‹ Les voies antiques de la région du RhôneChapitre 9 sur 15 · ET TERRENA PRISCA . MIC EX LEG XITII . GEM POENINO V. S. L. M · texte numérisé non relu

ET TERRENA PRISCA . MIC EX LEG XITII . GEM POENINO V. S. L. M

dans laquelle on doit lire au lieu de mic, mhc (missus honesta missione) et qui doit se traduire :

« Feliciùn, ayant requ son congé comme soldat de la légion XIV* Gemina, et Terentia Prisca ont acquitté leur vœu à Pceninus.i^

DE LÀ RÉGION DU RHÔNE Io5

nombre d'actes des IX% X*" et XI I*" siècles (i) ; et la petite plate-forme qui s'étend au devant de l'hospice jusqu'à la rive du lac s'appelle encore »« le Plan de Joux ».

De l'autre côté du massif du Mont-Blanc se trouve le sommet du petit St-Bernard, le mons Gralus (2) qui a donné son nom à la chaîne des Alpes Grées, Alpes Graiœ (3).

Ce sommetjComme celui àviPenninus^étàW, aussi consacré à Jupiter. L'hospice du petit St-Bernard s'est appelé, jusqu'en 1777, « la maison des pauvres du Mont Jupiter, domus pauperum Montis Jovis (4). » Sur la crête de la montagne se dressait une magnifique colonne de gneiss porphyroïde, qui s'appelait « columna Joins^ colonne de Joux ou de Jupiter », et qui avait été plantée, dans les premiers siècles de notre ère, en l'honneur du maître des dieux. Au Xll* siècle, le plateau supérieur qui domine le col portait encore le nom de Mont-Jouvet . C'est d'ailleurs sans aucune raison sérieuse que Pline et Ammien Marcellin, s'appuyant sur la légende d'Hercule, ont donné à cette partie de la chaîne le nom d'Alpes Grecques, Alpes Graiœ ou même Grœcœ (5); et il est

(i) — LuiTPRAND. — Histor, I, 9.

Carlo Promis. — Le antichità di Aosta, op. cit.

(2) Legiones Penninis Cottianisque Alpibus, pars Monte

Graio traducuntur. Tacit. — Hist, IV, 68.

(3) 'Ev 8è Taîç "AXiueatv — Ptol. III, i , 3/. — Voir pièces justificatives IV et V.

(4) Domus sancti Bemardi Montis Jovis, Hospitale Montis Jovis. — Voir chartes de 1 177 et 1 193.

Carlo Promis. — Le antichità di Aosta, — Torino, 1862. (5) .... Ejusdem exercitus (Herculis) et Graios fuisse Graiarum Alpium incolas. — Plin. III, xxiv, 2.

Amm. Marcell. — XV, X, 9.

Varro. — Ap. Servium ad Virg. /Eneid. X, t3.

Petron. — Sat. 122.

beaucoup plus logique de penser que cette désignation latine de Graiœ (Alpes Grées) a été engendrée par le vocable craii ou craig^ qui rappelle à la fois le celtique karn^ kairn^ pierre sacrée, et Tionique xpavaoç, pierre, rocher, et a dû être le nom primitif de quelque divinité topique, analogue au dieu Penn du grand St-Bernard. Comme dernière preuve, enfin, de la fréquentation de ces deux passages aux époques les plus reculées de rhistoire de la Gaule et du caractère religieux qu'on attribuait aux sommets escarpés qui les dominaient, on ne saurait oublier le cromlech, si fièrement planté au dessus de la route moderne, et qui se composait d'une cinquantaine de pierres brutes d'un demi-mètre cube environ^ plantées circulairement à trois mètres de distance les unes des autres, et dessinant une circonférence de soixante-dix mètres de rayon (i). Ce cromlech, le plus élevé peut-être qui existe au monde, — son altitude est de 25oo mètres, — fut très certainement, à Torigine des temps, le temple primitif de la divinité protectrice du passage.

f I) Carlo Promis. — Le antichîtà di Aosta, op. cit. BoRREL. — Étude sur les monuments de l'antiquité dans la Tarentaise, 1875.

On le voit donc. Dès les premiers temps historiques de la Gaule et de Tltalie, c'est-à-dire cinq ou six cents ans avant notre ère. des communications régulières existaient entre les deux versants de la chaîne des Alpes. On est même certain que le nombre des passages n'était pas limité aux trois cols du mont Genèvre, du grand et du petit St- Bernard.

Polybe, en effet cite quatre routes pour sortir de Tltalie et pénétrer en Gaule (i).

(i) Ces quatre passages, sont :

1° La route de la Corniche sur le rivage de la mer Tyrrhénienne. 2® Celle du pays des Taurini par le mont Genèvre. 3® Celle du pays d(^s Salassi par le val d'Aoste (grand et petit Saint-Bernard).

4» Celle de la Rétie.

Voir PoiYBE, fragment cité par Strabon, IV, vi, 12.

Un siècle après Polybe, Varron, contemporain de César^ en comptait cinq (i). Les textes sont sans doute un peu confus et laissent prise à bien des interprétations et des commentaires ; mais les itinéraires classiques permettent de les éclaircir et de les compléter ; et grâce à eux, il est aujourd'hui possible de dessiner le réseau des voies romaines à travers les Alpes avec une précision très-satisfaisante.

La plus méridionale de ces voies était, nous l'avons déjà dit, la voie Aurélienne^ qui longeait d'abord la rivière de Gènes (2), franchissait les Alpes à la Turbie, au-dessus de Monaco (3), et se terminait à Arles, où elle était prolongée dans la direction des Pyrénées par la voie Domitienne. C'était la route d'Espagne.

A Arles, se détachait aussi la route du Rhône ; nous venons d'en donner plus haut les différentes étapes jusqu'à Lyon.

Les autres routes d'Italie en Gaule partaient de Milan, Mediolanum.

La route du Nord traversait d'abord le Tessin, longeait ensuite la vallée de la Sesia, puis celle de la Doria Baltea, passait à Novare, Novaria^ à Verceil, Vercellœ, à Ivrée, Eporedia, et aboutissait à Aoste, Augusta prœtoria 5a/a5^or«w, dans le pays des Salasses

(1) Sane omnes altitudines montium, licet à Gallis Alpes vocentur, prope tamen montium Gallicorum sunt ; quas quinque vias Varro dîcit transir i posse : una quœ est juxta mareper Ligures; altéra qua Hannibal transiit;tertia qua Pompeius ad Hispaniense bellum pro/ectus est ; quart a qua Hasdrubal de Gallia in Italiam, venit ; quinta, quœ quondam a Grœcis possessa est, quœ exinde Alpes Grœcœ appellantur. Ad ^neid. X, î3.

(2) Voir pièce justificative III.

(3) In Alpe Maritima. — Carte de Peutinger. Scgm. 2.

OU Salassiens. Aoste était la dernière étape de la plaine. Au devant se dressait le grand mur circulaire des Alpes : sur la droite les Alpes Pennines, sur la gauche les Alpes Grées> au milieu le massif du Mont-Blanc (i).

Strabon décrit avec une très grande netteté les deux passages de la chaîne, l'un au dessus, Tautre au dessous du Mont-Blanc. « Ceux, dit-il, qui partent d'Italie et veulent franchir les Alpes (au Nord- Ouest), doivent prendre la route qui passe par la vallée des Salassi (c'est le val d' Aoste). Ce chemin bifurque : une des deux routes, âpre et inaccessible aux bêtes de somme, gravit le Pû?ninus ; l'autre, plus à l'occident, gagne le pays des Centrones (2) (Tarentaise, vallée de Tlsère) » ; et il ajoute que, pour se rendre à Lyon, la route inférieure, celle du petit St-Bernard, mons Graïiis, par la vallée de Tlsère, était la plus longue mais la meilleure et la seule carrossable (3).

La route supérieure, celle qui passait au col du grand St-Bernard, Summus Penninus, si nettement décrit par Strabon et par Pline rAncien(4), conduisait dans la vallée de la Dranss et de là au coude du Rhône près de Martigny, Octodurum (5).

(i) D'après Tancien historien Cœlius Antipater, cité par Tîte- Live, il ne serait pas impossible que les anciens eussent aussi connu le passage par le col de la Seigne, situé au sud du Mont-Blanc et qui passe sur les croupes du mont Cramont, jugum Cremonis. {Hannibalem) Cœlium per Cremonis jugum dicere transisse. — TiTE-LivE XXI, 38. — Voir à ce sujet E. Desjardins, op. cit.

(2) Strab. — Géog. IV, vr, 7. — Voir la traduction et les commentaires de M. Em. Desjardins, op. cit.

(3) *H fJiàv àfjLaÇsusaOat 8uvafJi^v7| 8ià fji7{xo'jç TcXe^ovo;, f) 8ià KevTptûvtov.

Strab. — Géogr. IV, vi, 11,

(4) Strab. — Géog. IV, vr, 7 et 1 1 .

Fores Penninœ. — Plin. III, xxi, i.

(5) Voir pièce justificative VII.

Ce passage du grand St-Bernard, connu de toute antiquité par les Gaulois qui le considéraient^ ainsi que nous l'avons dit plus haut^ comme le sanctuaire redoutable du dieu Penn, fut aussi de très bonne heure fréquenté par les Romains et est devenu, depuis la conquête, l'un des grands chemins des Alpes. César, dans ses nombreux va-et-vient d'Italie en Gaule (il a fait ainsi deux voyages au moins par an, de Tannée 58 à l'année 5i av. J.-C.) (i), passait tour à tour par le grand, par le petit St-Bernard,ou parle mont Genèvre, qui lui étaient tous devenus très familiers. Caecina franchit le grand St-Bernard, en 69 ap. J.-C., avec ses légions et les troupes auxiliaires gauloises et germaines, lorsqu'il effectua à travers les Alpes sa marche contre Othon pour venir au secours des villes de la Gaule Cisalpine, Novare, Milan, etc., qui s'étaient déjà prononcées en faveur de Vitellius. Constantin fit améliorer le passage en 340. Ce fut le chemin suivi par les Lombards en 547, par Tarmée de Charlemagne en 773, par un corps de troupes de Frédéric Barberousse en 1 166, par Bonaparte en 1800, au début de la guerre d'Italie.

A partir de Martigny, la route suivait le Rhône, traversait la cluse de St Maurice, Tarnalas^ arrivait au lac de Genève, lacus Lemmanus ou Lausonius^ près de Villeneuve, Pennelocus, côtoyait la rive Nord du Léman jusqu'à Vevey f Vibisco) \ là elle remontait vers la partie supérieure du canton de Vaud, se rapprochait des lacs de Neuchâtel, de Morat et de Bienne, passait à Avenches, Auenticuffiy Tancienne capitale de l*Helvétie à Fé-

(t) Voir à ce sujet M. E. Desjardins (op. cit.), qui regarde toutefois le mont Genèvre comme le passage des Alpes, adopté le plus souvent par César»

poque impériale, dont on admire encore les ruines nombreuses, Tamphithéâtre et le mur d'enceinte presque continu, se dirigeait sur Soleure, Solodimum, suivait la vallée de TAar, passait à Augst, la plus importante ville des Rauraques, Augusta Rauracorum,

C'était, comme on le voit, la grande route de T Italie vers la Germanie. Elle traversait à la fois les Alpes et le Rhône et faisait communiquer la Gaule cisalpine avec la vallée du Rhin. Elle portait officiellemen le nom de « route de Milan à Mayence par les Alpes Pennines it, et mesurait quatre cent dix-neuf milles. A Mediolano per Alpes Penninas Mogontiacum m. p. m. CCCCXVIIII [\).

On ne trouve plus sur les itinéraires classiques aucune mention de routes régulières dans la vallée supérieure du Rhône au dessus de Martigny. 11 est cependant probable que le Simplon était connu des anciens, et qu'il a dû être franchi plusieurs fois dans les premiers siècles de notre ère, sinon par des armées régulières, du moins par des groupes isolés d'émigrants ou d'envahisseurs.

A défaut de textes, des inscriptions et des vestiges de voies romaines ont été trouvées le long de la vallée supérieure du Rhône (2) jusquesàla hauteur de Brieg (3),

(î) Voir pièce justificative VII.

(2) IIMMPP . CCAA

EESS . GALLO . T

VOLVSIANO

P. F. AVGG AVEN

LEVG

Inscription trouvée à Sion dans l'ancien ossuaire. Nunc sedunt in curia.

MoMMSEN. — Inscript. Helvetic. Zurich, 1854.

(3) De Haller. — Helvetien unter der Romern, t. H, carte 1$. Desjardins, 1. 1, op« cit.

et dans la gorge de la Saltine dont Taccès est assez facile et qui s'engage sur les pentes boisées du Monte- Leone, le sommet le plus élevé du massif du Simplon ; et on peut regarder comme certain que, près de deux mille ans avant que le premier consul Bonaparte ait ordonné la construction de la grande route militaire qui fait aujourd'hui l'admiration des touristes et demeurera l'honneur des ingénieurs français du commencement du siècle, le passage du Simplon a été fréquenté par les peuples montagnards étages sur les deux versants de la chaîne italo-gallique. Alors comme aujourd'hui, c'était le chemin le plus direct pour passer de la haute vallée du Rhône dans celle du Tessin.

Nous avons décrit plus haut la route de Milan au Rhin par le grand St-Bernard, le Valais et la Suisse occidentale.

Une deuxième route partait aussi de Milan et se dirigeait vers le Rhône en passant par le petit St-Bernard et la Tarentaise.

Les deux routes avaient un tronc commun de Milan à A os te.

A partir d'Aoste, la deuxième route contournait, au Sud-Ouest, le massif du Mont-Blanc, escaladait les Alpes Grées, et franchissait le col du petit St-Bernard, Mons Graïus.

On entrait ainsi en Gaule par la vallée de Tlsère^ en passant à St-Maurice, Darantasia ; on se rapprochait du lac d'Annecy (Bautas) ; on franchissait ensuite les deux faîtes séparatifs de Tlsère et du Fier, du Fier et de TArve, et on arrivait à Genève.

La route suivait alors la rive septentrionale du Léman,

DE LA RÉGION DU RHONE Il3

passait à la colonie équestre de Nyoïis, Equestribus ; à Lausanne, Lausonum ; puis remontait vers le Nord, traversait le canton de Vaud, rentrait en Gaule à Pontarlier, Ariorica, descendait dans la vallée du Doubs à Besançon, Vesontio^ et finissait par gagner la vallée du Rhin.

L'itinéraire d'Antonin porte sa longueur à cinq cent cinquante milles et la désigne sous le nom de « route de Milan à Strasbourg par les Alpes Grées »,^ Mediolano per Alpes Graîas Argentorato m. p. m. DL (i).

De cette route du petit St-Bernard se détachait un embranchement très important qui se dirigeait vers rOuest. 11 est désigné dans Titinéraire sous la rubrique : item à Mediolano per Alpes Graîas Viennam^ m. p. m. CGC VIII. Il commençait à M.o\i\\tTS, Darantasia^ suivait la vallée de l'Isère, passait à Conflans^ adPublicanos^ à Chambéry, Lemincum, à Bourgoin, Bergusia, et venait aboutir dans la partie de la vallée du Rhône la plus vivante et la plus peuplée à Vienne, Tancienne capitale des AUobroges, qui était devenue, à Tépoque impériale. Tune des principales et des plus florissantes colonies de la Gaule (2).

Mais la grande voie de communication entre la Gaule cisalpine et la Gaule transalpine était celle de la vallée de la Durance.

Milan était toujours le point de départ.

La route gagnait d'abord en droite ligne Pavie, TicenOj

(ij Voir pièce justificative VL* (2) Voîr pièce justificative V.

et la vallée du Pô, qu'elle ne quittait qu'à Turin, Taurino. Elle passait ensuite à Rivoli, ad Octavum^ à Suze, Segusione, à Oulx, ad Martis ; elle escaladait alors le mont Genèvre, Mons Ma trôna, et descendait dans la vallée de la Durance par Briançon, Bergantio, Embrun, Eburoduno^ et Gap, Vapincum ( i).

Près de Chorges^ elle projetait un premier embranchement vers le Nord-Ouest. Cet embranchement, qui n'est pas indiqué sur les itinéraires, mais dont on retrouve seulement le tracé ou plutôt le graphique sur la table de Peutinger. suivait la vallée du Drac, traversait la Romanche et risère et passait à Grenoble, dont le nom primitif, Cularo, a une physionomie gauloise très prononcée (2). Ce bourg de Cularo, si heureusement situé au pied des Alpes dauphinoises, au centre du Grésivaudan Tune des plus riches et des plus gracieuses vallées de la France, ne fut élevé que vers 38o, sous l'empereur Gratien, à la dignité de cité, ctpttas; il se débarrassa alors de son vieux nom celtique et prit en l'honneur de son protecteur celui de Gratianopolis ; jusque là il n'avait été qu'un simple vicus, dépendant de la colonie de Vienne à laquelle il avait tout intérêt à être relié.

La route continuait donc à partir de Grenoble dans la direction de Vienne, suivait jusqu'à Moirans, Morginno, la vallée de l'Isère et aboutissait enfin à la métropole des Allobroges, bâtie sur les collines boisées du Rhône, à son confluent avec la rivière de la Gère (3).

(i) Voir pièce justificative IV, VIII et XL

f2) Nous avons vu plus haut que cette route de Chorges à Grenoble, par la vallée du Drac et de la Romanche, était, à très peu près, celle qu'avait suivie l'armée d'Hannibal.

(3) Voir A. Allmer. — Inscriptions de Vienne en Dauphiné, t. L

Cane de Peutinger, Segm. 2.

DE LA RÉGION DU RHONE Il5

A Gap, la route se bifurquait encore en deux branches.

La première se dirigeait directement vers le Rhône en suivant la direction de l'Ouest.

Elle passait à Veynes, Davanio, franchissait le col de Cabre, Gaura Mons^ qui sépare la vallée de la Durance de celle de la Drôme. traversait la petite ville de Die dans la Drôme, qui était autrefois la capitale des Voconces, Augusta Dea Vocontiorum^ et aboutissait à Valence, Valentia^ et à Vienne, Vienna. Elle est désignée dans Titinéraire d'Antonin sous la rubrique : a Mediolano per Alpes Cottias Viennam, m. p. m. CCCCVIIIIli).

La deuxième branche courait droit au Sud; elle suivait la vallée pittoresque de la Durance, passait par Sisteron, Segusterone^ Apt, Apta Julia, et Cavaillon, Cabellio, contournait la chaîne des Alpines, traversait St-Remy, Glanum, et venait enfin à Arles se souder à la fois à la voie Aurélienne et à la voie Domitienne. C'était la route de Milan à Arles, a Mediolano Areiate per Alpes Cottias^ m. p. m. CCCCXI[2).

Ainsi, sans tenir compte de la route littorale qui venait de Gênes, traversait les Alpes maritimes en vue de la mer et suivait plus ou moins fidèlement le contour de la côte de Provence jusqu'à Marseille, on pouvait pénétrer en Gaule par quatre directions différentes qui passaient aux quatre cols du Simplon, du grand St-Bernard, du petit St- Bernard et du mont Genèvre ; et sur ces lignes principales s'embranchaient sept grands chemins

(î) Voir pièce justificative VIII.

(2) Voir pièce justificative IV,

Il6 LES VOIES ANTIQUES

qui permettaient tous d'arriver facilement dans la \^llée du Rhône :

Le premier, par le Simplon, descendait à Brieg ;

Le deuxième, par le grand St-Bemard, arrivait à Martigny ;

Le troisième, par le petit St-Bernard, conduisait à Genève ;

Le quatrième, également par le petit St-Bemard, menait à Vienne ;

Le cinquième, par le mont Genèvre et les vallées du Drac et de l'Isère, conduisait aussi à Vienne ;

Le sixième, par la vallée de la Drôme, aboutissait à Valence ;

Le septième, enfin, descendait toute la vallée de la Durance presque jusqu'à son confluent avec le Rhône et se terminait à Arles.

Il faut enfin ajouter la route de la Corniche, via Aurélia.

Cela faisait en tout huit grandes routes partan tde la vallée du Rhône pour se rendre en Italie.

Maïs ce n'était pas tout.

II existait, sur la rive méridionale du Léman, tout comme sur la rive septentrionale, une route littorale dont on a pu relever des vestiges sur un très grand nombre de points, notamment à Hermance, à Meysseri, etc., où l'on a retrouvé des bornes milliaires, aux noms de Constance Chlore, de Septime Sévère, de Caracalla (i).

(0 IMP. CAES. FLAVIO VAL. CONSTANTIO FIO. FEL /// AVG. ET SEVERO. NOB. CAES

Inscription trouvée aux environs d^Hermance, probablenfient sur son ancien emplacement ; car la distance de Genève à Hermance est bien d'environ 7 milles romains.

On peut donc en conclure qu'une route à peu près continue entourait le lac autrefois, à peu près sur l'emplacement de celle qui suit le rivage moderne. Tout au moins est -on sûr que cette route existait sur la rive suisse et sur la partie de la rive savoisienne qui longela partie du Léman qu'on appelle « le petit lac » , et qu s'étend de Genève aux abords de Thonon. Ces deux routes se réunissaient à Genève, et dès lors n'en faisaient plus qu'une qui descendait le cours du Rhône, passait à une petite localité située à l'embouchure du Fier, qui portait le nom générique de Condate (i), et, tout en

suivant le Rhône, aboutissait .au confluent du Guier, à

la station à'Augustum, que Ton croit reconnaître dans

le village moderne d'Aoste (2).

C'est à Aoste que la route de Genève rencontrait celle

des Alpes; elle se confondait alors avec elle, abandon-

(i) Condate, nom commun à un grand nombre de villes gauloises situées au confluent de deux cours d'eau et qui correspond assez bien à notre mot coude, — Condate Andecavorum^ Condé ; — Condate Carnutum, Cosne; — Condate Cornaviorum, ConglQ* ton; — Condate Redonum; Rennes; — Condate Santonum; Cognac; — Condate Senonum, Montereau; — Condate Suessio^ num, Condé-sur- Aisne ; — Condate Viducassium, Condé-sur- Noireau, etc.

Voir aussi l'inscription de la corporation des bateliers établis au confluent (Condate) du Rhône et de la Saône à Lyon : navtar (um)^ . . .

CONDEATIVM, de BoiSSIEU.

(2) Il importe de ne pas confondre ce petit village d'Aoste, situé à Pembouchure du Guier dans le Rhône avec celui du même nom qui se trouve sur la Drôme entre Die et Valence, et la petite ville piémontaise d'Aoste au pied du versant italien du grand St-Bernard.

Voir A. Allmer, op. cit., 1. 1, sous la rubrique embranchement d'Augustum à Genève, et cf. Carte de Peutinger.

nait la vallée du Rhône, et, tout en serpentant à travers les petites collines du Dauphiné, passait à Bourgoin et se terminait à Vienne.

- Toutefois, il est peu probable que la vallée du Rhône, qui présente, au-dessous du Guier jusqu'à Lyon, une plaine large, riche et fertile, n*ait pas été desservie par un chemin longeant d'une manière continue le fleuve, dont les eaux commencent à perdre leur allure torrentielle et à devenir navigables. Malgré le silence des itinéraires, on est fondé à croire que ce chemin devait exister et qu'il devait se trouver naturellement en dehors du champ d'inondation. On ne saurait en effet rationnellement admettre que Lyon, ville de création moderne, véritable citadelle, comme l'appelle Strabon (i), élevée au centre d'un vaste bassin hydrographique et d'où l'autorité impériale pouvait aisément s'étendre sur tout le pays compris entre les Cévennes et les Alpes, n'ait pas été le point de départ d'une route remontant directement le fleuve, établissant ainsi une communication permanente entre le haut Valais, pays des Helvètes montagnards, et le rivage massaliote.

Une pareille lacune eût été une véritable anomalie.

La route latérale au fleuve, qui descendait de Brieg

(l) T6 xl AotSyBouvov £v ((i^aw) "criç /.^pa; ?(mv, tooTrsp âxpdjcoXiç 8ià xà Taç <jU(A6oXàç TÛv TCOTafJLWv xa\ 8ià xà If^^ eîvai, jcaai toÎç [képtai.

Strab., L IV, cvr.

A^OTcep xat 'A^p^JCTcaç evteuOsv tàç ôBobç eisfAS, ttjv 5ià Tt3v Kefifiàvcov ôpwv fjL^)(^pt SavTo'vwv xai xf^ç 'Axouixav^aç, xai ttjv Im xov P^vov, xai xp^X7)v x))v etci xwv cuxeavdv, xljv Tcpo; BeXXodcxoiç xat *A[x6tavoî;, xsxapxr) 8**eaxiv im x/)v NapSiovîxiv xai XT)v MaaaaXtwxtxTjv 7capaX{av.

Strab. IV, VI, II, cd. Did,

à Genève et de Genève à Seyssel et Aoste, ne pouvait être brusquement interrompue pour reprendre ensuite à paitir de Lyon. Elle continuait très certainement le long de la grande vallée et aboutissait au confluent du Rhône et de la Saône, au pied des collines de Fourvières et de la Croix-Rousse.

Nous avons vu plus haut que Lyon était le point de convergence de quatre routes importantes :

L'une, se dirigeant vers TOuest, traversant les Cévennes et l'Aquitaine, et se terminant sur les bords de TOcéan, à l'embouchure de la Gironde, dans le pays des Santones, à Saintes, Mediolamim Santonum ;

La seconde^ celle du Nord, conduisant dans la vallée du Rhin ;

La troisième, aboutissant à la Manche par le pays des Bellovaques et des Ambiens, qui occupaient à peu près les vallées de la Seine inférieure et de la Somme ;

La quatrième enfin, descendant la rive gauche du Rhône jusqu'à la Méditerranée, et desservant la Narbonnaise et les villes marchandes du littoral.

Strabon en rapporte, un peu légèrement peut-être, rhonneur exclusif à Agrippa, gendre et favori d'Auguste; mais on sait aujourd'hui qu'elles existaient plusieurs années avant notre ère. Agrippa les trouva toutes tracées et déjà très fréquentées, lorsqu'il vint exercer son commandement à Lyon ; il se contenta de les rectifier et de les remanier suivant le type officiel adopté par l'administration romaine.

A ces quatre routes, il convient d'en ajouter encore deux :

Celle dont nous avons parlé plus haut et qui remontait la vallée du Rhône jusqu'à Genève;

Une dernière, enfin, tracée presque en ligne droite^ sur la rive droite du Rhône, passant par Givors et Sainte-Colombe. Le grand faubourg de Sainte-Colombe est par rapport à Vienne ce que Villeneuve est pour Avignon, Trinquetailles pour Arles •, et la route qui y conduisait directement constituait, en somme, un léger raccourci de la grande route de la rive gauche, de Lyon à la mer; on Tappelaitpour cette raison le compendium[i).

Vienne^ tout comme Lyon^ était un centre de rayonnement. Six routes y aboutissaient : deux venaient des Alpes, deux de Lyon, une d'Arles, la dernière de THelvie.

Nous avons déjà décrit les cinq premières ; nous ne dirons qu'un mot de la dernière, la route de THelvie. Bien qu'elle ne figure ni sur la table de Peutinger, ni sur aucun itinéraire, son existence ne saurait être mise en doute ; et il est possible de la suivre à la trace, grâce à quelques bornes milliaires, encore en place sur son parcours. L'une de ces bornes existe à Ampuis, à 3 kil. de Vienne, portant les noms des empereurs Maxime et Maximin ; une autre est à Andance, au nom d'un des fils de Constantin, trois autres au petit village d'Arras, sur lesquelles on lit les noms d'Aurélien, de Dioclétien et de Licinius père. La route était tout entière sur la rive droite du Rhône ; elle traversait le Doux près de Tournon, passait à Aps, AlbaHelviorum, et de là se dirigeait sur les Pyrénées (2).

(i) Voir pièce justificative IX.

(2) A. Allmer. — Inscriptions antiques de Vienne en Dauphiné* — Appendice aux inscriptions relatives aux empereurs. Routes parcourant le territoire de la colonie, t. I, 171- 194. Paris, 1875.

Une autre borne existe à Tournon, au nom dePempereur Tacite; on pense qu^ellè a été trouvée sur la rive gauche du Doux. Dans ce cas, elle appartiendrait aussi à la route de THclvie. — Voir Allmer.

Arles enfin^ placé dans Testuaire même du fleuve^ était, comme Vienne et comme Lyon, un véritable carrefour. Bâtie, à la rencontre des routes Aurélienne et Domitienne, sur un plateau qui dominait de quelques mètres la plaine submersible, Arles est restée pendant plusieurs siècles le point de passage obligé de toutes les troupes, de tous les commerçants, de tous les fonctionnaires qui allaient d'Italie en Espagne.

C'était en même temps la tête de ligne de la principale route des Alpes, celle de la Durance et du mont Genèvre.

C'était encore le point de départ de la navigation du Rhône et Torigine de la grande route latérale au fleuve, celle qui desservait Avignon, Orange, Valence^ Vienne, Lyon et Genève, longeait le lac Léman et allait porter la vie et le mouvement jusques dans les gorges profondes du Valais.

C'était enfin l'un des premiers ports de l'empire -, car les étangs et le Rhône se mêlaient sous ses murs et formaient une vaste lagune dans laquelle se rendaient à la fois les navires du fleuve et les navires de mer ; et Texcellence de cette situation, à la fois maritime et fluviale, l'avait fait désigner, en 418, par l'empereur Honorius pour être le lieu de réunion de l'assemblée des sept provinces des Gaules (i).

(i) Honorius et Theodosius, August. viro insigni Agricoles

Prœfecto Galliarum maxime opportunum judica-

mus ut... y constituto tempore in metropolitana, id est in Arela^ tensi urbe^ incipiant septem provinciœ habere concilium .• . . . Tanta enim loci opportunitas, tanta est copia commerciorum^ tanta illic frequentia commeantium, ut quidquidusquamnascitur^ illic commodius distrahatur. — Quidquid enim div^es

Au point de vue de la viabilité et de la variété des moyens de transport, Arles présentait donc des avantages incomparables et que nulle autre ville des Gaules ne pouvait songer à lui disputer.

Oriens, quidquid odoratus Arabs^ quidquid delicatus Assyrius^ quod Africa fertilis^ quod speciosa Hispania, quodfortis Gallia potest habere prceclarum, ita illic affatim exuberat, quasi ibi nascantur omnia quœ ubique constat esse magnifica, Jam vero decursus Rhodani et Tyrrheni recursus, necesse est^ ut vicinum faciant ac pêne conterminum, vel quod iste prœterfluit vel quod ille circuit. Cum ergo huic serviat civitati quidquid habet terra prœcipuunty ad hanc velo^ remo, vehiculo, terra, mari, flumine

deferatur quidquid singulis nascitur Data XV cal, Maias

Accepta Arel, X Cal. Junias D, D. N. Nn, Honorio XII et Theodosio VIII Augg. Coss.

Extrait du Rescrit des empereurs Honorius et Théodore le Jeune adressé, en Pan 418, au préfet des Gaules, siégeant dans la ville d'Arles.

Tel était, dans ses lignes générales, l'ensemble du réseau des voies romaines de la vallée du Rhône. Mais nous ne connaissons qu'imparfaitement les petites mailles en nombre infini de ce réseau dont les itinéraires, les bornes milliaires et les textes classiques nous ont donné seulement les linéaments principaux.

Nous savons cependant, parles témoignages, de plusieurs auteurs de l'empire, que ce système de voies militaires, viœ militares {i) ^ était complété par toute une série de routes transversales de moindre importance,

(i) On lésa appelées successivement v/dP consulares^ viceprcetO" rice, vice militares, vice regiœ, vice regales, vice solemnes, vice publicce, aggeres publiai, etc.... P. Bial, Chemins, habitatioru et oppidum de la Gaule au temps de César ^ op. cit.

vice vicinales^ construites aussi à chaux et à sable, pavées et entretenues soit par les municipes, soit par les pagi et les vici qu'elles desservaient, soit enfin par les populations riveraines, et quelquefois subventionnées par l'État (i).

Enfin de ces diverses routes vicinales^ qui constituaient ce que nous appellerions aujourd'hui le réseau départemental, se diffusait, comme les menues branches d'un arbre immense, un nombre considérable de chemins d'exploitation rurale, viœ agrance,qui n'étaient ni pavées, ni entretenues régulièrement et qu'on désignait pour cette raison sous le nom de chemins de terre^ vice terrence{2).

C'est avec cet outillage de transport admirablement conçu et non moins bien administré par des fonctionnaires spéciaux appelés curatores, quatuorviri viarum curandarum^ duumviri viis purgandis etc. (3), qui

(i) SicuLUs Flaccus. — De conditionibus agrorum. J. Paulus jurisc. — Recept. Sentent.

Bergier. — Histoire des grands chemins de Vempire romain, op. cit. pass.

(2) Privatœ (viœ) sunt quas agrarias quidem dicunt ... vias terrenas.

Ulpian. — De via public, et de itiner. publ. rejiciend,, 1. ii.

(3) Les magistrats nommés par Tempereur, pour la direction et la surveillance des travaux publics portaient^ suivant la nature de leurs attributions, les noms et titres de :

Curatores viarum.

— alvei Tiberis.

— cloacarum Urbi.

— Tiberis et riparum.

— aquarum.

— aquarum et minicics*

— operum publicorum*

— operum tocorumque pubticorufit,

correspondaient assez bien à notre corps des Ponts-et- Chaussées moderne, que Rome, après avoir conquis le monde par ses armes^ le maintint solidement sous sa domination et put en organiser l'exploitation à son profit de la manière la plus fructueuse et la plus méthodique.

Ce magnifique mécanisme fonctionna régulièrement pendant plusieurs siècles ; il était si merveilleusement établi, tous les ressorts en étaient si bien agencés qu'il put continuer à se mouvoir et à rendre les plus grands services, même après les premières invasions barbares et alors que l'empire s'effondrait de tous côtés, par le seul fait de la vigoureuse impulsion donnée, et malgré r insuffisance et quelquefois même le défaut complet d'entretien.

Toutes les routes romaines étaient encore à peu près pratiquables du temps de Charlemagne ; et c'est très certainement à Taide de ces grandes voies militaires, précieux legs du vieil empire romain disparu, que le grand empereur de la nation franke put mener à bonne fin ses principales guerres à travers l'Europe occidentale. Son génie lui en faisait comprendre toute l'importance ; et il conçut, lui aussi, de vastes projets de travaux publics ; mais ces essais de restauration ne

Curatores œdium sacrarum.

— œdium sacrarum monumentorumque publicorum tuendorum.

Prce/ecti ou curatores operum maximorum, — - statuarum.

— horreorum galbanorum^

— operis thermarum.

etc. etc.

E. Mallay. Études sur Vantiquité, l'architecture, les travaux publics^ op. cit.

reçurent qu'un commencement d'exécution et ne tardèrent pas à s'abîmer dans l'anarchie féodale.

La grande route du Rhône, sur laquelle des nations entières avaient circulé librement pendant plusieurs siècles, fut alors, comme toutes les autres voies de communication, fragmentée en plusieurs tronçons à peine viables, sur lesquels la circulation devint de plus en plus pénible et où le commerce trouva de moins en moins de sécurité.

Tout était local, fiscal et oppressif au moyen âge. Loin de favoriser la circulation, on s'ingéniait à trouver mille moyens pour l'entraver. On barrait les passages, on détruisait les gués, on coupait les routes, on rançonnait les convois. Sans doute il serait injuste de ne pas admirer tout ce que cette époque, intermédiaire entre la civilisation antique et la civilisation moderne, eut de religieux, d'héroïque et de chevaleresque ; mais il est aussi impossible d'en méconnaître le caractère violent, brutal et destructeur de toute œuvre de progrès matériel. A ce point de vue, le système féodal fut un véritable retour à la barbarie; et il semble que son objectif ait été de détruire presque partout la magnifique ordonnance de l'héritage romain.

C'est de notre siècle seulement que date, en fait de viabilité, le retour dans la voie du progrès ; et nous n avons eu rien de mieux à faire que de reprendre les tradictions romaines, en y apportant les perfectionnements et les améliorations de l'industrie moderne.

Toutes les routes qui longent aujourd'hui le Rhône> toutes celles qui remontent ses affluents et qui mènent de la vallée principale aux sommets des Alpes, sont les mêmes^ dans leur direction générale^ que les grandes

voies militaires qui formaient en quelque sorte le premier réseau de l'empire et les chemins secondaires qui en constituaient le deuxième réseau.

L'histoire du fleuve et des routes qui y conduisent est ainsi intimement liée à celle de la civilisation ellemême dans le Sud-Est de la France. La vallée du Rhône est encore aujourd'hui ce que la nature l'a faite, ce qu'elle était déjà il y a trois mille ans, ce qu elle est restée pendant plus de vingt siècles, ce qu'elle sera toujours : la grande voie commerciale et politique des peuples méditerranéens.

Charles LENTHÉRIC.

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