‹ Les voisins de l'autre côté (volume 2)Chapitre 2 sur 13 · Ï^ES VOISINS · texte numérisé non relu

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cents livres. Mais,lMathikle, ce serait une action digne de votre générosité que de faire monter cette somme à deux mille livres ou à plus si vous le désirez.

u — Ah ! mon Dieu , vous savez bien qu'on aura soin de cette fille.

« — Oui; mais je suppose qu'elle désire quitter sa tante , dans ce cas sa propre fortune ne serait pas suffisante pour la soutenir, et vous ne voudriez pas que votre plus proche parente, une personne qui descend d'une des plus anciennes familles d'Angleterre , fut obligée de se placer comme gouvernante?

« — Certainement ; mais ne peut-elle pas vivre avec cent livres par an ?

« — Sans doute , et cette somme l'empêcherait d'être forcée de rester dans une place qu'elle n'aimerait pas , ou de se soumettre à la nécessité, bien plus fâcheuse

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tiicorc , de se marier pour avoir de quoi vivre.

(f — Croyez -vous que pauvre comme elle l'est , elle soit destinée à avoir beaucoup de prétendans à sa main?

(f — Oui , en vérité , il y a plusieurs hommes riches qui seraient enchantés d'avoir pour femme une si belle créature.

« —Belle!

(, — Oui , je n'ai jamais vu de femme qui ressemblât plus qu'elle à une statue grecque. Elle ne serait jamais remarquée au milieu d'une grande foule j ses joues sont trop pâles et ses traits trop petits et trop réguliers pour frapper dans une réunion nombreuse; mais plus on examine son visage, plus on est étonné de sa beauté. C'est alors que l'expression de cette figure si douce, si modeste, si —

« — En voilà assez , monsieur Evelyn ,

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dit la jalouse et fière Mathilde ; je suis aussi bien convaincue, à présent, qu'il vaut mieux que miss Vere aille chez sa tante. «

Alors quittant la chambre elle rejeta la porte avec une grande violence , laissant Evelyn confondu et désolé , mais répétant ces derniers mots du fond de son cœur : « Oui, il vaut mieux que miss Yere aille chez sa tante. »

Piosabelle de son côté demanda de nouveau avec instance qu'on lui permît de partir avant le jour du mariage. Celui qui connaît le fond de tous les cœurs, pourrait seul nous dire si Mathilde savait le secret de sa cousine, et désirait la punir de sa présomption; mais il est certain qu'elle insista pour qu'elle restât, et la força à la parer pour la cérémonie. Rosabelle était la seule personne dont les joues fussent pâles et les pas Ireniblans au milieu de

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la nombreuse assemblée qui entourait l'autel, et quand les vœux qui devaient les unir l'un à l'autre eurent été prononcés et qu'Evelyn eut embrassé son épouse , Piosabelle se trouva mal.

Je ne sais pas ce que les autres pensèrent à cette occasion; mais Evelyn, qui se croyait entièrement incapable de gagner le cœur d'aucune femme quand même il aurait fait tous ses efforts pour y parvenir, ne soupçonna pas la véritable cause de cette indisposition. Tandis qu'il était près d'elle, tàcbant de lui faire reprendre l'usage de ses sens , il ne put s'empêcbcr de soupirer en pensant qu'il y avait quelque cbose de séduisant et d'intéressant dans cette santé délicate et cet air faible et languissant; mais il est certain que ce qui l'intéressait en elle était plutôt sa beauté toucliante que la délicatesse de sa santé.

Le nouveau couple partit de la porte de l'église pour aller faire un voyage de quelques mois, et Rosabelle, après être restée deux ou trois semaines avec le père et la mèredelNIathilde, alla se fixer chez sa tante.

J'aurais dû dire qu'avant son départ , M. Evelyn lui avait présenté, au nom de sa femme, un billet de banque de huit cents livres. L'orgueil de Rosabelle se révolta d'abord à l'idée d'accepter ce don; mais lorsque Evelyn l'eut assurée que si elle s'y décidait il lui en aurait une obligation personnelle , elle fondit en larmes , prit le billet et quitta aussitôt la chambre.

Je n'entrerai dans aucun détail sur les dix années suivantes : je me bornerai à dire que , pendant cet espace de temps , madame Evelyn devint mère de deux filles et d'un ïils; qu'il y avait neuf ans que 31. Evelyn était marié lorsqu'il perdit ses parens; que

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Rosabelle continua à vivre près de sa tante et à rester fille; qu'elle avait fait tous ses efforts pour répondre au long et tendre attachement d'un jeune homme aimable, mais qu'ils avaient été inutiles , et que dans son désespoir il était parti pour les Indes occidentales; qu'elle avait refusé les offres de mariage les plus avantageuses de personnes riches et nobles , mais que, bien que son cœur ne pût lui reprocher d'avoir pour M. Evelyn un sentiment plus tendre que ceux qu'auraient pu approuver les personnes les plus sévères , ce cœur cependant repoussait toute autre image : il restait froid en recevant les hommages des jeunes gens les plus distingués.

Au bout de dix ans , la santé de madame Evelyn s'altéra sensiblement , et comme sa mère ne quittait jamais son époux mourant, et que Malhilde avait besoin des soins les

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plus assidus, elle assura son mari qu'elle mourrait indubitablement si sa cousine Rosabelle ne venait pas s'établir auprès d'elle pour ne pas la quitter. Evelyn écrivit donc lui-même à miss Vere pour se conformer aux désirs de sa pauvre femme ; Rosabelle consentit aussitôt à ce qu'il lui demandait, car elle n'avait aucun devoir important à remplir, sa tante étant morte depuis peu de temps après avoir doublé sa petite fortune , et assuré à l'intéressante orpbeline un revenu qui pouvait suffire à ses besoins.

Rosabelle n'avait vu ni sa cousine ni M. Evelyn depuis qu'ils étaient mariés; ces dix années n'avaient fait que développer en elle cette beauté dont elles avaient privé madame Evelyn»

Evelyn avait alors trente-cinq ans, et sa femme; dçnt les prétentions à passer

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pour belle étaient surtout fondées sur un teint très - coloré , des yeux brillans et une taille ronde et bien prise , était devenue pâle et maigre, avait les: yeux creux et ternes par les ravages de la maladie , et présentait un contraste frappant avec celte personne de vingt-cinq ans, si belle et si fraîche, qui était alors assise au chevet de son lit de douleur, et s'informant de son état avec un si tendre intérêt. Mais, quoique sa figure fût changée, son caractère était toujours le même.

« — Mon Dieu ! mon enfant , s'écrie Mathilde avec aigreur, est-il possible que ce soit vous / Je vous assure que vous avez l'air d'ôtie peinte , et vous êtes devenue aussi grasse et aussi forte qu'une paysanne. Le pauvre Evelyn sera bien étonné de ne plus trouver de traces de cette beauté c/assicjite et délicate qu'il vantait tant. Je hais

la vue de cette santé si vulgaire , et cependant j'avoue que je l'envie, » ajouta-t-elle en poussant un profond soupir; puis, se relevant tout à coup , elle s'écria : « Ditesmoi, Rosabelle, ne suis- je pas devenue bien maigre et bien laide?

« — Il est certain que vous êtes changée.

« — Changée ! vous êtes assez cruelle pour me le dire ? Eh bien ! mon enfant, vous ferez bien de vous en retourner si vous n'avez rien de mieux à m'annoncer. Je vous ai envoyé chercher pour me consoler. < — C'est ce que je désire , si vous voulez me le permettre ; car je veux vous soigner pour vous rendre la santé , et alors vous redeviendrez aussi belle que jamais. « — Je suppose que vous voulez dire par là que je ne le suis plus du tout .^ » dit l'incorrigible madame Evelyn. Piosabelle

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ne répondit rien , et l'entrée d'un cfomestique, qui lui apportait à manger qiteJque chose qu'elle n'aimait pas , lui donna ttne nouvelle occasion de gronder et de se plaindre.

M. Evelyn vint alors dire bonjour à Rosabeîîe. Elle le reçut avec la retenue qui convenait à leur situation respective, et avec une dignité et une grace dans les manières qu'elle n'avait pas au moment où ils s'étaient séparés.

Les yeux perçans et jaloux de Matliildc s'aperçurent bientôt qu'Evelyn examinait long-temps , et avec un plaisir évident , le visage et la taille de Rosabelle, et elle dit d'une voix rauque et altérée : « Je ne m'étonne pas , monsieur Evelyn , que voos re^ gardiez si fixement Rosabetle. Je vous assure que je ne l'aurais pas reconnue , tant elle est devenue rouge, grasse et coin-

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inline; je vois que vous cherchez ce que peut être devenue cette heauté grecque dont vous parliez tant. »

Evelyn était au moment de répondre : « Je trouve qu'elle a encore acquis de noiyeaux charmes. » Mais, en voyant la pâleur et la maigreur de sa femme, la pitié et la crainte de lui causer delà peine lui firent supprimer le juste éloge qu'il allait faire , et il se contenta de dire : « Miss Vere est certainement Leaucoup plus grande et beaucoup plus grasse qu elle ne l'était. »

Mais ces paroles , qui calmèrent les craintes de madame Evelyn, aniigèrent Rosabellc ; car s'il lavai t admirée lorsqu'elle était pâle et maigre, elle ne pouvait s'empèchor de regretter de ne plus exciter en lui cette admiration. « — Sûrement, pensait- elle, s'il n'avait pas partagé l'opinion de sa femme, s'il ne inc trouvait pas changée à mon dés-

avantage , il l'aurait doucement contredite. Mais pourquoi désirerais -je lui plaire?

c'est très-mal à moi. » Et quand Rosabellc se retira pour prendre du repos , elle se blâma beaucoup , elle-même , d'avoir pu éprouver un sentiment si reprehensible.

Mais elle s'aperçut bientôt que les reproches qu'elle se faisait ainsi à elle-même ne seraient pas les seuls qu'elle aurait à supporter : car la maladie et le sentiment de son changement et de la perte de cette beauté dont elle avait été silière, ajoutaient chaque jour plus d'amertume au caractère de madame Evelyn, qui n'avait jamais été aimable , même quand tous les désirs de son cœur semblaient satisfaits; et bien que Rosabelle se pliât toute la journée à ses caprices, et restât souvent piès d'elle pendant toute la nuit, elle n'obtint jamais de sa bouche ni un sourire appj-obuteur,

ni un mot aimable. La seule consolation de Rosabelle lui venait donc des enfans , avec lesquels elle passait tous les momens qu'elle pouvait dérober à leur mère. Elle se fit bientôt aimer d'eux par ces paroles affectueuses , ces tendres caresses dont ils avaient toujours été privés auparavant ; car, même avec ses enfans , Mathikie n'était jamais ni caressante, ni affectueuse. Elle tàclia aussi de leur être utile en leur apprenant de petits ouvrages , et en leur donnant de petits talens que leur gouvernante ignorait totalement; elle se mêlait même quelquefois aux jeux du petit garçon. Enfin elle pouvait du moins satisfaire son goût naturel pour les enfans , et son désir d'obtenir leur tendresse en s'occupant d'eux à chaque instant du jour. Rosabelle avait un autre motif, qu'elle ignorait elle-même, pour chercher à gagner l'affection de ces

enfans. Us étaient les enfans d'Evelyn , et les deux aînés ressemblaient à leur père ; quant à la troisième, sa physionomie rappelait la sienne; elle entendit dire un jour à Evelyn : « Je me flatte, miss Vere , que Fanny vous ressemble un peu. » En disant ces mots , il prit l'enfant sur ses genoux et l'embrassa tendrement. Depuis ce moment, malgré ses louables efforts et les reproches qu'elle se faisait continuellement à elle-même, Rosabclle ne put jamais voir M. Evelyn caresser cet enfant sans émotion et sans embarras ; « — et cependant , se disait-elle à elle-même, je suis sûre qu'il ne pense pas à moi. »

Mais tandis que Rosabelle se faisait ainsi aimer des enfans de son cousin , chaque jour elle perdait de l'affection de sa cousine; et ses motifs , jugés avec la prévention défavorable que donne la jalousie ,

étaient cruellement calomniés. Les enfans eux-mêmes contribuaient à lui aliéner davantage le cœur de leur mère , en lui parlant sans cesse de ce qui devait le plus l'attacher à elle; car ils répétaient à tous momens : « Voyez, maman, la jolie chose que ma cousine Rosabclle a faite pour nous ! voyez , maman , la jolie chose que ma cousine Rosabelle nous a appris à faire î » Et alors la malheureuse ïMathilde s'écriait : « Allez-vous-en , et emportez tout cela ; je suis ennuyée d'entendre toujours parler de votre cousine Rosabelle et des jolies choses qu'elle fait. » Tandis (ju'au fond de son cœur elle accusait Rosabelle de chercher à se faire aimer de ses enfans dans le but de plaire à leur père, et de le décider à lépouser quand elle ne serait plus.

Elle épia donc la conduite de sa cousine et celle d'Evclyn avec une nouvelle vijjji-

lance. Souvent se sentant incapable de les voir tous deux ensemble, elle renvoyait Rosabelle quand son mari venait chez elle , et si le regard d'Evelyn la suivait lorsqu'elle quittait l'appartement, elle lui reprochait de donner de la vanité à cette fille en lui montrant combien il l'admirait. Si, au contraire, Evelyn avait soin de ne jamais fixer ses yeux sur elle en présence de sa femme, elle se trouvait encore plus malheureuse : car elle était certaine qu'il ne se serait pas soumis à une telle contrainte s'il n'avait pas senti qu'il devait lui cacher un sentiment qu'il se reprochait. Piosabelle l'impatientait beaucoup en portant ses beaux et longs cheveux tressés autour de sa tête et séparés à la Madone : car elle disait qu'elle les arrangeait de cette manière parce que M. Evelyn lui avait dit qu'elle ressemblait à une statue grecque, et elle

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voulut qu'elle portât un bonnet, parce qu'elle haïssait ces prétentions déplacées à la beauté. Rosabelle mit donc un bonnet; mais comme c'était un de ces bonnets négligés qu'on appelle dormeuses y elle lui reprocha amèrement sa coquetterie peu délicate , assurant qu'elle l'avait choisi pour montrer combien elle était jolie avec son bonnet de nuit.

Enfin, à force de la tourmenter pendant la journée, de l'obliger à veiller toutes les nuits , et de la faire lever sous les moindres prétextes, au milieu de son premier sommeil, madame TE velyn finit par ravir véritablement à la pauvre Rosabelle cette apparence de santé robuste qu'elle avait au premier moment oîi elle était venue chez elle. Et elle ne tarda pas à faire remarquer à M. Evelyn combien sa beauté était diminuée. « Elle est très-pàle , répondit-

il, et je crois qu'elle est fatiguée de ses veilles. Mais, pour elle , la beauté est indépendante de l'éclat du teint, car les traits sont très-réguliers.

« — Oui, répliqua Matliilde avec une violente agitation. Je le sais, et je ne me suis jamais vantée d'avoir cette régularité; ma beauté dépendait entièrement de ma fraîcheur et de ma santé, \oyez, ajoutât-elle en soulevant sa manche et étendant son bras maigre , voyez : tout a disparu , embonpoint , fraîcheur, beauté ; ainsi il est temps que je disparaisse aussi.

<( — Ma chère Mathilde , dit M. Evelyn , supposez que ce que vous dites soit vrai , croyez-vous que je ne vous aie aimée que pour vos avantages extérieurs, et que mon affection ait cessé avec eux ?

(( — C'est bien ! alors vous avouez qu'ils ont dispasu , »> s'écria celte malheureuse

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