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(< Nous savons ce que nous sommes; mais nous ne savons pas ce que nous serons , w disait la pauvre Orpheline. Et ma propre expérience m'a appris qu'elle n'aurait pu faire une observation plus vraie, quand même elle aurait eu toute sa raison :
car je ne nie serais jamais avisé de soupçonner que je deviendrais auteur. Je trouve môme encore que j'ai eu là une singulière idée , d'autant plus que l'histoire que je vais raconter est vraie et que c'est moi qui en suis le héros. Quoi qu'il en soit, je ferai ce récit, car maintenant mon ambition est d'être auteur : et si cette ambition augmente ;, je ferai probablement publier mes ouvrages; car je pense qu'en m'adressa ut à quelques personnes de ma connaissance qui écrivent elles-mêmes, je pourrai, si je le désire, me faire imprimer.
J'aurai grand soin d'éviter, en racontant ma propre histoire , ce qui m'a souvent déplu dans l'histoire des autres. D'après cela, quoique je sois bien décidé à n apprendre au lecteur, ni mon véritable nom, ni celui de ma famille , ni celui des personnes dont il sera question dans ce rq-
cit, je ne parlerai pas de M. D**"^, de lady C**''^, etc., etc.; mais je choisirai pour chaque personnage un nom emprunté et qui pourra donner une idée de son caractère.
Je commencerai par moi. Au moment oil j'écris ceci, je suis un homme de trèsbonne santé, âgé de soixante-quatre ans; et je suis très-connu dans le beau monde sous le nom de Thonorable Sylney Elderly (i), un très-riche garçon , le plus jeune fils du comte d'Oldworth (2). Je n'ai donc pas besoin de vous dire que j'ai été pendant long-temps l'objet de plusieurs spéculations matrimoniales , pour des filles bien nées qui attendaient depuis vingt ans que l'homme qu'il leur fallait parût sur Tho-
(1) Elderly, qui n'est plus jeune.
(2) Old worth, respectable.
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rizon , ou pour de belles veuves d'un certain âge, qui avaient pris l'habitude de dépenser au-delà de leur revenu. A mesure qu'on avancera dans la lecture de ces Mémoires, on saura si je suis encore garçon ou si je dois bientôt me marier.
Mais je crains que , lorsque j'ai dit plus haut que je ne ferais pas ce qui m'avait toujours ennuyé dans l'histoire des autres, je ne me sois écarté de l'exacte vérité. Car je me sens mécontent quand on ne me fait pas une description particulière de la ligure, de la taille et du costume du héros et de l'héroïne ; et pourtant je n'ai pas le courage de tracer ici mon portrait bien en détail. Cependant je ferai ce que je pourrai. Je dirai donc que je suis grand, frais, bien conservé pour mon âge, non-seulement d'après le témoignage de mon miroir, mais d'après ce que j'entends dire;
que mon costume ordinaire est un habit vert bouteille ; qu'à travers toutes les variations de la mode , j'ai toujours porté des bas de soie blancs et des culottes de Casimir à boucles , et des boucles aussi à mes souliers ; et que mes cheveux , qui n'ont été coupés court que depuis peu , parce que l'âge les a rendus blancs , ont toujours été légèrement poudrés. Je n'ai jamais porté perruque que lorsque j'étais enfant , et on voit dans le château de mon père un portrait de moi oii je suis représenté à l'âge respectable de dix ans, avec un habit complet de velours bleu de ciel, une perruque, une épée et un chapeau sous mon bras ; il faut que j'ajoute que, tel que je viens de me peindre , on me voit ordinairement chaque soir à l'Opéra à la mode, au coin de la troisième rangée du parterre, du coté de la prima donna ; on
peut m'apcrcevoir aussi , enveloppé dans une grande redingote , à la troisième banquette du parterre de Drury-Lanc ou de Covent-Garden , quand un bon acteur ou une bonne actrice joue ce soir-là. Et je puis même me permettre de dire qu'il y a à peine à Londres une assemblée fashionable à laquelle je ne sois pas invité et oii on ne me trouve pas habituellement pendant une heure ou deux.
Lecteur , si tu es un jeune homme ou une jeune femme à la mode , tu dois m'avoir rencontré très-souvent , et , quand tu auras fini ce récit, je soupçonne que tu ne seras pas fâché de me connaître mieux, surtout si tu te trouves dans la même situation que celle oii j'ai été et que je vais te raconter ; mais je te demande pardon , car je sens que je parle beaucoup sans dire grand'chose , et que je mérite déjà le rq-
DE Mariage. 333
proche d'être un vieillard un peu bavard : je continuerai donc mon histoire.
J'ai déjà dit que je fréquentais les assemblées à la mode : elles sont souvent animées par de belle musique exécutée par des artistes de profession, ou par de jolis morceaux de chant exécutés par des amateurs ; mais ces derniers se font rarement entendre ailleurs que dans des sociétés peu nombreuses , et ce sont celles que je préfère.
Dans ces réunions, qui servent non-seulement à faire de nouvelles connaissances , mais à former des liaisons plus intimes, un de mes amis me présenta à lady Marie Lovely (i) , fiile aînée du comte et de la comtesse Selfish (2). Cette jeune personne m'avait charmé par sa beauté , ses manières et
(1) Lovely, aimable. (3) Selfish; égoïste.
sa voix, et je trouvai que sa conversation n'était pas moins remarquable ; elle avait encore un autre charme pour moi , son nom était Marie. '
Lady Marie ne tarda pas à s'apercevoir de l'impression favorable qu'elle avait produite sur moi , et elle chercha à l'augmenter encore par les plus aimables sourires et les attentions les plus flatteuses j mais comme véritablement je ne suis pas un fat, je ne fus pas assez faible pour croire que cette jeune et belle personne eût l'intention de devenir lady Marie Elderly ; cependant le monde en jugea autrement, et lord Lawless (i) , un homme de mon âge , mais dont les cheveux étaient d'un beau brun rougcâtre , les moustaches de la même nuance, et les joues couleur de
(l)La\vless, sans loi.
rosCf mais dont les genoux tremblaient sous lui , et dont les jambes ressemblaient à des fuseaux; lord LaAvless, dis-je, devenait aussi pâle qu'il pouvait l'être , dès que je m'approcbais de lady Marie ; car lord Lawless était son amant déclaré , et hautement approuvé par lord et lady Selfish , qui avaient douze enfans , l'habitude d'une grande dépense , une fortune embarrassée et de mauvais principes. Mais pendant les premières semaines de mon intimité avec lady Marie , j'ignorai qu'elle fût destinée ainsi à être sacrifiée à l'avantage de ses parens intéressés, bien que j'eusse découvert promptcment qu'elle était malheureuse.
Plusieurs fois je l'avais vue tressaillir , changer de couleur , jeter un regard inquiet autour de la chambre ou à travers les fentes des portes qui séparaient les pièces les unes des autres, et ensuite torn-
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ber dans une profonde rêverie, pendant laquelle elle paraissait n'apercevoir aucun des objets extérieurs ; alors je me disais à moi-même: «Pauvre fille! je crains qu'elle n'ait de famour pour quelqu'un ; » et je cessai de m'étonner, comme je l'avais fait jusqu'alors, que lady Marie ne fût pas mariée à l'âge de vingt-trois ans.
Je n'avais pas encore appris quel était l'objet de ses affections; mais je parvins bientôt à le découvrir. . ..
Un soir lady Marie fut sollicitée en vain par la maîtresse de la maison, et par moi, de chanter une petite ballade qu'elle exécutait parfaitement bien : sa mère même le lui ordonna; mais elle refusa obstinément de céder à ses demandes , en s'excusant sur son peu de talent. Notre hôtesse voyant, ainsi que moi, qu'elle était très-pCde et très-agitée, nous renonçâmes
à l'en presser. Mais lady Selfish lui dit à voix basse : « Fille insensée et obstinée! je sais bien pourquoi vous ne pouvez pas chanter ce morceau.
(( — Alors , madame , je m'étonne que vous me le demandiez. »
A ces mots la mère se détourna , après lui avoir lancé un regard faux et méchant; tandis que moi, rempli de pitié, d'étonnement , d'une juste indignation et d'une tendre curiosité, je m'assis près de lady Marie.
« 0 mère ! qui n'êtes pas une véritable mère ! » dis-je d'une voix presque intelligible; et je regardai ma tremblante voisine , en portant sur ma physionomie une telle expression d'intérêt, que la pauvre enfant parut soulagée malgré son émotion, et elle me dit tout bas :
«< Vous ne savez pas, mon cher Monsieur,
à quel point la certitude de votre amitié est précieuse pour moi ! j'ai besoin d'un ami !» , , s
Dans cet instant, l'honorable M. INIerital (i) passa près de nous : c'était un trèsbeau jeune homme qui venait d'entrer dans les ordres. En sortant du salon il se retourna, et ses yeux rencontrèrent ceux de lady Marie. Ce regard ne dura qu'un instant, mais on ne pouvait se tromper à son expression : c'était celle de l'amour. Quand je cherchai à voir quel effet il avait produit sur lady Marie, je trouvai sa physionomie fort éclaircie ; et bien qu'elle parut pensive , ses pensées semblaient moins pénibles. Peu de minutes après elle me dit : (( Je voudrais que vous eussiez la bonté d'aller voir si Arthur IMerital est parti, n
(1) ÎVIeiital, qui a du mérite.
DE MARIACiE. 339
Je le fis, et je revins lui dire qu'il descendait l'escalier. Aussitôt, voyant que sa mère retournait près d'elle , elle me dit avec un sourire très-significatif : « Je puis chanter maintenant. » Et comme alors lady Selfish la persécuta de nouveau pour qu'elle cédât à ses désirs , il fut heureux pour elle d'être en état de lui obéir. Elle s'assit donc près du piano, et chanta la romance suivante , mais d'une voix qui n'était pas très-assurée.
J'en donne ici les paroles , parce qu'il est évident qu'elles étaient l'expression de ses propres sentimens, et il était cruel k sa mère de lui demander de les chanter quand elle savait que Méritai pouvait les entendre.
34o LES PROPOSITIONS