XXI, XXXV
.... Per locorum iniquitatem ac per nivem non multo pau* ciores amisit, quant in ascensu perierant. — Tit.-Liv. XXI, liv.
(3) Arboribus circà immanibus dejectis detruncatisque struem ingentem lignorumfaciunt : eamque, cum et vis venti apta fa^ ciendo igni coorta esset, succendunt, ardentiaque saxa infusa aceto putrefaciunt, Ita torridam incendia rupem ferro pandunt. — Tit.- Liv. XXI, xvxvii.
Appien. — De bella Annibalico, IV.
5o LES VOIES ANTIQUES
fameux vinaigre était-il quelque substance détonante, quelque secret de chimie comme le feu grégeois, que les Phéniciens auraient légué aux Carthaginois et qui serait perdu depuis plusieurs siècles? On Ta dit bien souvent, mais il est assez difficile de le croire. Mieux vaut penser tout simplement que cet acetum désigne le fleuret d'acier ou le fer aigu (acetum pour acutum) qui servit à perforer le quartz des Alpes, C'est une explication trop naturelle pour ne pas être la vraie. Elle peut ne pas être du goût de quelques archéologues amateurs du merveilleux, elle a du moins l'avantage de satisfaire à la vraisemblance et au bon sens.
Polybe d'ailleurs ne dit rien de ce pétardement des rochers par le vinaigre ; et le silence du seul historien qui ait pu interroger les témoins et peut-être même les acteurs du célèbre passage des Alpes est la meilleure preuve que c'est encore là une de ces bonnes fables dont il exhortait ses lecteurs à se défier en leur promettant de leur écrire une histoire vraie, d'où seraient bannis tous les mensonges.
L'armée touchait d'ailleurs au terme de ses épreuves. Elle descendit les flancs escarpés de la vallée de Prégalas, puis le cours du Chisone. Quelques jours après, elle était dans la plaine du Pô, après avoir accompli un de ces prodiges militaires qui surpasse tout ce que l'on avait tenté jusqu'alors et qui n'a jamais été égalé depuis. L'effort avait été, on peut le dire, surhumain. L'en-
SiL. Ital. — Punie, 1. III.
P. Orose. — Hist. IV, XIV.
JuvENAL. — Sat. X, V. 1 52-1 53.
DiOD. Sic. — III, xii.
Phm., — Hist.'nat. XXIII, 27 et XXXIII, 21.
DE LA RÉGION DU EHÔNE 5i
treprise semblait impossible. Napoléon lui-même ne cessait d*admirer le génie de cet homme « qui, à Tâge de vingt-six ans, eut la hardiesse de concevoir ce qui était à peine concevable, d'exécuter ce qui devait paraître impossible et qui^ renonçant à toute commuiycation avec son pays, n'hésita pas à traverser des peuples inconnus ou çnnemis, à escalader les Pyrénées et les Alpes, en payant de plus de la moitié de son armée la seule acquisition de son champ de bataille, le seul droit de combattre ( I ) ».
Des 102.000 hommes qu'Hannibal avait réunis sur les bords de TEbre, il ne lui restait déjà plus que So.ooo hommes de pied et 9.000 chevaux après la traversée des Pyrénées. Le passage du Rhône, quelques combats, des défections, des maladies eurent bientôt réduit ce chiffre à 46.000. — 20.000 hommes périrent en quinze jours dans les gorges des Alpes; c'est donc avec un effectif réduit à 26.000 combattants qu'il entrait en Italie. Mais c'étaient des hommes aguerris et que les épreuves avaient merveilleusement trempés. Avec eux, il enleva Turin après un siège de trois jours, traversa rapidement le pays des Insubres dont Milan était la capitale, culbuta rapidement sur les bords de Tessin les troupes fraîches de Cornélius Scipion, qui était enfin parvenu à le rencontrer, et put commencer cette héroïque campagne d'Italie dont les premières victoires devaient être suivies d'un si funeste dénouement.
(I) Mémorial de Ste-Hélène, t. VIII.
Nous venons d'esquisser à grands traits l'itinéraire de l'arasée d'Hannibal, des Pyrénées aux Alpes, Rappelons les principales étapes de cette route fameuse entre toutes.
Le lecteur pourra la suivre avec intérêt sur une carte, et, nous le répétons, c'est la plus ancienne route que Ton puisse jalonner avec certitude dans le Sud de la Gaule et dans la vallée du Rhône (i).
Les Pyrénées ont été franchies près de la mer et probablement en trois points, au col de Pertus, au col de la Massanne, au col de Banyuls. L'armée se concentre ensuite, arrive à Elne {Illiberris), et stationne à Ruscino^ (Castel-Roussillon près de Perpignan). Elle passe
(i) Voir la carte à la première page. La route d'Hannibal y est indiquée par un liséré orange.
DE LA lÉGION DU RHONE 53
à Combusta (Rivesaites)^ longe les grandes lagunes des Volkes Arékomiques {stagna Volkarum)^ et cette ancienne mer des Sardons {Sardonicum mare) qui s'appelle aujourd'hui les étangs de Salses, de la Palme et de Sigean.
Elle défile devant les murs de Tantique Narbonne {Narbo)y passe le Pont-Serme (pons septimus), franchit rOrb à Béziers {Bœterrœ). THéraultà Cessera (St-Thibéry), côtoie Tétang de Thau {Taphron stagnum)^ touche à Frontignan [Forum Domitii)^ franchit ensuite le Lez à Sextantio (Substantion près de Montpellier), puis le Vidourle à Ambrussum au-dessus de Lunel, et arrive enfin à Nîmes {Nemausus), capitale des Volkes Arékomiques. De là elle remonte un peu vers le Nord, et se dirige sur le Rhône en suivant la route où se trouvent aujourd'hui les villages de Marguerittes, de Bezouce et de Remoulins ; elle franchit le Gardon un peu au-dessous de la gorge où deux siècles plus tard Agrippa devait construire le célèbre aqueduc connu sous le nom de Pontdu-Gard, contourne Estézargues, longe la lisière de la forêt de Malmont, passe derrière la colline de Rochefort et débouche enfin sur la rive droite du Rhône, un peu au dessus de Roquemaure.
Le passage du Rhône a lieu entre Roquemaure et Montfaucon. On arrive à Orange [Arausio Cavarum) sur la rive gauche ; on remonte la grande vallée par Mornas, Mondragon, Bollène, Saint-Paul-Trois-Châteaux, Pierrelatte, Donzère, Montélimar^ Livron et Valence, en traversant successivement tous les affluents du Rhône, T Aiguës, le l,ez, la Berre, le Roubion, la Drôme, la Véoure, et on arrive enfin au confluent de risère.
Là Oh quitte la vallée du Rhône et on prend celle de risère ; on traverse une première fois la rivière à Romans, et on suit la rive droite en passant successivement à St-Marcellin, à Vinay, à Tullins et à Moirans. On arrive ainsi jusqu'à Grenoble (Cularo)^ où Ton fait halte avant de s'engager dans le massif montagneux des Alpes. L'Isère est franchie de nouveau à Grenoble, et on commence à remonter la vallée du Drac par Vizille, la Mure, Corps et St-Bonnet.
A cette hauteur, on quitte la vallée du Drac pour prendre celle d'un de ses petits affluents, TAncelle. On franchit le col de la Pioly, et on pénètre dans la vallée de TAvenche, affluent de la Durance. On arrive bientôt dans la vallée de la Haute Durance^ qu'on ne quitte plus jusqu'au piei des Alpes, et on traverse successivement Chorges, Embrun, Mont-Dauphin et Briançon. On attaque enfin le mont Genèvre {Mons Matrona)^ et on arrive au sommet de la chaîne au col de Sestrières.
Sur le revers occidental des Alpes, la vallée de la Durance est profondément encaissée -, mais sur le revers italien, se déploie un véritable éventail de sept vallées convergentes, la Doria Riparia, le Chisone, le Pelice, le Pô, la Vraita, la Maira, la Stura. Toutes ces vallées menacent la Circumpadane ; toutes sont commandées par la Durance. Pour l'envahisseur qui marche de France en Italie, la haute Durance est donc par excellence la vallée militaire; c'est le couloir naturel dont les rampes successives se présentent à toute armée qui de la vallée du Rhône cherche à passer dans la vallée du Pô(i). Hannibal ne pouvait manquer de la suivre. Ar-
(i) Hennebert. — Hist. d* Hannibal, 1. IV, c. IL
rivé au col du mont Genèvre, il n'avait pour descendre que rembarras du choix. Il prit la vallée de Prégalas, puis celle du Chisone, entra ainsi dans le pays des Tauriniens et, quelques jours après, débouchait dans la grande plaine du Pô.
Nous avons déjà dit que cette route de Tancien littoral des Volkeset de la basse vallée du Rhône faisait suite en Provence à l'ancienne voie héracléenne qui longeait la côte depuis Marseille jusqu'à Nice et Monaco, et qu'elle était, dans la région voisine de la mer, la doublure de l'itinéraire maritime que suivait de port à port le cabotage gréco-phénicien.
On sait qu'une route de même nature a existé de toute antiquité en Afrique, qu'elle desservait les différentes stations de la côte et permettait, dans l'intérieur du continent, l'expédition des marchandises débarquées par les navires phéniciens.
Usées par de lourds chariots^ ces routes ont présenté de très bonne heure des ornières qui devaient les rendre bien souvent impraticables ; et très vraisemblablement,
DE LA RÉGION DU RHONE bj
lorsqu'elles étaient trop défoncées, on n'hésitait pas, au lieu de les entretenir, à les abandonner et à adopter quelque variante s'écartant assez peu des chemins délaissés.
Les méthodes d'empierrement et de pavage, si perfectionnées de nos jours, étaient à peine connues des anciens. On en attribue, il est vrai, l'invention aux Carthaginois, qui les tenaient eux-mêmes de Tyr ; et il est bien possible que les voies primitives, qui reliaient tous les comptoirs phéniciens de la Méditerranée en Afrique, en Espagne, en Sicile et dans la Gaule Narbonnaise, aient présenté çà et là quelques parties pavées ou empierrées (i). A vrai dire on n'en a retrouvé que des vestiges insignifiants ; presque partout elles ont repris Taspect vague de chemins à l'état naturel, et celles même dont l'assiette semble avoir été conservée, comme la grande route des Pyrénées au Rhône et aux Alpes, ont à peu près disparu sous les pavages et les empierrements des chaussées modernes.
En somme, l'ancienne route celtique ou phénicienne du Sud de la Gaule n'était qu'un frayé, ou plutôt que la réunion de plusieurs frayés, présentant une succession d'alignements droits, réunissant entre eux les principales bourgades et qui, à force d'être suivis et battus, avaient pris la consistance et l'aspect d'une sorte de chemin régulier. Chemin sans police à la vérité, sans entretien, sans administration ; car, à ces époques primitives et à demi barbares, une route s'établissait, pour ainsi dire, d'elle-même et était commandée par le relief même du soL On avait hâte d'arriver, on craignait les longues éta-
(i) Pritnum Pœni dictintiir lapidibus vîas stravisse,
IsiDOtt. Sev. — De orig.y 1, XIV,
pes, les gorges profondes et sinueuses, les traversées des forêts dans lesquelles on ne s'engageait qu'avec une extrême réserve et sous Tempire d'une religieuse terreur (i); on allait ainsi droit devant soi^ toujours à découvert, de manière à gagner le plus tôt possible les oppida et tous les petits centres habités échelonnés sur la route et où Ton pouvait trouver, en cas d'attaque, un secours ou un refuge.
« Les voyages antiques, fait judicieusement remarquer M. Alf. Maury, s'opéraient presque toujours suivant certaines lignes. On longeait les mêmes rivières, on côtoyait le même littoral, on gravissait les mêmes pentes, on s'engageait dans les mêmes détours. Il n'y avait donc pas, à proprement parler, de routes ; il existait seulement des itinéraires. Les tracés changeaient d'aulant moins qu'on avait bien des motifs pour ne pas les abandonner.
« 11 ne suffisait pas d'avoir fait le choix d'une voie facile, il fallait pendant le trajet être assuré de rencontrer de quoi se ravitailler, de quoi s'abreuver, soi et ses bêtes de somme ; il était indispensable d'avoir de distance en distance des lieux convenables pour les haltes, des endroits commodes et bien défendus pour passer la nuit.
« Une fois la direction qui réunissait ces divers avantages reconnue et adoptée, on s'y tenait. C'est là ce qui explique comment en Asie, en Afrique, les voies commerciales n'ont pas subi de changements pendant des
(i) Sed fortes tremuere manus^ motique verenda Majestate loci, si robora sacra ferirent^ In sua credebant redituras membra secures.
Luc. — Phars.f 1. III, v. 397 et scq.
DE LA RÉGION DU RHONE Sg
milliers d'années. Depuis un temps immémorial, elles continuent à être suivies par les caravanes ; elles ont gardé le plus souvent les mêmes stations, déterminées par la présence d'oasis, de puits, de passages de rivières qui subsistent aujourd'hui comme par le passé. Les races asiatiques qui ont, à diverses époques, pénétré en Europe s'avancèrent par les mêmes chemins et marchèrent sur les traces les unes des autres . Les migrations se sont opérées suivant des directions presque constantes que la seule inspection de la carte pourrait faire deviner, et qui représentent aussi le mouvement des armées dans les grandes expéditions militaires (i) ».
(I) Alf. Maury. — Les voies romaines en Italie et en Gaule. Paris, 1866.
6o LES VOIES ANTIQUES
Civilisation et circulaiion sont, pour ainsi dire, synonymes, et l'absence de viabilité régulière est ce qui caractérise le mieux les époques de barbarie.
Les routes, dans le vrai sens du mot, n'apparaissent dans rhistoire que chez les peuples conquérants^ déjà civilisés, possédant un vaste empire, une organisation stable, une administration régulière et un grand esprit de centralisation.
La Gaule et la Germanie, qui n'ont été jusqu'à la conquête, que des agglomérations de peuplades très batailleuses, d'origines diverses, presque toujours divisées, unies seulement par un lien fédératif temporaire en vue de la défense commune, ne pouvaient avoir des routes régulières.
Tout au contraire, l'Assyrie, qui a été pendant plu-
sieurs siècles une monarchie riche, paisible, et très fortement centralisée, semble avoir possédé, bien des siècles avant tous les peuples de l'Occident, un véritable réseau de routes de terre reliant la métropole aux provinces qu^elle avait soumises à ses armes. Des traditions un peu confuses sans doute en attribuent Thonneur à Sémiramis ; et, bien qu'on ne puisse avoir que des notions assez vagues sur les travaux publics qui remontent à près de vingt siècles avant notre ère, on sait que le vaste empire de Babyione possédait des canaux, des digues défensives contre les inondations du Tigre el de TEuphrate, que la viabilité sur terre y était assurée, et que des convois de toute nature circulaient activement sur une grande partie de ce vaste territoire asiatique, aujourd'hui désert et silencieux.
Noyée dans la lumière éblouissante de l'extrême Orient, la légende de la belle Sémiramis est, en quelque sorte, le pendant de celle du Melkarth tyrien et de THercule grec dans les régions méditerranéennes. On a même dit et il est assez logique d'admettre que le personnage de Sémiramis, comme celui d'Hercule ou celui d'Astarté, est multiple, et, il est fort probable qu'à ces époques primitives de naïveté et de barbarie, l'imagination populaire a réuni sur un même type presque divinisé toute une série d'exploits, de bienfaits, et de travaux grandioses accomplis par plusieurs personnages eu même par plusieurs groupes plus ou moins nombreux, dont il est difficile de bien distinguer aujourd'hui les traits, et qui ont tous contribué au développement des arts, de l'industrie et de la civilisation au seuil même des temps historiques.
Quelques siècles après les Assyriens, les Perses^ hé-
ritiers de leur grandeur et d'une partie de leur empire, établirent comme eux des routes régulières. On sait même, d'après Xénophon^ que Cyrus avait institué des courriers qui le mettaient en relations permanentes et assez rapides avec l'extrémité de ses états.
L'Asie-Mineure était traversée, au temps de Périclès, par une grande voie militaire qui faisait communiquer le golfe Persique avec la mer Egée, et le long de laquelle on avait établi cent onze relais de poste situés à une journée de marche les uns des autres et où l'on pouvait trouver un gîte, des chevaux, des approvisionnements.
Les Grecs, au contraire, dont la domination ne s'exerçait que sur un territoire fort restreint, n'avaient pas de grandes routes leur permettant de traverser d'un bout à l'autre l'Attique ou le Péloponèse. Toute leur activité était tournée du côté de la mer ; et la seule voie régulièrement entretenue dont les historiens nous aient laissé le souvenir était, en dehors des voies urbaines et des chemins de banlieue de leurs principales villes, la petite route qui conduisait d'Athènes au Pirée. Partout ailleurs, ils n'avaient que de médiocres frayés, empruntaient le plus souvent, comme ils le fonl encore aujourd'hui, le lit desséché des rivières ; le plus souvent ils allaient à travers champs.
La Grèce, même à son apogée, était du reste trop restreinte, trop fractionnée, pour avoir senti la nécessité d'ouvrir et d'entretenir de grandes lignes de communication entre ses différentes provinces. Athènes, Sparte et Corinthe étaient aussi indépendantes et peut-être plus étrangères les unes aux autres que ne le sont aujourd'hui Paris et Madrid, Londres et Berlin. Aucun lien permanent ne les unissait. Le commerce ne pénétrait
pas dans Tîntérieur du pays, Toutes les affaires se faisaient par mer- La civilisation était toute locale et concentrée autour de quelques villes principales. Au point de vue de la viabilité et en général de tout ce qui touche au génie civil, la Grèce a été de tout temps ce qu'elle est encore de nos jours, un pays primitif et à demi barbare.
Il en fut tout autrement à Rome dès les premières années de la République. L'activité y était toujours tournée du côté pratique.
Le sentiment esthétique pur dominait chez les Grecs ; et ce petit peuple merveilleux, qui a eu, plus que tout autre, la passion du beau et de l'idéal, était à peu près insensible aux grands travaux d'utilité publique, le plus souvent incompatibles avec le sentiment élevé de Tart. Chez les Romains au contraire, la pensée politique et la préoccupation de l'utile l'emportaient toujours sur l'amour du beau.
Les Grecs étaient avant tout des artistes et des lettrés, les Romains des conquérants et des constructeurs; la Grèce entière nous apparaît comme une grande académie de beaux-arts, Rome était surtout une école pratique d'administration et de travaux publics (i).
Affermir leur autorité, se substituer peu à peu aux indigènes dans toutes les questions locales, rattacher par des liens étroits et par des besoins communs la métropole aux villes de province^ établir entre elles un courant d'idées, d'usages, d'habitudes, enlacer en quelque sorte
(î) E. Mallay. — Études sur t antiquité, — V architecture , les travaux publics, les artistes et les artisans à Athènes et à Rome. — Clermont-Ferrand, 1878.
tout le monde conquis par eux dans les mailles serrées d'une réglementation qui descendait dans tous les détails de la vie publique et privée, romaniser en un mot. comme on la si bien dit, les peuples les plus hétérogènes et les absorber dans la vie disciplinée de leurs dominateurs, tel fut le programme suivi par les Romains avec une énergie, une intelligence et un esprit de suite qui ne se sont pas démentis un seul instant pendant plusieurs siècles.
Le principal organe de cette centralisation excessive était le vaste réseau de routes dont les itinéraires classi ques nous ont laissé une si complète description.
Déjà, dès les belles années de la République, le peuple-roi avait reconnu la nécessité d'établir des communications permanentes et sûres entre Rome et les différentes provinces de Tltalie nouvellement soumises à ses armes.
Ce réseau s'agrandit au fur et à mesure de la conquête.
Dans le principe, il était restreint à quelques routes de banlieue -, mais^ dès l'annexion de la Campanie au territoire de Rome, on ouvrit jusqu'à Capoue la célèbre voie Appienne. Cette route célèbre^ regina viarum, comme l'appelle le poète Stace^ la première et la plus importante des grandes voies qui rayonnaient autour de la ville éternelle^ — elle date de l'an de Rome 442, 3 12 ans ans avant notre ère, — fut, ainsi que son nom l'indique, via Appia^ l'œuvre du censeur Appius Claudius. Elle remplaça les chemins informes dont on s'était contenté jusqu'alors (i).
(i) Appia aqua indue ta est ab Appio Claudio censore,cui postea Cœco fuit cognomen, M. Valerio Maximo et P. Decio Mure coss. anno xx post initium belli Samnitici. Qui et viam Appiam a porta Capena usque ad urbem Capuam muniendam curavit. — Sext. Jul. Frontin. — De aquœductibus urbis Romœy 1. I.
Les autres routes furent établies sur le même type. Comme la voie Appienne, elles eurent une destination éminemment stratégique ; elles assuraient la marche des armées et des approvisionnements et créaient des rapports continus de commerce et d'affaires entre Rome, cœur de l'empire, et les provinces^ les municipes, les colonies.
Presque toutes portaient le nom du magistrat ou du général qui en avait ordonné l'exécution ou dirigé les travaux de construction (i).
Ce n'étaient plus de simples frayés comme les anciens chemins plus ou moins défoncés dont elles prenaient la place; c'était mieux encore que nos routes modernes, dont nous avons le droit cependant de nous montrer assez jaloux, mais qui se réduisent le plus souvent soit à une mince couche d'empierrement, soit à un revêtement pavé reposant sur le terrain naturel ou sur une médiocre fondation. Les routes romaines étaient de véritables constructions à chaux et à sable ; destinées à durer pendant des siècles, elles présentaient ce caractère de solidité et de force que les Romains savaient toujours imprimer à leurs travaux publics.
Vitruve nous a laissé dans tous ses détails la descrip-
M. Valerio et P. Decio Mure consulibus, par Appinm Clau^ dium censorem, viafacta et aqua inducta est, quœ ipsius nomine nuncupatur. — Càssiodor.^ in chronic.
TiTE-LiVE, IX, XIX.
Strabon^ Geog.y 1. V^ c. I, m.
Beroibr. — Histoire des grands chemins de l'empire romain, t. I.
P. BiÀL» — Chemins, habitations et oppidum ie la Gaule au temps de César.
(i) ViaFlaminia, via Aurélia, via Domitia, etc.
tion d'une de ces routes modèles ; et les fouilles très nombreuses que les archéologues ont fait exécuter un peu partout dans le sous sol de l'ancien monde romain, ont permis de vérifier l'exactitude de cette description, et de retrouver dans un parfait état de conservation, sur un très grand nombre de points, les différentes parties qui constituaient les chaussées antiques (i).
Ces voies étaient formées de diverses couches de maçonneries successives, encaissées dans une tranchée de un mètre environ de profondeur. Tout d'abord, on coulait dans le fond de la tranchée un bain de mortier de chaux et sable de 3 à 4 centimètres d'épaisseur. Sur ce mortier, on disposait avec soin un lit de grosses pierres plates et larges. C'était la couche inférieure, la fondation, lestatumen.
Par dessus ce socle on établissait un véritable béton de pierres concassées ou de cailloux de petites dimensions agglutinés dans du ciment, et que Ton battait avec force^ de manière à faire une masse compacte d'une composition analogue à celle de ces blocs artificiels que l'on échoue dans les ports au-devant des jetées pour les protéger contre les attaques de la mer. C'était la couche intermédiaire ; elle pouvait avoir 3o centimètres environ; on l'appelait le rudus.
La couche supérieure était le noyau ou nucleus. Comme la précédente, elle avait de 20 à 3o centimètres ; c'était
(i) Une route romaine pavée ou empierrée portait le nom de stratum. C'est de là que sont venues au moyen âge, par une légère altération, les deux dénominations d^estrée et d^estrade, usitées encore, la première dans le Nord, la seconde dans le Midi dé la France. Les Anglo-Saxons en ont tait street, les Germains straatf strasse.
une couche imperméable de ciment mélangé de frag« ments de poteries et de tuiles, fortement pilonnée et semblable à celle que Ton employait pour les aires où Ton battait le blé.
Dans quelques régions de la Gaule méridionale, ces briques concassées étaient remplacées par des fragments de pierres volcaniques; et dans les contrées métalliques, comme le Vivarais et la Lozère, par des scories de fer, qui ont laissé leur nom aux chemins romains (camin roumiou, camin ferra) (i).
La route proprement dite, qu'on appelait la summa crusta^ la croûte supérieure, était établie au-dessus de ces trois couches. C'était quelquefois un empierrement de cailloux liés entre eux par *une matière d'agrégation qui acquérait la consistance du ciment, tantôt un pavé de grandes dalles, polygonales, dures, en général de nature volcanique, comme on en voit encore sur beaucoup de voies publiques en Italie. Le revêtement extérieur de la route formait saillie sur le sol naturel ; c'était comme le dos d'un véritable mur enfoui dans la terre ; on l'appelait le calceum ; le mot s'est altéré au moyen âge, et il est devenu cauchie^ chauchée^ nous en avons fait chaussée (2).
Ce n'est pas tout pour une route que d'être facile et viable, il faut qu'elle soit sûre, surtout au milieu de pays à demi barbares, souvent déserts, toujours hostiles. Les Romains y avaient pourvu. Des gîtes d'étapes, des relais^ stationes^ existaient dans toutes les villes d'une cer-
(i) Gr. Charvet. — Les voies romaines che^ les VolkesAréko^ iniques, 1S74.
(2) Alf. Maury. — Les voies romaines en Italie et en Gaule.
68 LB& VOIBS ÀNTIQUtS
taine importance ; en rase campagne on avait établi des maisons de halte, où Ton avait la faculté de renouveler les attelages^ mutationes. On pouvait s'y ravitailler, y trouver du secours, des chevaux, des renforts. Enfin des indications très précises sur la longueur du chemin parcouru étaient données aux voyageurs au moyen de stèles en pierre, quelquefois en marbre, de forme cylindrique ouquadrangulaire, ayant en général deux mètres de hauteur et sur lesquelles on inscrivait, avec le nom et les dignités de Tempereur régnant, les distances des localités entre elles ou cumulées depuis Torigine de la route. Ces stèles étaient espacées de mille en mille pas, et on les appelait des bornes militaires.
Les routes romaines étaient, comme on le voit, de véritables monuments.
DE LA KieiON DO RHÔNE 6$
Les nombreux sondages exécutés dans ces derniers temps et le texte de Vitrave ont permis de rétablir tous les éléments techniques de construction d'une chaussée romaine. Les itinéraires officiels de l'empire nous font connaître à leur tour les différentes mailles de ce magnifique réseau de voies de communications qui est resté pendant plusieurs siècles le mieux établi et le mieux administré de tout l'univers.
Ces itinéraires étaient, en fait, de véritables livres de poste. Etablis dans Torigine pour le service de l'empereur, des principaux magistrats et des chefs d'armées, ils se répandirent et se multiplièrent à profusion dès le second siècle. On en fît un très grand nombre d'exemplaires, et ils furent bientôt à la disposition de tous les commerçants^ de tous les voyageurs. Quelques-uns mêmes étaient illustrés, et de grossières enluminures y
figuraient les rivières^ les chaînes de montagnes, remplacement des villes avec des couleurs et des signes conventionnels destinés à en faciliter la lecture.
Mais tous ces exemplaires, transcrits à la hâte par des mains le plus souvent inexpérimentées sur des rouleaux de papyrus^ qu'on appelait des volumina, fourmillaient naturellem-ent d'erreurs et contenaient un véritable fouillis de variantes souvent indéchiffrables.
Presque tous ont malheureusement disparu. Trois ou quatre seulement sont arrivés jusqu'à nous par Tintermédiaire de copistes quelquefois infidèles ; mais les erreurs qu'ils contiennent ont été soumises à une discussion sévère. La critique moderne est parvenue à
corriger les textes fautifs ; et> en somme, on se trouve aujourd'hui en possession de documents extrêmement précieux qui permettent d'éclairer d'une manière très nette les questions géographiques qui se rattachent à rhistoire du monde romain (i).
Le plus important, le plus complet et le mieux étudié de ces livres de postes est V Itinéraire cfAntonin. Sa rédaction première fut entreprise, comme son nom l'indique, par ordre et pour l'usage de l'empereur, Itinerariumprovinciarum Antonini AugusH.
Depuis Antonin, il a été l'objet de bien des retouches^ au fur et à mesure que s'ouvraient de nouvelles routes. Il donnait les distances de Rome à la limite extrême de toutes les provinces, distances comptées de l'enceinte extérieure de la ville, et non, comme on s'est plu trop souvent à le dire, à partir de ce fameux milliaire doré, élevé par Auguste sur le parvis même du Capitole.
(i) Voir pièce justificative II.
DE LA REGION DU Rh6nB 7I
La mensuration y est indiquée le plus souvent en milles .romains,dont la valeur était de i48i™5o; quelquefois^ notamment en Gaule au dessus de Lyon, en lieues gauloises, qui valaient un peu moins du double du mille (i). Cestritinéraire pour ainsi dire classique. Les érudits modernes ^en ont fait l'objet de leurs études les plus consciencieuses, et il est aujourd'hui entre les mains de tous ceux qui s'occupent de géographie romaine (2).
Après ri tinéraire d'Antonin, vient la célèbre Carte de Peutinger ou Table Théodosienne, le plus ancien monument cartographique qui nous soit connu.
Cette carte n'est en quelque sorte que la traduction illustrée de ri tinéraire d'Antonin; et les deux documents, malgré de nombreuses divergences dans les détails^ se complètent l'un par l'autre. On est d'ailleurs assez peu fixé sur la véritable origine et la date précise de la carte de Peutinger, qui a été depuis le XVP siècle l'objet de tant de discussions et de commentaires de la part des historiens et des paléographes^ et que la magnifique restauration de M. Ernest Desjardins^ enrichie de notes
fi) Walkeanër évalue la lieue gauloise, à . . . 2208"*
D'Anville, à 2209"5o
DeCaumont, à 22ii"i6
De Boissieu, à 222i"*5o
Vincent Durand, Guigue. baron de Rostaing, à 2222' A. Aurès, Pistolet de Saint- Ferjeux, à . . . 2415'
Bergier, à 2475'
A. DU Mesnil. — La lieue gauloise de la Table de Peutinger. — Bulletin de la Diana, Montbrison, 1881.
(2) Voiries pièces justificatives, III, IV, V, VI, VII, VIII, IX et X, qui sont des extraits de TexceUente édition des itinéraires classiques publiés à Berlin : Itinerarium Antonini Augusti et Hierosolymitanum ex libris manu scriptis ediderunt G. Pathey et M. Tinder. Berolinii mdcggxlviii.
d'une très grande valeur scientifique, a mise aujourd'hui à la portée de tous (i).
Les villes de Stabia, d*HercuIanum.de Pompéi y sont figurées ; et on a voulu voir dans cette représentation, sur la Table Théodosienne, de ces trois villes détruites par Téruption du Vésuve de Tan 79 de notre ère une sorte de preuve de l'existence de la carte au premier siècle (2). Rien n'est moins sûr ; et il est très permis de supposer que quelque cartographe, ignorant ou peu scrupuleux, aura voulu indiquer rétrospectivement l'emplacement de ces villes disparues, ou même orner simplement sa carte d'une restauration fantaisiste.
La carte de Peutinger a été bien souvent considérée comme un monument du deuxième siècle exécuté^ d'après les uns, sous le règne d'Alexandre Sévère, d'après les autres, sous celui de Probus. Mais l'opinion la plus accréditée est qu'elle est bien postérieure et qu'elle fut confectionnée à Constantinople vers l'an SgS après Jésus- Christ, sous Théodose le Grand. On sait d'ailleurs que le savant antiquaire Conrad Peutinger, d'Augsbourg, qui vivait dans la première moitié du seizième siècle, n'a pris aucune part à sa rédaction. Elle passa ensuite dans la collection du prince Eugène de Savoie ; elle échut enfin à la bibliothèque de Vienne.
Deux autres monuments de même nature, mais de date plus récente et n'embrassant qu'une partie restreinte du territoire de l'empire, permettent en quelque sorte de
(i) Ernest Desjardins. — La Table de Peutinger, d'après V original conservé à Vienne^ x^Ww, in-fol. Paris, 1874.
(2) G. Brouchoud. — Des voies de communication entre Vienne et Lyon dans Vantiquité. — Congrès archéol. de Vienne, année
DB lA REGION DU RHÔNE
contrôler les deux premiers, de les rectifier sur quelques points et de reconnaître les changements introduits dans le réseau des voies romaines. C'est d'abord Tltinéraire de Bordeaux à Jérusalem et d'Héraclée à Milan, qui ne remonte guère qu'au quatrième siècle de notre ère, Itinerarium a Burdigala Hierusalem usque et ab Hera^ clea per Aulonam et per urbem Rotnam Mediolanum usque {\)\ ce sont ensuite les fameux vases Apollinaires qui donnent la route de Gadès (Cadix) à Rome, et dont la découverte, qui remonte à peine à quelques années, a été un véritable coup de fortune pour tous les amis de Tart et de Tarchéologie (2).
La trouvaille a eu lieu au petit bourg de Vicarello, qui faisait partie, il y a quelques années de la délégation de Viterbe dans les États Romains. C'est aujourd'hui un assez pauvre pays, situé à trente milles environ au Nord- Ouest de Rome, dans Tancienne Etrurie, sur la rive septentrionale du lac Bratiano, l'ancien lacus Sabatinus. Quelques sources thermales d eaux salines acidulées y attirent encore chaque été un certain nombre de baigneurs ; mais cette modeste station balnéaire était jadis une des plus célèbres de l'occident ; on l'appelait les Eaux Apollinaires^ Aquœ Apollinares.
En i852, les Pères Jésuites du collège romain, alors
(i) Voir pièce justificative XI.
(2) La stipe tribiilata aile divinità délie acque Apollinari, scoperta al cominciare del i852, di G. Marchi D. C. D. G. — Roma, tipog, délie Belle arti, i852.
Revue archéol. 3' année, 5* vol. 1862.
A. AuRÈs. — Concordance des vases Apollinaires et de VItinéraire de Bordeaux à Jérusalem dans toutes les parties qui leur sont communes et comparaison de ces textes avec l'Itinéraire d'Antonin et la Table Théodosienne. — Nîmes, i868.
propriétaires de l'établissement thermal, firent faire quelques réparations au bassin qui alimentait Tune des piscines. Ils reconnurent bien vite que la construction de ce bassin remontait à une époque fort reculée, et mirent au jour neuf inscriptions votives, un nombre considérable de vases d'argent, de bronze, et surtout des monnaies dont les couches étaient en quelque sorte stratifiées chronologiquement. A mesure qu'on creusait dans le bassin, les objets découverts prenaient un caractère de plus en plus archaïque. On n'en pouvait douter : on était en présence d'une de ces nombreuses sources sacrées dont l'origine se perd dans le passé assez confus des peuples primitife de la vieille Etrurie.
L'usage de jeter en offrande des pièces de monnaie ou des bijoux dans les lacs et les fontaines était en effet fort répandu (i) chez les anciens. César, Diodore de Sicile, Strabon en parlent maintes fois comme Tune de ces vieilles coutumes religieuses des peuplades d'origine celtique. Le dieu tutélaire qui présidait aux eaux sacrées était l'objet d'un culte tout spécial. Un sanctuaire était bâti au-dessus ou à côté de la source^ presque toujours orienté^ suivant le rituel antique, dans la direction du levant. On se rendait processionnellement à la piscine. Après avoir trempé silencieusement les mains dans l'eau bienfaisante et sacrée, on s'en mouillait les yeux, le front et les lèvres (2); les plus fervents, les bras ouverts dans
(i) CiGSAR. De Bello Gallico, 1. VI, c. 17.
DiOD. Sic, Bibl. hist,^ 1. V., p. 3o5,
... ev X^paiç Upaîç. — Strab. Geogr., 1. IV, c. i, i3^ éd. Did< Justin, 1. XXXII, c. 3.
(2) OrUy manusque tuas lavimus, Feronia, lympha.,,.
HoRAT., Sat., lib. I, V, v. 24.
DE LA REGION DU RHÔNE jS
Tattitude des orantes, récitaient des prières presque toujours gracieusement rythmées et que le temps a emportées malheureusement avec les religions naïves qui les inspiraient (i).Les malades, les baigneurs, les pèlerins, les dévots de toute nature ne manquaient pas d'ailleurs dé jeter, avant de se retirer , dans le creux de la source, en témoignage de leur reconnaissance et de leur piétés un ex-voto, dont la valeur était en général proportionnée à leur fortune. On appelait ces offrandes des stipes. C'était en général des pièces de monnaie d'or ou d'argent, des vases de prix, des bijoux, quelquefois précieux, bagues, fibules^ pierres gravées, etc. ; mais le plus souvent des objets sans valeur, de pauvres médailles en bronze, des ustensiles de verre ou de poterie. Les plus fortunés élevaient dans l'enceinte sacrée de petits autiels votifs ; la plupart avaient recours à des graveurs, màrmorarii^ ou à des ciseleurs^dont les échoppes encombraient les abords du temple, et faisaient inscrire leurs noms sur des plaques de marbre ou de bronze, que Ton encastrait ensuite dans les murs du sanctuaire (2) ; les
fi) M. Edw. Barry (Histoire du Languedoc^ 1. II, notes; retrouve un écho de ces poésies primitives dans l'invocation toute païenne que le poète Ausone adressait, sous les successeurs de Constantin, à la fontaine sainte de Burdigala, sa patrie :
Salve, fons ignote ortu, sacer, aima, perennis, Vitrée, glaùce, profunde, sonore, illimis, opace. Salve, urbis genius, medico potabilis haustu^ Divona
AusoN. — De clar. urb, Burdigala^ v. 29-32.
(2) quo fit ut omnis
Votiva pateat veluti descripta tabella
Vita senis.
HoRAT., Sat. 1. Il, I, V. 32-34.
t6 les voies antiques
humbles et les pauvres se contentaient de crayonner euxmêmes leurs noms et leurs vœux sur les marches et les colonnes du temple avec cette naïve et touchante confiance qui a fait de tout temps la force des hommes de foi.
Tel était, dans ses lignes générales, le culte primitif des fontaines sacrées. Tout d'abord, on vit s*élever sur leurs bords des temples, puis un certain nombre d'habitations, puis enfin, comme autour de la source sainte du dieu Nemausus^ à Nîmes, des villes considérables.
Ce culte était partout le même.
A Bourbonne-les-Bains, dans la Haute-Marne, Tancienne Borbonia ou Aquœ Bormonis ou Borponis des Romains, on a recueilli près de 4700 monnaies dont quatre en or aux effigies de Néron, d'Hadrien, de Faustine Jeune et d'Honorius, 265 en argent et le reste en bronze, les unes gauloises, la plupart impériales échelonnées depuis le règne d'Auguste jusqu'à celui des derniers souverains du Bas-Empire. Au dessous de ce premier trésor lapidaire, les fouilles ont permis d'extraire près de 1600 pièces auxquelles l'action érosive de Teau thermale avait enlevé tout leur relief, et qui re-
nam posse mederi
Picta docet templis multa tabella tuis.
TiBULL., 1. 1, III, V. 27-28.
Voir le petit ex-voto en bronze de Valeria Procilla, trouvé à Nîmes au siècle dernier près du creux de la Fontaine. L^inscription porte : deo nemaitso valehia procilla. La plaque de bronze était percée, à ses deux extrémités découpées en queue d^aronde, de deux trous qui avaient servi, diaprés Ménard, à la fixer contre le mur du temple du dieu Nemausus ou au bas de son simulacre placé dans le temple même.
Ménard. — Hist. de NismeSy t. VII.
Ch. LiNTHÉRic. — La Grèce et V Orient en Provence, c. VI, ni.
DE LA RiblON DU RHÔNB ^^
couvraient elles-mêmes une couche plus ancienne de conglomérat portant de nombreuses empreintes de médailles tout à fait frustes mais de provenance évidemment gauloise. Ce conglomérat et ces monnaies étaient mêlés à un nombre considérable d'objets antiques très variés, — statuettes, fragments de poteries, épingles en os, bagues en or pâle, grains de colliers en sucdn, etc.. (i).
A Niedernau, près de Rottembourg dans le Wurtemberg, on eut ridée de creuser, en i835, un peu à côté de la source actuellement exploitée, et on découvrit à cinq ou six pieds de profondeur une série de monnaies roniaines,échelonnées depuis Trajan jusqu'à Valens.et une statuette d'Apollon qui semblait montrer du doigt l'emplacement de la source sacrée. Sur la foi de cette indication, on continua les fouilles, et on ne tarda pas à arriver à l'orifice du nymphœum antique (2).
L'établissement thermal d'Arles en Roussillon, connu aujourd'hui sous le nom d*Amélie-les-Bains^ a donné lieu^ en 1 846, à des découvertes analogues.
On escarpa la roche granitique à travers laquelle coule la principale source, dans le but d'en augmenter le volume -, et les eaux, sortant avec plus d'abondance, entraînèrent avec elles des monnaies romaines et celtibériennes et des inscriptions sur lames de plomb encore indéchifirées (3).
Mêmes résultats aux sources de Neyrac dans TArdèche,
(1) La République Française. — Rev. scientif,^, n** du 20 maî,
(2) Max. de Ring. — Etablissements romains sur le Rhin et sur le Danube. Paris, 1846.
(3) E. Germer-Durand. — De ^antiquité des Eaux des Fumd' des. — Mémoires de PAcadémie du Gard, i865«i866.
où l'on a mis au jour, en 1 852, une piscine romaine^ un assez grand nombre de débris de poterie antique et et des monnaies en bronze de Gordien-le -Pieux (i).
Les découvertes faites à la Station de Néris, dans r Allier, en 18 19, en 1847 ^^ ^^ ^867 sont bien autrement importantes. On y a retrouvé les ruines de toute une ville d'eaux antique^ des thermes, un temple, un théâtre, des aqueducs, plusieurs villas, des fragments de statues et de bas-refiefs, des inscriptions votives, en l'honneur des Divinités Augustes et du dieu topique Nérius (2) .
Le nom d'un autre dieu topique gaulois, IVAHV, se lit sur une poterie en bronze retrouvée dans une des piscines de l'établissement thermal d'Evaux, dans la Creuse (3).
Tout récemment enfin, dans le Gard, les sources hydrosulfurées des Fumades ont été explorées avec le plus grand soin et ont donné une véritable moisson archéologique (4) : — de magnifiques autels votifs portant en relief leur dédicace aux déesses mères ou aux nymphes augustes protectrices de la source (5), et Timage des ces
(i) Gr. Charvet, — Les Fumades et leurs environs. Nîmes, 1880. (2) Revue des Sociétés savantes, 6® série, t.V, 1877, pp. 41 1 -41 5. . (3) Annales de la Société du Puy, t. XXXI, 1 870-1 87 1 . f4) Gr. Charvet. — Les Fumades, — Découvertes archéologie ques. Alais, Nîmes^ 1872- 1880.
(5) Voici quelques-unes de ces dédicaces :
NYMPHIS. AVGVSTIS //// RVM ///
NYMP. QUINTINA. MAXIMI , F. V. S. L. M
NYMPHIS. CASVNIA. QUINTINA. V ///M
CASVNA. V / L. M. MAT / S /
/ YM // L. IVL. ASCANIVS. V. S. / M
NYMFIS, L. LVCRETIVS. EVPEPES. V. S. L. M.
etc. ... etc. .
Voir la traduction et les commentaires de ces inscriptions dans rintéressante monographie de M. G. Charvet, sur les Fumades.
DE LA RéoiON DU RHÔNE 79
nymphes, les unes couchées et demi nues, les autres debout, vêtues de la stola antique— des monnaies en or aux effigies de Vespasîen, de Nerva, de Trajan, de Marc-Aurèle ; — des milliers de médailles grand bronze, dont une gauloise portant la légende d'Epadnactus, ce chef arverne qui devint l'allié de César (i), les autres au nom de Vespasien, de Nerva, d'Hadrien, de Faustine, femme d'Antonin, de Commode, de sa femme Crispine, de Septime Sévère, de sa femme Julia Domna. Point de pièces en argent ; elles ont dû être d'ailleurs complètement altérées, par suite de leur séjour prolongé dans Teau sulfureuse.
Le classement de ces diverses monnaies, rapproché de toutes les découvertes de même nature faites dans les localités environnantes, où Ton a retrouvé, en même temps que des pièces romaines, des médailles gauloises et massaliotes du troisième et du quatrième siècle, permet de conclure que les eaux des Fumades, très en vogue dans la période qui s'étend des premiers Flaviens aux derniers Antonins, ont été connues et fréquentées depuis l'an 35o avant notre ère et jusque vers Tan Sgoap. J.-C, c'est-à-dire pendant près de sept siècles.
Des découvertes de même nature ont été faites à Vichy, à Plombières, à Bains dans les Vosges, à Niederbroun dans le Bas-Rhin, à Bourbon-Lancy dans la Saône-et- Loire, à Bagnères de Luchon, à Cauterets, en un mot dans les bassins de presque toutes nos sources minérales
(i)Epadnactus ou Epasnactus, chef gaulois arverne, qui livra Luctère à César. Tête analogue à celle de Minerve^ à droite. Lé^ gende : EPAD. — Au revers, guerrier debout^ tenant une enseigne de la main droite, et le bouclier et la haste de la main gauche. -^ Gr. Charvet* — Les Fumades, op. cit., note.
8o LES VOIES ANTIQUES
qui étaient, on le voit^ aussi bien connues des Celtes et des Romains que de nous-mêmes.
En somme les vertus curatives des eaux étaient partout, en Italie et en Gaule, l'objet du même culte. Le dieu topique qui présidait à ces eaux bienfaisantes était toujours à peu près le même (i). On l'honorait de la même manière, on lui offrait les mêmes présents. On l'appelait en général de son nom gaulois Belen ou Betenus, assez semblable au Bel ou Baal de l'Orient et au fameux Belenus Apollo des trois premiers siècles, dont le culte était associé à celui de l'empereur sur les ins criptions d'Aquilée et dont l'attribut caractéristique, gravé sur tant de monnaies gauloises et massaliotes, était une roue à quatre rayons, rappelant le fameux disque qui surmontait le trépied fatidique de TApoIlon pythien dans le temple de Delphes (2).
Le nombre des pièces de monnaie et la quantité de métaux précieux jetés ainsi en offrande pendant une assez longue série de siècles dans les sources sacrées est, pour ainsi dire, incalculable. La plus grande partie de ces trésors a disparu, soit par l'action corrosive des eaux minérales^ soit surtout à la suite de détournements qui ont dû être très fructueux.
L'une de ces spoliations est restée célèbre ; c'est celle du trésor de la Vieille-Toulouse.
On connaît le curieux épisode qui marqua la prise de cette ancienne capitale des Volkes Tectosages par le consul Cépion, Tan de Rome 648-106 ans avant J.-C.
(i) Pline désigne même certaines sources sous le nom de Fon« taine-^Dieu \
quitus illefons deusque celebratur. — Plin., 1. L
[2) E. DESJARDINS4 — Géographie de la Gaule romaine, 1. 11^ c. iv.
bE LÀ RIÉGION DU RHÔnE 8i
D^immenses richesses en or y étaient concentrées^ provenant du butin que les Gaulois avaient ramassé dans toutes leurs expéditions de Pannonie^ de Grèce et de Thrace. La ville possédait un temple dédié à Belenus Apollon et qui était un objet de vénération dans tout le Sud-Ouest de la Gaule (i). Autour du temple s^étendaient des étangs sacrés.
Le pays, dit Strabon^ était d'ailleurs riche en mines d'or et d'argent ; et depuis un temps immémorial, les Gaulois Tolosates jetaient des lingots et des pièces de monnaie dans les étangs consacrés à la divinité protectrice de la ville. Cette protection q' empêcha pas le consul Cépion de la livrer à un pillage en règle ; peut-être même fiit-elle pour lui une utile indication ; et la quantité fabuleuse de lingots d'or et d'argent que Ton emporta ainsi de Toulouse a été, pour les historiens classiques des premiers siècles,robjet de longues discussions. Justin, dont l'opinion est généralement adoptée, fait monter la somme à 1 18.000 livres pesants d'or et à i.Soo.ooo livres pesants d'argent (2), qui auraient valu ensemble près de cent trente millions, d'après le calcul fait par les Bénédictins au moment où ils écrivaient leur histoire du Languedoc -, ce qui ferait près de deux cents millions de notre monnaie actuelle (3).
(i) J. J. A. Barthélémy. — Numismatique ancienne.
Dion. — Fragmenta apud Valesium, p. 6i8-63o.
Aulu-Gelle. — L. 3, c, 9.
Orose. — L. V, c. IV.
Strabon. — L. 4, p. 1 80 et suiv.
(2) Justin. — L. 32, c. 3.
(3) Histoire générale de Languedoc avec des notes et despiè'^ ces justificatives^ par dom CL Devic et dom Vaissette, religieux bénédictins de la congrégation de Saint'Maur, t. it» ixliV.
82 LES TOIES ANTIQUES
Il est peut-être prudentd'en rabattre quelque peu. Quoi qu'il en soit, c'est là un des exemples les plus saisissants de Taccumulation des offrandes en métaux précieux jetées dans les fontaines et les réservoirs antiques (i).
Il n'est peut-être pas téméraire de penser que les sources ApoUinaires devaient receler autanl de trésors que les étangs sacrés de Toulouse.
Ce qui est certain c'est que la dévotion au dieu topique de ces sources célèbres remonte aux plus anciennes époques connues. On a pu retirer en effet du fond de la piscine plus de cinq cents kilogrammes de grossiers morceaux de métal désigné sous le nom dî!œs rude (airain brut), qui servait aux échanges avant que Tas monétaire même le plus élémentaire ait été inventé. Cet œs rude recouvrait lui-même une couche de silex taillés appartenant à l'époque néolithique.
Au dessus de 1'^^ rude se trouvait une assise de près de cent kilogrammes de lingots d'airain, qui dénotent un progrès assez sensible dans l'art encore bien primitif du monnayage et que l'on appelait œs grave signatum.
La couche supérieure enfin était formée de débris de poteries, de vases de bronze et d'argent et de plusieurs
(i) La coutume de jeter dans le creux d^une source ou d^un lac des pièces de monnaies et d^autres objets d^une certaine valeur^ en reconnaissance des faveurs et des protections accordées par la divinité topique qui préside à ces eaux^ s'est conservée dans certains cantons du Cantal, du Rouergue, de la Lozère^ notamment aux lacs de St-Andéol, de Saillants, de Born, de Soubeyrol. — Voir Grégoire de Tours, de gloria confessorum, c. 2.
Ignon. — Notice sur les monuments antiques de la Lozère. — Mémoires de la Société d* agriculture^ sciences et arts de Mende^ t. XI, 1839- 1840.
Bulletin de la Société de la Lozère ^ t. IX^ i858.
centaines de monnaies frappées, dont les âges étaient en quelque sorte gradués chronologiquement et présentaient une série continue depuis l'origine de Tart monétaire jusqu'à Textinction du paganisme ; « et si Ton considère, dit avec raison le R. P. Marchi, dans la dissertation qu'il a publiée, en i852, pour faire connaître le premier au monde savant la découverte de Vicarello, que Vœs rude, qui fut le premier tribut jeté dans ces eaux, quoique englouti dans le gouffre plus anciennement que Vœs grave signatum et que les monnaies frappées, qui trouvaient un lit déjà préparé pour s'y ranger, a été cependant trouvé en si grande masse^ nous ne croyons pas exagérer en avançant que plusieurs siècles avant la fondation historique de Rome, les Eaux ÂpoUinaires étaient renommées parmi les Etrusques et fréquentées par eux -, et qu'il n'y a pas de bains qui puissent nous fournir leurs annales écrites sur des monuments plus authentiques que la longue série des monnaies extraites de ces Eaux ApoUinaires t (i).
C'est dans cette mine précieuse d'antiquités qu'on a rétrouvé les quatre vases en argent massif appelés depuis € les vases ApoUinaires. a Leur forme allongée, presque cylindrique, rappelle celle des bornes milliaires. Fabriqués du temps de Trajan à Cadix, l'ancienne Gadès phénicienne, ils ont été apportés précieusement par quelque riche baigneur^ qui y avait fait graver avec le plus grand soin toutes les étapes de son pèlerinage à la source sacrée, tout comme les touristes naïfs de la Suisse moderne le font autour de leurs bâtons de marche.
(t) G. Marchi. — La stipe tribulata aile divinità délie acque Apollinari, op. cit.
$4 LES voiM AHTiqjoEi
Ces vases sont admirablement conservés. Las inscriptions et les ciselures ont gardé une netteté parfaite \ et cette nomenclature exacte des principales stations de la route entre Cadix et Rome complète de la manière la plus heureuse les indications déjà fournies par les itinéraires classiques en Espagne, dans le sud de la Gaule et en Italie.
DE LA wiûtm w Mtdm 85
L'interprétation de ces précieux documents permet de reconstituer aujourd'hui avec la plus grande précision toutes les mailles du réseau des voies militaires de la vallée du Rhône et de ses affluents, vers le deuxième siècle de notre ère^à Tépoque de l'apogée de la doi&ination romaine, alors que la Gaute complètement soumise était devenue Tune des plus riches provinces del'enîpire (i).
Chez un peuple centralisateur par excellence comme le peuple romain^ ces routes étaient surtout un instrument de conquête et de colonisation.
Lé premier soin d'un général victorieux était d'employer son armée à la construction ou au perfectionne-
(i> Lé kietettr e^ prié dé Poivre ks divers itinérairdi àéai nous alloas doaaef la description sur la caite que nous avons placée à la première page de cette étude et sur les pièces justificatives.
ment, suivant les méthodes que nous avons indiquées plus haut, de ces grandes routes stratégiques absolument nécessaires pour assurer le service des approvisionnements et les communications de Tarmée ; c'était le meilleur moyen de faire sentir à chaque instant la main toute puissante de Rome aux peuples à peine domptés et chez lesquels une explosion de révolte était toujours à craindre.
C'est ainsi que, dès Tan 122 av. J.-C, le consul Cneïus Domitius Ahénobarbus, après avoir battu à Vindalium, au confluent de la Sorgues et du Rhône, les AUobroges, Tune des plus puissantes tribus qui faisaient partie de la clientèle des Arvernes, s'empressa d'appliquer ses troupes à la réfection de la grande route d'Espagne, la même qui avait conduit Hannibal des Pyrénées jusqu'au Rhône. Cette route a gardé son nom. C'est la voie Domitienne, via Domitia.
Un peu plus tard, le consul Aurélius Cotta attacha le sien à la route littorale de la Provence. Ce fut la voie Aurélienne, via Aurélia. Ouverte, dans le principe, depuis la porte Janicule à Rome jusqu'à Pise, elle fut successivement prolongée jusqu'à Gènes, de là jusqu'aux Alpes, puis jusqu'à Aix et Arles^ où elle vint se souder à la voie Domitienne.
Ces deux routes, qui longeaient les côtes de la Provence et de la Narbonnaise, formaient ensemble le grand chemin d'Italie en Espagne. Sans doute le trajet par mer en ligne droite aurait été bien autrement rapide ; mais la marine de Rome était assez médiocre. Les Romains, si intrépides sur terre, étaient d'assez pauvres navigateurs et préféraient de beaucoup faire le tour de la Méditerranée que de s'aventurer dans une traversée directe ou de s'assujettir à un cabotage assez long de port à port.
DE LA RâGION DU RHÔNE 87
en doublant tous les caps de la côte, d'après les indications de ritinéraire maritime dont on osait à peine s'écarter (i).
Cette grande voie littorale ^ via Domitia eX via Aurélia ^ franchissait ainsi les Alpes au point le plus bas, le plus facile, le plus déprimé de la chaîne en vue de la mer, in Alpe maritima^ comme on peut le lire sur la carte de Peutinger.
C'était à proprement parler le chemin de desserte de tous les ports de la côte, de toutes les anciennes villes grecques et phéniciennes, depuis Monaco jusqu'aux célèbres colonnes d'Hercule au sud de la péninsule ibérique. Elle passait à Fréjus, à Marseille, à Arles et à Narbonne (2), et franchissait les Pyrénées au cap de Creux,à l'endroit désigné sur les itinéraires sous le nom de summum Pyrenœum^ où Pompée s'était fait élever un magnifique trophée, qui portait les noms des huit cent seize villes conquises pendant sa guerre d'Espagne (3).
La grande route qui pénétrait au cœur de la Gaule s'embranchait à Arles même, sur le Rhône, au point où la voie Aurélienne se soudait à la voie Domitienne. Elle remontait la vallée du fleuve, se maintenait toujours sur la rive gauche jusqu'à Lyon ; et il eût été d'ailleurs difficile qu'elle pût s'écarter sensiblement de ce sillon naturel, si nettement tracé en ligne droite entre deux rangées de collines souvent abruptes et très rapprochées.
(i)Voir pièce justificative XI, l'extrait de l'itinéraire maritime le long des côtes de la Gaule, depuis Vintimille jusqu'à Arles^ dans Pestuaire du Rhône. Le nombre des escales depuis Tembouchure du Tibre jusqu'à celle du Rhône était de 59, dont 34 sur les côtes de l'Italie et 25 sur les côtes de la Gaule.
(2) Voir pièce justificative X.
(3) Le trophée de Pompée, — Histoire de Languedoc, note E. B.. t. L
88 LIS vous ANTIQUES
A Lyon^ elle franchissait d'abord le Rhône, puis la Saône dont elle suivait la vallée sur la rive droite jusqu'à Mâcon (Matisco) et Châlons (Cavilunno).
Châlons était un carrefour. Quatre routes y aboutis* saient, reliées entre elles par un réseau de voies secondaires.
La première de ces routes était celle de TOuest et ses diflférentes ramifications desservaient : — d'une part la vallée de la Loire et de ses principaux affluents* en passant à Autun, Augustodunum, à Nevers^ Neptmum, à Bourges^ Auaricum, à Orléans, Genabum. à Tours, Ccb-sarodunutn^ à Angers, Julio Magus, et finissant au port desNaa}nètes,Nantes,Porft« Namnetum\ —d'autre part les provinces correspondantes à la Bretagne et à la Normandie modernes, les basses vallées de la Seine et de la Somme et les villes déjà populeuses de Rennes, Condate» de Rouen, Rotomagus, et d'Amiens, Samarobriga.
Deux autres routes remontaient vers le Nord : — la plus importante suivait la vallée de TYonne, puis celle de la Seine, traversait la petite île de Lutèce, qui commençait déjà à porter, sous Tibère, au premier siècle de notre ère, son nom de Paris^ civitas Parisiorum^ ainsi qu'on a pu le lire sur une inscription récemment découverte, au coeur même de la cité, dans le sous-sol de Téglise NotrcHDaoP^) et mentionnant l'existence de la corporation des bateliers de la Seine (i); — Tautre remontait la
(l) TIB • CAESARE
AVO . lOVI . POTVM
HAXSTMO . ARAM
NAVTAB . PARISIACI
PVBLICE . POSIB
RVNT
DE Là tBOiON DU RHÔKV 89
vallée de la Somme, passait sur le plateau de LAngres^ traversait les Vosges et suivait tout le cours de la Moselle jusqu'au Rhin, en desservant sur son passage les villes de Toul, 7'i///ww,deMetz, Dipodunum,dQTvé\es, Augusta Treviorum^ et de Coblentz, Confluentes.
La quatrième enfin était la route de TEst, qui menait droit au Rhin. Elle remontait d'abord la vallée du Doubs, passait à Besançon, Vesonlio^ passait le Jura, aboutissait au Rhin près d'Augst, Tancienne capitale des Rauraques^ Augusta Rauracum^ située un peu au dessus de Bâle, et suivait ensuite la rive gauche du fleuve jusqu'aux rivages de rOcéan germanique (i).
La grande route militaire de l'intérieur de la Gaule, depuis la région du Bas-ïlhône jusqu'aux collines boisées de la Haute-Savoie, suivait naturellement la vallée et presque toujours la berge même du fleuve ; et, de même que la route littorale de la Narbonnaise reliait tous les ports de la côte méditerranéenne, la route d'Ar* les à Châlons desservait toutes les escales fluviales^ tous les points de stationnement des barques et des radeaux^ employés à la descente, à la remonte ou à la traversée d'uoe rive à l'autre.
11 est donc certain qu'elle a dû exister dès la plus haiUe antiouité* au moins à l'état rudimentaire. soit
Inscrtpdon trouvée sous le choeur de Notre-Dame et aufour* d^htti déposée au musée des Thermes, à Paris. — Léon Ri^nibr. — Annuaire de la Société des antiquaires de France, année i85o« i85i.
(i) Voir notre carte placée à la première page ; — > Q. les cartes itinéraires de la Gaule au commencement du cinquième siècle^ travail préjparatoire publié par le ministère de Finitruction publique ; — le recueil des Itinéraires» éd. Partbey et Pinder. Berlin, 1848.
go LES VOIES ANTIQDBS
comme chemin de desserte du fleuve, soit comme voie de secours, lorsque les eaux torrentielles rendaient, pendant les crues, la descente périlleuse et la remonte absolument impossible.
Les témoignages des géographes classiques nous apprennent de la manière la plus certaine que le mouvement commercial de la Gaule était dû en grande partie à la navigation fluviale.
Strabon ne cesse d'admirer Theureuse disposition de la Celtique, dont les grands fleuves toujours navigables permettaient de pénétrer au cœur du pays et d'établir une communication presque continue entre TOcéan et la Méditerranée. Les luttes des Séquanes et des Edues au sujet des péages de la Saône sont la manifestation de de l'activité commerciale qui existait déjà depuis longtemps à Tépoque de la conquête (i).
Pour aller chercher Tétain en Bretagne ou aux Iles Cassitérides (2), dont ils faisaient un gros trafic, les Grecs massaliotes avaient de très bonne heure préféré la voie du Rhône, si bien orientée vers le Nord, au détour par le détroit de Gadès, trop long et surtout gêné par la concurrence des colonies phéniciennes. Lorsque les crues du fleuve obligeaient à suivre les chemins qui longeaient la rive, le portage avait lieu à dos de cheval, et, d'après
(1) IIpo; SI TOÙ( AtôotSou; xat 8tà Tocuxa [Uy, oXX' inhtvés. T7)v I)(^Opav i\ tou zoTocfAOu Ipiç TO'j 8t6^pY*>VToç auTO'jç, âxax^pou xou l6vouç «Çtouvxo; eïvai xdv "Apapa xat lauxô TipooTjxetv xà ôtotYWYtxà x^ij.
Strab., Geog., 1. IV, c. III, 2 éd. Did.
CiESAR, Bell. Gall.t pass.
(2) Ouxe vrfaouç otôa Kaamxep^ôaç eouaaç, ex xcov ô xaaatx^po; ijfxtv çoix^f
"Ef layaxïjç 8'wv ô xe xaaahzpoç f)[Atv çotxqt xa\ xd TJXsxxpov.
Herodot. — - Hist.f L III, cxv, cd. Did.
Mi LA. RÉGION DO RHÔNE 9I
Diodore de Sicile, il fallait à peine trente jours pour faire ce voyage (i).
Les marchands tyriens connaissaient aussi la route du Rhône^ et ces premiers civilisateurs de la Celtique avaient pénétré par là jusqu'au cœur de la Gaule. La ville sacrée d'Alise en Bourgogne, fondée d'après la légende par Hercule (2), était établie sur les riches coteaux que domine le faîte séparatif de la Saône et de la Seine ; c'était le point de passage obligé des marchandises en transit du Midi au Nord, de la Méditerranée à FOcéan.
Les Grecs et les Phéniciens, dont les colonies étaient échelonnées sur tout le rivage méditerranéen, remontaient ainsi le cours du Rhône et de la Saône et, après un transbordement assez court, pouvaient reprendre leur navigation jusqu'aux embouchures de la Loire, de la Seine et du Rhin, où la marine de Bretagne leur apportait du fer, des pelleteries, de magnifiques chiens de chasse et] de combat et surtout Tétain si recherché des Iles Cassitérides, Tun des éléments du bronze, alors indispensable à tous les besoins de la vie. Ils lui livraient en échange des toiles, des laines, des étoffes, des épices.
(1) IIoXùç 8è xat exT^; BpeTxavtx^ç vrjaou $iaxofi.ii^ETai npoç ttjv xaxavxixpû xeifjievijv FaXaTiav, xai ôià 'tr^ç (AEaoYEtou KsXtix^ç if * twcwv Otco tûv è(i,7cdp(ov «Yeiai Tcocpà Ta xoùç MaavocXiciSxa; xat tlç ttjv ovo(i,a|^0(i,iv7]v tuoXiv Nap6c5va.
DiOD. Sic, 1. V, XXXVIII.
*H[A^pa( wç Tpiàxovia xaTayoudiv lîuiTtuv lîcrewv xàçopT^a 3upô(T7)v £x6oXi]VToiI PoSavou j:oTa{xou.
DiOD., Sic, 1. V, xxii, éd. Did.
(2) Kaxa 8* xrjv 'HpaxX^ouç Itci FijpuovTjv atpaTgî'av, xaTavTT[aavTOç eiç t^v KêA TtxTjv auTOu xai TcdXiv 'AXijo^av ev xaùvri xxiaavxoç
DiOD.. Sic, 1. V, xxiv, éd. Did.
92 us Toms AKTIQtJes
des bijoux. Le long du chemin ils trafiquaient avec les Gaulois de Tintérieur (i).
Cette route de la vallée du Rhône était la plus importante des quatre voies magistrales désignées communément sous le nom de « voies d^Agrippa » et qui rayonnaient autour de Lyon.
L*une de ces routes, nous dit Strabon^ traversait les Cévennes et conduisait dans l'Aquitaine ; une autre descendait dans la vallée du Rhin ; la troisième allait rejoindre l'Océan après avoir traversé le pays des Bellovaques et des Ambiens; la quatrième enfin était la grande route du Rhône^ conduisait dans la Narbonnaîse et aboutissait au rivage massaliote, im t^v Nap6(&vmv mI ti^v
Les colonnes militaires dont elle est jalonnée et que Ton a retrouvées quelquefois en place, les stations et les relais qui sont mentionnés sur les itinéraires classiques permettent de la reconstituer aujourd'hui avec une exactitude à peu près parfaite. Elle se développait d'un bout â l'autre sur le flanc gauche de la vallée, tantôt
(I) P. BiAL. — Chemins de la Gaule du temps de César, op. cit.
Hujus civitatis est longe amplissima auctoritas omnis orée maritimes regionemearum^quod et naves habenf VenetipturimaS, quitus in Britanniam navigare consuerunt, et scientia atque uSu nauticorwn rtrrnn reliquas antecedunt, et in magno impetu maris atque aperto, paucis portubus interjectis, quostenent ipsi^ omnes fere, qui eo mari uti consuerunt^ habent vectigales.
CiEs. BelL GalL, 1. III, viii.
xa\ [toO] Fapouva.
Strab — Geogr.y 1. IV, c. v, 2 éd. Dîd.
U) Strab, — Géog. IV, vj, j j édit. Did.
Ùg LÀ RÉQION DU KHÔNE
côtoyait le fleuve à une très foible distance, le plus souvent longeait le pied des coteaux et se tenait toujours au dessus de la zone d'inondation. Elle franchissait ainsi tous les affluents de la rive gauche, TOzon^ la Gère, TAuron, le Bancel^ la Galaure. Tlsère, la Véoure, la Drôme, le Roubion, la Berre, le Lez, TAigues^ la Sorgues, la Durance, et traversait successivement les territoires des Allobroges, des Ségalaunes, des Tricastins^ des Cavares et des Salyens, qui formaient les cités et les colonies de Vienne^ Vienna^ de Valence, Valenlia^ de St-Paul-Trois-Châteaux, Neomagus, et plus tard Augusta^ d'Orange, Aurausio^ d'Avignon, Ai^nio, et d'Arles, Arelate.
L'étude détaillée de cette voie fréquentée entre toutes a été fuite bien des fois.
Il n'en est pas de mieux connue aujourd'hui^ pas même celles qui rayonnent autour de Rome. La nomenclatiu*e suivante, que nous empruntons à un travail consciencieux récemment adressé à la commission de géographie historiquie de Tanci^nne France,permettra au lecteur de la suivre pour ainsi dire pas à pas, de se rendre compte du nombre et de l'emplacement de ses sta-tions et de ses principales étapes, et d'en faire l'assimilation avec les villes et les localités modernes (1).
L LuGDUNUM, Lyon, sur le coteau de Fourvières, Lugdunum Segusiavorum^ caput GaUiarum^ — colonia Copia Claudia Augusta Lugudunensium ;
IL ViENNA, Vienne (Isère), à XXIII milles de Lyon le long du Rhône (34.074°')) et par le raccourci,/er compen-
(i) Florun Vallentin. — La voie d* Agrippa de Lugdunum au rfimg0 massmHete. Pari»^ iSSa
dîum,àXVl milles, — Vienna Allobrogum, coloniaJulia Viennensium.
III. FiGLiNis, St Rambert-d^Albon (Drôme), à XVIII milles de Vienna (26,667"").
IV. Ursolis, St-Vallier (Drôme), à XVIII milles de Vienna (38,5 19).
V. Tegna^ Tain (Drôme), à XVIII milles de Figlinis (25.185™),
VI. Valentia, Valence (Drôme), à XIII milles de Tegna (19,259").
VII. Umbenno, simple mutatio. Les Battendons, hameau de la commune d'Etoile (Drôme), à IX milles de Valentia {i 3, 333"^).
VIII. Batiana, mutatio^ Bauce, quartier de la commune de Saulce (Drôme), à XVIII milles de Valentia (26.667°*).
AcuNUM, mansio, Montélimar (Drôme), quartier de Notre-Dame d'Aygu, à XII milles de Batiana {ly^jjS'^).
IX. NovEMCRARis OU NovENCRARES, mutatio, le Logis des Granges Goutardes (Drôme), à XII milles d'-4cwnttm (17.778-).
X. Senomago, St Pierre de Sénos, hameau de Bollène (Vaucluse), à XVIII milles d'Acunum (26,667"*).
XI. Ad Letoce, mutatio, gué du Lez, un peu à l'Est de Bollène, à VIII milles de Novemcraris (i 1,862").
XII. Arausio, civitas^ à XV milles de Senomago^ (22,21 5™), Orange (Vaucluse), -4 raw^/o Cavarum^ Co^ lonia Julia Secundanorum.
XIII. Cypresseta ou Cëpressete, mutatio, Pont de Sorgue (Vaucluse) à XV milles d'Arausio (22,216°^).
XIV. AvENio, cipitas, à V milles de Cypresseta j 7,407^, Avignon, (Vaucluse) ColoniaAvenio Cavarum.
DE LA RÉGION DU RHÔNE qS
XV. Bellinto^ mutatio^ Barbentane, (Bouches-du- Rhône) à V milles d'Avenio (7,407").
XVI. Ernaginum, mutatio, à X milles de Bellinto^ ( 14,8 14*"), St-Gabriel près Tarascon (Bouches-du-Rhône) .
XVII. Arelate, civitas^ Arelate \Salyurn^ colonia Julia Patenta Areletensium Sextanorum, à VII milles diEmaginum (10,370), Arles (Bouches-du-Rhône).
Cette voie d' Agrippa avait, ainsi depuis son origine à Lyon, à peu près au quartier de la Guillotière, jusqu'à Arles, CLXX milles ou 25 1 k. 855™. Aujourd'hui Oïl compte de Lyon à Arles 258 k. par la route de terre et 266 k. par le chemin de fer. Il est impossible de voir des tracés qui se rapprochent davantage sur d'aussi grands parcours (i).
Restaurée par Agrippa, cette route, qui avait joué un si grand rôle dans l'histoire des migrations des peuples primitifs de la Gaule et de leurs transactions commerciales, devint Tune des plus fréquentées de l'empire. Claude, débarqué à Marseille pour se rendre dans l'Ile de Bretagne, Fabius Valens, général de Vitellius, rançonnant sur son passage la ville de Vienne, Constantin, poursuivant son beau-père Maximien des bords du Rhin au rivage de la Méditerranée, la parcoururent d'un bout à l'autre (2). C'était le passage obligé de la Narbonnaise à la Germanie. C'est par elle que toutes les villes marchandes du littoral communiquaient avec Lyon qui, d'après Ammien Marcellin, était devenu, depuis le deuxième siècle, la tête même des Gaules, qui locus est exor-'
(i) Voir ritinéraire d'Antonin et l'Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem ; — éd. Parthey et Pinder. Berlin, 1848. (2) Flor. Vallentin. — La voie d* Agrippa^ op. cit.
dium Galliarum (i), désignation qui est reproduite d'une manière si caractéristique sur la carte de Peutinger : Lugdune caput Galliarum (2).
La vallée du Danube avait été> aux époques les plus reculées^ la principale route des Aryens et des races indo-européennes dans leur marche générale vers l'occident; la vallée du Rhône et de la Saône devint, à partir du cinquième siècle avant notre ère, et est restée, jusqu'à nos jours> le grand chemin de tous les marchands tyriens, rhodiens^ phéniciens, grecs ou italiotes, en un mot de tous les peuples maritimes et commerçants de la région méditerranéenne et de l'extrême Orient, émigrant ou trafiquant du Midi vers le Nord,
(î) Amm. Marcell. XV, 11, 17.
(2) Table de Peutinger. — Segm. 2.
Cette route du Rhône n'était pas cependant la plus directe pour les armées romaines qui se rendaient fréquemment d'Italie en Gaule et en Germanie. C'était un bien long détour que de suivre toute la côte ligurienne qui correspond à ce qu'on appelle aujourd'hui la rivière de Gènes, puis de doubler le cap des Alpes Maritimes, et de festonner ensuite tout le littoral de la Provence le long de la voie Aurélienne. Le cabotage du port d'Ostie au port d'Arles, tel que nous Ta laissé l'itinéraire maritime (i), n'était pas moins long, il était en outre plus incertain, sujet à des retards, quelquefois à des dangers et, au demeurant, convenait médiocrement à une nation assez peu familiarisée avec les choses de la mer.
(I) Voir pièce justificative XII,
A tout prendre, la barrière des Alpes effrayait beaucoup moins les Romains et les Gaulois qu'une traversée directe de la Méditerranée, ou même qu'une navigation fractionnée de port à port en vue de la côte rocheuse de Provence.
De tout temps les Gaulois avaient su pénétrer en Italie en escaladant les Alpes. Il est sans doute assez difficile d avoir des notions un peu nettes sur la situation de la Gaule cinq ou six siècles avant notre ère. On sait cependant que toute la Celtique formait une vaste agglomération de tribus guerrières, intelligentes, toujours en mouvement et qui se sentirent bientôt mal à Taise dans leurs étroites limites.
Les grandes expéditions de Bellovèse en Italie et de Sigovèse en Orient, par cette vallée du Danube qu'ont suivie quinze siècles plus tard les armées tout aussi peu disciplinées des premiers Croisés, n'appartiennent certainement pas à rhistoire. Tite-Live (i) et la plupart des historiens latins n'ont fait que reproduire, en les arrangeant à leur façon, des traditions et des légendes héroïques, originaires, selon toute apparence, de la Gaule elle-même, où Ton aimait à se représenter sous les formes les plus dramatiques les conquêtes et les voyages des générations disparues.
La critique moderne commence aujourd'hui à jeter quelque jour sur le fond un peu confus dé tous ces vieux récits de guerre et à dégager les faits réellement historiques des légendes un peu monotones dans lesquelles ils sont enchevêtrés. Il est sans doute possible q[ue déjà
(i) TiTE-LivE. — L. V, c. 33 etseq* CiESAR. — De bello GalL, 1. 6, c. 25 et scq.
dans le sixième siècle^ sous le règne de Tarquin TAncien, ainsi que le raconte, sans aucune preuve du reste, Tite-Live, et que Tont successivement répété^ d'après lui^ presque tous les historiens classiques et même les graves Bénédictins (i), une première armée gauloise ait fait irruption sur le versant italien des Alpes. Il est probable cependant que la plupart des auteurs ont reporté un peu trop haut la date de ces invasions, qu'il faut les placer tout au plus vers le milieu du quatrième siècle avant 1 ère chrétienne, à Tépoque de la chute de la domination des li^trusques en Italie, et que les premières expéditions de nos ancêtres de l'autre côté des Alpes sont à peu près contemporaines des grandes migrations gauloises en Pannomie, en Thrace, en Grèce et en Asie (2).
Quoiqu'il en soit, la route par la vallée de laDurance et le mont Genèvre était la plus naturelle, la mieux dessinée, la plus facile ; et tout porte à croire que c'est elle qui fut suivie dès les temps les plus reculés. Une fois connue, elle fut presque toujours adoptée. C'est par là certainement qu'ont passé les hordes de Bellovèse, les éléphants d'Hannibal et les premières légions de César.
Elle traversait cette partie de la chaîne des Alpes que Tite-Live (3) a appelée le premier les Alpes Juliennes, Juliœ Alpes y en l'honneur du conquérant des Gaules. Mais cette désignation ne fut qu'éphémère. Le
(i) DomCl. Devic et dom J. Vaissette. — Hist, génér, du Lan* guedoc, L Le. i.
(2) Voir le récit de ces expéditions dans V Histoire des Gaulois d^AifÉDÉE Thierry, 1. I, c. i.
^3) TiTB-LiVB. — V, 34.
massif du mont Genèvre et les puissants contreforts qui le soudent au groupe du mont Cenis et du mont Viso ont pris, dès le premier siècle, et ont conservé depuis lors le nom d'un petit roi des Alpes, Cottus ou Cottius, qui se soumit pacifiquement à Auguste, vers Tan 25 de notre ère, et ne se vit imposer pour conditions de Talliance de Rome que l'obligation d'ouvrir, à travers ses états couverts de montagnes inaccessibles, des routes plus courtes et d'un accès plus facile que les sentiers dont on s'était servi jusque là (i). Le nom des Alpes Cottiennes,
(ij Amm. Marc. — XV, x, 2 et 7.
Strabon, en parlant de la route qui traversait cette partie des Alpes, dit qu'elle passait du pays des Voconces dans la Cottie :
8ià GuoxovT^wv xalT^ç Kott^ou fV, i, 3) et np6ç t/jv Kotc^ou in* 'E6pd8uvov
x(i5|i7jv (id. id). La carte de Peutinger porte en gros caractères la menlion COTII REGNUM, royaume de Cottius.
Le tombeau du roi Cottius est à Suze. A l'ouest de cette ville, on voit encore aujourd'hui un arc honoraire en très bon état de conservation, dont la frise représente les différentes scènes du sacrifice solennel appelé suovetaurile, dans lequel on immolait un porc, un mouton et un taureau, et dont l'architrave porte l'inscription suivante en quatre lignes :
IMP. CAESARI. AVGVSTO, DIVI. F. PONTIFICI. MAXVMO. TRIBVNIC.
[POTESTATE. XV. IMP. XIII M. IVLIVS. REGIS. DONNI. F, COTTIVS. PRAEFECTVS, CEIVITATUM. QVAE
[SVBSCRIPTAE. SVNT. SEGOVIORVM. SEGVSINORVM BELAGORVM. CATVRIGVM. MEDVLLORVM. TEBAVIORVM. ADANATIVM,
[SAVINCATIVM. EGDINIORVM. VERMINIORUM VENISANORVM. lEMERIORVM. VESVBIANORVM.QVADIATIVM, ET. CEIVITATES.
I [QVAE. SVB. ED. PRAEFECTO. FVERVNT
qui doit se traduire :
A r empereur César Auguste ^ /ils du divin César, grand pon^ tife, revêtu de la puissance tribunitienne pour la quinzième /ois (là première étant de Pan 23 avant J.-C, Parc de Suze date par conséquent de Pan 8), ayant reçu trei:{e salutations impériales (par suite de ses victoires) ; M. Julius Cottius, fils du roiDonnus,
DE LA RÉGION DU RHÔNE lOI
Alpes Cottice^ est inscrit, à côté de celui du mont Genèvre^ sur Tltinéraire d'Antonin, sur celui de Bordeaux à Jérusalem, sur la Table de Peutinger, sur les Vases ApoUinaires (i). Les Alpes Cottiennes et le mont Genèvre étaient la route classique de Tltalie en Gaule à travers les Alpes.
Mais ce n'était pas la seule ; et les deux cols célèbres
préfet des cités dont les noms suivent : Segovii, Segusini, Belaei, CaturigeSy Medulli, Tebavii» Adanates, Sevincatii, Egdinii. Verminii, Venisani, lemerii, Vesubiani, Quadiates, et les cités qui furent sous le gouvernement de ce préfet (ont élevé ce monument. (Traduction de M. Ern. Desjardins).
Il est curieux de remarquer que Cottius, fils du roi Donnus et roi lui-même, ne prend pas son titre souverain sur Tinscription de Tare dé Suze, qu'il avait fait élever en Thonneur de Pempereur C^sar Auguste, se contente de celui de Préfet, et qu'il adopte le nom de famille des Jules, JuliuSy comme s'il eût été fait citoyen romain par Auguste. Il est probable que son indépendance fut respectée ; l'empereur Claude accrut même son domaine et lui donna de nouveau le titre de roi, qu'il prit alors, d'après Dion Cassius pour la première fois (aj. A sa mort seulement, le petit royaume des Alpes fut réduit en province romaine (b), et cette région des Alpes prit son nom, Alpes Cottiennes, qu'elle a gardé depuis.
Ern. Desjardins. Gaule Romaine, t. I, c. i, § i.
(a) Mapxw *lo\jXi(a Koxxlta t/jv TcaiptiSav ap/,7)V, î^v Ik\ tûv "AXtcswv twv ô|ia)vufJLcov eT/6, jtpoaâTUTjjfTja* [ô KXajSto;] (an de Rome 797, 44 de notre ère), PaaiX^a auTov tots ;cpt5Tov ôvo(JLxaaç, « Tempereur Claude augmenta l'héritage paternel que M. Jules Cottius possédait dans les Alpes qui portent son nom et lui conféra pour la première fois le titre de roi. »
(Dio. Cass. XL, 24).
(b) Regnum Alpium,,,,, defuncto Cottio, in provinciœ formam redegit, — SUETON. Nero, 18.
(i) Voir pièces justificatives, IV, VIII, X et XI.
Cf. A. AuRÈs. — Concordance des vases ApoUinaires et de r Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem dans toutes les parties qui leur sont communes, et comparaison de ces textes avec V Itinéraire d'^Antonin et avec la Table Théodosienne. — Nîmes, 1868.
du grand et du petit St-Beraard, qui permettent de contourner le massif du mont Blanc au Nord et au Sud- Ouest, étaient aussi très-bien connus des anciens.
Le col du grand St-Bernard est la clef du passage à travers les Alpes Pennines. Le point culminant portait anciennement le nom de Summus Penninus. Au dire de Strabon (i) la route du grand St-Bernard était de son temps difficilement accessible aux bêtes de somme.
Tite-Live (2) cependant n'hésite pas à l'indiquer comme le chemin suivi par deux des plus anciennes peuplades celtiques, les Boïens et les Lingons, lors de la première irruption des Gaulois en Italie, vers le cinquième siècle avant notre ère (3).
Ce grand chemin à travers les Alpes Pennines était, ainsi qu'on peut s'en assurer à la leclure de Titinéraire d'Antonin (4), à peu près le même que la route actuelle -, il passait aux mêmes points remarquables ; comme elle il contournait les rives dénudées du petit lac aux reflets d'acier qui baigne les murs de l'hospice moderne.
Ce nom de Penninus, porté à la fois par la montagne et par le lac glacé, dernier reste d'un glacier disparu (5), ne rappelle pas, comme Ta dit naïvement Tite-
(l) 'H |iiV [Ô56;] 3îà To3 Hoiv^vou ^suysaiv où PaTr;.
Strab., Geog , IV, vi, 7.
(2) Pœninon,.,. Boit Lingonesque transgressi. — Tite-Live V, 35.
(3) E. Desjardins. — Gaule romaine, 1. 1, c. i, § i. (4J Voir la pièce justificative VII.
(5)) Voir la carte de Peutinger, oîi le petit lac du grand St-Bernard est désigné sous le nom de Henus lacus, pour Pœnus ou Penninus lacus.
f) xe^aX)) Tou Aop^a ^rotapu f, xaià t/)v Iloiv^vav X^|ivt)V. 28**, 45 '. — 43*>45 '•
Ptol. III, I, 24.
DE LA RÉGION DU RIlÔ.N'E I03
Live, trompé par une fausse analogie (i), les Carthaginois, Pœni, conduits par Hannibal. Nous avons d'ailleurs vu plus haut que le général Africain ne dirigea pas son armée sur le grand St-Bernard, mais bien sur le mont Genèvre. L'origine du Penninus nous est aujourd'hui parfaitement connue ; c'est une ancienne divinité topique, d'origine gauloise, le dieu Penn^ que les Romains ont incorporé sans hésiter dans leur mythologie complaisante et fort élastique et dont ils ont fait un Jupiter Pœninus.
De même que le mont Genèvre était consacré aux Déesses Mères ou aux Matrones (mons\ Matrona), le grand St-Bernard avait aussi son génie tutélaire, sorte de gardien du passage des Alpes, dont il était prudent de s'iassurer la protection quand on mettait le pied sur son redoutable domaine.
Trente et une inscriptions votives ont été retrouvées au grand St-Bernard ; la plupart sont dédiées au Jupiter Pœninus^ quelques unes au dieu Penn lui-même. Ces ex-voto, gravés sur des tablettes d'airain, avaient dû être jadis encastrés dans les murs du temple aujourd'hui disparu du dieu Penn ou du Jupiter topique qui s'était substitué à la divinité celtique (2 J .
(i) TiTE-LivE, XXI, 38.
(2) Voir, pour les inscriptions votives trouvées au grand Saint- Bernard :
Christian de Loges. — Essai historique sur le mont Sainte Bernard. Montpellier, 1789.
Levade. — Recueil de quelques inscriptions romaines trouvées dans le pays de Vaud et le Vallais.
Le Père Murith, chanoine du grand Saint-Bernard. — Société des antiquaires de France, 1821.
De Haller. — Helvetien unter der Romern.
La montagne, qui avait pris d'abord le nom du génie gaulois, Summus Penninus, prit plus tard celui du maître des dieux et s'appela* montagne de Jupiter, MontJoux », morts Jopis. Cette dernière désignation n'a pas d'ailleurs prévalu ; mais on la retrouve cependant dans un certain
Orelli. — Corpus.
Steiner. — Codex inscript. Roman. Danubii et Rheni^ 1822.
MoMMSEN. — Inscriptiones confederationis Helvelicœ.
Carlo Promis. — Le Antichità di Aosta. Torino, 1862.
Le nombre de ces inscriptions aujourd'hui connues est de trentetrois. Presque toutes sont dédiées à Jupiter Pœninus iov.opt.poen., un petit nombre à Pœninus tout court, qui semble conserver ainsi ses caractères de dieu topique ou de génie particulier de la montagne. Nous donnons ici, d'après le texte de Mommsen et les savantes notes de M. E. Desjardins (Gaule Romaine^ op. cit.), auquel on ne saurait mieux faire que de recourir dans toutes les questions de géographie ancienne de la Gaule, deux de ces inscriptions avec leur traduction :
!• lOVI . POENINO