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LE PREMIER DE GREDINETTE

— Des larmes ! quelle bonne charge, ce sont les truffes. Gredinette a la truffe triste ! s'était écrié Gabriel, pour justifier son entrée dans le Grand-i6, mais ces exclamations n'étaient nullement motivées, car, au moment où le jeune de Saint-Till était sorti du cabinet, où il soupait avec Gredinette, pour faire, à son insu, un tour dans les salles voisines, l'abandonnée, après avoir nonchalamment allumé une cigarette, s'était allongée sur le canapé, et laissant s'échapper de ses lèvres de longues bouffées de fumée blanche, s'était mise, d'un œil atone et distrait, à suivre l'ascension de leurs spirales vers le plafond doré, sans se douter qu'elle ne devait plus revoir, de toute la nuit, son compagnon.

On sait que de Saint-Till était gris.

Gredinette, qui s'était cependant montrée beaucoup moins sobre que lui, avait conservé tout son sangfroid. Elle se vantait, du reste, de pouvoir boire du Champagne aussi impunément que si c'était du coco, et n'avait jamais noyé sa raison au fond d'un verre.

Quand par hasard les vins et l'alcool l'avaient vaincue, leur effet terrible ne s'était manifesté que dans une attaque de nerfs tellement violente qu'elle ressemblait fort à de l'épilepsie.

LES VIVEUSES DE PARIS. 3j

La nature de Gredinette le voulait ainsi.

C'était une petite femme très brune, aux cheveux d'un noir bleu légèrement crépus, dont le charme principal de la physionomie, d'une teinte légèrement olivâtre de la nuance de certaines Africaines, consistait dans des dents remarquablement belles et de grands yeux bleus foncés, aux reflets verdâtres, qui, voilés ordinairement, savaient exprimer tous les sentiments violents avec une ardeur sans égale et un accent de cruauté tenant de la bête fauve.

Bien faite et appartenant à la catégorie privilégiée de celles qu'on a nommées les fausses maigres, elle possédait des attraits véritables.

Quant à son moral, en disant qu'elle en avait à peu près exclu tout ce qui peut ressembler à un bon sentiment, nous l'aurons décrit d'un trait.

Son caractère résultait de cela ainsi que de sa nature nerveuse.

Elle passait instantanément du calme le plus complet à la fureur la plus épouvantable, jurant comme un charretier et brisant tout ce qui se trouvait sous sa main*

Disons,' pour l'excuser un peu, que Gredinette, qui de son vrai nom s'appelait Amélie Lataupe, n'était pas précisément née sur les marches d'un trône.

La rêverie de la pécheresse dura longtemps ; enfin elle en sortit comme quelqu'un qu'on éveille en sursaut.

— Ah ça ! il me fait poser, ce petit chinois.

Et se levant, comme si un ressort l'eut mise debout, Gredinette sonna violemment.

Un garçon entra.

— Jules, prie M. de Sàint-Till de revenir immédiatement.

-— Bien, madame.

Rodrigue d'Avîlar faisait monter en cet instant, Gabriel de Saint-Till dans le fiacre qui devait les ramener avenue du Roule.

Quelques secondes après, Jules rentra dans le cabinet qu'occupait la nouvelle Ariane.

— M. de Saint-Till est parti, madame.

— Le va-nu-pieds I s'écria Gredinette ; et saisissant une tasse, elle la brisa en la lançant par terre.

— Oh ! madame, hasarda Jules.

— Eh bien, quoi ! oh 1 madame ; ne faudrait-il pas que j'offre à ton patron une tabatière enrichie de diamants! Je suis furieuse. Une voiture. Tiens !... tiens!...

iens!...

A chaque « tiens », un verre ou une assiette étaient pulvérisés.

— Tu mettras ça sur l'addition du comte, mon petit. Sur cette belle parole. M"* Lataupe sortit du cabinet en s'enveloppant dans son manteau de fourrure.

A l'entresol, elle s'arrêta devant une glace et ajusta sur son front courroucé la toque de loutre garnie de petites plumes de héron, qu'elle tenait à la main.

Des bruits montaient de la rue.

Les invités du duc prenaient place, en ce moment, dans les calèches à la Daumont qui devaient les conduire voir l'exécution du docteur Sergent de Clamelle.

Le son des grelots, le clic-clac du fouet des postillons, le choc des sabots des chevaux sur le pavé, le murmure de la foule, les réflexions des amateurs d'émotions fortes invités par d'Ambre, formaient un brouhaha bizarre qui s'élevait, amoindri, mais encore très accusé cependant, jusqu'aux oreilles de Gredinette.

— D'où vient ce bruit, Eugène? demanda-t-elle à un garçon.

— M . le duc d'Ambre a donné à souper au Grand- 1 6 ; ce sont ses invités qui s'en vont, madame.

Il y a des degrés dans tout.

Pour Amélie Lataupe, qui pourtant se faisait appeler Antonia du Percil, les amies de la Cagnotte appartenaient à un monde plus luxueux que celui qu'elle fréquentait d'ordinaire, et tout en affectant d'avoir pour le groupe qu'elles formaient, le plus complet mépris, Gredinette ne pouvait se défendre d'une certaine curiosité, chaque fois que le hasard les lui faisait rencontrer.

Aussi descendit-elle aussitôt et arriva-t-ellé sur le trottoir, au moment où Madeleine de Berny criait aux postillons :

— Place de la Roquette !

Il n'en fallut pas davantage à la maîtresse de Gabriel pour la décider immédiatement à aller voir également l'exécution d'André Sergent.

— Il parait que c'est à la mode, se dit-elle, tandis que les voitures du duc s'éloignaient rapidement.

Et oubliant que deux heures auparavant elle avait fait une scène à Gabriel, parce qu'il lui proposait de la conduire place de la Roquette, M"" du Percil se dirigea vers la seule voiture — une Victoria — ouverte qui se trouvait encore à quelques pas du café Anglais.

La pécheresse s'y installa en disant au cocher :

— Là-bas, suivez ces grues I

Et d'un geste d'un superbe dédain, elle désigna les voitures qui emportaient Madeleine et sa société.

Quelques pâles rayons d'un soleil d'hiver perçaient l'aube brumeuse, teintant les murailles d'un jaune bla-

fard, donnant aux rares promeneurs un aspect étrange au travers de l'épais brouillard qui, lentement, s'élevait du sol en tamisant les clartés encore indécises de l'horizon, d'un épais voile d'un gris bleuâtre.

Rien de triste comme l'aspect de Paris qui s'éveille une aurore d'hiver, alors qu'on a passé la nuit à rire dans un cabinet bien éclairé, dont les dorures et les parfums gastronomiques, que dilataient une douce chaleur, ont pu faire croire un instant, à ceux qui en jouissaient, qu'ils n'auraient jamais plus à braver les frimas du dehors.

Au bruit, à la lumière, aux vapeurs des vins généreux et des plats succulents, succèdent le silence, l'obscurité et ces bouffées d'air fétide qui montent du pavé et des gargouilles.

Et dans la pénombre, où dominent encore en points jaunâtres les becs de gaz allumés, marchant en sens divers, les balayeurs; ceux qui, faute d'abri, ont marché depuis la veille frissonnant dans leurs haillons, les joueurs attardés, les ivrognes errants, enfin les ouvriers, les maraîchers qui, tout transis et la face blême, subissent le matin rigide comme un supplice véritable, défilent, vagues ombres.

Tant que la Victoria dans laquelle Gredinette était montée suivit la ligne des boulevards, elle ne ressentit qu'imparfaitement la triste impression qui devait résulter de l'ensemble que nous venons de décrire ; mais lorsqu'elle arriva dans les rues, elle se sentit frissonner malgré elle, et cependant plus ^elle avançait et plus les passants devenaient nombreux, marchant tous, à de rares exceptions près, vers les hauteurs de la Roquette, pour voir mourir l'assassin du marquis de Clamelle I

Depuis longtemps les voitures du duc d'Ambre

avaient disparu aux yeux d'Amélie Lataupe, car malgré les constantes recommandations qu'elle adressait à son cocher de lancer son cheval au galop, celui-ci se contentait de répondre par une sorte de grognement en se gardant bien d'activer à l'aide du moindre coup de fouet, l'allure éreintée de son haridelle.

A un certain moment, la foule devenant compacte, la Victoria dut aller au pas.

Elle gravissait en ce moment la rue de la Roquette.

Ceux qui entouraient la voiture où enveloppée dans son manteau, Gredinette, immobile, s'avançait vers le lieu du supplice, faisaient partie de cette foule particulière qui se forme autour de l'échafaud, chaque fois que se dresse cette horrible nécessité qui s'appelle la peine de mort.

Une bande de pâles voyous, conduite par l'un d'eux, dont la mise convenable contrastait avec celle presque sordide de ses compagnons, entoura la Victoria.

— Tiens, v'ià madame tout le monde! cria quelqu'un en désignant Gredinette.

Gredinette, on le sait, n'était pas endurante. Relevant son voile et dardant un regard fauve sur cette bande d'insulteurs : .

— Canailles! leur lança-t-elle.

— Canailles, répéta celui qui semblait être le chef de la bande. Attends, mon amour, on va te crêper le chignon.

— A moi ! s'écria la maîtresse de Gabriel en s'apprêtant à se défendre.

Celui qui l'avait menacée s'était élancé sur le marchepied de la Victoria.

— Eh là-bas, pas de bêtise ! protesta le cocher, mais sans conviction.

— J'en veux un morceau, hurla l'un des voyous.

— Polyte, garde-moi un de ses yeux, ajouta un autre.

La voiture s'était arrêtée.

Tous les regards enveloppaient Gredinette et Polyte. Celui-ci, la canne levée, allait la frapper lorsque tout à coup son bras demeura immobile.

— Mélie 1 dit-il.

— Polyte! s'écria Gredinette.

— Mes enfants, dit Polyte à ses compagnons, je réponds de madame; du calme, Didi l'Hameçon, et motus.

Un murmure accueillit cette déclaration et cet ordre.

— C'est mon ancienne, ajouta Polyte.

Et sans attendre 1^ réponse des voyous, que celui que Polyte avait appelé Didi l'Hameçon, calmait du geste.

— Allons, cocher, continua Polyte, en avant.

Et il prit place à côté de M™* Antonia du Percil, en ajoutant :

— Comment, c'est toi, ma petite Mélie ! eh bien, en voilà une de rencontre !

Pendant quelques secondes Gredinette garda le silence, et il eût été impossible de pouvoir lire sur son visage pâle, mais impassible, ce qui se passait en elle.

— N'aie plus peur, reprit Polyte, ce sont des amis, de bons garçons.

— Je ne demande pas mieux que de le croire, reprit Gredinette en se déridant un peu.

Le Polyte en question n'était autre que Thomme du parc de Neuilly, dont s'était servi d'Avilar contre Gabriel, pour provoquer la mort du comte Albert de Saint-Till.

Il saisit la main gantée de la pécheresse, et la portant à ses lèvres :

— Sur la tète de celui que nous allons voir raccourcir, reprit-il, je te jure que ça me fait un rude plaisir de te revoir.

Et comme il venait, en se livrant à cette galanterie, de dévoiler sous la manche du manteau fourré de Gredinette un bracelet de grand prix entourant son bras :

— Mazettel tu es calée, parait-il.

— C'est du faux! se hâta de répliquer Amélie Lataupe.

Polyte comprit immédiatement l'intention délicate de ce mensonge improbable, vu la mise élégante de celle qui parlait.

— Ah ça! dit-il, me prends-tu pour un grinche ? On a le sac, mon amour.

Et tirant deux ou trois louis de sa poche :

— Regarde ces jaunets et dis-moi si c'est du carton.

— Je plaisantais, tu le sais bien.

— Pour mon honneur j'aime à le croire, reprit Polyte avec une fierté comique .

Puis, changeant de ton :

— Et tu viens ici toute seule ? T'as donc pas d*amant de cœur?

— Non.

— Toi >

— Autre temps, autres mœurs, maintenant je dine tous les jours,

— Oui, tandis que jadis; mais n'importe, nous sommes-nous aimés. Ahl j'ai pensé si souvent à toi, et que tu es devenue jolie! On dirait une petite caille.

Tout en parlant il lui avait pris la taille et la pressait tendrement contre lui, avec une certaine brusquerie

qui semblait ne pas trop déplaire à M"* Antonia du Percil, car si elle n'avait jamais eu la nostalgie de la misère, souvent celle de. la boue l'avait troublée d'une façon violente.

Lorsqu'ayant le luxe et la faculté de satisfaire toutes ses fantaisies, l'ennui, ce tyran des oisifs, était venu implacablement s'imposer à elle ; parfois elle avait souhaité retrouver pendant quelques heures le milieu dans lequel elle avait vécu, l'homme qui, selon l'expression consacrée chez les belles petites, l'avait fait débuter, et cela malgré tous les défauts de cet homme, malgré ses vices, en dépit des mauvais traitements dont il l'avait abreuvée et des privations qu'il lui avait fait subir.

Or, cet homme, c'était Polyte.

Il est vrai que si celui-ci eût reparu devant elle, dans des haillons aussi sordides que ceux qu'il portait alors qu'elle l'avait aimé, le caprice de M"* du Percil se fût instantanément évanoui , plus que satisfait aussitôt qu'éclos ; mais depuis la mort de ison complice Bernard que le misérable avait assassiné pour s'emparer des quatre mille francs payés par d'Avilàr pour attaquer Gabriel,. et grâce aussi aux libéralités de M"® Paméla — une femme sérieuse, celle-là, malgré tout, qui l'adorait depuis longtemps et dont le misérable avait l'habitude de visiter le porte-monnaie chaque fois qu'elle venait de se vendre, Polyte portait du linge blanc, des habits convenables et, n'eût été ses accroche-cœur et sa cravate voyante, avait presque l'aspect d'un commis de magasin soigneux de sa personne.

Quinze ans avant cette rencontre bizarre, à l'extrémité de la rue Grange-aux-Belles, au milieu des faubourgs du Temple et Saint-Martin, sur la colline qui

porte le même nom, près de l'hôpital Saint-Martin, la hotte sur le dos et le crochet dans une main, tandis que de Tautre il tenait sa lanterne allumée par un bout de ficelle, un vieux chiffonnier se dirigeait vers une grande bâtisse blanche, de quatre étages, en titubant légèrement, tout en chantonnant çi*une Voix à laquelle Tabus de Talcool avait donné d'étranges accents :

Si vous passez sur la place Vendôme N'oubliez pas le grand vainqueur des rois!

Il était trois heures du matin.

Cette maison, connue sous le nom pittoresque de Villa des chiffonniers, était tenue par une veuve qui, à ce que prétend Privât d'Anglemont dans son Paris anecdote, s'appelait la mère Marré.

Celui qui s'était appelé le père Marré, le fondateur de la villa des chiffonniers, était un ancien militaire qui avait attiré chez lui tous les vieux soldats retirés du service et exerçant dans Paris ces petits commerces dont les trottoirs sont les uniques magasins.

Les chiffonniers finirent par être en majorité dans l'hôtel garni du père Marré, où ils avaient la faculté de payer leur modeste loyer par acompte.

L'un d'eux, nommé Pierre Buvard, avait pendant longtemps joui de l'estime complète du père et de la mère Marré.

Buvard travaillait dur pour soulager sa fille, restée veuve avec une enfant, d'un garçon de peine appelé Jean Lataupe.

Une maladie de poitrine dont elle avait contracté le germe en soignant son mari, avait enlevé la veuve huit ans après le décès de ce dernier.

Depuis ce temps. Buvard n'était plus le même, et

comme la mort de sa fille lui avait causé la plus épouvantable douleur qu'un homme puisse supporter, le chiffonnier avait demandé au vin et à Teau-de-vie, Toubli de son chagrin.

Vainement on lui avait fait de la morale.

— J'ai pris ma petite-fille avec moi, que voulez-vous de plus ? répondait-il invariablement.

Et en effet, à la mort de la femme de Jean, Pierre Buvard avait recueilli Amélie Lataupe, que toute la villa des chiffonniers n'appelait que la petite Mélie.

Les ivrognes ne s'arrêtent pas, l'abus de la boisson est un vice qui s'incruste avec une force inouïe chez ceux qui le contractent ; il finit par devenir un besoin impérieux, implacable, qui mène jusqu'au deleriumtremens inclusivement.

— Il faut que je boive un petit coup de temps en temps, pour m'étourdir un peu, j'ai trop de chagrin, avait commencé par dire Pierre Buvard, en manière d'excuse.

Mais les petits coups s'étaient rapidement transformés en énormes rasades, les « de temps en temps » en habitude quotidienne, si bien que le vieux chiffonnier en était arrivé à un état d'ébriété constant, qui le conduisait aux derniers degrés de l'ivrognerie, en quelques gorgées, même de la plus inoffensive des liqueurs.

Tout cela était déjà un grand malheur pour Mélie, mais il fallait y ajouter encore que Pierre, dès qu'il était gris, devenait brutal, sans pitié, furieux.

Il la battait alors comme plâtre pour un mot, pour un geste , pour rien , parce qu'il était fou , abruti, féroce !

Il faut dire que quelques heures après, lorsqu'il re-

prenait un peu de raison, et qu'ému, attirant à lui la petite martyre, il voyait sur son visage les traces des coups qu^'il lui avait donnés, ne se souvenant plus de rien, il lui demandait, les larmes dans les yeux :

— Qu'est-ce qui t'a fait ça, Mélie? Dis-le moi tout de suite que je lui brise une côte à ce gredin-là.

— C'est vous, répondait l'enfant avec un regard fauve.

— Tu dis ?

— Je dis que vous m'avez encore battue, et qu'un de ces jours je quitterai la maison, j'aime mieux aller mourir de faim n'importe où, que de souffrir ainsi.

Un juron épouvantable accueillait cette déclaration.

— Toi, me quitter, devenir une vagabonde et pis que ça peut-être, toi la fille de ta brave mère ; tiens, mauvais graine !

Et titubant encore , .Jean Buvard voulait frapper de nouveau la petite fille qui s'enfuyait chez la voisine.

Or, celle-ci était une femme allant à la journée n'importe où, pour n'importe quoi ; il faut vivre 1

Elle avait un fils et cependant, lorsque, à de très longs iîitervalles, une lettre lui arrivait de son pays, c'està-dire de Saint-Étienne de Lugdarès, dans l'Ardèche, la suscription portait au-dessus du numéro et de la rue, qui surmontaient l'indication « Paris » ; ces deux mots : Mademoiselle Rosa,

Néanmoins, nous le répétons, la voisine du père Buvard avait un fils, âgé d'un an de plus qu'Amélie Lataupe et ce fils s'appelait Hippolyte.

Abandonné à lui-même, Hypolyte, ou plutôt Polyte, était un petit vaurien de la pire espèce, qui avait puisé dans la fainéantise, tout le long des ruisseaux, les plus mauvais instincts.

Dans le jour, lorsque mam^zelle Rosa quittait dès le matin sa mansarde, Mélie souvent y venait trouver Polyte, et la nuit celui-ci se glissait chez le père Buvard, pendant l'absence de ce dernier, histoire de se distraire un peu et de se taquiner.

Mais un danger évident pour la vertu de Mélie, résultait de cette promiscuité, et Polyte qui, à Tàge de quatorze ans, était déjà complètement corrompu, pervertit facilement 5a jeune compagne qui devint sa maîtresse presqu'avant d'être femme.

Les grandes villes recèlent toutes des précocités monstrueuses de ce genre, et plus d'une princesse du lac, a commencé comme Amélie Lataupe et tout aussi effrontément qu'elle.

Nous disons effrontément, car Polyte et Mélie ne se gênaient pour personne, comme si leur conduite eût été la plus naturelle du monde.

La mère Marré était indignée et elle ne l'avait point caché à M"® Rosa.

Mais la femme en journée adorait son Polyte, et elle s'en prenait à Mélie qui haussait les épaules en riant.

Bref, les amours de Mélie et de Polyte étaient publiques, sauf pour Pierre Buvard qui, chacun le savait, n'eut nullement plaisanté sur ce chapitre.

Pour cette raison, aucun habitant de la villa des chiffonniers n'avait osé révéler la révoltante vérité au vieil ivrogne.

Une nuit, plus gris que de coutume, Pierre Buvard avança sa rentrée au logis de deux bonnes heures.

Ordinairement, Mélie venait sur le seuil de la chambre dès qu'elle entendait le pas de son grand-père dans l'escalier ; cette nuit-là, la petite ne parut point.

Buvard poussa la porte de son logis, qui était contre, et s'avança dans l'obscurité que coupa d'une zone circulaire lumineuse, sur le plancher, sa lanterne de chiffonnier.

Tout à coup Pierre Buvard poussa un juron abominable. Il venait d'apercevoir Polyte et Mélie dans les bras l'un de l'autre, sur la paillasse qui servait de couchette à la future Antonia du Percil.

Et d'un coup de crochet, il éveilla Polyte, qui bondit sur lui comme un jeune tigre, en lançant un cri de douleur.

La lanterne roula et ses verres se brisèrent, mais la petite lampe qu'elle contenait continua à projeter sa blafarde lueur huileuse.

Le bond exécuté par Polyte avait été terrible.

— Vieux gredin ! s'était-il écrié, en s'élançant tête baissée contre la poitrine du vieillard qui tomba sur le parquet de toute sa hauteur et y demeura immobile comme s'il eut été foudroyé.

Il y eut un silence.

— Tu l'as tué, murmura Mélie à son amant.

— Non, non, protesta ce dernier.

Puis, après quelques secondes :

— Entends-tu, reprit-il en désignant l'ivrogne du geste.

Dans le silence de la nuit, la respiration de Buvard, qui s'était blessé à la tète en tombant, résonnait rauque et sinistre.

— Il est ivre-mort, dit Polyte.

Et il ramassa la lanterne dont il sortit la petite lampe, puis il fit doucement quelques pas vers le père Buvard.

— Méfie-toi, murmura Mélie.

So LES COMPAGNONS DU GLAIVE.

Polyte s'avança toujours.

Le visage du vieillard se trouva bientôt en pleine' lumière.

Du sang teignait le parquet autour de ses cheveux blancs. Il était pâle et avait les yeux fermés.

Pour l'examiner plus à Taise, Polyte approcha la petite lampe du visage du chiffonnier.

— Il est évanoui, dit-il.

Et il se baissa sur l'ivrogne.

Tout à coup une flamme bleue, qui semblait sortir de la poitrine du blessé, parut sur ses lèvres.

— Tiens, un punch ! Vois donc, remarqua Polyte. Buvard fit un mouvement.

D'un bond Polyte s'éloigna.

Ce mouvement précipité replongea Tivrogne dans l'ombre. On le vit alors se soulever en poussant une sorte de rugissement rauque, puis sa tète, dont la petite flamme marquait chacun des mouvements, alla plusieurs fois fébrilement de droite à gauche, et enfin, il retomba immobile après une convulsion de tout son être, tandis que la , clarté qui jaillissait de ses lèvres, s'éteignait brusquement.

Pierre Buvard était mort d'une combustion instantanée.

Le lendemain on porta son cadavre à la fosse commune.

Dès cet instant, il y eut contre Polyte et Mélie une protestation générale, et la mère Marré déclara formellement à M"* Rosa qui, cédant aux instances de Polyte, voulait recueillir Mélie chez elle, que si elle faisait cela elle lui donnerait congé.

Rosa tenait à sa chambre.

Mélie fut sacrifiée.

LES VIVEUSES DE PARIS. 5l

Deux heures après, Polyte volait à sa mère ses économies, s'élevant à trente francs environ, et entraînant Mélie, fuyait avec elle, pour ne jamais plus revenir à la villa des chiffonniers.

Trois années de misère, de batteries et d'amours suivirent ces événements ; Mélie vendait des bouquets tandis que Polyte ouvrait des portières.

Un soir, il donna un coup de poing à un sergent de ville.

Arrêté aussitôt, il fut condamné à un mois de prison pour rébellion contre l'autorité.

Mélie n'était pas faite pour la solitude.

Polyte fut bientôt remplacé, et dès ce moment les amants se succédèrent rapidement jusqu'au jour où la misérable, étant entrée comme écuyère à l'Hippodrome, avait enfin trouvé un homme assez riche pour l'installer de façon à lui permettre de faire une certaine figure dans le monde interlope, sous le pseudonyme expressif de Gredinette.

Depuis la condamnation de Polyte, les amants de la villa des chiffonniers ne s'étaient jamais revus, jusqu'au matin de décembre où ils , venaient de se rencontrer d'une façon si singulière, se rendant place de la Roquette, pour y voir exécuter le docteur Sergent de Clamelle.

Nous avons dit que Polyte, au bout de quelques instants, était devenu très tendre, et que M""^ du Percil, sans trop l'encourager, n'opposait qu'une extrêmement faible résistance aux effusions de l'ami de Didi l'Hameçon.

Ajoutons qu'en invoquant le passé, l'assassin de Bernard se grisait complètement du présent.

La transformation qui s'était opérée chez Gredinetté,

physiquement et luxueusement, était cent fois plus complète que celle que Polyte se vantait souvent d'avoir exécutée sur son propre individu.

Que voulez-vous, les bonnes fortunes sont des succès qui obligent.

Il s'échappait des cheveux et des vêtements de la pécheresse des parfums exquis qui décelaient tous les raffinements de la coquetterie, poussée à ses dernières limites.

— Ton monsieur est un parfumeur, pas vrai ? avouele moi, reprit Polyte, moitié riant; tout toi sent tellement bon qu'on se croirait à Fontenay-aux-Roses... Nous y sommes allés ensemble une fois vendre des moulins de papier pour les gosses, t'en souviens-tu ?

— Oui, tu m'y as battue.

— Ah ! j'avais oublié ça. Veux-tu que nous y retournions un jour à Fontenay, je te jure que je ne te battrai plus ?

— Pardi I nous en recauserons l'été. Nous voilà presque arrivés, que de monde l

— Descendons, je te mettrai sur mes épaules.

— Inutile, nous serons bien ici.

— Nous ne verrons rien.

— Nous dirons que nous avons vu, ce sera la même chose. On croirait vraiment que tu n'as jamais vu guillotiner.

— Oh I c'te bonne farce, nous avons vu ensemble faucher Orsini.

— Eh bien, alors !

Les singuliers, les horribles souvenirs !

Quelques instants se passèrent.

Gredinette, soutenue par Polyte, était montée sur la banquette*

Le silence qui se fit dans la foule indiqua que Tinstant suprême était arrivé.

— Il y a trop de brouillard, observa Gredinette. Un mouvement s^opéra bientôt. C'était fini.

La foule commençait à s'écouler.

— Retournez, cocher, ordonna la pécheresse.

L'automédon exécuta immédiatement cet ordre.

La foule s'écarta un peu devant le cheval de la Victoria qui tournait.

Plusieurs personnes s'arrêtèrent.

En ce moment, Gredinette se cacha vivement la figure dans son mouchoir.

Ce fut l'affaire de quelques secondes.

— Qu'as-tu ? lui demanda Polyte.

— Je ne veux pas être vue par quelqu'un.

— Ah!

Puis lorsqu'elle dévoila ses traits :

— Qui ça? demanda Polyte.

— Jean, le maître d'hôtel du café Anglais.

— Tu es donc sa maîtresse ?

— Plus souvent, mais il était complètement inutile qu'il répète au comte, mon amant, que je suis venue voir guillotiner dans ta compagnie.

— Mazette, un comte ; un vieux ?

— Plus jeune et plus beau que toi.

— Tu l'adores alors? répliqua Polyte en fronçant le sourcil.

— Il s'en ferait mourir !

— A la bonne heure I reprit le misérable en poussant un soupir de soulagement.

Gredinette l'enveloppa dans un sourire indéfinissable, dont Polyte ne comprit pas l'expression railleuse et pleine de dédain.

La voiture arriva place du Château-d'Eau.

— Il est inutile que tu te déranges davantage, descends, et à bientôt, reprit M"* du Percil.

— Je vais te reconduire jusqu'à ta porte, plus haut même si tu y consens.

— Mais tu es fou, je ne suis pas libre, et malgré ton or, je ne puis pas me compromettre.

— Mélie!

— Sais-tu lé piquet ?

— Oui, pourquoi >

— Il ne faut jamais reprendre dans son .écart. Ah I ah ! ah ! Adieu.

— Mais je veux te revoir, songe que j'ai été ton premier, ça ne s'oublie pas ces choses-là.

— Tu me reverras... dans quelques jours. Allons, adieu, je meurs de sommeil et j'ai hâte de me mettre au lit.

— Je descends. Ah ! ton adresse ? demanda Polyte qui venait de mettre pied à terre.

— C'est juste, avenue d'Eylau, 204.

— Mam'zeir Mélie ?

— Es-tu fou? M"* de Beauséjour.

— Quel chic I Je viendrai dimanche.

— Adieu. Allez, cocher.

— Où allons-nous?

— Un instant.

Et, prise d'un remords, inattendu comme tous ses caprices, Gredinette rappelant Polyte qui s'éloignait entement, lui dit lorsqu'il se retrouva près d'elle :

— Écoute, je suis une bonne fille ; le passé est mort, tu dois le comprendre, mais si tu me jures d'être raisonnable, c'est-à-dire de vouloir n'être qu'un ami pour moi et un ami discret, je vais te faire un aveu.

— Je t;e promets tout ce que tu voudras. Il me semble que j'irais tout droit en enfer, rien que pour te faire plaisir, si tu me Fordonnais.

— Je t'ai donné une fausse adresse.

— Mille tonnerres !

— Tu vois bien que je m'en repens , car voici la vraie : M""* du Percil, 64, rue de Provence. A dimanche. Dis à mon maître d'hôtel que tu viens de la part de M. Deschamps.

— Deschamps >

— Oui, c'est mon tapissier.

— Dis-tu vrai, cette fois?

— Si tu en doutes, va avenue d'Eylau.

— A dimanche, je serai ton ami si tu ne m'as pas trompé, Mélie.

— Cocher, 64, rue de Provence, lança Gredinette d'une voix forte.

C'était répondre à Polyte.

La voiture s'éloigna.

Resté seul, l'assassin de Bernard suivit pendant quelques instants la voiture de Gredinette, puis un doute renaissant dans son esprit, il se mit à courir, et un fiacre passant en ce moment, il l'arrêta, y prit place et dit au cocher :

— Suivez cette Victoria, vous vous arrêterez dès que vous verrez la dame en descendre.

Vingt minutes après, Gredinette mettait pied à terre devant la maison de la rue de Provence, portant le numéro 64.

Le soupçon de Polyte était injuste.

Une simple réflexion avait déterminé M"»® du Percil à renouer avec Polyte des relations amicales.

— Si j'avais à me venger de quelqu'un, j'aurais tou-

jours sous la main un homme déterminé, qui ne reculerait devant rien pour m'obtenir, je Tai lu dans ses yeux; un tel auxiliaire ne se trouve pas tous les jours, donnons-lui ma véritable adresse.

Lorsque la porte cochère de la maison de M°*« du Percil se fut refermée sur elle, et que la Victoria se fut éloignée dans la direction de la Chaussée-d'Antin, Polyte descendit à son tour du fiacre et vint examiner le numéro qui se trouvait au-dessus de la porte cochère que Gredinette venait de franchir.

— 64. C'est bien ça ; allons il y aura encore de belles nuits pour Bibi, pensa-t-il.

Et un sourire vainqueur vint éclairer ses lèvres pâles. Puis, tout en regagnant sa voiture :

— C'est Paméla qui ferait un nez si elle pouvait se douter que j'ai retrouvé Mélie.

Enfin, une seconde après :

— Oh ! réfléchit-il , est-ce que ce n'est pas de là où était sorti le gandin que nous avons mouché dans les Champs-Elysées , avec Bernard ? Tiens ! tiens ! tiens !

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