armée de Condé, les barons de Frontagne, jurèrent de venger leur mère et leurs sœurs, trois victimes tombées sous la hache des assassins.
Six misérables avaient pris part au crime.
Les deux de Frontagne en tuèrent quatre.
Lorsque ces derniers moururent, Tun d'eux, Arnold, laissa cinq fils.
Les cinq frères jurèrent de poursuivre la tâche commencée.
— Nous avons pris en main le glaive de la loi et notre tribunal clairvoyant a enlevé son bandeau à Thémis, leur avait dit leur père, imitez-nous, mes fils.
De là le nom de Compagnons du Glaive,
Amis du juste, prenant en pitié certains infortunés, s'indignant contre les coupables, les cinq Frontagne formèrent bientôt, sous la dénomination précédente, une association puissante et mystérieuse qui, composée de vingt membres dix ans après la mort d'Arnold, devait en avoir un jour deux fois plus.
M" Allain est un des membres du Glaive.
Trois jours après son entrevue avec M® Allain, c'està-dire la veille du jour où commence ce récit, Rodrigue
est introduit dans la maison des compagnons, située à l'extrémité de Tile Saint- Louis, par le notaire de Courbevoie.
Le maître dit au nouveau néophyte :
— Nous sommes les malheureux et les opprimés, les écrasés et les vaincus. Faibles, isolés, Tunion nous a rendus forts, puissants, invincibles. Nul de nous, sans les autres, n'aurait pu obtenir justice, tous ceux que tu vois devant toi, grâce au concours de leurs frères, ont puni des coupables, sauvé des innocents. Nous représentons l'association dans ce qu'elle a de plus puissant, de plus grand, de plus juste : Un pour tous, tous pour un. Jamais une plainte motivée n'arrive vainement à notre tribunal auguste. Ce que les législateurs de toutes les époques n'ont pu faire, nous l'avons fait, nous, et, lorsque la société est impuissante à punir, forts de notre conscience, nous agissons. Mais si nous frappons, nous tendons aussi la main. Haine aux méchants, secours aux opprimés. La peine est toujours proportionnée au crime, seul le dévouement est constamment sans bornes. Celui que nous condamnerons, fût-il ton frère, ton père même, ne doit point trouver grâce devant toi ; celui que nous protégerons, fût-il ton plus mortel ennemi, tu le sauveras avec nous. Avant d'être frère, fils, époux, tu seras Compagnon du Glaive ; lorsque je te dirai : « Frappe ! » tu frapperas. Lorsque je te dirai : « Meurs I » tu devras mourir. Telles sont nos lois, tel est le pacte étemel que tu vas accepter en prêtant serment entre mes mains, devant tous les frères assemblés ; ces lois, ce pacte, les acceptes-tu?
— Je les accepte, dit Rodrigue d'une voix ferme.
— C'est bien. Jure d'être à nous 1 Jure-le sur ton honneur, sur ta vie et sur Dieu, dont tu aperçois au-
dessus de ma tête la divine image 1 reprit le maître. Tous les assistants se levèrent, et un seul cri se fit entendre :
— Jure I
— Sur mon honneur, sur ma vie et sur Dieu 1 dit Rodrigue d'une voix sonore, en élevant la main vers le crucifix d'ivoire, je jure d'être à vous, rien qu'à vous, prêt à frapper le coupable et à protéger l'innocent !
— C'est bien, dit le maître,, et nous te jurons de te protéger et de te défendre, même au péril de notre vie I
— Oui, nous le jurons ! répétèrent les assistants.
— Viens, mon fils, reprit le maître en tendant les bras à Rodrigue, qui s'approcha.
— Malheur à toi si tu nous trahis I continùa-t-il. Puis il embrassa d'Avilar sur les deux joues et termina
par ces mots :
— Compagnon, tu es des nôtres ; le glaive est désormais entre tes mains et tu vas prendre place parmi nous, mais avant, jeune homme, dis-nous pourquoi tu es venu à nous ?
— Parce qu'un misérable a tué mon père, et que ce même homme veut me voler ma fiancée.
A ces mots, maître Allain tressaillit.
— Pourquoi, s'il y a meurtre, ne t'adresses-tu pas aux tribunaux ? reprit le maître.
— Parce que les tribunaux ne sauraient atteindre le coupable.
— Et pourquoi ne venges-tu pas toi-même la victime ?
— Parce qu'en me vengeant de mes propres mains, je serais un ingrat infâme.
— Quels sentiments te font agir? Sois sincère, chacun de nos interrogatoires est une confession.
LES VIVEUSES DE PARIS. l3
— Le culte de deux affections saintes et Tamour d'un angel
— As-tu des preuves de ce que tu avances ?
— J'en ai.
— Et quel châtiment réclames-tu contre le coupable ?
— La mort l répondit Rodrigue d'une voix sombre .
— Son iiom ?
— Rodolphe d'Avilar.
— Insensé I s'écria maitre Allain, mais c'est ton père !
— Frère Allain, lui répondit Rodrigue en le regardant en face, Rodolphe d'Avilar ne peut être mon père, car, je vous le répète, mon père est mort assassiné, Jl y a vingt-deux ans. Je demande la mort du meurtrier?
— Si tu dis vrai, tu l'auras, répondit le maitre.
En quittant quelques instants après la maison des Compagnons du Glaive, Rodrigue avait senti l'espoir renaître dans son cœur*
Tout n'était donc pas fini pour lui ; aidé par ces êtres mystérieux qui venaient de lui décerner le titre de frère, il pourrait défendre son bonheur menacé, c'est-à-dire reprendre Marguerite au terrible rival que M* Allain appelait son père; mais, pour attendre lesservices des Compagnons, il fallait prévenir Marguerite, et, par conséquent, arriver jusqu'à elle avant le jour; car chaque heure, chaque seconde de retard pouvaient faire surgir des circonstances plus graves et plus fatales pour l'avenir de sa félicité; gagner Justin était chose facile, mais Justin ne pouvait ouvrir que le jardin ; et songer à corrompre la femme de chambre de Marguerite, c'était mettre quelqu'un dans la confidence, s'exposer à ce que l'ancien négrier apprit tout.
Il songea alors à Gabriel dont les excès quoditiens
lui étaient connus ; il savait que depuis plusieurs mois le jeune de Saint-Till, au moins quatre fois par semaine, sortait seulement à l'aube du Café Anglais, et presque toujours complètement gris : or Gabriel ivre, c'était la clef de l'hôtel de Saint-Till, l'entrée de la chambre de la jeune fille, tout, enfin, ce que désirait Rodrigue cette nuit-là.
Lorsqu'on a gravi la rue du faubourg Saint- Honoré et traversé les avenues qui, partant de Tare de triomphe de l'Étoile, forment l'intérieur d'une roue, dont ce monument est le moyeu, la grande route qui s'ouvre à vous est l'avenue des Ternes qui porte ce nom jusqu'à la barrière.
Au delà, suivant le même sens, en s'élargissant ua peu, vient l'avenue du Roule, qui conduit au parc de Neuilly. Dévastes propriétés, dans lesquelles^lusieurs hôtels fort élégants se font remarquer par leur aspect grandiose, bordent l'avenue du Roule.
L'hôtel Saint-Till était de ce nombre, nous l'avons dit.
Situé à trente mètres environ de la barrière, il occupait le centre d*un vaste jardin très ombreux, où s'élevaient des arbres séculaires.
A quelques mètres de distance, un autre hôtel, non moins somptueux que celui du comte Saint-Till, s'élevait également au milieu des massifs de verdure.
C'était celui de d'Avilar.
Une porte avait été construite dans ce mur de façon que les habitants des deux hôtels pussent communiquer entre eux. Le fiacre dans lequel Rodrigue avait placé Gabriel, après une demi-heure de marche, s'arrêta devant la grille qui clôturait le jardin de l'hôtel Saint- Till, du côté de l'avenue du Roule.
LES VIVEUSES DE PARIS. l5
A côté de la porte de la grille s'élevait un petit bâtiment qui servait de logement au concierge.
Rodrigue descendit de voiture, dit au cocher d'arrêter et sonna.
La grille s'ouvrit.
D'Avilar alors entra dans le jardin et pénétra dans la loge du concierge.
— Justin, dit-il; Justin!
— Hein? 'fit une voix rauque. Qui est là?
— C'est moi, Rodrigue, lève-toi, j'ai besoin de tes services.
— On y va, monsieur, on y va.
— Ne fais pas de bruit et ne prends pas de lanterne. Je veux qu'on ne se doute de rien chez mon père.
— Bien, bien, monsieur Rodrigue, mais qu'est-il arrivé?
— Je ramène Gabriel. Il est ivre.
— Comment, encore I Oh 1 il se tuera, le malheureux enfant.
— Habille-toi, tu te plaindras plus tard. Fais vite, et Rodrigue revint vers la voiture dont il ouvrit la portière.
— Gabriel ? dit-il, Gabriel ?
De Saint-Till n'entendit pas ; depuis qu'il avait succombé au sommeil, à la fatigue et à l'ivresse, il ne s'était réveillé qu'un instant pour demander de l'air.
D'Avilar attendit patiemment une dizaine de minutes.
Enfin Justin parut en se frottant les yeux, tout en grelottant au froid du matin, qui succédait si inopinément à la douce chaleur de son lit.
— Aide-moi, lui dit Rodrigue et, s'adressant au cocher : — Et vous, mon brave homme, ajouta-t-il, veuillez nous donner un coup de main.
l6 LES COMPAGNONS DU GLAIVE.
Le corps si beau de Gabriel ne formait plus qu'une masse inerte sur laquelle se ballottait sa tête blonde ; ce ne fut point sans peine que Justin, Rodrigue et le cocher parvinrent à le tirer de la voiture.
D'Avilar renvoya celle-ci, et, aidé par Justin, regagna le jardin de l'hôtel Saint-Till, en portant Gabriel vers le perron.
— Voyez-vous, monsieur Rodrigue, dit Justin, ça lui arrive bien souvent à M. le comte, il y laissera sa santé et bientôt sa vie. Monsieur votre père a trop d'indulgence pour lui.
— Ne crois pas cela, Justin, garde-toi bien de raconter que Gabriel était ivre, et surtout que c'est moi qui l'ai ramené. Cela ferait trop de peine à mon père, dit Rodrigue avec un singulier accent dont l'ironie échappa à l'observation plus que superficielle du concierge.
Ils arrivèrent sous la marquise de verre qui surplombait l'escalier.
— Nous allons réveiller Antoine, dît Justin.
— Non pas, il parlerait. Attends, soutiens-le. Justin prit Gabriel dans ses bras, et Rodrigue se mit
à fouiller dans les poches du jeune comte.
— Voici la clef; ne faisons pas de bruit.
Disant ces mots, d'Avilar introduisit cette clef qu'il venait de trouver sur Gabriel, dans la serrure de la porte du perron, et il reprit son fardeau avec Justin ; ils pénétrèrent dans l'hôtel, gravirent l'escalier et finirent par arriver dans la chambre à coucher du jeune comte, qui se trouvait au premier ; là ils retendirent sur une chaise longue.
— Maintenant, laisse-moi, reprit Rodrigue.
— Ne puis-je vous aider ?
— Inutile, je le veillerai jusqu'au jour. Va, va, et surtout ne fais pas de bruit.
Au fond, Justin ne demandait pas mieux.
— Je vous obéis, monsieur, répliqua-t-il sans insister davantage. Voulez-vous que j'allume une lampe?
— Je* m'en charge.
Justin s'en alla sur la pointe du pied et regagna sa loge, sans que les habitants de l'hôtel l'eussent entendu.
Dès qu'il fut resté seul avec Gabriel, Rodrigue se pencha sur lui et s'assura qu'il dormait toujours du plus pesant sommeil ; alors, prenant toutes les précautions possibles pour ne pas réveiller le jeune viveur, il gagna une porte opposée à celle par laquelle il venait d'entrer avec Justin, l'ouvrit doucement et pénétra dans une petite bibliothèque ; arrivé là, il alluma une bougie, et après s'être, assuré une dernière fois qu'aucun bruit ne se faisait entendre dans l'hôtel, il s'approcha d'un panneau et poussa un ressort : le panneau tourna sur ses gonds sans les faire gémir, et Rodrigue se trouva devant un petit escalier garni d'un tapis épais et ayant pour rampe une torsade de soie rouge passée dans de grands anneaux de cuivre dorés scellés au mur.
Il monta vingt marches; à la vingtième, se trouvait une seconde porte, il la poussa doucement et cette porte 's'ouvrit : l'endroit dans lequel elle donnait accès mérite une mention spéciale.
C'était un petit boudoir tendu de satin blanc, rehaussé par des crépines d'or; des stores de soie bleue, sur lesquels de grands oiseaux au plumage multicolore étaient brodés, garnissaient les deux croisées ; les meubles étaient de satin blanc garnis des mêmes broderies et des mêmes crépines, une bordure bleue de la même
l8 LES COMPAGNONS DU GLAIVE.
nuance que les stores établissait , dans tout ce que contenait cet élégant réduit, une harmonie parfaite.
Des étagères remplies de curiosités de toute espèce, des jardinières garnies de fleurs ; puis , tranchant sur Taspect riant de l'ensemble, un prie-Dieu de chêne aux coussins de velours cramoisi, sur lequel se détachait brodé en or fin un M sous une couronne comtale, s'étalaient aux regards ravis.
Rodrigue respira pendant un instant l'air embaumé qui était répandu dans cet endroit somptueux, puis il déposa sa bougie sur le guéridon de marbre blanc : une faible lueur partait de la chambre voisine qui n'était séparée du boudoir que par une portière qu'on avait relevée.
Rodrigue tendit de nouveau l'oreille ; il n'entendit d'abord que les battements de son cœur; puis un souffle léger, doux et régulier, comme celui qu'un enfant endormi laisse s'échapper de ses lèvres, parvint à son oreille.
Il se dirigea vers l'endroit d'où ce souffle partait, c'est-à-dire entra dans la pièce à demi éclairée.
C'était une chambre à coucher qui comme élégance ne le cédait en rien au petit boudoir que nous avons décrit : toute tendue de dentelles blanches d'un prix inestimable, elle était empreinte d'un caractère virginal, complètement en harmonie avec la beauté pure et la chasteté sans pareille de celle qui l'habitait : Marguerite deSaint-Till, la belle jeune fille dont l'ancien négrier convoitait la possession.
Rodrigue s'approcha du lit, qui se trouvait placé sur une estrade de deux marches, sous un ciel de dentelles, formant un cadre nuageux à la couche de la jeune fille.
Elle dormait, la tète blottie dans. les flots blonds dé
sa chevelure dénouée, qui ruisselait sur la batiste des oreillers brodés; la pose de la tête exposait entièrement son radieux visage aux regards de d'Avilar; une des mains de Marguerite pendait hors du lit : cette main avait laissé tomber un mouchoir; Rodrigue le ramassa: ce mouchoir était tout humide de larmes.
D'Avilar tressaillit en faisant cette découverte, et un détail qu'il n'avait point d'abord remarqué frappa alors son attention ; près du lit, posé sur une chaise, bien en vue de la jeune fille, se trouvait un portrait qu'elle avait dû déplacer pour le mettre là; ce portrait, vrai chefd'œuvre d'art et d'expression, était celui d'un vieillard à la grave et austère figure, qu'un air de bonté sans égale rendait radieuse, parachevant la majesté grande de ses nobles traits.
— Le portrait de son père, se dit Rodrigue. Ah ! je comprends. Sa pensée répondait à ma pensée et elle aura voulu interroger l'ombre de celui qu'elle a tant aimé et qu'ellevénère tant encore! Divine Marguerite, ange de candeur, de piété filiale et d'amour. Ah 1 dussé-je te perdre à jamais, je t'adorerai toujours comme mon idole, je te respecterai jusqu'à mon dernier soupir, comme une sainte.
Et, sur cette pensée, Rodrigue se mit à genoux.
La main de Marguerite se trouvait à la hauteur de la tète de d'Avilar ; le désir de déposer un baiser d'amour et de respect sur cette* main, si fine, si blanche, si aristocratique, si loyale, lui vint d'abord; mais il réfléchit que ce baiser pouvait réveiller la jeune comtesse, sans qu'il eût eu le temps d'arrêter sur ses lèvres un cri de terreur, et il se demanda comment il allait s'y prendre pour qu'en ouvrant ses beaux yeux, elle le reconnût assez vite pour ne proférer aucun appel.
Rodrigue, après quelques instants de réflexion, saisit brusquement la main de M"® de Saint-Till, qui s'éveilla aussitôt et, avant qu'elle eût pu éprouver la moindre terreur en sentant l'étreinte des doigts du jeune homme, une voix aimée, une voix émue lui dit :
— C'est moi, Rodrigue, Marguerite; pas un cri, pas un mot, je vous en conjure.
Et d'Avilar se releva : son apparition complétait-elle un rêve inachevé que le serrement de sa main était venu interrompre? Il faut le croire, car Marguerite, dardant ses grandes prunelles noires sur le visage de Rodrigue, lui dit de sa plus douce voix, avec un accent de bonheur ineffable :
— Toi ! c'est toi... Mais se reprenant aussitôt :— Rodrigue, vous! ajouta-t-elle. Vous, ici, dans ma chambre, au milieu de la nuiti
— Pardonnez-moi, ma chère âme, reprit d'Avilar, pardonnez-moi et écoutez-moi. Les moments sont comptés. Le jour va paraître, j'ai tant de choses à vous dire et Dieu sait si cet entretien que je dois au hasard ne sera pas le dernier que nous aurons jamais ensemble.
— Cet entretien, Rodrigue, sera le dernier, reprit Marguerite, parce qu'il faut que nous ayons tous deux le courage de nous séparer.
— Hélas! sans vous, pourrai-je jamais vivre?
— Hélas! sans vous, moi, je mourrai.
— Et vous vous sacrifiez, Marguerite!
— Il l'a voulu, dit-elle, en désignant du geste le portrait du comte.
— Marguerite, reprit Rodrigue, ce n'est pas possible.
— Et pourtant, vous savez bien que cela est, mon pauvre ami.
— Tenez, vous me rendrez fou à ce point qu'il y a des moments où je me demande si, pendant ce voyage, on ne m'a pas calomnié, on n'a pas fait en sorte que vous me bannissiez à tout jamais de votre cœur.
— Qui donc eût été capable de faire cela, ami? répliqua-t-elle simplement.
— Et vous me préférez... mon père?
— Je ne vous le préfère point, Rodrigue. Je respecte la dernière volonté du mien. Si vous aviez été là, à son chevet, au moment où ce grand juste et ce grand chrétien a rendu l'âme, loin de faire des reproches, vous m'approuveriez.
— Écoutez-moi, Marguerite. Je ne veux pas vous perdre; j'aimerais mieux perdre la vie que de vous voir la femme d'un autre. Il faut me faire un serment.
— Un serment 1
— Oui.
— Et lequel?
— De ne point vous marier avant un an. Nous sommes le 30 décembre ; dans un an à pareil jour, si je ne réussis pas dans le but que je poursuis, je viendrai moi-même vous dire : — Vous êtes libre, je renonce à vous et je vous promets de ne point me tuer.
— Me jurez-vous aussi d'agir ainsi, si je m'engage à ce que vous me demandez?
— Sur mon amour pour vous, je vous en fais serment.
— Eh bien, Rodrigue, avant un an, je vous le jure à mon tour, je ne serai la femme de personne.
— Quoi qu'il arrive?
— Dût-on me traîner à l'autel de force, dût-on me battre pour me faire dire oui ; mais vous vivrez.
— Hélas! vous me demandez trop, Marguerite; je
VOUS promets de ne point me tuer, n'exigez pas davantage.
— Ami, courage, reprit-elle en serrant la main de Rodrigue dans les siennes.
D'Avilar l'embrassa avec effusion.
Ils demeurèrent tous deux, pendant quelques instants, silencieux et absorbés par le plus grand et pourtant par le plus complet des bonheurs.
Quoi de plus cruel, pour deux êtres jeunes et beaux tous deux comme Tétaient Marguerite et Rodrigue, de se sentir la plus complète, la plus sainte et la plus ardente passion mutuelle dans l'âme et de se trouver séparés peut-être pour jamais par la plus implacable fatalité!
Rodrigue était moins navré que Marguerite, car il se sentait fort et plus confiant depuis quelques heures. Marguerite, elle, n'espérait plus; mais avec ce tact de bonté sublime des amantes et des mères, loin de montrer à Rodrigue qu'elle se croyait à jamais séparée de lui, elle lui dit au bout d'un instant :
— Pourquoi m'avoir demandé un an, Rodrigue?
— Je pars demain, Marguerite.
— Tu pars ? reprit-elle en tremblant.
— Oui, je retourne à la Nouvelle-Orléans.
— Comment, seule, je vais être seule I
— Avec ton serment, Marguerite, ton serment qui sera ma sauvegarde à moi, lorsque là-bas je travaillerai à notre bonheur.
— Eh quoi ? C'est pour cela que tu pars ?
— Ne dois-je pas avant tout tâcher de te reconquérir?
— Le chagrin, la jalousie t'égarent*
— Je vais accomplir un double devoir, n'en doute
pas, Marguerite ; car, sache-le bien, fût-ce même au prix de ta possession, je ne voudrais la mériter ni par une lâcheté, ni par une infamie.
Les yeux de Rodrigue brillaient; quoiqu'il eût parlé bas, même en prononçant ces dernières paroles, Faccent qui les avait accompagnées était empreint d'une éloquence convaincante.
— Je te crois, reprit M"* de Saint-Till en embrassant d'Avilar dans un long regard d'amour; va, Rodrigue, mon bien-aimé, va, et que le ciel te protège.
Elle lui tendit les bras ; Rodrigue se précipita et, pendant quelques secondes, étreignant le beau corps de Marguerite contre sa poitrine, il lui couvrit de baisers le front et les cheveux.
Tous deux tressaillirent, une flamme intérieure circula dans leurs veines, flamme délicieuse et perfide; mais bientôt Rodrigue frémit d'épouvante et d'ivresse en comprenant ce qui se passait en lui, et loyal, généreux, fidèle au culte de son idole, au respect de celle qu'il adorait, sacrifiant tout au devoir entrevu, à la chasteté qui honore celui qui la pratique et celle qui l'impose, il s'arracha haletant, ivre de désirs, des bras de Marguerite, et, après lui avoir dit :
— Au revoir, ma vie! tiens ta promesse... il regagna le petit escalier.
Quelques instants après, il avait couché Gabriel qui dormait toujours et il sortait de l'hôtel sans que personne se fût douté de sa présence.
Vers onze heures du matin, Rodrigue, après s'être longuement préparé à l'entrevue qui allait avoir lieu, se décida à pénétrer dansle cabinet de travail de l'ancien négrier*
Pour la première fois depuis que la lettre de William Dawis lui avait révélé le meurtre de Maximilien de Saint-Till et la mort tragique de la comtesse Marguerite, Rodrigue se retrouvait en face du meurtrier.
Mais il s'était dompté à l'aide d'un héroïque effort, afin que rien ne pût faire soupçonner à l'ancien forban qu'il connaissait ses crimes.
Désormais d'Avilar appartenait au Glaive, absous ou coupable selon les Compagnons, il ne devait et ne pouvait plus relever que de leur suprême et implacable justice 1
Imbu de ces idées, le jeune homme, d'une voix assurée, dit à d'Avilar :
— Mon père, je viens vous faire mes adieux.
Depuis la lecture du testament du comte Albert,
Rodrigue et Rodolphe ne se tutoyaient plus que rarement.
— Vos adieux ?
— Oui, je viens de recevoir à l'instant une lettre de la Louisiane, qui m'oblige à retourner immédiatement à la Nouvelle-Orléans. Demain un navire qui s'y rend doit partir du Havre. Je compte quitter Paris ce soir.
— Je ne me suis jamais opposé à la réalisation d'aucun de vos projets, Rodrigue. Si des motifs sérieux vous obligent à retourner aux bords du Mississipi, partez et que Dieu vous garde l
— Des motifs très sérieux.
— N'hésitez pas alors, avait répondu d'Avilar, et cependant il était convaincu qu'aucune lettre de la Louisiane n'était arrivée à l'adresse de Rodrigue, et pour lui le départ ou plutôt la fuite de ce dernier, n'était motivée que par le profond désir que devait
avoir le jeune homme de ne pas assister à son mariage avec Marguerite de Saint-Till.
— La journée me suffira à peine pour faire mes préparatifs, aussi vais-je immédiatement prendre congé de la comtesse et de M"« de Saint-Till.
— Je t'accompagne, on voudrait peut-être te retenir, et puisqu'il faut absolument que tu partes...
— Absolument...
— Ma présence ne pourra que t'être utile.
Sur ces mots, ils s'étaient dirigés vers le second hôtel.
Retournons-y pour y retrouver Gabriel de Saint- Till au moment où il venait de franchir le seuil de la salle à manger.
— Bonjour, grand'mère, bonjour, Margot, leur dit Gabriel en embrassant Tune après l'autre M"* de Saint-Till et Marguerite ; puis il gagna la chaise vide qui lui était destinée, devant son couvert, et s'y installa nonchalamment.
Sous l'empire de la scène d'adieux qui avait eu lieu quelques heures auparavant entre elle et Rodrigue, Marguerite, silencieuse et réfléchie, était en proie à une mélancolie qu'accusait la gravité de ses traits pâlis.
La vieille comtesse avait rendu à son petit-fils son baiser avec une tendresse sans égale, qui s'affirmait dans les moindres détails, dès qu'il s'agissait de lui, car il était son Benjamin.
— Bonjour, mon frère, répondit la jeune fille.
— Tu n'as pas l'air gaie ce matin, Margot?
— Un peu de migraine.
— Et je te trouve bien pâlot, mon chérubin, interrompit la comtesse en s'adressant à Gabriel.
— J'ai la migraine aussi, bonne maman ; c'est toujours ainsi lorsque je me couche trop tôt, répondit effrontément le jeune comte.
Et s'adressant au maître d'hôtel en livrée noire qui lui présentait un plat :
— Non, dit-il, je ne mangerai pas; faites-moi monter du thé avec une rôtie.
Disant ces mots, le jeune homme se frotta le front de la main pour le dégager de Tespèce de cercle de fer qui pesait sur sa tête, — effet de ses excès de la veille, — en murmurant :
— Hum ! j'ai le casque !
— Tu as bien mauvaise mine, Gabriel, répéta la comtesse, que Tordre donné par le jeune comte au maitre d'hôtel avait inquiétée vivement.
— Je t'assure que je n'ai rien, absolument rien.
— Ménage-toi, mon cher enfant, je t'en conjure.
— Ne crains rien, ma bonne grand'mère, je me dorlote tant je peux, répondit en riant Gabriel; et tiens, Margot est aussi malade que moi, car elle laisse tout dans son assiette. Allons, petite sœur, reprend ta fourchette ; les filles qui vont bientôt se marier ne doivent pas jeûner, au contraire...
— Gabriel î interrompit M"*" de Saint-Till.
— Laisse donc, grand'maman, c'est comme chef de la famille que je parle, répondit le jeune viveur avec un sérieux comique.
Le maitre d'hôtel apporta le thé.
Quelques instants après les trois convives s'apprêtaient à se lever de table, lorsqu'on annonça :
— Messieurs Rodolphe et Rodrigue d'Avilar.
L'heure de la visite de l'ancien négrier et de son fils
adoptif étant tout à fait inusitée, leur arrivée surprit là vieille comtesse.
Quant à Marguerite, elle comprit immédiatement son but et Gabriel attachait trop peu d'importance à
des détails de ce genre pour s'en inquiéter le moins du monde.
— Pardonnez-nous, ma chère comtesse, de nous présenter aussi tôt, mais mon fils vient vous faire ses adieux, dit l'ancien négrier en pénétrant dans la salle à manger. •
— Comment, Rodrigue, tu pars?
— Ce soir même.
— Et où vas-tu }
— A la Louisiane, où m'appellent de graves intérêts.
— Néron serait-il malade ? poursuivit M"' de Saint- Till.
Néron était le régisseur de la propriété qui avait appartenu au comte et à la comtesse Maximilien de Saint-Till, dont Rodrigue, leur enfant, avait hérité.
— On m'écrit qu'il est souffrant et mes intérêts m'ordonnent d'aller prendre là-bas toutes les dispositions nécessaires.
— Tu reviendras bientôt.
— Le plus tôt possible.
— A la bonne heure.
Puis, prenant le jeune homme par la main et le conduisant dans un coin de la salle à manger : .
— C'est bien vrai, que Néron est malade .î^ reprit la comtesse.
— Oui, je vous l'assure.
— Va alors, mon enfant, et que Dieu te protège. Pendant ce court entretien confidentiel, les yeux de.
Marguerite n'avaient pas quitté Rodrigue qu'elle enveloppait dans un regard d'une indéfinissable expression de tendresse, muette, calme et résignée.
Et tandis que M"« de Saint-Till mettait à profit les
courts instants durant lesquels elle comprenait qu'elle pourrait jouir encore de la présence si chère de son cousin , d' Avilar, la main dans le gilet, comprimait, d'une main puissante et nerveuse, les battements précipités de son cœur que bouleversaient la jalousie et la haine, car il lisait sur le visage de Marguerite comme en un livre ouvert et sentait en lui des fureurs de tigre qui pâlissaient son front et blêmissaient ses lèvres. Une sorte de contrainte pesait sur chacun des personnages, car chacun d'eux comprenait qu'une singularité au moins bizarre avait fait coïncider les nouvelles graves venues prétenduement de la Louisiane, avec les événements qui s'étaient accomplis depuis quelques jours, événements dont l'influence principale était d'avoir substitué le vieillard au jeune homme, c'est-à-dire Rodol|)he à Rodrigue, comme fiancé de la belle Marguerite.
Gabriel seul avait échappé à la préoccupation générale ; depuis la mort du comte Albert, il ne songeait plus qu'au plaisir, trompant, à l'aide de d'Avilar, la surveillance de la comtesse et assistant, en spectateur indifférent, à tout ce qui se passait autour de lui.
— Reste au moins jusqu'après le jour de l'an, dit-il à Rodrigue.
Il ne s'agissait que de quarante-huit heures, on le sait.
— Impossible, répondit le fils adoptif de l'ancien négrier, aussi vais-je avant de m'éloigner, et en vous faisant mes adieux, vous souhaiter, à tous, une bonne et heureuse année.
L'émotion avait gagné l'aïeule.
— Viens, mon enfant, mon cher enfant, dit-elle avec des pleurs dans la voix, en tendant ses bras au jeune homme.
— Ah ! chère madame, répondit vivement Rodrigue à cet appel, en étreignant la comtesse dont il couvrit le noble visage qu'encadraient des cheveux d'une blancheur argentée, de tendres et respectueux baisers, soyez heureuse et portez-vous bien pendant Tannée nouvelle.
Marguerite se contenait.
Elle s'était promis d'être forte et se tenait parole.
'■ — A elle maintenant, reprit M"« de Saint-Till, en désignant la jeune fille du regard.
Rodrigue ne se le fit pas répéter.
Il s'avança vers celle qu'il aimait plus que la vie, lui prit la main, noya pendant une seconde son regard dans le sien, et après avoir collé ses lèvres sur le front pâle de la fiancée du vieillard :
— Soyez heureuse, Marguerite, dit-il, Tannée qui commence dans deux jours sera la plus grave de votre vie ; si Dieu exauce mes vœux il vous enverra la félicité complète.
Puis, allant vivement à Gabriel :
— Et toi, sois sage, sois homme !
— Ajoute : bonne santé et neuf au bac tout le temps, murmura le jeune sceptique à demi-voix.
— Songe qu'elles t'aiment tendrement, mon cher Gabriel et ne leur fais pas de peine, continua Rodrigue, en désignant les deux femmes du regard, mais de façon à ce que ses dernières paroles ne pussent être entendues que par le jeune comte.
— C'est convenu, Caton, riposta de Saint-Till avec un sourire railleur.
— Allons, Rodrigue, reprit d'Avilar, afin de mettre un terme à la dernière entrevue du jeune homme et
3o LES COMPAGNONS DU GLAIVE.
de Marguerite , tu sais que tu n'as pas un instant à perdre.
— Partons.
— Un dernier baiser, Rodrigue.
— Volontiers, grand'mère.
M™« de Saint-Till l'étreignit tendrement encore en murmurant à son oreille :
— Je prierai pour toi.
— Au revoir, répondit Rodrigue, en se dégageant doucement des bras de la comtesse.
Et, enveloppant Marguerite d*un regard dans lequel la jeune fille put lire une résolution des plus énergiques, il s'approcha d'elle, saisit sa main, qu'il pétrit de nouveau dans la sienne, mit un dernier baiser sur son front et répéta d'une voix forte :
— Au revoir I
Et après avoir tendu également la main à Gabriel, il sortit suivi par Rodolphe.
D'un pas hâté, le jeune homme gagna la grille de la cour de l'hôtel qu'il franchissait au moment où l'ancien négrier n'arrivait encore qu'au perron, que Rodrigue avait gravi quelques heures auparavant, portant le jeune de Saint-Till, complètement ivre, sur ses épaules, afin de pénétrer jusqu'à Marguerite et de lui faire jurer de rester libre encore et d'attendre son retour pendant une année.
En doutant de la véracité de l'affirmation de son fils adoptif, relativement à la lettre qu'il disait avoir reçue de la Nouvelle-Orléans, d'Avilar avait fait preuve de perspicacité.
On a déjà dû comprendre que Rodrigue ne retournait à la Louisiane qu'afin de pouvoir prouver irrécusablement les terribles accusations qu'il avait formu-
LES VIVEUSES DE PARIS. 3l
lées la nuit précédente devant les Compagnons du Glaive^ assemblés dans la maison mystérieuse de Tile Saint- Louis.
— As-tu des preuves de ce que tu avances? lui avait demandé le maitre.
— J'en ai, avait répondu Rodrigue.
Et en effet il possédait les pistolets qui avaient servi à l'assassinat de son père et la lettre de William Dav^is, mais M* AUain lui avait appris que ces preuves étaient insuffisantes, car le Glaive ne frappait que lorsqu'aucun doute n'était possible sur la culpabilité de celui contre lequel un de ses membres venait invoquer sa terrible puissance.
Or la lettre de William ne répondait pas complètement aux statuts de l'association mystérieuse, il fallait trouver plus et même ramener Dawis à Paris pour le faire interroger par un des Compagnons.
M« Allain s'était offert d'avance pour remplir le sombre office de juge d'instruction, c'était tout ce que Rodrigue avait pu obtenir.
En outre il n'avait même pas parlé au notaire de la mort tragique de la comtesse Marguerite qui n'avait trouvé que dans les flots le moyen d'échapper au déshonneur, et avant d'agir contre celui que William Dawis accusait aussi de ce crime, avant de dire aux Compagnons :
— Frappez, soyez sans pitié, celui que je veux punir a mérité deux fois la mort! Rodrigue voulait se convaincre par lui-même que Daw^is n'avait affirmé que la stricte vérité.
En voyant s'éloigner le jeune homme aussi rapidement, d'Alivar était resté songeur pendant quelques instants sur le perron de l'hôtel Saint-Till.
La façon dont Rodrigue avait dit au revoir à Marguerite lui donnait à réfléchir.
— On eût dit, pensa-t-il, que ces mots résumaient un engagement formel qu'ils auraient pris mutuellement ; ahl tant que Marguerite ne sera pas à moi, tant que je n'aurai point conquis son amour au nom des droits sacrés que donne le mariage, je ne saurais trop me méfier de tout le monde, car il mè la faut cette adorable créature, rose fantôme de celle que j'ai tant aimée et qui a fui mes baisers dans la mort. Je touche au but, il est vrai, tout a réussi jusqu'à présent au gré de mes désirs, mais ce but suprême il faut l'atteindre, il le faut à tout prix, j'en suis venu à avoir plus besoin des tendresses de cette adorable créature que de l'air que je respire, car je crois vraiment "que si elle voulait m'échapper, je la tuerais sans pitié plutôt que de la voir se donner à un autre I
Sur cette terrible pensée, le vieillard, au lieu de se diriger vers son hôtel, remonta l'escalier de celui de la comtesse et rentra dans la salle à manger.
A son grand désappointement, M°»« de Saint-Till s'y trouvait seule.
Marguerite aussitôt le départ de Rodrigue avait regagné ses appartements afin de pouvoir donner un libre cours à toutes les émotions qui l'agitaient, et exténué de fatigue, Gabriel en avait fait autant afin d'attendre, en se livrant à un sommeil réparateur, l'heure de l'apparition des journaux du soir, rendant compte de l'exécution du docteur André Sergent de Clamelle, qu'il comptait apporter rue de Provence, à Gredinette, afin d« faire diversion aux représailles que la pécheresse s'apprêtait, plus que probablement, à lui infliger afin de lui apprendre à ne plus la lâcher à l'avenir, avec aussi
peu de sans-gêne qu'il en avait déployé, la nuit précédente, au café Anglais.
Au moment où le jeune de Saint-Till se dépouillait de Télégant veston de chambre qu'il avait endossé pour descendre chez sa grand'mère, un coupé des plus luxueux, auquel étaient attelés deux chevaux de grand prix, s'arrêtait à cent mètres environ de Thôtel Saint- Till, dans l'avenue du Roule, en face d'un caboulot sinistre où Bernard et Polyte s'étaient attablés le soir où, sur l'ordre de d'Avilar, ils avaient attaqué Gabriel dans l'avenue des Champs-Elysées.
Le cordon de soie qui gouvernait le bras du cocher de cette voiture, tiré par une main féminine aristocratique des mieux gantées, avait déterminé cet arrêt.
Aussitôt le valet de pied, qui était assis sur le siège à côté du cocher, vêtu comme lui d'une irréprochable livrée, d'une sévérité de haut goût, sauta à terre, et ayant découvert sa perruque poudrée, s'avança respectueusement près de la portière de droite, dont aussitôt la glace fut abaissée par la main qui venait de tirer le cordon.
Enveloppée dans une fourrure de renard bleu, les pieds posés sur une chancelière contenant une boîte de fer-blanc remplie d'eau bouillante, dont la chaleur était tempérée par la tapisserie de haute lisse qui en garnissait le couvercle, celle qui occupait seule le coupé tendit au valet de pied une le.ttre cachetée, en lui disant :
— Allez au premier hôtel à droite, vous demanderez M. Gabriel de Saint-Till, puis vous lui ferez remettre immédiatement cette lettre, à laquelle il y a une réponse. Hâtez-vous.
Ces différents ordres furent immédiatement exécutés
par le valet de pied à qui la dame du coupé les avait donnés, sur un ton qui témoignait de Tinfluence que Télégante exerçait sur ses gens.
Quelques instants après Justin pénétrait dans la chambre de ce dernier, ayant à la main un plateau d'argent sur lequel se trouvait la lettre de la dame du coupé.
— Pour M. 1^^ comte, dit-il.
— Donnez.
Et Gabriel, après avoir jeté un coup d'œil sur la suscription du message, ce qui ne lui apprit rien, récriture fine qui la formait lui étant complètement inconnue, en déchira l'enveloppe parfumée et d'une qualité qui démontrait que la personne qui le lui adressait, poussait la recherche de l'élégance et du bon goût jusque dans les moindres détails.
Le billet était court.
Nous le copions textuellement.
« On vous a vu cette nuit, on désire vous revoir. Si « vous avez une heure à perdre ce soir, entrez dans « l'avant-scène de gauche du rez-de-chaussée, à l'Opéra- « Comique.
« Viendrez-vous?
— Eh, eh, ça sent l'aventure, cela, se dit le jeune de Saint-Till, avec un sourire plein de fatuité. •
— Il y a une réponse, reprit le concierge.
— Répondez que j'irai, répondit Gabriel qui, resté seul, relut une seconde fois le billet parfumé.
— Cette nuit, se dit-il, ce ne peut être qu'au café Anglais, dans le Grand- 1 6. — Cet M. est un indice.
Mes souvenirs sont bien confus et cependant il me semble fort que j'ai vu là Olympe, Yanka... puis... M... M... Eh! parbleu! j'y suis, M... Madeleine... Madeleine de Berny... c'est la Cagnotte! Je crois bien que j'irai à l'Opéra-Comique, la femme la plus chique de Paris, rien que ça, mais que j'ai donc bien fait de lâcher Gredinette. Merci, Cupidon, merci, mon bonhomme, en attendant, piquons un chien, car je suis jaune comme un pain d'épice.
Et sur cette réflexion assez juste, le jeune comte se jeta sur une chaise longue où il s'endormit aussitôt d'un lourd sommeil.
Pendant ce temps, le valet de pied rapportait à sa maîtresse la réponse de Gabriel, et la Cagnotte, — car le jeune homme ne s'était pas trompé, — lui donnait cet ordre :
— A rOpéra-Comiquè I