Les voisins de l'autre côté
Il est impossible de nier qu'il n'ait plu k notre Créateur de mêler bien des maux au bienfait de notre existence ; cependant, si nous ôtions de la liste de nos misères celles qui résultent de la vivacité de notre imagination , ou de la manière fausse ou
inexacte avec laquelle nous considérons les événemens et les personnes , je suis Lieu convaincu qu'elle serait fort diminuée, et que plusieurs d'entre nous qui se croient condamnés aux soucis et aux chagrins , finiraient par avouer qu'ils auraient en eux tout ce qu'il faut pour jouir de la vie, s'ils ne se rendaient pas malheureux par leur faute. Je demande à mes lecteurs la permission de leur raconter l'histoire de deux victimes d'un malheur imaginaire , elle viendra à l'appui de la réflexion que je viens de faire.
IM. Evelyn était le fils aîné d'un père fort riche , et il avait été hahitué à toute l'oisiveté et à toutes les recherches qui accompagnentordinairemcnt une grande fortune.
Mais, heureusement pour lui , quelques circonstances particulières survenues pendant sa première jeunesse avaient changé ses
heures d'oisiveté en des heures d'étude , et lui avaient appris à estimer l'argent plutôt parce qu'il lui procurait l'occasion d'être utile aux autres, que par les jouissances personnelles qu'il pouvait en retirer.
Il était né à la campagne , et il y vécut confié aux soins d'un tuteur jusqu'au moment oil il entra au collège. Comme l'étude des mathématiques , des langues et des belles-lettres avait été non-seulement l'occupation , mais l'amusement favori de sa jeunesse, il apporta à l'Université la gaucherie et les manières un peu sauvages d'un solitaire, et en entrant à Cambridge il ne fit que changer un lieu d'étude contre un autre. A son retour chez lui , après les premières vacances , on le présenta à une jeune et belle héritière que ses parens et ceux d'Evelyn lui avaient destinée depuis long-temps pour femme; cette jeune per-
sonne lui déclara positivement quelle n'épouserait jamais un savant, qu'il fallait que t'ehii qu'elle honorerait de sa main fut bien mis , dansât bien , et eût l'air et les manières d'un homme du monde.
Evelyn , qui savait qu'il ne posséderait jamais ces avantages, et qui ne trouvait pas qu'ils valussent la peine qu'il se donnerait en cherchant à les acquérir , aurait été très-disposé à refuser l'honneur d'unir sa main h celle de la personne qui lui était destinée; mais son père et sa mère l'avaient assuré qu'ils seraient au désespoir si son union avec miss Fanshaw venait à se rompre, et il était trop bon fils pour s'opposer h leurs désirs ; il se soumit donc aux conditions sans lesquelles cette jeune fille étourdie et impérieuse n'aurait jamais consenti à céder aux vœux de ses parens.
Evelyn se donna une grande peine pour
apprendre les plus nouveaux pas, et pour marcher, se mouvoir et se comporter le plus possible comme un homme du monde; il était naturellement poli, car sa disposition était bienveillante , et quand ses cheveux eurent été coupés par les coiffeurs les plus à la mode, et ses habits faits par les tailleurs les plus célèbres, missFanshaw voulut bien avouer qu'il n'était pas si laid qu'elle l'avait cru, et que peut-être par la suite consentirait-elle à devenir sa femme. Evelyn aurait bien pu lui répondre :
« Comme il vous plaira, tout cela m'est fort éf>al. >) Car 1 attrait qu'il était naturellement disposé à sentir pour elle, parce qu'elle lui était destinée et parce qu'elle était extrêmement belle, était un peu diminué en lui depuis qu'il la soupçonnait de chercher en même temps k plaire h un homme d'une grande naissance ; et il était
persuadé que si elle réussissait dans ce projet de séduction elle romprait aussitôt son engap^ement avec lui.
jNIais les efforts de miss Fanshaw furent > vains, et étant revenue du voyage qu'elle avait fait à Londres, Evelyn fut reçu dans la maison de sou père comme un homme dont les propositions avaient été acceptées. Toutefois il était aisé de voir quil ferait plutôt un mariage d'argent qu'un mariage d'inclination. Evelyn ilt bien tout ce qu'il put pour aimer l'épouse qui lui était destinée; mais comme elle lui laissait toujours voir qu'elle trouvait sa figure commune et ses manières gauches , il se persuada tellement qu'elle ne pourrait jamais l'aimer, qu'il craignit bientôt d'aimer lui-môme , et ce qu'il désira le plus pour son avenir fut qu'on lui permît de mener de nouveau une vie r<tiré(? et de reprendre ses études aus-
LES VOISINS. f
sitôt que la cérémonie de son mariage et les visites l'eçiies et rendues que cet événement nécessitait seraient entièrement terminées.
Mais tandis qu'Evelyn se résignait ainsi à la nécessité qu'on lui imposail d'épouser une femme qui n'éprouvait pour lui que de l'indiflerence , il y avait dans le monde une jeune fille qui chercliait ses regards avec une tendresse qu'elle voulait dissimuler, dont l'oreille attentive écoutait avidement ses accens , et qui pensait que l'épouse d'Evelyn serait la femme la plus digne d'envie.
Cette fidèle amie, dont l'amour était sans espoir, était une orpheline, cousine de miss Fanshaw , qui avait été reçue dans la maison de ]\ï. Fanshaw h la mort de ses parens, et qui avait été destinée, comme une esclave aurait pu fctrc , à jirévcnir
les désirs et les fantaisies de la fière héritière, qui avait six ans de plus qu'elle.
Un autre parent, fort riche aussi , s'était charfjé de sa sœur aînée , et son frère cadet avait été envoyé dans l'Inde.
A l'époque où cette histoire commence , Ptosabelle Vere , c'est le nom de cette jeune Il lie , venait d'apprendre que sa sœur avait fait un mariage très-avantageux, et qu'il était probable qu'on l'engagerait à venir remplir sa place dans la famille de la dame chez laquelle elle était auparavant.
« Que le ciel en soit béni ! » s'écria la pauvre Rosabel le quand elle apprit cette nouvelle ; « je pourrai donc alors éviter de le voir chaque jour comme je le fais maintenant, et peut-être parviendrai-je à l'oublier! M
ÏMiùs elle soupirait en parlant ainsi, et pensait quo jusqu'à ce qu'Evclyn fût le mari
de sa cousine il n'y avait aucun mal k l'écouter avec un si tendre et si profond intérêt.
Plusieurs circonstances avaientcontribué à inspirer à cette jeune fille, timide et pleine de délicatesse , une préférence pour Evelyn, qui certainement touchait de bien près à l'amour. D'abord il lui avait sauvé la vie pendant une violente tempête , au moment oil le bateau sur lequel ils se trouvaient allait couler à fond, et lorsque sentant tout le danger qu'elle courait , elle avait dit dans le fond de son cœur : « Personne ne pensera à me sauver et je périrai. >» Ses lèvres pâles avaient in volontairement laissé échapper ces mots : « Oh! secourez-moi, vous qui êtes le père des orphelins ! » Quoique cette prière eût été faite à voix basse et avec un accent presque inarticulé, elle vint frapper l'oreille et toucher le cûeur
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d'Evelyn, qui voyant que sa future épouse et les autres dames de la société étaient sûres d'être secourues dans ce moment d'un commun péril , prit la pauvre orpheline entre ses bras , et depuis cette époque devint à ses yeux reconnaissans l'image de l'être qu'elle avait invoqué.
Ce service important fut suivi d'une foule de petites attentions et de prévenances qui contrastaient avec la malveillance habi^ tuelle de sa cousine. Lorsque INIalhildc abusait de sa complaisance et la grondait sans sujet, Evelyn prenait sa défense; lorsqu'elle refusait dun air dédaigneux de répondre à ses questions , Evelyn lui donnait les renseignemens qu'elle désirait avoir. Quand elle se risquait à parler littérature et à demander Texplicalion des passages qu'elle n'avait pas compris dans les livres qu'on lui prêtait, Mathilde lui
répondait d'un air railleur que de tels sujets étaient au-dessus de la portée d'une fille de quinze ans , ignorante comme elle. Mais alors Evelyn prenait la peine de répondre à toutes ses questions et ne se rebutait pas jusqu'à ce qu'il lui eût fait comprendre ce que sa cousine regardait comme entièrement au-dessus de sa capacité.
Il n'est donc pas étonnant que cette orpheline si durement traitée regardât Evelyn comme le meilleur et le plus séduisant des hommes, et , d'après toutes les probabilités, il aurait fini par éprouver pour elle des senti mens qui n'auraient pu se concilier avec son engagement avec miss Fanshaw, si cette situation dangereuse n'avait pas été près de finir. Rosabelle avait demandé avec instance qu'on lui permit de se rendre chez ses parens avant le jour fixé pour le mariage d'Evelyn; mais Mathilde insista
pour qu'elle raccompagnât à l'autel, et elle fut obligée de rester.
« Je trouve qu'il est très - ingrat à Ilosabelle d'avoir tant d'empressement à me quitter , dit miss Fanshaw à Evelyn ; je croyais quelle désirerait continuer à vivre auprès de moi après mon mariage , et qu'il me serait même assez diflicile d'échapper à sesimportunités. Pourquoi souriez-vous ainsi?
u — Parce que je n'ai jamais rencontré personne qui fût aussi loin d'être impor-^ tune. Mais ne lui avez-vous pas demandé de vivre près de nous?
« — Non : je croyais que vous ne vous en soucieriez pas?
« — Je ne m'en soucie pas I je vous assure que si vous le désirez, je ne le désire pas moins que vous. Mais non, ajouta-t-il en cherchant à ctoufîcr un soupir, il vauC
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mieux ne rien changer à ses piojets, il vaut mieux qu'elle retourne chez sa tante.
« — Vous trouvez? Eh bien, j'en suis étonnée ! Je pensais, Evelyn, que vous auriez désiré garder près de vous une pupille si docile et si intelligente, une personne qui vous écoute comme si vous étiez un oracle et adresse des reproches à tous ceux qui soupirent de lassitude pendant les discours que vous prononcez. Je suis sûre que miss Rosabelle vous manquera comme auditeur. »
« Cela se peut bien , » pensa Evelyn ; « elle me manquera peut-être sous un rapport bien plus cher encore. »
« — Il y a une chose dont je désire vous parler, dit-il avec quelque embarras. J'ai appris que miss Vere n'était pas entièrement dépendante et qu'elle avait quinze