‹ Les viveuses de ParisChapitre 24 sur 24 · LE GLAIVE A L'OPÉRA · texte numérisé non relu

LE GLAIVE A L'OPÉRA

D'Avilar avait fini son infâme carrière de la façon la plus étrange.

En sortant d'un bal de l'Opéra, il était tombé comme foudroyé sous le péristyle, au moment où il venait de couper avec les dents le bout d'un cigare qui, sans doute, avait été ramassé immédiatement, car on ne l'avait pas retrouvé.

L'examen de son cadavre n'avait amené la découverte d'aucune particularité, si ce n'était une légère écorchure à la lèvre supérieure à laquelle on ne pouvait attacher la moindre importance.

Les médecins déclarèrent que le millionnaire était mort d'une attaque d'apoplexie foudroyante.

On s'étonna un peu qu'un homme de son âge, à la veille d'épouser l'adorable jeune fille qui s'appelait Marguerite de Saint-Till, ait eu l'étrange fantaisie d'aller au bal de l'Opéra, et ce fut tout.

Il faut croire cependant que cette fantaisie bizarre avait été éprouvée par quelques personnes moins enclines au plaisir encore que ne le pouvait être l'ancien négrier, car M* Allain, le grave notaire, s'y était égaré la même nuit, et il était arrivé l'un des premiers auprès du vieillard, au moment où celui-ci s'était étendu sur les dalles, pour ne plus se relever.

Cette circonstance avait permis à M* AUain de ramener le cadavre avenue du Roule, et à n'apprendre à la comtesse et à Marguerite la mort de l'ancien négrier qu'en usant de tous les ménagements possibles.

C'eût été un événement qui eût produit un terrible effet sur la comtesse en toute autre circonstance; mais la santé de Gabriel donnait encore trop d'inquiétudes pour qu'une autre douleur bien vive pût trouver place dans le cœur de la grand'mère, à côté de celle que lui avait infligée la maladie de son petit-fils.

Quant à Marguerite, elle aussi se devait avant tout à son frère; mais, en outre, la mort de Rodolphe ne pouvait lui apparaître que comme une délivrance, car la pauvre jeune fille endurait depuis quelques semaines une véritable torture.

Redoutant tout de l'avenir, Rodolphe, on le sait, avait résolu de hâter son mariage malgré tout, c'està-dire malgré la volonté de sa future, malgré celle de la comtesse, malgré enfin les souffrances de celui dont l'amour avait tué Antonine et Madeleine d'Orchamps.

Et, après avoir renouvelé vainement ses tentatives auprès de Marguerite et de M"* de Saint-Till, il s'était emparé complètement de l'esprit de Gabriel, abusant de la faiblesse momentanée dans laquelle celui-ci était plongé, en le suppliant, autant par des promesses que par des instances réitérées, d'user de son pouvoir de malade — pouvoir absolu sur les deux femmes — afin de les décider à combler les vœux de l'ancien négrier.

Marguerite, fidèle à son serment, avait résisté, mais la grand'mère s'était laissé convaincre.

— Il faut te résigner, ma mignonne, veux-tu tuer ton frère ?

C*est alors que, folle de chagrin et ne sachant plus à qui demander protection, car M*» Allain lui-même, qui seul était encore reçu à Thôtel Saint-Till, n'eût pu lui venir en aide, elle avait envoyé à Rodrigue la dépêche st pressante qu'il avait reçue au Lion d'Argent.

Mais on sait comment et pourquoi le fils de Maxîmilien de Saint-Till n'y avait même pas répondu.

Il fallut se résigner, et le mariage fut fixé.

Quinze jours avant le jour de la cérémonie, un billet arriva à d'Avil&r.

Ce billet était ainsi conçu :

(c Au bal de TOpéra ce soir, à une heure, tu foyer. « William DawîS. »

C'était bien récriture du mari de miss Arabelle, Rodolphe ne pouvait en douter.

-^ William Dawis 1 se dît d'Avilar en frissonnant. Que peut-il me vouloir après m'avoir trahi ? N'importe, j'irai; peut-être est-il à acheter, cet ingrat délateur; en tous cas, puisqu'il me donne un rendez-vous, la raison me commande de n'y point manquer.

Et deux jours après, vers minuit et demi, il arrivait rue Lepeletier et pénétrait dans les couloirs des premières sans s'apercevoir que deux hommes, élégamment mis et qui causaient près du contrôle lorsqu'il l'avait franchi, le suivaient de très près.

Il y avait encombrement dans la salle et dans les couloirs, ce qui ne nuisait nullement à la gaieté générale.

Toujours suivi par les deux hommes, d'Avilar parvint jusqu'aux ouvreuses des premières et donna son paletot à l'une d'elles, qui le prit et lui remit un numéro.

Un des deux hommes, feignant de se tromper, s'empara vivement alors du numéro semblable que l'ouvreuse s'apprêtait à attacher au paletot de d'Avilar.

-*- Pardon, monsieur, ce numéro est pris.

»— Port bien, répliqua Tinconnu, mais il avait eu le temps de voir que le numéro en question était le 1 18.

D*Avîlar s'éloigna, se dirigeant vers le foyer.

Un des deux personnages l'y suivit, tandis que le second pénétrait dans une loge des premières.

Dix minutes s'étaient à peine écoulées, lorsqu'il en sortit, et présentant à l'ouvreuse un numéro ii8, absolument semblable à celui que d'Avilar avait mis dans sa poche :

•** Mon paletot, je sors un instant, dît-il.

L'ouvreuse remit le paletot de Rodolphe à l'inconnu .

Celui-ci) au lieu de descendre l'escalier qui menait au péristyle» monta au troisième, et là, au fond du couloir, tira du paletot un porte-cigare qu'il ouvrit.

Trois cigares s'y trouvaient.

L'inconnu s'en empara et ayant pris dans une des poches de son habit un second porte-cigare, en sortit un cigare, qu'il remit à la place des trois autres.

Cela fait, il redescendit aux premières, rendit le paletot à Touvreuse et se perdit dans la foule.

De cette façon, vu les habitudes de d'Avilar, il était certain qu'en quittant le bal il s'empresserait d'allumer le cigare déposé par Tinconnu à la place des trois autres, dans le porte-cigare qui, pour l'ancien négrier,

n*était pas sorti du paletot qu'il avait confié à la garde de Touvreuse.

Pendant que Topération de la substitution avait lieu, Rodolphe se promenait dans le foyer, attendant vainement l'arrivée de William Dawis.

— Il doit être bien changé depuis que je ne Tai vu, pensait d*AviIar.

Et il interrogeait les visages des yeux, sentant Timpatience le gagner, car Thorloge célèbre marquait une heure et demie.

A un moment donné, il crut apercevoir de loin l'Anglais.

Et, chose extraordinaire, il lui sembla reconnaître, dans un personnage qui lui donnait le bras, M" Allain le notaire.

— J'ai la berlue, se dit-il.

Et il poursuivit ses recherches sans plus de succès, car. il lui fut même impossible de rejoindre ceux qu'il avait pris pour le notaire de Courbevoie et le mari de miss Arabelle.

A deux heures et demie il se décida à partir.

De môme que l'avait fait un des deux inconnus, il présenta à l'ouvreuse le 1 18.

Quelques minutes après, il descendait l'un des deux escaliers qui se faisaient face rue Lepelletier.

Derrière lui, venaient ceux qui l'avaient suivi.

Et à quelques pas de ceux-ci, marchaient William Dawis et M* Allain.

Le Glaive guettait sa proie. "

Expliquons rapidement la présence de William Dawis à Paris.

Le lendemain de l'attentat dont Rodrigue avait été la victime à la Louisiane, Georges avait trouvé le télé-

gramme que le fils de Maximilien destinait à William Dawis, et il l'avait expédié sans en parler à Rodrigue.

Cette prévoyance de l'intendant n'était pas le fait d'un pur hasard.

En se rendant la veille à la Nouvelle-Orléans, Rodrigue lui avait dit qu'il aurait à expédier plus que probablement un télégramme à William Dawis.

Celui-ci, dès qu'il avait reçu la dépêche, avait déclaré à miss Arabelle qu'il devait faire un voyage à Paris, pour trouver M« AUain,

Dawis avait confirmé les accusations de Rodrigue et, dans une assemblée des Compagnons, qui avait eu lieu quelques jours après, l'exécution de l'ancien négrier avait été décidée.

C'est pourquoi le Glaive était à l'Opéra.

Comme l'avaient prévu les Compagnons, d'Avilar tira son porte-cigare de la poche de son paletot, prit le cigare de l'inconnu, puis en mordit le bout.

Aussitôt il chancela et tomba foudroyé.

Justice était faite!

Un des deux inconnus ramassa le cigare.

Le second se pencha sur l'ancien négrier.

— Il est mort, dit-il après un court examen.

Le cigare était terminé par une petite capsule de verre contenant de l'acide prussique.

Rodolphe, en mordant le bout, s'était écorché légèrement la lèvre, ainsi que nous l'avons dit, et l'acide avait agi, le foudroyant.

De là cette mort foudroyante, à la suite de laquelle, Dawis et M* AUain s'étaient précipités vers l'ancien négrier.

— La main de Dieu Ta frappé, dit William qui devait toujours ignorer l'existence du Glaive.

On sait le reste.

Quelques jours après, Gabriel de Saînt-Till fut appelé à venir faire sa déposition devant les assises de la Seine dans le procès d'Amélie Lataupe.

Tout le Paris viveur était là.

On remarqua beaucoup l'altération des trait! du dud d^Ambre, placé au premier rang.

— Il n'ira plus longtemps, dit d*ArteVille.

Yanka, Olympe et Finet approuvèrent Cette prédiction fâcheuse.

Les débats révélèrent la mort de Pôlyte, tué à la Nouvelle-Orléans d'un coup de revolver, par un Américain, auquel il voulait voler sa montré.

A cette nouvelle, Didi T Hameçon qui se trouvait dans la foule, sourit d'un air satisfait.

Gabriel s'acquitta de sa tâche pénible, avec une me* sure qui témoignait d'un grand changement moral qui s'était opéré en lui.

Gredinette, qui avait réitéré ses avetix, fit preuve d'une rare énergie jusqu'au bout.

Elle fut condamnée à dix années de réclusion.

Page 1