‹ Les voies antiques de la région du RhôneChapitre 1 sur 15 · SOMMAIRE · texte numérisé non relu

SOMMAIRE

I. La route gréco-phénicienne. — II. L* itinéraire cV Hannibal entre les Pyrénées et les Alpes, — III. Le réseau des voies romaines sous V Empire.

Direction générale de la vallée du Rhône et de la Saône. — La légende de Melkarth ou d'Hercule. — Via Heraclea, — Colonies héracléennes. — Hercule considéré comme la personnification de la puissance tyrienne.

— Expéditions des Phéniciens dans le bassin de la Méditerranée. — Occupation des côtes de Tlbérie et de la Celtique, des vallées du Rhône et de la Saône. — Route gréco-phénicienne de l'Espagne à l'Italie.

Itinéraire d'Hannibal des Pyrénées aux Alpes. — Interprétations diverses.

— Poljbe et Tite-Live ; les historiens et les géographes classiques. — Nouvelles études de la question à partir du XVI* siècle. — Derniers travaux de la critique moderne. — Prise de Sagonte. — Passage de l'Ebre et des Pyrénées. — Route suivie dans le pays des Volkes Arékomiques. — Passage du Gardon. — Passage du Rhône par Hannibal à l'Ai'doise, vis-à-vis d'Orange. — Arrivée tardive de Scipion. — Hannibal remonte le Rhône et l'Isère. — Ravitaillement à Grenoble, Cularo. — Route par la vallée du Drac. — Passage de l'armée à Chorges, à Embrun, à Briançon. — Le mont Genèvre, tnons Matrona ; les Matrones, Deœ Matronœ ou Maires, — Difficultés de la descente. — Les vallées du Prégalas et du Chisone. — Arrivée à Turin. — Pertes subies dans la traversée du Rhône et dans le passage des Alpes.

État des routes dans l'antiquité. — Anciens frayés. — Défaut général d'entretien. — Routes de l'empire assyrien. — Grande roata militaire de l'Asie-Mineure. — Absence de routes en Grèce. — Les routes romaines considérées comme un instrument de conquête et de civilisation. — Constitution d'une route romaine : le statut/un^ le rudus, le nuclms. — — Stations et relais ; stationes, tnutationcs, — Bornes milliaires.

Itinéraires ou livrets de poste sous l'empire. — Itinéraire d'Antonin. — > Itinéraire maritime. — Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem. — Carte de Peutinger ou Table Théodosienne. — Vases Apollinaires. — Les fontaines sacrées. — Stipes et ex vota. — Les dieux tutélaires des sources. — Bourbonne-les-Bains (Haute-Marne). — Niedernau (Wurtemberg). — Arles en Roussillon. — Néris (Allier). — Les Fumades (Gard). — Vicarello près de Viterbe, Açuœ Apolhnares.

\ Constitution du réseau des voies romaines. — Route d'Espagne en Italie.

\ — Voie Domitienne et voie Aurélienne, via Domitia, via Aurélia, -»

I Grande route du Rhône. — Routes d' Agrippa autour de Lyon. — Routes

■ autour d'Arles. — Routes des Alpes. — Différents passages à travers les

Alpes. — Le grand St-Bemard, Sumtnus Pânninus.~^L,e petit St-Bemard, mons Graius. — Le mont Genèvre, mans Matrona, — Route du Valais.

— Route de la Durance. — Routes secondaires, viVv vicinales, via Urrenm,

— Dépérissement des routes pendant le moyen âge. — Les routes modernes. — Conclusion.

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La vallée du Rhône s'ouvre sur la Méditerranée. Comme la plupart des vallées des grands fleuves qui débouchent dans une mer inerte et sans marée, elle ne présente à sa partie inférieure^ dans la région maritime, aucun relief topographique. Une grande plaine d'alluvions récentes, en saillie sur la ligne du rivage, s'étend à perte de vue, entrecoupée de marais, de lignes de dunes, de terres meubles et de galets roulés par les eaux d'inondation, 11 faut traverser celte plaine marécageuse, déserte et souvent fiévreuse avant d'arriver dans la vallée proprement dite. Celle-ci commence un peu au-dessus d'Arles. Elle s'engage entre la colline de Beaucaire et la chaîne des Alpines et suit jusqu'à Lyon le pied des Cévennes et des montagnes du Vivarais. Sur plus de treis cents kilomètres, le sillon tracé par le fleuve présente un

LES VOIES ANTIQl/Eâ

seul alignement droit, sans déviation, sans coude sensible. Cet alignement va presque exactement du Sud au Nord.

A Lyon^ la vallée se retourne brusquement à angle droit, côtoie les plateaux de la Bresse, longe le Jura et pénètre dans le massif des Alpes. Le fleuve devient alors de moins en moins navigable et finit par n'être plus qu'un grand torrent. Il n'a plus de direction régulière. Son cours se ramifie quelquefois en plusieurs branches, et présente tantôt un entrelacement de bras inégaux et très variés^, tantôt une succession de gorges étroites et de renflements^ de coudes et de détours.

Par une singulière disposition, la Saône, qui vient se jeter dans le Rhône au pied de la colline boisée qui a supporté les premières assises de la ville celtique de Lugdunum, forme dans la direction du Nord au Sud le prolongement navigable du fleuve. Les deux vallées se soudent ainsi bout à bout et n'en forment qu'une. Depuis la mer jusqu'au Nord de la Bourgogne, le Rhône et la Saône font une seule et même ligne de navigation.

bE La région du RHONE 3

On conçoit aisément le rôle que ce chemin naturel a dû remplir dès la plus haute antiquité. « Cette vallée du Rhône, a dit avec raison Féminent écrivain qui a attaché son nom à la plus grande œuvre de géographie populaire des temps modernes, est en réalité la principale voie historique de la France. La dépression qui s'étend à la base septentrionale des Pyrénées ne mène directement qu'au golfe de Gascogne et par conséquent ne présente au va-et-vient des peuples qu'un espace très limité. Le Rhône, la Saône et leurs affluents^ conduisent au contraire par divers passages^ non seulement dans toutes les provinces de la France du Nord, mais encore par les plaines de la Belgique dans toute T Europe septentrionale, et par le détroit de la Manche dans les Iles Britanniques. S'il est vrai, d'une manière générale, que

la civilisation a marché de TEst à TOuest, en suivant de rivage en rivage le bassin de la Méditerranée, il n'est pas moins vrai que la ligne presque droite formée par le cours du Rhône et de son grand tributaire la Saône a forcé l'histoire, pour ainsi dire, à faire en cet endroit un brusque détour vers le Nord, afin de gagner par le chemin le plus facile le versant océanique du continent. Dans la stricte acception du mot^ Tétroite vallée du Rhône est devenue un grand chemin des nations ; Arles, Vienne, Lyon, Châlon, Dijon, en sont les étapes (i). »

Nous ajouterons que ces étapes n'ont dû être que des escales pour les bateaux des premiers habitants de notre sol, pendant cette série indéterminée de siècles à laquelle on ne saurait assigner une durée quelconque, qui a succédé aux dernières périodes géologiques et précédé les âges historiques les plus reculés.

La mer, « cette route gratuite et éternelle « et les fleuves, « ces chemins qui marchent, » dont la descente s'effectue sans effort et qu'un halage rudimentaire permet de remonter sur une grande partie de leur cours^ ont été pendant de longs siècles les seules voies suivies par le commerce. Tous les échanges, toutes les relations un peu régulières se faisaient par eau ; et, dès Taube même de l'histoire, on voit se dessiner le long des côtes de la Méditerranée le sillage des navires phéniciens.

Il est sans doute bien difficile, pour ne pas dire impossible, d'avoir des notions un peu nettes sur les événements qui ont eu pour théâtre notre sol gaulois, douze ou quinze cents ans avant notre ère. La fable et la légende seules éclairent d'une lueur incertaine et bien souven trompeuse cette brume mystérieuse des premiers âges ;

II) El. Reclus^ — Géog. Univ. t. If, chap. lIL

et^ alors que l'Egypte et la majeure partie de TOrient, s'épanouissant en pleine lumière, nous ont laissé, soi par leurs monuments, soit par leurs écrits, des témoignages incontestables de leur merveilleuse prospérité, TEurope, — TEurope occidentale surtout - , inculte, sauvage, presque inconnue, est restée longtemps enveloppée de ténèbres impénétrables. Pour elle, Thistoire dans le sens réellement scientifique du mot est en retard de près de dix siècles ; et ce n'est que peu à peu et d'une manière fort lente que Taxe de la civilisation s'est déplacé vers l'Occident.

Ce déplacement, nous venons de le dire> a été la grande œuvre des peuples navigateurs.

Une des plus anciennes traditions orientales, qui s'est répandue successivement de l'Asie en Grèce^ en Italie^ en Gaule et en Espagne, où elle a subi à diverses reprises des altérations qui en ont dénaturé quelquefois le fond, parle des voyages accomplis sur tous les rivages de la région méditerranéenne par le dieu tyrien Hercule. Un commencement de civilisation, une sorte de premier polissage des peuples barbares aurait été, dans tout r Occident, la conséquence du passage ou du séjour de ce héros mystérieux, à la fois guerrier et protecteur ; et le vague souvenir d'un état meilleur, amené par le bienfait d'étrangers puissants, de conquérants d'une race supérieure et presque divine^ semble s'être perpétué de génération en génération, pendant les premiers siècles de Tépoque gauloise ou celtique (i).

(i) Amédée Thierry, — Hist. des Gaulois, première partie, ch. I", 1828.

Ch. Lenthéric. — La Grèce et V Orient en Provence, chàp, X, VI, 1878.

C'est à eux qu'on attribue la fondation de plusieurs villes de la région littorale de l'ibérie et de la Gaule, de la plupart de leurs ports et rétablissement des routes tracées le long de la côte.

Le souvenir d'Hercule est resté sur tout ce rivage. Divers tronçons d'une voie littorale reliaient sur la côte de Provence les comptoirs Grecs et Phéniciens ; on l'appelait la voie héracléenne, via Herculea. La grande légende de la Grau parle des exploits du demi-dieu contre Albion et Bergios, fils de Neptune, et de la lutte héroïque qu'il soutint contre les Ligures (i). La grêle de pierres que Jupiter déchaîna pour donner à son fils des armes contre ses ennemis couvre encore le sol sur une étendue de plusieurs kilomètres (2) ; c'est cette grande mer de cailloux qu'on appelle la Crau d'Arles (3) (xpavaov ictii^y,

(i) Alioquin littus ignobileest^ lapideum (ut vocant); in quo Herculem contra Albiona et Bergion^ Neptuni liber os, dimicantem cum telo defecissent, ab invocato Jove adjutum imbre lapidumferunt, Credas pluisse, adeo multi passim et latejacenU — PoMP. Mêla, lib. II, c. V.

(2) Suivant Eschyle, Hercule, après avoir délivré Prométhée, enchaîné sur le Caucase, se rend au jardin des Hespérides. Prométhée lui trace sa route : « Tu arriveras, lui dit-il^ dans un lieu battu par Boi-ée; prends garde que la violence de ce vent froid ne t'enlève

de terre Tu rencontreras le peuple des Ligures ; là, malgré ta

valeur, tu te trouveras sans défense ; car le destin veut que tes flèches soient épuisées, et tu ne trouveras pas même une pierre à lancer contre tes ennemis ; le terrain n'en fournit pas. Mais Jupiter sera touché ; il couvrira le ciel d'épais nuages et fera pleuvoir une grêle de pierres rondes avec lesquelles tu repousseras l'armée ligurienne. (Fragment de Prométhée enchaîné^ tragédie perdue d'Eschyle, faisant partie de la trilogie de Prométhée).

(3) Crau, en celtique, d'après Cambden, craig ou crag, pierre, rocher — altération de l'ionique xpavaoç, rude, raboteux, appliqué par Homère aux terrains pierreux.

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