‹ Les voisins de l'autre côté (volume 2)Chapitre 7 sur 13 · D UN · texte numérisé non relu

D UN

m*it0 pax lui-mmf.

N'est -IL pas singulier qu'un homme dont la vie a été misérable par rinfluence qu a eue sur son existence le peu d'abandon de son caractère, se dispose maintenant

à révéler au monde ses pensées et ses séntimens secrets ? Mais telles sont les contradictions inhérentes à la nature humaine , quand les vicissitudes du sort ont exercé quelque pouvoir sur elle. Et quel est le changemetit , quelque extraordinaire qu'il soit, quine puisse un jour avoir lieu en nous, par l'effet du malheur ou par les reproches que nous nous faisons à nous-mêmes ?

Je suis né possesseur d'une fortune considérahle, et malheureusement je perdis mon père et ma mère avant que mon caractère pût être formé et dirigé par l'autorité et le jugement paternels.

J'étais naturellement disposé à la réserve, et mon orgueil était extrême. La voix du reproche était rarement parvenue jusqu'à moi autrement que par la bouche des maîtres dont je ne me souciais guère, et elle excitait plutôt mon ressentiment

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qu'elle ne servait à me corriger sur aucun point. Car, me disais- je à moi-même, y a-t-il quelqu'un qui ait le droit de me blâmer et de me faire des reproches ? Mes parens, qui devaient naturellement me reprendre et me diriger, sont ensevelis dans la tombe, et je dédaigne l'officieux intérêt de ceux qui croient par là se montrer mes amis . Cependant je ne manquais ni d'affections ni de sensibilité ; mais comme , bien jeune encore , plusieurs circonstances m'avaient montré le danger auquel on peut quelquefois s'exposer en s' abandonnant à ses affections et à sa sensibilité, et prouvé qu'on pouvait devenir esclave et dépendant, jo résolus de cacher mes sentiinens au fond de mon cœur , et de m'entourer extérieurement d'un rempart de froideur qui paraîtrait impénétrable contre les dangers qui pourraient venir me menacer.

Le temps s'écoula insensiblement ; si je n'avais pas été très-remarquable dans mes études, du moins je m'en étais acquitté convenablement , et j'avais pris un assez haut degré à l'université, lorsqu'à l'âge de vingt-un ans , je quittai le collège, j'entrai à Lincoln's Inn , et je pris possession de mon héritage paternel. Ma terre était située près d'une grande ville, et on croira facilement qu'on ne tarda pas à trouver que j'étais un bon parti, et qu'on devait penser à moi.

Mais , bien que mes manières fussent en général polies, elles étaient si froides quand je m'apercevais qu'on désirait qu'elles fussent autrement , que ni les mères , ni les fdles , n'eurent aucune raison de se flatter que leurs vœux pussent être exaucés.

J'étais en outre très-observateur, et il

m'arrivait souvent de remarquer en silence ceux qui m'entouraient , tandis qu'on s'attendait k me voir me mêler aux danses ou faire le quatrième à un autre jeu.

J'allais quelquefois à Londres pour mes affaires, et quand je retournais dans ma terre, je continuais k paraître si insensible aux avances flatteuses que je recevais de la part de plusieurs personnes , qu'enfin on se décida k faire des parties sans savoir si j'étais ou non k la campagne , et je crois que l'opinion générale était que. . . certainement je pouvais être fort agréable quand je voulais , mais qu'il était si difficile de tirer de moi une parole, que je ne valais pas la peine qu'on s'occupât beaucoup de moi.

Cependant j'avais pour avocat une personne qui me distinguait de la manière la plus désintéressée , une personne dont je ne cherchai jamais k gagner la bonne opi-

nion par la flatterie ni par aucune espèce d'attention, mais qui, guidée par la bienveillance naturelle que donne un cœur pur et généreux, aimait toujours à protéger les absens contre une animadversion sévère.

Qu'elle était charmante, cette femme que j'avais ainsi attirée vers moi sans m'en douter ! Mais je ne veux pas anticiper sur mon récit : comme je vais confesser mes fautes, j'espère qu'il me sera aussi permis de parler de mes bonnes qualités. J'étais riche et j'aimais k faire jouir les autres de mes richesses , mais je n'y avais aucun mérite. Je n'avais pas un grand goût pour la dépense : j'avais donc peu de besoins personnels , et je donnais moins par principe que par impulsion , car mes charités n'étaient le résultat d'aucune privation personnelle et ne me forçaient à rien retrancher de mes jouissances. , • •

Le hasard fit que quelques actioiis louables que je croyais inconnues parvinrent à la connaissance de la femme aimable qui prenait ma défense, et firent naître en elle un attachement qui... mais, comme je l'ai déjà dit, je ne veux pas anticiper sur mon récit; cependant elle n'aurait pas dû m'aimer : je ne le méritais pas. Ma rudesse naturelle n'était pas digne de sa douceur , de sa tendresse, de sa patience, de son indulgence extrême.

Elle était belle , si le charme de la physionomie, plutôt que la régularité des traits, peut donner droit à cette épitliète ; et son sourire exprimait cet enjouement naturel que donne un cœur en paix avec lui-même et avec tout le monde. La bienveillance respirait dans ses yeux bleus si doux, elle se faisait sentir dans les touchans acccns de sa voix , et on aurait cru que le bonheur

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devait régner partout oh elle choisirait son séjour. Oh ! fatale mémoire ! laisse-moi en paix, aGn que je puisse continuer mon récit.

Bien que je fusse sur mes gardes contre les séductions des femmes, je ne pus m'empêcher de désirer connaître davantage une personne aussi distinguée.

Elle dansait bien; j'aimais à danser avec elle.

Elle chantait délicieusement ; j'étais le plus attentif de tous ses auditeurs.

Elle parlait avec éloquence , quoique très-simplement , et j'aimais à la faire causer.

Quand j'étais près d'elle , j'oubliais entièrement ma réserve , et la froideur naturelle de mes manières s'évanouissait devant la douceur et l'ingénuité des siennes.

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îl est certain que c'étaient iinhommoge et une preuve de son empire qui devaient être bien chers au cœur d'une femme. Rendre prévenant , attentif et agréable dans la conversation , un homme qui était naturellement réservé , froid et taciturne, était un triomphe auquel, malgré sa modestie, elle ne pouvait rester insensible. Et on me dit qu'elle ne voulait permettre à personne de nier en sa présence que je fusse le plus sensible , le plus agréable et même le plus causant des hommes ; elle ajoutait toujours qu'elle avait les plus fortes raisons de croire que j'étais aussi très-bienfaisant. Elle persistait toujours h dire que j'étais beau, quoique les plus hautes de mes prétentions personnelles se bornassent à croire que j'étais bien fait, et que ma physionomie était mâle et expressive tout à la fois.

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Mais je savais bien que cette physionomie était très-austère et peu agréable.

Cependant, elle aimait à parler souvent de l'effet que produisaient mon sourire et l'expression de mon visage, quand il était animé par la bienveillance et le désir de plaire : indulgente et douce créature, hélas ! hélas ! , >],.

On devinera sans peine que cet attrait si peu explicable qu'elle avait pour moi , tinit par m'attirer aussi vers elle. Cependant je craignais de me livrer à un tendre attachement, et j'étais résolu h ne laisser connaître h aucune temme l'étendue de son pouvoir sur moi. Mais en dépit de moimême , je regardais, j'écoutais, et j'aimais; j'eus bientôt le courage de faire à mon aimable défenseur un compliment positif, qui ne trahissait pas entièrement sans doulc toute l'étendue du sentiment qu'elle

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m'inspirait , mais qui suffit cependant pour augmenter l'affection qui l'entraînait vers moi , et à laquelle elle aimait à se livrer. Quelques circonstances qui ne sont pas dignes d'être racontées , me firent juger défavorablement, quoique je ne l'eusse pas mérité; et ceux qui ont vécu dans une ville de province doivent savoir que le plus grand plaisir de ses liabitans est, en général, de nier le mérite de tous ceux qui sont un peu plus distingués que les autres, et qu'ils trouvent une extrême jouissance à détruire une réputation bien établie.

Les calomnies qu'on répandait contre moi étaient souvent racontées devant mon aimable amie avec les détails les plus minutieux ; et chaque fois elle prenait ma défense, non-seulement par estime pour moi , mais d'après la connaissance qu'elle avait de la nature humaine en général ,

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qui lui apprenait qu'il est rare qu'on ne soit pas d'accord avec soi-même , que certaines vertus sont incompatibles avec certains vices, et vice versa. Elle assurait qu'elle était parfaitement convaincue que toute cette histoire était fausse , et que si on la racontait exactement, elle serait plutôt à mon avantage qu'à ma honte. Et son éloquence naïve et bienveillante parvenait toujours à imposer silence à ceux qu'elle ne pouvait convaincre.

Aussitôt que j'appris ce qu'elle avait fait, ma résolution fut prise.

Un orgueil que je ne pouvais vaincre , mais que je n ai jamais eu l'intention de justifier , me porta à garder le silence de l'indignation au sujet de l'accusation qu'on lançait contre moi , bien que les preuves de mon innocence eussent toujours été entre mes mains.

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Mais c'était à celle qui avait pris si généreusement ma défense, sans avoir eu d'autre preuve de mon innocence que la disposition bienveillante de son âme , la sage méfiance des rapports et de la calomnie et son estime constante pour moi et pour mon caractère, c'était à elle que je devais tout mon respect et toute ma reconnaissance, et je ne pouvais me dispenser de lui montrer le prix que j'attachais à sa bonne opinion , malgré mon mépris pour celle* des autres.

J'allai donc cliez elle , je lui racontai tous les détails de cette affaire; je la forçai à écouter mes explications et ma défense , quoiqu'elle m'assurât que cela n'était nullement nécessaire, et je la quittai le cœur et l'esprit remplis de son image .

Depuis ce moment, mes attentions devinrent si constantes , et mes regards ex-

primèrent tant de tendresse, que celle qui en était l'objet ne put ignorer longtemps la conquête qu'elle avait faite, quoique la plus grande réserve et cette délicatesse qui sied si bien aune femme se peignissent dans ses regards et dirigeassent toutes ses actions ; et , bien qu'elle ne pût pas douter qu'elle n'attirât mon attention , lorsque nous nous trouvions ensemble^ elle ne paraissait jamais croire qu'elle y eût aucun droit positif. Cet abandon d'un pouvoir que la plupart des femmeè auraient impérieusement réclamé, et qu'elles n'auraient pas voulu céder sans mécontentement, me rendirent à jamais son esclave ; car je n'étais pas exempt de cet orrjueil puéril qui nous éloigne des femmes qui cliercbent à réclamer des droits qu'elles croient avoir sur nous.

Tout allait bien jusque-là 1 mais malheu-

reusement les mauvaises langues de la ville de C*** jugèrent à propos de s'en mêler : et j'étais engagé avec Caroline et sur le point de l'épouser , s'il fallait en croire le bruit public, avant que j'eusse prononcé devant elle le moindre mot d'amour.

Ce bruit , qui devait paraître très-naturel après les attentions marquées que j'avais eues pour elle, réveilla mes goûts d'indépendance et la méfiance trop naturelle de mon caractère.

Je me figurai que les babitans de C*** cro.yaient que je m'étais trop avancé pour pouvoir reculer , et que les amis de Caroline avaient peut-être répandu ce bruit afin de me faire hâter mes propositions de mariage.

Un homme généreux ne l'aurait pas cru; mais je n'étais pas un homme généreux , et non - seulement je le crus, mais j'agis

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d'après cette croyance, et je devins tout à coup froid dans mes manières envers la douce créature dont je savais que les affections s'étaient éveillées en ma faveur , uniquement parce que je ne pouvais supporter qu'on se mêlât le moins du monde de mes actions, et que j'étais décidé à ce qu'on ne me parlât jamais d'un mariage même avec la femme que j'adorais.

D'après cela , au bal suivant , au lieu de solliciter la main de Caroline, je restai éloigné d'elle après l'avoir saluée ; j'eus le courage de résister au regard rempli d'étonnement , mais non de courroux , de ses yeux si doux et si expressifs , et je vis non sans une lâche satisfaction avec quel air triste et distrait Caroline, ordinairement si gaie et si animée, dansa pendant toute cette soirée.

Je continuai à être aussi froid et aussi

réservé aux deux bals qui suivirent celuilà ; mais alors un rival , et un rival redoutable , parut sur la scène.

Il était bien connu que Caroline avait refusé plusieurs offres de mariage ; mais elles n'étaient point tentantes. Celui qui se présentait maintenant , comme un prétendant à sa main, était, sous tous les rapports, digne même d'une personne comme elle.

Je dois lui rendre justice , et je me suis souvent étonné qu'il ne lui plût pas. Je sentais qu'elle aurait dû. l'aimer , et qu'un entraînement aveugle pour un objet qui n'en était pas digne, pour moi en un mot, pouvait seul l'avoir portée à refuser un être aussi parfait. Je me jugeais moi-même avec vme telle impartialité que je trouvais que Caroline avait grand tort de m'aimer et de le refuser. Il était beau , instruit ; ses talens étaient remarquables ; enfin il

.go LES AVEUX t

était bon , pieux et bienfaisant : c'était un riche ecclésiastique ; son rang était plus élevé que celui de Caroline, car il était le plus jeune fils d'un noble , et son revenu était égal au sien. Cependant il fut refusé par elle, parce qu'elle nie préférait. Qu'estce donc que l'amour, cette passion qui trouble ainsi notre jugement et nous fait rejeter une divinité véritable pour en adorer une mensongère?

Cependant je n'étais pas sûr que mon redoutable rival ne l'emportât pas enfin sur moi , et je commençai à me relâcher de la froideur que j'avais affectée quand je remarquai son assiduité auprès d'elle, que je pus deviner le but qu'il se proposait, et surtout lorsque l'œil observateur d'une amie de Caroline, qui était clairvoyante et disposée à la raillerie , qui craignait mon influence et qui aimait beaucoup mon

rival, se fixa sur moi avec un regard qui semblait dire : « Vous l'avez maintenant perdue pour jamais. »

Je réclamai donc la main de Caroline pour les deux premières contre-danses , la première fois que je me retrouvai au bal avec elle. Elle était engagée avec mon rival , mais elle m'accepta pour les deux suivantes , et je trouvai une différence sensible dans son expression lorsqu'elle dansait avec moi ou lorsqu'elle dansait avec lui. Quand il était son partner , son œil ermt autour d'elle ou se tournait négligemment vers lui ; lorsque c'était moi , ses regards embarrassés étaient toujours baissés vers la terre ; ses joues étaient colorées par une douce émotion , que sa fierté craintive , et un peu blessée peutêtre , la rendait honteuse d'éprouver..

Quelques femmes sans doute auraient

répondu à cette Iroideur en m'en témoignant de leur côté, et peut-être y aurait-il eu quelque convenance de leur part à feindre en cette occasion une indifférence qui eût été loin de leur cœur; mais celui de Caroline était étranger atout déguisement; elle était au-dessus des artifices ordinaires à son sexe: et bien que plus d'une fois, dans un accès d'humeur morose, je l'eusse accusée d'être franche au point de manquer de délicatesse , je lui rends justice maintenant , et je suis convaincu que si toutes les femmes lui ressemblaient, le sort des amans et celui des époux serait beaucoup plus heureux ; mais je dois avouer aussi qu'il faudrait que les hommes fussent plus parfaits qu'ils ne le sont, pour mériter une telle femme.

Après cet effort d'amour-propre , qui m'avait convaincu que mon rival, quelque

agréable qu'il pût être , ne m'avait pas encore ravi mon influence, je devins moins assidu auprès d'elle que je ne l'avais été au bal, et comme on savait que je n'étais pas un prétendant déclaré à la main de Caroline , mon rival risqua de se proposer luimême. La dame dont j'ai parlé auparavant, la pressa fortement de Taccepter pour époux ; mais elle la pressa en vain ; elle refusa avec une fermeté que je pourrais appeler imprudente, mais qui était inébranlable , la proposition qu'il lui faisait , et l'amant rejeté quitta aussitôt la ville de C***.

On espérait secrètement alors que je ferais quelques propositions , car on ne pouvait douter qu'il n'eût été rejeté à cause de moi ; mais l'idée qu'on s'attendait à une telle démarche de ma part , suffisait pour m'em-

pêcher de la faire, et je persévérai dans ma

résolution, quoique je doive avouer qu'elle était souvent ébranlée quand je rencontrais Caroline , et que j'étais exposé au charme mélancolique de sa physionomie, h la douceur de sa voix et à la timidité de ses manières , qui était une espèce d'aveu pour moi et n'était pas moins visible , malgré les efforts qu'elle faisait pour cacher ses impressions.

Cependant, il était impossible que je fusse aussi fioid et aussi réservé qu'au premier moment où l'on avait parlé de nos relations ensemble, et avec la hardiesse que donne la certitude de son pouvoir , j'avais risqué de prendre avec elle des manières aisées et familières.

Au lieu de m'approcher d'elle comme auparavant avec respect , j'avançais ma main pour prendre la sienne , avec une sorte de brusquerie, en lui disant : » Com-

ment vous portez-vous ? n Je lui faisais signe de la tête quand je la rencontrais , au lieu de lui ôter mon chapeau comme le faisaient les autres. Et je m'aperçus bientôt que l'indignation que l'amie de Caroline avait pour moi , et qu'elle témoignait par ses manières et par l'expression de sa physionomie, commençait a être remarquée par cette douce créature elle-même.

Et pourquoi me conduisais-je ainsi ? Je puis dire seulement que j'obéissais à un de ces nombreux caprices qui se remarquaient dans mon caractère , et que j'exhorte fortement les femmes qui liront cet écrit k ne jamais confier leur bonheur à un homme qui aura donné autant de preuves d'un caractère bizarre et difficile.

Après m'être joué ainsi des senti mens d'un cœur trop ingénu pour se dérober constamment à mes observations intéres-

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sees, j'allai à Londres pour mes afiaircs. Mais on savait que je reviendrais passer les fêles de Noël à la campagne ; et je fus de retour deux ou trois jours avant le 25 décembre.

En arrivant, j'allai voir Caroline , et je trouvai son amie avec elle; je fus sensiblement frappé du changement qui s'était opéré dans les manières de Caroline envers moi. Elle était calme et presque froide; et elle ne tarda pas h me dire qu'elle irait le jour suivant chez sir Charles D***, pour y passer la semaine de Noël. J'eus quelque peine à cacher le chagrin que me causa cette nouvelle : car je savais que la maison de sir Charles réunirait alors plusieurs personnes agréables des deux sexes , et que Caroline serait l'objet des attentions des jeunes gens qui auraient tant d'occasions de chercher à

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iui plaire , et qu'ils réussiraient peut-être à m'éloigner de sa pensée ; mais lorsque je vis les yeux de son amie fixés sur moi, je me remis aussitôt I Je lui dis que j'étais bien aise qu'elle passât la semaine de Noël d'unémanière aussi agréable; et je la pressai beaucoup d'y rester encore la semaine d'après , qui serait sans doute aussi gaie que la première, si l'on en jugeait d'après le caractère bospitalier du maître de la maison.

« Y viendrez- vous ? demanda vivement l'amie de Caroline , tandis que je crus m'apercevoir que celle-ci éprouvait une émotion agréable. Y viendrez -vous ? Je sais que vous y êtes invité.

(( — Je le suis , répliquai-je , mais je n'irai pas : ainsi, le conseil que je donnais à votre cbarmante amie était entièrement désintéressé , et uniquement pour son

bien 7 car c était me sacrifier iiioi-mêmc que de la presser ainsi de prolonrjer son absence : cette ville sans elle ne sera qu'un désert. » En disant ces mots, je jetai un regard sur Caroline , et je vis qu'un sentiment mêlé de désappointement et 'd'impatience la faisait rouijir , tandis que so,n amie me complimentait d'un ton fort railleur sui" la bienveillance désintéressée avec laquelle je savais me sacrifier moi-même : elle avait bien le droit de tourner en ridicule la parade que je faisais alors d'un sentiment dont je n'avais donné aucune preuve dans ma conduite envers Caroline; et m'aperccvant que celle-ci paraissait tomber dans une triste rêverie, je fis tous mes efforts pour me rendre aimable , et je parvins enfin à lui fiiire prendre part à la conversation.

Insensiblement aussi ses manières rc-

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prirent leur aisance, et sa physionomie sa vivacité ordinaire; et nous parûmes tous deux prendre autant de plaisir que jamais dans la conversation l'un de l'autre; tandis qu'à mesure que notre gaîté renaissait, et que nous étions enchantés l'un de l'autre, le front de madame Belson se chargeait de nuages, et ses manières devenaient brusques et emportées.

On appela alors madame Belson, qui fut obligée de sortir de la chambre ; elle en fut évidemment contrariée, car je vis bien que son désir était de m'examiner attentivement, ainsi que sou amie, et je restai seul avec Caroline. En un instant, notre vivacité et notre volubilité s'arrêtèrent; les yeux de Caroline évitaient les miens , quoique je cherchasse involontairement à surprendre ses regards. Enfin, emporté par la situation dans laquelle je me trou-

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vais , je m'approchai d'elle ; et m'appuyant sur le rebord de la cheminée , contre laquelle elle était assise, je lui dis avec l'accent de la tendresse la plus vraie : « Ainsi vous allez donc partir pour quinze jours, peut-être pour un mois ? »

« — Cela est très-probable , vous savez bien que vous mel'avez conseillé, «répliquat-elle en agitant le cordon de la sonnette.

(( — Moi ! vous l'avoir conseillé ? » m'écriai-je , et j'allais laisser deviner les sentimens qui remplissaient mon cœur , quand madame Belson rentra , et voyant que je n'avais aucune chance pour me retrouver seul avec Caroline, je me retirai ; mais ce ne fut pas sans lui avoir demandé la permission d'aller chez elle le lendemain matin aA ant qu'elle et son amie ne fussent parties, pour lui apporter un livre qu'elle m'avait prié de lui prêter.

Certainement j'aurais désiré laisser auprès de ma maîtresse une personne mieux disposée en ma faveur ; car je savais trop bien que je m'étais exposé , par ma conduite capricieuse envers elle, à une sévère et juste animadversion.

Cependant je savais aussi que j'avais un avocat dans le cœur de Caroline , et je retournai chez elle le lendemain avec plus d'espérance que de crainte; mais je n'eus aucun motif d'être satisfait de la réception que me firent ces deux dames. Madame Belson eut comme à l'ordinaire avec moi une manière brusque et peu avenante, et Caroline, qui, sans doute avec quelque justice, avait regardé la tendresse que je lui avais témoignée au moment même de son départ comme artificieuse et peu aimable, me reçut avec une dignité froide et léservée que je ne lui avais jamais vue aupara-

vant , et que je trouvai juste quoiqu'elle blessât mes sentiniens.

Ce fut eu vain que je cherchai h parler sur les sujets les plus intéressans , Caroline n'était pas disposée à causer. En vain j'essayai de rencontrer ses yeux et de lui exprimer par mes regards rafFection et les regrets que j'éprouvais ; elle semblait éviter mes yeux sans avoir l'air de faire aucun effort et sans montrer aucune émotion , et je commençai à craindre de m'être trompé en croyant qu'elle avait pour moi une affection profonde et véritable. Cette idée m'était insupportable, et voyant combien ma présence paraissait lui être peu agréable, j'aurais promptement pris congé d'elle si je n'avais senti qu'il m'était absolument impossible de me lever, tant j'étais honteux et embarrassé , et tant il me paraissait difficile de diie adieu à Caroline sans

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trahir l'état de mon cœur. INÏa fierté ne pouvait supporter l'idée d'une pareille humiliation ; je patientai donc , disant quelques mots de temps en temps , quelquefois parcourant un livre de musique ou regardant un tahleau placé près de moi.

Enfin la voiture avança, et ces dames se retirèrent pour mettre leurs châles ; je ne pouvais me dispenser de les attendre pour les aider à monter. Lorsqu'elles rentrèrent dans le salon , j'offris donc un bras à madame Belson , et j'étais au moment de prendre la main de Caroline pour la soutenir, lorsqu'elle trompa mon attente en s'y précipitant sans mon assistance. Cette action piqua mon amour -propre, et me donna le courage de lui faire mes adieux en me séparant d'elle d'une voix ferme et assurée.

J'étais même si avantageux, quej'accor-

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dai à Caroline , au moment où elle me fit signe de la main , quand la voiture partit, un de ces sourires séduisans dont on m'avait dit plusieurs fois qu elle était charmée, car je désirais que le dernier souvenir qu'elle conserverait de moi fût agréable. Je rentrai alors mécontent de Caroline , fâché contre moi-même, et maudissant presque madame Belson. Mais l'idée pénible queje ne reverrais pas Caroline pendant plusieurs jours , et qu'elle allait dans une société oil elle serait entourée de plusieurs jeunes gens qui chercheraient à lui plaire , et dont les droits seraient aussi grands que les miens, s'ils ne l'étaient pas davantage encore , l'emportait sur toutes les autres. Quelquefois je prenais la résolution d'aller les rejoindre dans un jour ou deux ; mais comme j'avais refusé l'invitation au moment oil je l'avais reçue, ma fierté me dé-

fendait de faire une pareille démarche , quelque tentante qu'elle pût être, car j'étais certain que mon changement de résolution serait attribué à sa véritable cause , à l'attrait que je ressentais pour Caroline.

Ce fut alors que je sentis pour la première fois la force de cette phrase si bien connue : « Je ne sais que faire de mon temps. M

J'avais refusé de me joindre à la société qui allait passer les fêtes de Noël chez sir Charles, parce que je désirais étudier quelques livres sur les lois, dont je venais dernièrement de faire l'acquisition. Mais hélas ! ce fut en vain que j'essayai de me livrer à des occupations sérieuses. Je voyais sur chaque page les yeux bleus de Caroline, et je pensai que des études plus légères conviendraient davantage à la situation déplorable dans laquelle je me

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trouvais alors. J'eus donc recours aux belles-lettres et à l'histoire ; mais dès que j'étais frappé d'un beau passage dans les classiques , ma première idée était que je le répétais à Caroline, et si je remarquais et crayonnais le récit de quelques événemens dans les livres d'histoire, c'était dans l'intention de lui en parler à son retour. Mes chaînes étaient loin de me paraître légères ; au contraire, je rejetais les fers que je ne pouvais rompre , et je trouvais déplorable qu'un homme dont l'àme était aussi fière et aussi indépendante que la mienne , eût ainsi sacrifié sa liberté h une femme, quoique celte femme fut une des plus distinguées de son sexe. Ainsi se passa la première semaine de l'absence de Caroline; la seconde commença et finit , et il n'était point du tout question de son retour. A cette époque , un homme de ma connais-

DUN HOMME BIZARUE. 207

sance quitta la maison de sir Charles et revint h C*"*^* , et aussitôt après son arrivée il se rendit chez moi pour me parier des plaisirs qu'il venait de goûter, et pour me faire la description des différens genres d'amusemens auxquels il avait participé.

Ce ne fut pas sans peine que je pus entendre ce récit jusqu'au bout : Caroline était l'âme de toute cette réunion ! sa manière de danser , de jouer du piano , de chanter, le sujet de toutes les louanges! Les jeunes gens les plus riches , les plus nobles, cherchaient à attirer ses regards et épiaient les moindres faveurs. A peine pouvais-je m'empêcher de maudire l'heureuse et séduisante créature qui souriait avec complaisance , tandis qu'elle m'enfonçait un poignard dans le cœur ; mais je n'étais pas au bout de mes angoisses. Il finit par ajouter : u M. Douglas est arrivé deux

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jours avant mon départ, et si j'ai quelque pénétration , je crois que Caroline Orville et lui finiront par s'unir l'un à l'autre. »

M. Douglas était le jeune homme que Caroline avait refusé ; heureusement pour moi , il se retira après m'avoir donné le dernier coup, qui fut cependant adouci par ces mots , qu'il prononça en refermant la porte : « Enfin la société qui compose cette réunion est si charmante que j'ai été désolé d'être forcé de la quitter , et sir Charles m'a dit que si vous y étiez venu , il n'aurait pu former un désir ni éprouver un regret.

(( Puisque sir Charles s'est exprimé ainsi , me dis -je à moi-même , il m'offre une excuse pour aller le rejoindre malgré mon refus, et j'en profiterai bientôt. »

Je ne sais si l'agitation de mon esprit eut de l'influence sur mon corps , mais il est certain que je devins très-malade aussi-

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tut qu'il m'eut quitté, si malade que je fus obligé d'envoyer cbercîier un médecin, et que je restai au lit pendant trois jours consécutifs.

Cependant le cinquième jour je fus rétabli, et le sixième je résolus de partir pour L"*^*"^.

Mais , quand je me regardai dans la glace , et que je vis combien ma maladie m'avait rendu maigre et pfde; quand je me rappelai que j'allais m'ofl'rir moi-même comme objet de comparaison avec mes jeunes et beaux rivaux, mon courage m abandonna, et je résolus de rester cîicz mol ; mais ensuite je réftécbis que Caroline n'avait jamaispum'aimcr pour mes grâces personnelles , et que si elle savait que le cluingement qui la frappait en moi était causé par mon amour pour elle, elle ne m'en aimerait que mieux. c( Cependant, médisais-

je, comment pourra- 1- elle soupçomier qu'une telle cause ait produit ce changement, à moins que je ne le lui dise ? et mon esprit orgueilleux et mon caractère peu communicatif me permettront-ils de faire un tel aveu ! Non , jamais , m'écriai-je , jamais aucune femme ne saura à quel état de dégradation et de dépendance son pouvoir sur moi m'a réduit !

« Et puis, me dis-je k moi-même, si ce rapport est vrai, et si elle a promis sa main à Douglas , pourquoi serais-je témoin de son triomphe ? » Mais , la minute d'après , quelque chose venait me dire à l'oreille que toute espérance n'était pas perdue pour moi , et je partis pour L*^"*^.

J'y arrivai environ deux heures avant

dîner , et au moment où la société , après

être rentrée des promenades et des courses

à cheval qui avaient rempli la matinée, at-

D'UN HOMME BIZArxRE. 211

tendait dans les appartemens le moment de la toilette , et s'amusait avec les différens jeux et les livres de gravures dont les tables étaient couvertes.

Comme les portes du premier salon étaient ouvertes, mon entrée ne fit aucun bruit, et, me sentant très-agité , je priai le domestique de ne pas m'annoncer j car je savais que rien n'était plus pénible à un homme dont les nerfs sont ébranlés, que d'entendre prononcer son nom à l'entrée d'un salon , surtout s'il croit que ce salon contient un grand nombre de personnes, et que parmi elles il s'en trouve une qu'il ne peut penser à revoir sans sentir battre son cœur.

Au moment oii la porte s'ouvrit, je me vis tout entier dans un écran de glace , et je pensai que je n'avais jamais auparavant paru aussi laid et aussi pâle. Tandis que

celte idée m'arrivait, je fus frappé du contraste qui existait entre moi et Doup-\âs , qui était penché amoureusement sur le fauteuil de Caroline Orville, occupée alors à jouer aux écliecs avec un homme que je n'avais jamais vu , et qui , au moment oil j'entrai , regardait Douglas avec une joie extrême , parce qu'elle était persuadée que son adversaire allait être échec et mat. Je ne m'arrêtai pas une seule minute dans ce salon , et je ne les regardai pas une seconde fois ; mais je la vis tressaillir au moment oii elle m'aperçut, et, immédiatement après , j'entendis Douglas lui dire qu'elle n'avait pas bien joué. J'entrai alors dans le troisième salon , et je vis mon hôte que je cherchais; il me reçut aussi hicn que je pouvais le désirer; mais je crus m'apercevoir que madame Belson, qui était avec lui , changea de couleur en

D'UN HOMME BIZARRE. ?.i3

me voyant : elle me regarda d'abord d'un air aussi peu gracieux qu'à l'ordinaire. Cependant elle s'avança vers moi, et s'écria, sans paraître me plaindre beaucoup : « Ob ! mon Dieu ! comme vous avez l'air malade! Ebbien! je vous assure que je n'aurais pas cru qu'il fût possible que quelque cbose pût produire un tel cliangement dans un bomme en si peu de jours.

(( — Ce n'est pas le moyen de lui donner meilleur visage , remarqua le bon sir Cbarles.

« — Je vous demande pardon ! Voyez !

il est déjà mieux! il a repris des couleurs, et ne paraît pas si sépulcral qu'auparavant.

u — Si vous aviez été aussi malade que moi , vous auriez pu vraisemblablement paraître aussi sépulcrale ! répliquai-je.

2i4 '"'^'^^ LÏ^S AVEUX

« — Malade ! malade ! s'écria-t-ellc ; eh bien! je pensais que vous n'aviez jamais eu mal nulle part , et que vous étiez fort comme un Turc : véritablement on pourrait croire que vous êtes amoureux. Pauvre garçon ! s'il en est ainsi, je vous plains, ajouta-t-elle d'un air significatif et railleur; puis fredonnant un air d'opéra et rentrant dans l'autre chambre , d'un air déaa.oé, comme si clic était inspirée par quelque pensée agréable; elle me laissa après m'avoir enfoncé un poignard dans le cœur : car ses paroles et ses manières me persuadèrent qu'elle n'avait plus aucune crainte que mon rival ne réussît pas.

Sir Charles vit mon émotion et s'aperçut que ma pâleur augmentait , et m'ayant approché une chaise et donné un peu de vin , car j'étais véritablement anéanti par la fatigue de mon voyage , et par l'attaque

D'UN HOMME BIZARRE. 2i5

de madame Belson , il s'informa avec bonté de la cause et de la durée de ma maladie. Et, après avoir entendu ma réponse, il me dit en riant : « Eh bien ! c'en était assez pour vous rendre malade , sans que l'amour vînt s'en mêler en aucune façon. »

Il lit alors un éloge pompeux de l'excellente société qu'il était parvenu à rassembler autour de lui , et me demanda la permission de me présenter aux dames et aux messieurs dont je n'étais pas encore personnellement connu. Je le suivis donc dans la première pièce, et ce ne fut pas sans éprouver une grande émotion. Caroline avait fini sa partie et venait de se lever : aussitôt qu'elle m'aperçut , elle s'avança vers moi , et me tendit la main : c'était une preuve du peu d'embarras qu'elle ressentait en me revoyant , et plus elle était à son aise, plus l'étais confus et gauche. Je vis

que DoiigliJS nous examinait tous deux avec des yeux observateurs , et je ne me sentis pas encouragé par la conviction que plus il regardait Caroline , plus sa physionomie s'cclaircissait.

Caroline elle-même me plaisanta sur la mobilité de mon caractère , et parut étonnée qu'ayant eu l'intention de venir , je ne fusse pas parti plus tôt.

y « Je serais venu auparavant, répliquai-jc, si ma n»aladie ne m'en avait pas empêché. « — Votre maladie ! » répéta Caroline d'un ton qui exprimait une tendre inquiétude ; mais son amie l'empêcha de rien ajouter eu la prenant par le bras avec assez de brusquerie, et en lui disant que si elle ne retournait pas à l'instant dans sa chambre , elle n'aurait pas le temps de finir ses lettres avant dîner. Caroline sortit avec elle, et le peu d'espérance que m'a-

D'UN HOMME BlZxVRRE. 217

vait donnée madame Belson en montrant évidemment qu'elle désirait l'éloigner de moi , fut complètement renversée lorsque je vis Douglas lui offrir son bras pour traverser la salle , et elle l'accepter. Ce jour-là je crus que ma toilette ne finirait jamais; je ne pouvais parvenir à attacher ma cravate comme je le désirais. Mes cheveux ne voulaient pas obéir à la brosse et s'arranger comme à l'ordinaire. A fair de mon visage, et en regardant ma figuie pâle et maigre, il me fut impossible de ne pas répéter intérieurement l'expression dont s'était servie madame Belson , et,je m'écriai tristement: u Oui , en vérité , elle est sépulcrale ! »

La cloche sonna, et je descendis pour dîner. Comme je m'y attendais , Douglas conduisait Caroline , quoiqu'il dût naturellement conduire une femme mariée , puisque son rang était supérieur à celui

?.i8 LES AVEUX

des autres hommes qtii étaient présens : cette petite circonstance me causa une peine extrême j et la dame à qui j'avais offert mon bras , et qui, par conséquent , s'assit près de moi à table, ne me trouva pas, j en suis sûr, un voisin fort amusant; tandis que pour rendre ma disgrâce complète, madame Belson était placée en face de moi , et me prouvait, par ses regards de triomphe, combien les choses allaient à sa satisfaction au haut de la table , du côté vers lequel je n'osais pas tourner les yeux.

Cependant quelques-unes des souffrances que j'éprouvais en silence cessèrent enfin ; car loisquc les deux premiers services furent finis , le dessert sur la table et les domestiques retirés, on entama plusieurs sujets de conversation générale , et conmic je sentais f[ue la plupart m'étaient

familiers, je fus capable, quand mon hôte s'adressa particulièrement à moi , de parler avec une grande facilité ; j'eus bientôt la satisfaction de voir que Caroline avançait la tête comme si elle m'écoutait très -attentivement , et je remarquai aussi l'air brusque et mécontent avec lequel madame Belson remit son gant h ce moment, et frappa sur la table avec impatience. Elle ne tarda pas non plus à donner à la dame qui était à la droite de sir Charles le signal de se retirer, étant décidée à ce que mon petit triomphe fût aussi court que possible.

J'aidai cependant h ouvrir la porte pour laisser passer les dames , et lorsqu'elles approchèrent et que Caroline tourna ses yeux vers moi, je jetai sur elle un regard trop significatif pour qu'elle ne le comprît pas, et je laissai échapper un soupir. Une faible rougeur vint aussitôt couvrir ses joues, et

je crus l'entendre aussi soupirer doucement : à quel briii de paille ne cherchonsnous pas à nous attacher pour éviter de tomber dans le désespoir , lorsque l'amour s'est emparé de nos cœurs. En revenant à table j'étais redevenu un tout autre homme, et quand nous rejoignîmes les dames, mes joues étaient colorées et mes yeux avaient repris leur éclat.

Cependant mes esprits redevinrent aussi promptement et aussi facilement abattus qu'ils avaient été promptement et aisément ranimés peu de temps auparavant; car l'attention et l'intérêt avec lesquels Caroline écoutait Douglas , à qui elle avait offert une place à côté d'elle sur le sofa , me rendirent encore plus misérable que je ne l'avais été, et je ne laissai aucun repos à sir Charles j usqu'k ce qu'il eu t con ju ré Ca roline de j ou er du piano : il m'eût délivré par la d'une situa-

D'UN liOMiME BIZARllE. 20.1

lion si pénible pour mes senti mens ; mais Douglas lui donna la main pour la conduire à rinstrument, et conserva sa place à côté d elle , tandis que je me mis en face ; et j'eus bientôt la satisfaction de voir que mes regards scrutateurs l'embarrassaient , et que sa voix n'était pas aussi assurée qua l'ordinaire. Je ne sais pas comment je pus y parvenir ; mais je finis par prendre la place de Douglas, je la reconduisis à son fauteuil , et je ne la quittai pas avant de lui avoir serré la main plus fortement que je ne l'avais jamais osé auparavant , et d'avoir laissé échapper un soupir qui indiquait un cœur trop profondément toucîié pour qu'il pût cacher plus long-temps ses sentimens. Ce ne fut pas au sofa qu'elle avait quitté que je la reconduisis , mais à une simple chaise qui fut bientôt entourée de jeunes gens complimenteurs , qui l'accablaient de

louanges auxquelles je n'eus pas le courage de prendre part.

Caroline, de son côté, ne souritpasà ses flatteurs avec sa douceur accoutumée : elle semblait disposée a la rêverie ; mais lorsque Douglas s'approcha d'elle, elle parut reprendre sa vivacité ordinaire ; et tandis qu'elle évitait soigneusement mes yeux , elle le regardait avec une sorte de complaisance que je fus tenté de trouver sans convenance : la physionomie de Douglas avait la même expression que la sienne , et je me sentis soulagé lorsqu'une autre dame commença sur le forté-piano un concerto qui devait naturellement empêcher, pendant long-temps , qu'il y eût entre eux aucune conversation .

Pendant le morceau, j'observai Caroline avec beaucoup d'attention , et je vis qu'elle était perdue dans ses pensées, quoique sa

tetc fût tournée du côté de la personne qui jouait le concerto. Cependant il n'y avait lien de rassurant pour moi dans sa rêverie, et sa physionomie exprimait plutôt l'impatience que l'émotion.

Je ne saurais peindre la succession d'espérances et de craintes qui m'agitèrent pendant cette soirée, et que, malgré ma retenue ordinaire , je ne tentai pas de dérober à l'observation des autres. A peine pouvais-je croire nloi-même au changement que l'idée de perdre Caroline avait opéré en moi: ma réserve, mon orgueil, ma crainte du ridicule , mon sentiment d'indépendance , tout disparut à la fois , et l'amour, avec tout son cortège de doutes , d'inquiétudes et de méfiance, régna triomphant dans mon cœur.

Le lendemain , le surlendemain et le jour suivant se ressemblèrent , si ce n'est

aa4 l^^S AVEUX

qu'à chaque instant madame Belson inventait quelque nouvelle métliode pour me tourmenter et pour me faire croire que Caroline finirait certainement par accepter les propositions de M. Douglas. Mes propres craintes confirmaient la vérité de cette assurance : « Car, medisais-je, comment une femme estimable, sincère et généreuse pourrait-elle donner quelque encouragement à un homme qu'elle a d'abord rejeté, à moins qu'elle n'ait l'intention de le récompenser plus tard en acceptant ses offres? ))

Dans l;i soirée du quatrième jour apiès mon arrivée, a'.i moment oii j'allais allumer une bougie qui se trouvait sur la table, près de la porte contre laquelle Caroline et Douglas causaient d'une manière fort animée, j'entendiscedernierluidire : « Eh! bien alors , vous viendrez me joindre duns

D'UN lïOxMME BIZARRE. 2?.5

le jardin demain malin à huit heures?

u — Oui! oui! certainement, » répliquat - elle tandis qu'il prenait sa main et la pressait contre ses lèvres.

Cette action et ces paroles me parurent être le renversement de toutes mes espérances, et soit que j'eusse été afFaihli nonseulement par ma maladie, mais par tons les tourmens que j'avais éprouvés depuis mon arrivée à L***, il est certain que je fus saisi d'une faihiesse soudaine, et que laissant tomher le houp;eoir que je tenais h la main, je m'appuyai contre le mur, et je ne parvins à sortir du salon qu'avec une grande difficulté. Dans ce moment, Douglas (à ce que j'appris depuis) s'éloigna de Caroline pour parler à quelqu'un, et ne s'aperçut ni de mon saisissement, ni de l'alarme qu'il lui causa ; tandis que

Caroline, ne songeant qu'à sa frayeur, i. i5

226 LES AYEUX quitta aussitôt sa chambre pour me suivre , car elle avait entendu du bruit dans l'antichambre , et croyait que quelqu'un venait de tomber : son cœur et son oreille ne la trompaient pas. J'avais à peine atteint la porte d'un petit salon qu'on avait laissée ouverte, que je perdis un moment l'usage de mes sens , et je tombai; mais je m'étais relevé et assis avant que Caroline m'eût découvert. Je vais retracer maintenant l'instant de ma vie oii j'ai été le plus fier et le plus heureux. Mais le souvenir m'accable, je suis obligé de m'arrêter

Je reprends mon récit qu'une angoisse inexprimable m'avait forcé de suspendre un moment.

Jugez de ce que j'éprouvai lorsqu'en ouvrant les yeux , je contemplai Caroline debout près de moi. La terreur qu'elle venait de ressentir avait couvert son \i-

sage d'une extrême pâleur, et elle nie demanda d'une voix que l'excès de son émotion rendait presque inarticulée , comment je me trouvais, et si elle ne devait pas sonner pour avoir des secours ?

Ce n'était pas le moment d'hésiter et de conserver ma réserve habituelle. Nous étions seuis , la porte s'était refermée sur nous ; et dans un moment de désespoir et de passion , je lui demandai pourquoi elle montrait tant d'intérêt à un homme qu'elle seule avait rendu misérable , et tant de pitié pour un mal dont elle était l'unique cause.

« — Moi ! moi ! je vous ai rendu malade ? s'écria-t-elle d'une voix faible.

« — Pouvez-vous en douter ? Mais allez, pourquoi restez-vous ici? Pictournez près de l'heureux Douglas. Allez renouveler la promesse que vous lui avez faite d'aller

2o8 LES AYEUX

le joindre demain matin , et laissez-moi mourir ici !

{( — \oiis laisser mourir ici ! reprit Caroline en fondant en larmes ; ingrat ! »

J'attendis avec impatience et anxiété que cette extrême émotion si chère à mon cœur se fût un peu calmée ; alors pressant sa main tremblante, je lui dis : « Vous n'aimez donc pas M. Douglas , Caroline?

:~« — L'aimer ! oh ! non !

« — Faut-il que j'espère encore ? M'ordonnez-vous de vivre et d'espérer? »

Elle ne put proférer une parole , à une telle preuve d'un ardent attachement de la part d'un homme dont la conduite envers elle , d'après ce qu'elle pensait ellemême , et d'après ce que les autres lui avaient dit , avait toujours été marquée par la froideur et l'insensibilité; d'un homme qu'elle avait en vain cherché à bannir de

son cœur. C'en était trop pour son âme tendre , et pendant quelques minutes elle posa sa tête sur mon épaule , dans une grande agitation et en gardant le silence; mais le silence était éloquent et j'étais heureux. Nous ne sortîmes de cette chambre dans laquelle nous étions entrés d^une manière si imprévue , qu'après qu'elle m'ciit assuré que les attentions de j\î. Douglas ne devaient plus troubler mon repos ; mais que bien qu'elle comptât se trouver le lendemain au rendez-vous qu'elle lui avait donné, c'était uniquement pour parler d'affaires, et que madame Belson avait toujours eu l'intention de l'y accompagner, et qu'elle profiterait de cette occasion pour lui faire connaître le véritable état de ses affections, et pour lui dire que sa main était promise maintenant à celui qui possédait son cœurè

23o ' ' LES AVEUX

All! combien mes senti mens en rentrant dans le salon étaient differens de ceux que j'éprouvais en le quittant ! Mais Caroline était trop agitée pour aller rejoindre le reste de la société pendant cette soirée, et moi-même je ne restai pas long-temps , car je désirais me retrouver seul pour jouir de la charmante perspective que cet heureux jour venait d'ouvrir devant moi d'une manière si inespérée. • '

Si ma nuit ne se passa pas sans insomnie , je l'employai du moins à me livrer aux plus douces réflexions, et je vis paraître l'aurore en éprouvant des sensations aussi nouvelles pour moi que délicieuses.

Je dois cependant me rendre la justice de dire que je pensais souvent à la douleur que je savais que Caroline allait causer ce matin même à mon rival, en lui parlant

avec franchise, et ce ne fut pas sans un sentiment de véritable compassion que je la vis de ma fenêtre , accompagnée de madame Belson , joindre Douglas dans le jardin comme ils en étaient convenus , et partir pour la promenade qu'ils avaient projetée. J'appris depuis qu'ils comptaient se rendre à la chaumière d'une pauvre veuve au sort de laquelle Douglas désirait intéresser Caroline.

Quand je les eus perdus de vue , je descendis et je marchai dans le bosquet qui ombrageait la pelouse, attendant leur retour. Le temps me parut bien long jusqu'au moment où je les aperçus, et je remarquai alors que madame Belson précédait M. Douglas et Caroline d'environ cent pas, et que ces deux derniers paraissaient enpagés dans une conversation animée^it

Madame Belson, en me voyant, vint à ma

rencontre en souriant et d'un air de triomphe.

« Vous voyez, dit -elle lorsque je l'eus rejointe , ce qui se passe derrière nous. Je n'aime pas à être en tiers dans des occasions semblables; c'est pourquoi je les ai précédés. »

Ces paroles me convainquirent qu'elle ignorait entièrement la nature de leur conférence, et je dois avouer que je ne prévis pas sans quelque joie la mortification qu'elle allait ressentir, dautant plus qu'en me parlant elle fixait avec vivacité ses yeux sur mon visage , évidemment dans le but de jouir de mon embarras et de ma détresse ; mais elle clierclia vainement , et je lui répondis avec un grand calme, qui n'était pas sans mélange de raillerie , qu'il m'était impossible de ne pas admirer sa réserve et sa crainte de gêner les autres»

(f II y a des personnes qui ont bien du pouvoir sur elles-mêmes, s'écria- 1 -elle , sentant le sarcasme , mais n'étant pas corrigée par lui. Je suppose que vous espérez me faire croire que vous n'enviez pas M. Douglas en ce moment ? »

Ils étaient alors tout près de nous! « Non, sur mon honneur, répliquai -je , je ne l'envie pas. Regardez-le, madame, et dites-moi si vous le trouvez un objet digne d'envie ? »

Elle le regarda, tandis que moi, voyant Caroline , dont une si pénible émotion avait évidemment rendu les joues trèspâles, rougir de plaisir aussitôt qu'elle m'aperçut , et m'adresser un doux sourire , je ne pus résister au désir de hâter le pas pour la rejoindre; déjà j'étais au moment de passer son bras dans le mien , quand je revins h moi et y renonçai de

23î LES AVEUX

peur de blesser inutilement le cœur agité de mon rival. Il s'en aperçut, fut sensible à ma délicatesse, et faisant un effort généreux et digne de lui, il saisit ma main , essaya de l'unir k celle de Caroline, puis fondant en larmes il retira la sienne et parcourut rapidement le sentier qui conduisait aux écuries , tandis que madame Belson, dont la physionomie était véritablement plus sépulcrale ( pour me servir de sa propre expression) que la mienne ne l'avait jamais été, s'écria: « Pour l'amour du Ciel , dites-moi ce que tout cela signifie, M. Douglas. Je vous en prie, je vous en conjure, donnez-moi quelque explication à ce sujet, n

En parlant ainsi, elle courut après lui , mais ils ne restèrent pas long - temps ensemble; l'explication fut bientôt donnée , et nous la vîmes revenir essuyant ses yeux

avec son mouclioir. Caroline s'avança pour lui parler ; mais lui ayant fait signe de la main d'un air mécontent de s'éloigner , elle rentra à la hâte dans la maison et courut s'enfermer dans son appartement.

Émue , mais point surprise , Caroline revint à moi , et prenant son bras je la conduisis dans une promenade solitaire, oil je la priai de me faire le récit de ce qui s'était passé; là j'appris qu'ayant demandé à avoir une conversation tête à tête avec M.Douglas, son amie avait consenti de bon cœur à les laisser ensemble, soupçonnant peu quel serait le résultat de cette conférence.

J'étais parvenu alors au but de tous mes désirs; mon rival était refusé , et moi accepté- Et la nouvelle qu'on apporta à sir Charles, pendant le déjeûner, du départ de M. Douglas, ne pouvait plus même

ajouter à ma sécurité ni à mon triomphe.

Pour me conformer aux désirs de Caroline, notre en[>agement devait être tenu secret encore quelque temps; car elle craignait qu'on ne trouvât que notre décision eût été prise avec trop de précipitation et avant que nous eussions pu nous bien connaître. Après le déjeuner, auquel madame Belson refusa de paraître , Caroline se rendit donc dans l'appartement de cette dame , pour lui demander de lui garder le secret sur ce qu'elle avait appris , et pour tâcher d'apaiser son ressentiment de ce qu'elle venait de voir renverser ainsi ses plus chères espérances.

Elle trouva madame Belson réellement malade du désappointement qu'elle venait d'éprou^vcr, et très-effrayée de voir en moi l'amant préféré de sou amie ; mais les manières douces et caressantes de Caro*

line finirent par la persuader , et je fus admis dans sa chambre à coucher.

Cependant l'orage n'avait pas cessé , et je fus obligé d'£ntendre des vérités que mon cœur trouvait très-dures ; car elle justifiait la préférence qu'elle accordait à M. Douglas, en s'appuyant sur ce qu'elle le croyait plus aimable que moi et ayant un meilleur caractère, sans parler de sa supériorité comme naissance , de tous ces avantages extérieurs et intellectuels qui excitaient en lui l'admiration générale.

Contre son attente , je convins de tout ce qu'elle avançait; j'avouai même que je m'étonnais autant qu'elle - même que Caroline fût assez aveugle pour me préférer à Doublas.

Malgré ses préventions contre mol, elle fut satisfaite de ce qu'elle appelait ma généreuse franchise ; et me tendant sa

a38 LES AYEUX

main , elle me dit quelle croyait véritablement qu'un jour je pourrais parvenir h me faire aimer d'elle.

Je lui répondis que je n'en doutais pas, parce que sous un rapport au moins, et un rapport essentiel, je pouvais surpasser même M. Douglas, et que c'était dans la force de mon attachement pour son aimable amie, dont je l'assurai que le bonheur serait l'étude de ma vie.

Elle secoua la tête et s'écria : « Nous verrons , nous verrons ! » et même en ce moment ces mots retentirent sur mon cœur comme un triste présage d'un malheur futur : excellente et trop prévoyante

amie

Quoique je fusse blessé de la crainte qu'elle témoignait de voir Caroline unir son sort au mien , je ne pouvais cependant lui en vouloir; car elle avait sa source

D'UN HOMME BIZARFiE. 289

dans le profond et, je dois l'avouer, le clairvoyant intérêt qu'elle prenait au bonheur de son amie, et elle avait la conviction que mon caractère était, d'après toutes les probabilités, de nature à détruire son repos. Qu'on me permette ici de rapporter une anecdote qui m'est particulière , afin d'obtenir quelque approbation de la part de mes lecteurs , et de pouvoir un peu contre-balancer ainsi la censure dont ils pourront m'accabler à mesure que je continuerai mon récit.

Le père de madame Belson avait été l'intendant de celui de Caroline , et il lui avait laissé une fortune très-considérable, qu'un mari coupable avait entièrement dissipée peu d'années auparavant. Maintenant encore cette femme trop malheureuse est entièrement soutenue par une pension que je lui fais^ sans qu'elle puisse

24o LES AYEUX

se douter quel est son protecteur inconnu . Mais je reviens à mon sujet.

Il y avait alors plus d'un mois que Caroline était chez sir Charles D***, et moi j'y étais depuis quinze jours. Je risquai d'exprimer à mon hôte, qui était le tuteur de Caroline et avait été autrefois l'intime ami de son père, le désir qu'il tachât d'obtenir d'elle d'abréger le temps de mon épreuve et de consentir à me donner sa main avant notre départ du château de L***. ^Nv- ' ^

Ma demande était parfaitement d'accord avec l'inclination de ce respectable vieillard; car il désirait beaucoup que l'enfant de son meilleur ami, la fdle de son adoption, fût mariée dans sa propre maison.

Et malgré tous les argumens de madame Belson, qui cherchait à le dissuader en lui disant qu'il y avait trop peu de temps que

D'UN HOMME BIZARRE. o^t

nous nous aimions, Caroline consentit à m'épouser au bout de deux mois à partir de ce moment.

Je laissai à sir Charles le soin de faire les arrangemens nécessaires pour dresser les articles du contrat de mariage, eic; et je lui donnai carte blanche pour assui-er à Caroline tout ce qu'il jugerait conveiifdile, insistant en même temps pour que toute sa fortune personnelle fût réservée pour elle et pour ses enfans et restîit, même pendant ma vie, entièrement à sa disposition, avec la faculté de jouir de son revenu ou de le placer, sans me réserver le pouvoir d'y mettre aucun obstacle.

Sir Charles et Caroline elle-même me firent de fortes objections contre ce projet: sir Charles, parce qu il n'approuvait pas qu'une femme piit avoir une entière indépendance, et Caroline, parce que son ;une i. 16

si tendre lui faisait désirer de dépendre complètement de l'être qu'elle aimait le mieux. Mais ma résolution était prise , et sir Charles respectant ce qu'il appelait ma libéralité , bien qu'il blâmât mes intentions comme dangereuses , fut obligé de m'obéir; et il félicita Caroline , qui paraissait ravie du caractère généreux de son futur époux. Généreux! Oh! combien cette sorte de générosité est facile ; mais hélas ! J'étais entièrement étranger à celle qui est bien autrement nécessaire au bonheur de la vie domestique.

Cependant cette vertu imaginaire qu'on croyait remarquer en moi, adoucit en ma faveur le cœur de madame Eelson ellemême, ou du moins elle la porta à me dire, avec sa franchise accoutumée, que j'étais un homme bien singulier et bien insupportable, puisque je ne voulais lui

permettre ni de maimer , ni de me haïr complètement. Je dois avouer que je donnai bientôt trop de raisons à cette craintive amie de croire que je méritais davantage sa haine que son affection : car les détours et l'orgueil naturels à mon caractère, et ma jalousie de toute l'influence qu'on pouvait avoir sur Caroline, reparurent aussitôt que j'eus obtenu tout ce que je désirais et que j'eus acquis la certitude qu'elle serait à moi, sans que, d'après toutes les probabilités , il fût possible désormais de nous séparer.

« Qu'ai-je fait? me dis-je à moi-même; j'ai agi contre toutes les règles de conduite que je m'étais imposées jusqu'ici.

J'ai permis à une femme, à la femme que je dois épouser, de voir toute l'étendue de son pouvoir sur moi , et de se convaincre que ma santé même dépendait de son ac-

ceplalion ou de son refus. Oui! moi, qui jusqu'à présent me vantais de ma fierté et de ma mâle indépendance, je me suis laissé dominer par mes affections. Les émotions de mon cœur m'ont fait tomber malade, et la charmante personne qui en a été la cause en a été témoin, et sans doute a triomphé en voyant l'influence irrésistible de ses cliarmesl mais elle ne triomphera pas longtemps, » ajoulai-jc, en faisant ma toilette; et je descendis pour le déjeûner, qu'on avait demandé ce jour-là une heure plus tôt qu'à l'ordinaire.

Je fus plus /jravc que de coutume en saluant les dames; et ce fut à peine si je répondis par un sourire à celui que Caroline m'adressa en me tendant la main, et qui était plein d affection et de bienveillance. Je vis sa physionomie changer à l'instant; et j'observai, je dois l'avouer; avec

DXN HOMME BIZARRE. 245

line vanité satisfaite, l'attention inquiète avec laquelle elle suivait mes yeux, qui semblaient éviter les siens, et cherchait un de ces regards expressifs qui, bien que fugitifs, suffisent aux amans, même lorsqu'ils sont séparés par des indifférens , pour leur donner la douce assurance d'une éternelle afFeclion.

Caroline avait été accoutumée à ces regards; mais maintenant mes yeux n'exprimaient rien. Que pouvait signifier ce changement? Enfin, me sentant honteux moi-même de ma froideur affectée, je lui adressai quelques questions oiseuses, mais qui m'obligèrent, pour ne pas m'écarter entièrement des règles de la plus simple politesse , de la regarder en face. L'ayant fait, et ayant remarqué la touchante expression de ses yeux bleus si doux, je n'aurais pu, même si je l'avais désiré, conserver

ma froideur maussade et choquante. Et le repas , qui avait commencé avec une tristesse et un silence que personne ne pouvait expliquer, et surtout n'osait remarquer, finit par une conversation gaie et animée , qu on put trouver aussi inexplicable que le silence qui l'avait précédée.

Notre réunion se Ijornait alors à notre hôte, madame Belson, Caroline et moi. Et lorsque le déjeuner fut fini, je vis le landau de sir Cliarles s'approcher de la porte,

« Qu'est-ce que cela signifie? m'écriai-je; quelqu'un doit-il partir?

('. — Vous avez donc oublié que nous allons faire une visite à de nouveaux mariés qui demeurent h neuf milles d'ici?

répondit Caroline.

" — iSon ! je ne me rappelle pas que vous me l'ayez jamais dit. \ ous aurez bien froid

en route. Eh! je vous prie, quand pourrai-je attendre votre retour ?

« — Eh ! quoi ! s'écria madame Belson , ne vicndrez-vous pas avec nous?

(( — Non ; je n'y suis pas préparé . Je n'en savais rien; et j'ai des lettres à écrire.

« — Est-ce qu'il était nécessaire, ]Monsieur , répliqua madame Belson d'un air fâché , de préparer un amant à. accompagner sa maîtresse? votre premier devoir n est-il pas de la suivre dans les circonstances actuelles?

(( — Allons , allons , Henry ! dit sir Charles, vous voyez quels êtres dépendans toutes les femmes veulent faire de nous ! Ainsi, il faut vous figurer que vous n'êtes plus du tout votre maître, et que vous devez vous considérer uniquement comme un accessoire nécessaire à cette jeune créature. »

Je sentis ma colère s'élever également et contre les reproches sérieux de madame Belson , et contre l'innocente plaisanterie de sir Charles : car tous deux aggravaient la blessure que mon amour-propre avait déjà reçue. Et je me préparais à leur répondre avec humeur, lorsqu'en jetant les yeux sur Caroline, je vis que ses joues étaient pâles et son sein agité par l'émotion qu'elle ressentait ; j'eus assez d'humanité pour m'arrcter, et je dis à sir Charles, non sans quelque cflbrt : f( Quel estl'hommequi ne renoncerait pas volontiers à son indépendance en faveur d'une société semblable à celle-ci ? Mais , véritablement , j'ai des lettres à écrire et j'en suis désolé; je vous prie de m'cxcuser. Aous pouvez bien y aller sans moi. -or

K — Certainement! certainement! dit madame Belson en se précipitant vers la

porte , nous n'avons pas du tout besoin que vous veniez. Allons, sir Charles!

(( — Patience ! patience ! répliqua celui-ci en boutonnant lentement son habit, tandis que Caroline croisait au moins aussi lentement sa pelisse et nouait les rubans de son chapeau.

« — Je vous en prie , enveloppez-vous bien, dis -je à Caroline en lui mettant son boa sur les épaules. J'espère que vous serez arrivée avant la nuit, jj

Elle ne répondit pas. Son cœur était plein; et si elle avait parlé, elle aurait fondu en larmes.

« Venez, Henry, venez avez nous, s'écria sir Charles , et écrivez vos lettres un autre jour. » En disant ces mots , il quitta la chambre, et je me sentis comme un coupable , maintenant que je restais seul avec Caroline. Que n'avait-elle un peu

jîsSo LES AVEUX

du caractère de son amie ! je crois qu'alors je me serais mieux conduit envers elle; car j'étais trop sûr de son affection pour chercher à me rendre digne de la mériter. IMais je m'écarte de mon sujet.

J'étais donc seul avec elle , et je savais qu'une douloureuse émotion lui avait ôté le pouvoir de s'exprimer, car la contrainte et la réserve ne lui étaient pas naturelles.

« Gest bien insupportable , dis-je brusquement en attachant son boa , et insistant pour qu elle mît encore un châle.

« — Qu'est-ce que vous trouvez insupportable* demanda-t-elle d'une voix faible.

(( — D'avoir ces lettres à écrire.

(( — Oui , vous avez raison ; et elle se dirigea vers la porte.

(f — Arrêtez ! m'écriai-jc , un peu piqué qu'elle ne m'eût pas pressé de partir avec elle; je pense que je pourrai né-

D'UN H0M3IE BIZARRE. aSi

crire que demain matin , et en faire retomber la faute sur vous. Me permettezvous de vous nommer pour m'excuser? »

Elle ne me répondit pas, mais elle se tourna vers moi et m'adressa un si doux sourire! Elle souriait à travers ses larmes , et au moment oii je la pressais contre mon sein, je pris la résolution de ne plus jamais affliger ce cœur si tendre et si généreux.

« Ainsi , vous venez donc enfin ? observa madame Belson. Certainement si j'avais été miss Orville, je ne vous aurais pas demandé de nous accompagner.

« — Miss Orville ne me l'a pas demandé, répliquai-je froidement; mais j'y vais parce qu'il m'aurait été désagréable de rester. »

Sir Charles entra alors, et dit avec bonté qu'il était bien aise de Voir que j'avais fait céder mes affaires à mes plaisirs.

352 lES AYEl X

IMais ni madame Belson , ni Caroline , ne purent se soustraire entièrement au sentiment pénlljle que celte preuve de mon mauvais caractère avait excité en elles ; et tandis que le ressentiment portait l'une à se taire , le chagrin empêchait l'autre de parler. Je fis donc tous mes efforts pour les faire sortir de ce silence et de cette réserve, tandis que je tâchais, par toutes les attentions qui étaient en mon pouvoir, d'adoucir la peine de Caroline, et de guérir la blessure que je lui avais faite de gaîté de cœur.

Le ressentiment ne pouvait durer longtemps dans une àmc comme la sicnnco Elle était la plus indulgente de toutes les créatures; elle Tétait trop poiu riiomme auquel elle avait confié son bonheur : car la certitude qu.'elle serait toujours disposée à me pardonner n» empêchait d éviter

D'UN HOMI\IE BÏZAÏlilE. 2C53

les occasions de l'offenser , et ses vertus tournaient contre elle. Nous n'étions pas encore bien loin lorsqu'elle commença à me parler et à me regarder comme à l'ordinaire; madame Belson elle-même ne put résister à l'influence de sa bonne humeur et de sa vivacité : notre course devint une partie fort agréable.

Je me conduisis très-bien pendant là semaine suivante ; mais avec mon caractère bizarre et mes systèmes , il m'étaij; impossible de tarder beaucoup à commettre quelque nouvelle faute. Je m'imaginai que j'étais trop tendre et trop aimable, et que, si je n'y prenais garde, je pourrais finir par devenir l'esclave d'une femme. Cette idée m'était insupportable , et je saisis la première occasion de me révolter contre ce principe établi par sir Charles, qu'un amant doit toujours se consi«

254 LES AYELX

dérer comme lui accessoire de sa muilresse, et la suivre partout où elle va , soit qu il s'en soucie ou non !

Une occasion s'oIFrit bientôt : sir Charles avait accepté un engagement à dîner dans le voisinage sans me consulter, et c'était chez des personnes que je n'aimais pas , ou plutôt dont je trouvais la conduite reprehensible. Ma résolution fut donc prise; je la cachai jusqu'au moment oii l'on donna Tordre de faire avancer la voiture. J'annonçai alors à sir Charles que j'étais résolu à ne pas l'accompagner dans la visite qu'il projetait, parce que je n'estimais pas le caractère des personnes qu'il allait voir, et que, lorsque je serais marié, je n'avais pas le projet de les mettre sur la liste des visites que j'aurais à faire avec ma femme ; que si j'allais chez elles maintenant , ce serait une raison pour qu elles

D'UN HOMME BIZARRE. a55

vinssent ensuite chez moi, et que c'était une politesse que je désirais éviter ; que d'ailleurs je pensais que cette visite serait très - ennuyeuse , et que je m'amuserais davantage en restant chez moi.

A cette communication inattendue, Caroline changea de couleur; mais elle parut plus blessée qu'affligée. Madame Belson, après avoir fait quelques exclamations d'un air fâché , eut la sagesse de quitter la chambre , et sir Charles, levant la tête en exprimant par ses regards tout son mécontentement , me répondit ce qui suit :

« J'ai seulement à vous dire , monsieur Aubrey, que je désire qu'aucun homme dans ma maison ne fasse quelque chose qui lui déplaise , pas même un acte de politesse ou un acte Aq justice. Mais je vous demande la permission de vous faire observer que lorsqu'une invitation à dîner a

o5G l^ES AVEUX

été acceptée , il me paraît convenable de la tenir , car il est vraisemblable qu'on a réservé à table une place qui aurait pu être remplie par un autre , et si ni vous ni Cai olinc , car je ne doute pas qu'elle ne vous ait promis de rester ici avec vous... « — Pas moi ! monsieur, en vérité ! s'écria vivement Caroline.

« — Je ne me suis jamais permis sous aucun prétexte de rompre un engagement. »

« — Non! répliqua sir Charles j alors ma surprise est bien plus grande encore. Mais en mettant de coté toutes mes idées de convenance sur la nécessité de tenir ses engagemens , je dois vous observer, monsieur Aubrey, que comnu^ mon ami et sa femme ont trop fait parler d'eux, on croirait que c'est par défaut de considération que vous ne nous accompagnez pas, et comme j'aimais et rcspeclais leurs païens,

LI IS HO^ilME BIZAÎIRE. oj^

je serais très -fâché qu'ils reçussent d'aucun de mes hôtes une offense personnelle. Je vous demande donc de venir avec nous, quelque ennuyeuse et désagréable que cette visite puisse être pour vous. Mais je dois dire qu'en pressant un amant de supporter la société de sa maîtresse pendant quelques heures, je ne croyais pas (si je puis juger de ce que sont les jeunes gens maintenant , d'après ce que j'étais moimême) vous engager h une chose si désagréable et si pénible. »

Je me sentis honteux, confondu , et cependant fâché. Je voyais que , sans offenser sir Charles , je ne pouvais refuser d'aller avec lui; mais si je m'y décidais, j'étais déterminé à ce que Caroline, doiit les paroles et les manières avaient blessé mon anionrpropre , ne pût pas supposer que le désir

de lui plaire avait contribué à me fiiirc I. «7

changer de projet : je dis donc à sir Charles que sa demande me suffisait, et que comme je ne voulais, sous aucun prétexte , faire quelque chose qui pût blesser un de ses amis, j'allais mettre ma redingote et les suivre.

Je quittai alors la chambre sans regarder Caroline ; et, tandis que je me préparais à les joindre ,sir Charles lui donna la main pour monter dans sa voiture, cérémonie que, dans la disposition où je me trouvais alors, je désirais éviter. ,

On croira sans peine que notre route ne se passa pas d'une manière fort agréable : le caractère si doux de sir Charles lui-même avait été un peu ébranlé , et madame Belson, pénétrée d'indignation, était confinée dans un coin de la voiture, tandis que Ca- , roline ne pouvait retenir qu'avec difliculté les larmes que son oigueil et sa tendresse

D'UN HOMME BIZARRE. o5g

blessés faisaient couler de ses yeux, et moi, la coupable cause de tout ce trouble, je me faisais à moi-même des reproches trop pénibles pour être en état de rompre ce silence embarrassant et agité. Heureusement cependant les chemins étaient trèsmauvais, et les cahots de la voiture intolérables; car l'inconvénient physique que nous ressentions détournait un peu nolie attention de nos contrariétés morales, et les exclamations involontaires de : « Oh !... mon Dieu! ... eh bien ! ... je croyais que nous versions ! » venaient rompre de temps en temps ce triste silence , et ramenaient insensiblement et à notre insu un prétexte pour reprendre la conversation.

Rien cependant ne semblait dérober à Caroline une seule des pensées qui pesaient sur son esprit et lui causaient cette extrême tristesse ; aucune exclamation n'en-

2Co LES AAŒUX

li'ouvrait ses lèvres qu'elle serrait fortement , et elle semblait ignorer entièrement ce qui se passait tîans le monde extérieur , bien que ses yeux fussent fixés sur la portière qui était près de moi. J'aurais donné la moitié de ce que je possédais pour tenir sa main immobile entre les miennes ; mais je n'osais pas même la toucher, et bien que nous fussions assis du même côté , chacun de nous s'était réfur»ié dans un des coins de la voiture : j'éprouvais la conviction que ce n'était qu'avec les plus grands efforts que ce cœur, que j'avais si lâchement blessé, pouvait retenir les soupirs et les larmes qui l'oppressaient.

Enfin un cahot de la voiture, dont une des roues avait été tout à coup plongée dans une ornière très-profonde , au grand risque de nous briser complètement, jeta

Caroline , qui n'était plus sur ses gardes , contre la portière qui était près d'elle, et lu glace lui coupa le front, au point que le sang coula sur son visage. Cet accident lui permit de se laisser aller à cette pénible émotion si long-temps contenue, et elle lui donna une attaque de nerfs , que sir Charles attriîjua à une alarme soudaine ; mais j'en savais plus que lui, et, au milieu de ses sanglots , je distinguais trop bien les accens d'un cœur au désespoir. La blessure était légère, et ii fut facile d'arrêter le sang ; mais son agitation ne cessa pas aussi vite. Hélas ! ce ne fut pas contre mon épaule que Caroline s'appuya , car elle parut rejeter les services que je chercliais à lui rendre ; elle permit à sir Charles de la soutenir dans ses bras, et sa main saisit celle de madame Belson : ce fut une cruelle épreuve pour moi, mais je l'avais méritée.

Ayant ainsi soulagé son cœur de son pesant fardeau, Caroline se remit bientôt et refusa positivement l'olTre qu'on lui fit de retourner chez elle, disant que la blessure qu'elle avait au front serait une excuse pour le désordre de ses cheveux et la pâleur de ses joues, et qu'elle était tout-à-fait remise.

Elle était plus avancée que moi : ses sanglots retentissaient dans mon oreille, et je pouvais lire encore dans ses regards , qu'elle cherchait à me dérober, que j'avais, en quelque sorte, refroidi l'ardeur de son attachement pour moi. Et pourquoi l'avaisje fait? Je ne pouvais répondre à cette question d'une manière satisfaisante ; et , accablé par une foule de sentimens divers, je me plaignis de ce que la voiture me faisait mal, et je dis au cocher d'arrêter, afin que je pusse monter sur le siège.

« Mais vous allez avoir un froid mortel, Henri ? me dit sir Charles,

(( — C'est égal, répliquai - je , je serai bien plus mal à l'aise si je reste ici , et je tomberai malade : il faut absolument que je sorte. ))

Ges mots , prononcés avec l'accent de la plus profonde et de la plus pénible émotion , parvinrent jusqu'au cœur indulgent de Caroline, et elle me regarda; mais j'évitai ses yeux, et, ayant ouvert la portière, je descendis , malgré les remontrances de sir Charles , et je montai sur le siège. Mais nous n'étions pas loin lorsque je sentis qu'on tirait le cordon, et sir Charles, mettant la tête hors de la portière , et me regardant avec une physionomie très-significative, m'assura que miss Orville était si troublée par la crainte que je ne prisse un mauvais rhume ( ayant été si récemment

malade), qu'il désirait vivement me voir rentrer dans la \ oiture ; d'autant plus que nous étions encore h deux milles du but de notre voyage.

Pendant un instant encore, lirritalîle o])stination de mon Caractère persista, mais seulement pendantun instant, et la minute d'après j'étais assis à coté de Caroline , dont les yeux si doux et remplis de larmes rencontrèrent les miens au moment où j'entrai dans la voiture. Aussitôt, et sans avoir prononcé un seul mot, nous sentîmes tous deux que nous étions réconciliés l'un avec l'autre ; et nous paraissions tous soula;>és , à Texccption de madame Rclson, qui, de tcjnpscn temps, exprimait, parune secousse soudaine de son menton ou un mouvement subit de sa tête, que la tranquillité de son esprit et l'égalité de son caractère n'étaient pas encore rétablis.

DTN HOMME BIZARRE. 265

Enfin nous vîmes arriver avec joie le terme de notre voyage, et je commençai par offrir ma main à ces dames pour les aider à descendre de voiture.

Madame Belson ne voulut pas l'accepter, et je craignis que Caroline ne cherchât un moyen de l'éviter. Mais je ne lui rendais pas justice : comme son cœur m'avait pardonné, elle était trop sincère pour chercher à me tromper par ses manières ; et lorsque je pressai sa main contre mon sein, au moment oii je l'aidais à descendre les degrés glissans du marche-pied couvert de glace, et lorsque je lui dis tout bas à l'oreille : « Chère! chère Caroline, pardonnezmoi ! » sa main aussi pressa la mienne , et nous entrâmes dans la maison en marchant légèrement et ayant recouvré toute notre gaîté. Cependant le contraste entre le plus grand découragement et une hilarité qui

ne m'était pas habituelle fut si subit en moi, que je fus plus aimable pour le maître et pour la maîtresse de la maison que mon bote lui-même ne pouvait le désirer. Je savais bien que ma conduite pendant cette visite avait satisfait sir Charles et Caroline, et que mes manières gracieuses avaient autant déplu à la femme qui me haïssait qu'elles avaient été agréables à la femme que j'aimais. Pendant toute la route , à notre retour, la main de Caroline fut toujours dans la mienne. Ce souvenir , qui me rappelle un des plus heureux momens de ma vie , vivra toujours dans ma mémoire.

En arrivant , sir Cbarles et Caroline (qui se plaignait de souffrir encore de sa blessure) se retirèrent chacun dans leur chambre, et je crus que madame Belson allait les suivre; mais elle referma tout à

coup la porte, et je vis qu'elle avait quelque chose à me communiquer.

(( Voilà la seconde fois , monsieur Aubrey, me dit-elle, que votre singulier caractère s'est montré à découvert , et je crois devoir vous dire que, si je puis l'empêcher, miss Orville ne sera jamais votre femme , quoique le jour de vos noces soit fixé. Si l'amant se conduit ainsi , que fera donc le mari? IMon amie est trop douce, trop indulgente , trop faible pour épouser un homme tel que vous sans courir le risque presque certain de voir son bonheur se détruire entièrement. Ce qui s'est passé aujourd'hui , monsieur

« — Eh bien ! madame , ce qui s'est passé aujourd'hui justifie-t-il ce que vous me dites maintenant?

(( — J'avoue, monsieur, répliqua-t-elle, qu'en le racontant ce serait peut-être

?.G8 ' LES ATEUX

une bagatelle ; mais c'est souvent sur des riens que le bonheur de la vie conjugale est fondé. Une femme, qui est rornement de son sexe, a dit avec vérité :

" Since trifles make the suns of human things, And half our misery from our foihles springs : Since hfe's gifts consist in peace and ease , And few can save or serve , but all may please : O let the ungentle spirit learn from hence A small unkiiidncss is a great oflence. »

« Puisque la jilus grande partie des choses de ce (t monde se compose de bagatelles, et puisque la moitié « de nos maux jirend sa source dans nos faiblesses; « puisque les biens les plus désirables de la vie consis- (( tent dans la tranquillité et le bien-être , et que peu « d'entre eux peuvent nous servir et nous sauver, mais (( que tous jiouvent nous ))laire ; oh 1 (]uc ceux dont le " caractère estdiflicile apjircnnent enfin (ju'unc petite " niar(jue de froideur peut devenir un<' grande olfensc. »

Je sentis, jtîsqu'au fond de mon âme, la vérité de ce quelle disait; et coniinc je

ne pouvais réfuter aucun de ses arguniens, je ne voulus pas répondre à ce qu'elle avançait; mais je lui répliquai d'un ton qui prouvait que j'étais loin d'être content : « Savez-vous bien, madame, que, dans un cas semblable à celui-ci, vous pouviez faire du mal en vous en mêlant , et que vous ne pouvez faire aucun bien?

« — Pardonnez-moi, si je puis parvenir à persuader à mon amie qu'elle fera mieux de ne pas vous épouser.

« — Si vous pouvez le lui persuader! C'est là où je vous attends. Bonne nuit, madame! »

En disant ces mots, je la quittai; mais je n'étais pas aussi assuré de ma victoire que mes paroles semblaient l'annoncer ; et bien que mon orgueil me dît à l'oreille que je ne chercherais jamais à me vaincre , et que Caroline me prendrait avec mes défauts

et m'aimerait avec eux , ou que nous romprions notre engagement d'un consentement mutuel, cependant l'amour l'emporta sur la fierté , et je résolus d'ôter à madame Belson tout pouvoir de me nuire, en ayant pour Caroline les attentions les plus constantes et la soumission la plus tendre.

Je tins ma résolution , mais ce ne fut pas sans être porté quelquefois à retomber dans mes torts. J'avais encore de temps en temps une froideur soudaine et une réserve qui, je le voyais trop bien, décliiraient le cœur toujours si tendre de Caroline, et lui faisaient supposer que mon attachement pour elle n'était pas le même. Mais aussitôt que je m'apercevais que cette physionomie si franche et si heureuse se chargeait de nuages, et était obscurcie par des pensées qui ne lui étaient pas habituelles, je renonçais à mes idées systéma-

tiques, et j'admettais la nécessité qu'iiii amant parût toujours attentif et passionné dans ses manières envers sa maîtresse. Alors , en un instant , l'âme douce et indulgente de Caroline lui faisait oublier ma froideur récente , et tout redevenait bonheur pour elle. ^

Enfin, le jour de nos noces arriva, et nous fûmes unis dans l'église paroissiale de L"*^"*^"^. Dès que la cérémonie fut terminée , nous partîmes ensemble pour nous rendre à une petite maison que je possédais dans le A\ orcestersliire , au pied des montagnes de Malvern. Ok! que le voyage fut heureux! jamais, non, jamais, tant que la tombe n'aura pas englouti toutes mes pensées, je ne pourrai oublier ces six semaines de séjour dans ce lieu retiré. Et elle était heureuse ! tout-à-fait heureuse alors! car je lui laissais voir les véritables

sentiinens qui remplissaient mon cœur pour elle; et comme il n'y avait là aucun témoin de l'esclavage dans lequel l'amour me tenait asservi, je crois que pendant ce court espace de temps ou n'aurait pu apercevoir aucun nuage sur son front ni sur le mien.

Enfin des affaires m'appelèrent à Londres, et nous Y prîmes une maison garnie pour quatre mois. Une des premières personnes qui vinrent nous voir fut madame Belson, et je crus deviner, d'après ses manières, qu'elle s'attendait à être reçue par moi comme quelqu'un que je dispenserais volontiers à l'avenir des visites qu'elle pourrait vouloir nous faire.

Mais elle fut trompée agréablement, car je l'accueillis en souriant, et je lui dis, avant qu'elle ne se retirât , que comme j'étais très-touclié de l'extrême attachement qu'elle avait de tout temps montré

pour Caroline, je serais toujours véritablement heureux de la recevoir chez moi. Des larmes d'attendrissement vinrent mouiller les yeux de cette femme si sensible, pendant que je m'exprimais ainsi; elles me touchèrent vivement, ainsi que mon épouse chérie, qui me remercia par un regard que je n'eus pas l'air d'apercevoir , mais qui me lit éprouver la plus douce sensation.

Mais, hélas! maintenant que j'allais entrer dans le monde avec un nouveau litre, celui de mari, et que j'étais accoutumé à mon changement de situation, mes défauts de caractère et ma réserve habituelle devaient bientôt reparaître ; et tandis que chaque jour me persuadait de plus en plus que je l'aimais bien davantage encore depuis qu'elle avait uni son sort au mien , je ne

pouvais cependant supporter l'idée de lui I. 18

laisser voir toute l'étendue de riiiflirence qu'elle avait sur mon cœur, et lorsque de temps en temps je m'apercevais que la froideur de mes manières lui faisait craindre que je ne fusse devenu indifférent pour elle, je goûtais un lâche triomphe en contemplant l'abattement que je lui avais causé. Mon orgueil aussi était flatté de l'idée que cette créature si charmante et si admirée examinait chacun des mouvemens de ma physionomie, afin déjuger, d'après leur expression , de ce que mon cœur éprouvait pour elle en ce moment. Quand, ce que je ne pouvais toujours empêcher, mes regards peignaient l'admiration et la tendresse qu'elle avait excitées dans mon sein , il y avait une expression si touchante de satisfaction et de reconnaissance dans ses beaux yeux, que je suis étonné moimême que le plaisir que je trouvais à les

contempler ne me donnât pas le besoin de la faire naître de nouveau. Il est certain cependant que, plus je sentais que mon bonheur dépendait d'elle, et plus je faisais parade de mon indépendance. Si elle espérait que je voudrais bien l'accompagner à une soirée, en m'assurant que, si je n'étais pas avec elle, cette réunion n'aurait aucun charme à ses yeux, je lui répondais presque toujours (même lorsque mon intention était d'y aller) : (( Peut-être irai-je avec vous; mais ne comptez pas sur moi. Vous feriez mieux de prier une de vos amies de vous y accompagner. » Et alors j'arrivais exprès très-tard, afin d'avoir la satisfaction de la voir assise auprès de la porte, guettant avec anxiété le moment où j'entrerais. Et comment, dans de telles occasions, niéritais-je cette tendre sollicitude? était-ce en répondant à ses regards si passionnés et si

à^6 LES AVEUX

satisfaits avec une ardeur égale à la sienne? Non ! c'était en feignant une froideur que je ne sentais pas : je lui parlais quelquefois d'un air distrait , et en portant toujours mes yeux sur d'autres que sur elle; ou, me contentant de lui faire un signe de tête en passant, je parcourais les autres pièces, en ayant soin cependant de m'arrêter dans un endroit d'oii je pouvais voir le seul objet que j'aimasse réellement, et m'assurerque SOS regards me suivaient partout où j'allais; et quand je revenais à elle (souvenir doux et cruel! ) elle me recevait encore avec un si doux sourire !

La saison de Londres étant finie et mes affaires terminées, nous nous disposâmes à retourner à C^**; le fréquent retour de ces caprices et de cette froideur de ma part lui donnèrent certainement la douloureuse conviction que j'étais bien loin de

l'aimer comme je l'avais aimée autrefois, et que , bien que toute raflection de son âme si tendre me fût exclusivement réservée, mes sentimens pour elle n'étaient pas loin de l'indifTérence.

Et cependant jamais la nature ne fut plus prodigue de ses dons et ne forma un être plus digne d'être aimé : mais l'humilité est la conséquence ordinaire d'une passion véritable; et cette créature, faite pour être adorée, pouvait croire, tant l'amour la rendait défiante d'elle-même, que son époux ne répondait pas à sa tendresse! Mais, ce qui est plus incroyable encore , moi qui l'aimais si profondément, si ardemment; moi qui savais qu'elle avait cette pénible conviction et en souffrait à cbaquc instant, car elle me parlait doucement de ses craintes à ce sujet ; moi, par une bizarrerie de caractère et de sentiincns que je ne puis

expliquer, tout eu me la reprochant, je ne cherchais pas à lui ôter cette désolante impression ; et bien que quelques paroles affectueuses et quelques tendres assurances eussent banni ses doutes et lui eussent rendu la tranquillité , je ne répondais plus ni de vive voix ni par lettres, lorsque nous étions en correspondance , aux tendres craintes qu'elle me témoignait; et lorsqu'il était question de ce sujet, je gardais im silence glacial, et qui paraissait trop significatif à son cœur disposé h s'alarmer et à se livrer à de tristes pressentimens.

Ayant reçu, au moment de notre retour à la campagne, des visites de presque toutes les personnes marquantes de la ville de C*'*^''^ , et les leur ayant rendues , nous résolûmes à l'avenir de ne plus aller que dans les familles que nous inviterions à dîner , ou qui nous inviteraient à leur

tour. Par ce moyen nous étions sûrs d'éviter Tennui actif et fastidieux que cause cet échange continuel de politesses, et de pouvoir jouii' ensemble de ces douces soirées passées dans notre intérieur , et que nous employions a nous livrer à des occupations utiles. Tandis que Caroline travaillait ou dessinait, je lisais à haute voix; et il est certain que le temps nous paraissait à tous deux voler sur des ailes rapides. Cependant, quoique je fusse heureUx de me trouver près d'elle , et que je ne désirasse aucune autre société que la sienne , cet être trop craintif permettait à ma bizarrerie de venir troubler son repos et se tourmentait de mille petits riens , tandis qu'elle avait des preuves si positives de mon affection. ^lais qu'est-ce que cela prouve , si ce n'est combien les riens sont importans dans les ménages, et la vérité de

a8o LES AVEUX

ces vers si sages que madame Belson me citait ? Hélas ! quel bien cet objet chéri retirait-il de l'extrême tendresse que je ressentais au fond demon cœur? On pouvait lui appliquer une expression connue et frappante : elle aurait eu besoin de recevoir la monnaie de mes sentimens pour elle.

Peu de mois après notre retour à C***, Caroline eut l'espoir de devenir mère , et bien que mon affection pour elle ne pût aujimenter, ma sollicitude devint plus forte à mesure que je voyais s'approcher le moment de ses souffrances ; j'éprouvai ime douleur que je ne lui donnai pas la consolation de lui montrer tout entière , lorsque je me vis forcé de la quitter un mois avant le moment de ses couches.

Mais, en dépit de moi-même, mes regrets furent évidcns au moment où je la qviit-

tai ; et je suis certain que la joie qu'elle éprouva en voyant qu'elle m'était toujours chère, adoucit la peine qu'elle ressentait en se séparant de moi; cependant, ne m'écartant pas de mon triste système , je ne pus me résoudre k lui promettre de lui écrire aussitôt que je serais arrivé à Worcester, oii des affaires très-pressées m'appelaient; mais la plaisantant sur ses craintes, je la laissai dans le doute si je lui écrirais ou non.

Je partis par une des voitures publiques de Worcester, mais je m'arrêtai à peu de milles de la ville, chez un ami que je désirais voir au sujet de l'affaire qui m'avait obligé dem'absenter et de quitter Caroline. J'avais bien le temps de lui écrire et je pensais à le faire ; mais un désir bizarre d'éviter de calmer sa tendresse alarmée, et de lui cacher à quel point ses désirs

lA

étaient précieux pour mon cœur, me fit prendre la résolution de remettre au lendemain, puisque je ne lui avais fait aucune promesse à cet égard , ne voulant pas , en lui écrivant au moment où elle le désirait, avoir l'air de reconnaître les droits qu'elle avait sur mon temps et sur mes attentions. Mais ce sentiment si bas et si peu généreux reçut bientôt la plus sévère des punitions.

Il arriva que la malle versa après que j'en fus descendu, et que le seul voyageur qui se trouvât dans l'intérieur , un gentilhomme, fut tué sur la route en s'élançant hors de la voiture.

Ces nouvelles furent portées immédiatement aux papiers publics , et comme aucun nom n'était cité et qu'il n'y avait qu'une malle, ma malheureuse femme lut le paragraphe , et croyant, puisqu'elle

n'avait pas reçu de lettre de moi, que j'étais cet infortuné , elle tomba dans des convulsions violentes , pendant lesquelles elle mit au monde un enfant mort , et peu d'heures après sa vie était dans un grand danger.

Peut-être cette punition paraîtra-t-elle trop forte pour mon offense , car je ne pouvais prévoir ces terribles conséquences, j'en conviens. Mais je savais qu'en n'écrivant pas, je blesserais indubitablement lessentimens et je tromperais les espérances de cet être qui m'avait rendu le dépositaire de son bonheur, et je savais aussi qu'en lui écrivant je procurerais une douce jouissance à un cœur qui m'était donné tout entier.

Oh ! combien le pouvoir qui nous est confié de causer du plaisir ou de la peine au gré de notre volonté est important ! Oh !

quelle chose terrible que d'etre ainsi le dépositaire du bonlieur d'un autre ! que personne ne risque de se marier , ou même de scirer les liens d'une affection mutuelle, de quelque genre qu'elle soit, s'il n'a pas un profond scntiîuent de cette responsabilité redoutable.

Madame Belson , qui se trouvait alors dans notre maison , m'envoyîi un exprès avec l'ordre de me chercher partout où je pourrais être ; car le nom de la véritable victime était cité dans un autre journal, ainsi que le bonlieur avec lequel j'avais échappé à ce danger en m'arrêtant sur la route. L'exprès me joignit au moment même oii je venais d'écrire à Caroline pour lui apprendre l'accident dont j'avais été si miraculeusement préservé.

Les nouvelles que je reçus me causèrent un désespoir (jiii pensa njc rendre

D'UN HOMME BICARRE. i85

fou, et je maudis, je maudis amèrement ma conduite cruelle, à laf|uelle j'attribuais avec tant de justice le malheur que je déplorais. La malle allait partir, et j'y entrai avec des sentimens qu'il me serait impossible de rendre. Mon désespoir s'accrut encore quand j'arrivai chez moi et que j'aperçus les fenêtres près desquelles Caroline attendait ordinairement mon retour, même après deux jours d'absence, qui étaient alors fermées; je me précipitai dans la maison comme un insensé. Mais madame Belson, avant que je pusse parler, m'apporta un grand soulagement, en s'écriant: « Elle est mieux, et quand elle vous verra, je ne doute pas qu'elle ne se remette entièrement. Allons ! allons ! tout ira bien ! »

Je fondis en larmes, et elle eut la prudence de me quitter pour aller prévenir ma

i8G LES AVEUX

pauvre femme tic mou arrivée. On lui permit de me voir , pourvu qu'elle ne parlât pas; et je m'approchai de la porte de sa chambre avec des pas tremblans , quoique, dans le trouble de ce moment, l'idée de mes torts se fût effacée de mon esprit. Elle avait promis de garder le silence; mais quand elle me vit, quand elle vit que cet époux chéri qu'elle avait cru mort était là, devant elle, son émotion ne put se contenir dans les formes qu'on lui avait prescrites, et elle s'écria, d'un air égaré : (( Il est donc vrai! vous ne m'avez pas trompée , il vit ! Il vit ! ]Mon Dieu ! Dieu clément! je te remercie! » Et elle retomba sans connaissance sur son oreiller.

Son évanouissement fut long et alarmant ; mais enfin elle reprit l'usage de ses sens. Elle tomba ensuite dans un sommeil profond et rafraîchissant qui rendit un peu

de calme à son esprit; depuis ce moment elle fut mieux, et on la déclara hors de danger.

(f Nous avons perdu notre enfant , » me dit-elle tristement comme je m'appuyais sur son lit.

(< — Mais vous êtes sauvée, répliquaije, et c'est assez de bonheur! » Oui, pour cette fois, je me laissai aller sans contrainte à tous les sentimens qui remplissaient mon cœur , et je rougis en pensant que, malgré tout le mal que je lui avais fait, elle ne me répondait qu'en versant des larmes de tendresse et de reconnaissance.

Caroline fut en état de quitter sa chambre à la fin du mois ; mais elle était si languissante et si changée, qu'on me conseilla de la conduire immédiatement au bord de la mer. Je choisis le lieu le plus retiré possible.

Caroline chercha, par intérêt pour moi, a me détourner de ce projet, parce qu'elle disait que ce séjour serait bien triste pour moi.

J'étais alors assez corrigé par ce que je venais d'éprouver, pour ne pas craindre de lui donner la consolante assurance que le rétablissement de sa santé était mon seul but en faisant ce choix, et que tout le reste m'était indifférent. Elle me remercia comme si je lui avais accordé la plus grande faveur, 0 Caroline !

Quand nous partîmes , elle était si faible, que je fus obligé de la porter dans la voiture; et elle se trouva si fatiguée de cet effort, que je pus h peine lui dissimuler ma douleur et mes remords. Je n'avais pu les dérober à madame Bclson , et ils étaient si grands et si sincères, qu'elle-même me pardonna.

D'UN HOÎ>tME BIZARRE. 089

Mais je ne pus me résoudre à les exprimer k Caroline, et elle-même ne m'aurait pas permis de lui parler sur un tel sujet, si je l'avais essayé.

Cependant la vue de la faiblesse de Caroline , et la conscience de mes torts , qui l'avaient trop évidemment causée, avaient tellement adouci mon cœur, que lorsque, se méfiant toujours d'elle-même et de ses avantages , elle me dit : « J'aurais désiré que vous m'eussiez laissée aller sans vous au bord de la mer. Vous auriez mieux fait de retourner à Worcester ; ce sera si ennuyeux pour vous de rester avec moi sans vos livres , sans aucune société ! » je ne pus m'empêcher de lui répondre :

(( Quelle folie ! Je n'ai besoin que de vous et de vous voir tout-à-fait rétablie. » Et en disant ces mots, j'approchai mon visage

du sien qui était appuyé sur mon épaule, I. 19

Comme sa physionomie exprima le bonheur pendant le voyage ! Comme son sommeil était calme lorsqu'elle reposait sm' mon sein ! Et quand elle s'éveillait et me trouvait près d'elle , la regardant avec tendresse, elle disait : « Je voudrais rester toujours malade pour être soignée ainsi.» Elle sentit , pendant le voyage , qu'elle était aimée , et ses forces même parurent renaître avant que nous en eussions atteint le terme. Je suis persuadé que mes attentions pour elle furent plus efficaces que le changement d'air; et quand je la ramenai , j'eus la satisfaction de la voir aussi bien en apparence qu elle eût jamais été.

Cependant les mois succédèrent aux mois et ramenèrent la même inégalité dans ma conduite, et la même douleur dans l'âme de Caroline, si susceptible de s'alarmer quand il s'agissait de moi. On

nous pi'oposa alors de venir passer quelque temps chez un ami qui demeurait à quelque distance de chez nous. Nous acceptâmes cette invitation. Mais des affaires que j'avais à terminer me forcèrent de renoncer à la course que je comptais faire. Caroline me conjura aussitôt de lui permettre d'y renoncer aussi.

Mais j'insistai pour qu'elle partît, et d'une telle manière, que sa physionomie, et même ses paroles, me prouvèrent qu'elle croyait que je désirais son ahsence , et elle se disposa à se mettre en route avec ce terrible serrement de cœur dont les personnes qui l'ont éprouvé peuvent seules comprendre toute l'amertume.

« Vous m'écrirez, » me dit Caroline, comme je l'aidais à monter eu voiture.

« — Cela dépend du temps que durera votre ahsence.

i>.ç)2 LES AYF.UX

« — Je reviendrai aussitôt que vous le voudrez; la semaine prochaine, si cela vous convient.

f( — La semaine prochaine? Oh! non, ce ne serait pas la peine de faire tant de milles pour une semaine.

'( — Mais puisque vous ne m'accompagnez pas , tout le plaisir que je me promettais est fini.

« — Bah ! répliquai-je, vous vous amuserez beaucoup, et je ne compte pas vous revoir avant un mois. — Peut-être le désirez-vous? ») reprit-elle avec timidité.

Je ne lui répondis que par un sourire , et ordonnant aux postillons de partir, je lui fis un signe d'adieu en silence ; car les larmes qui remplissaient ses yeux au moment oil elle me serra la main en me quittant , me rendaient mécontent de moiniéme, et j'avais envie de faire arrêter la

voiture, et de lui dire que je ne serais pas heureux jusqu'à son retour. Mais je la laissai partir, nourrissant dans son esprit la terrible crainte que je ne désirasse nie séparer d'elle pendant quelque temps; et je rentrai chez moi fort mécontent de moimême. Je me consolai cependant par l'idée que je la ferais revenir aussitôt que je le voudrais, et que je lui écrirais d'une manière fort amicale.

Elle arriva sans accident au lieu de sa destination, comme je l'appris par une lettre courte , mais très-tendre , qu'elle m écrivit le lendemain.

Peut-être si elle eût été moins tendre, lui auruis-je mieux répondu; mais les hommes ne peuvent exprimer leurs sentimens comme les femmes savent le faire , et je crois même qu'ils sont incapables de ces petites niumces d'aflcclion que les fem-

mes entendent si bien , et qui sont pour elles la source d'une profonde douleur quand elles ne les rencontrent pas dans les objets de leur attachement. Lebonbeur de Caroline devait nécessairement se briser sur deux écueils : l'un était de ne pouvoir croire k mon amour, parce qu'il ne se manifestait pas aussi vivement que le sien , et qu'elle pensait qu'on ne pouvait aimer véritaJjlement si on ne témoignait pas son affection comme elle témoignait la sienne; l'autre était sa défiance d'elle-même , qui lui faisait supposer qu'elle ne pourrait jamais inspirer une affection semblable à celle qu'elle ressentait. Je vais faire ici une citation qui me paraît exprimer une erreur, si je puis me servir de ce mot, comparable à celle de Caroline.

Madame de La Fayette dit en parlant de madame de Séviîxné ; « Votre seule faute

D'UN HOBDIE BIZARRE. 295

est votre peu de confiance en vous - même. » Cette admirable femme doutait de la force de l'attachement de sa fille pour elle , comme Caroline doutait de la force du mien.

J'écrivis donc à Caroline, mais d'une manière froide et réservée ; je ne pouvais m'exprimer comme elle , et , sentant que mes expressions lui paraîtraient glaciales en les comparant aux siennes , je ne cherchai pas k lui écrire une lettre de sentiment , et je n'essayai pas de combattre, en lui parlant des regrets que j'éprouvais , cette conviction qu'elle laissait quelquefois échapper, que je désirais qu'elle fût loin de moi. Je savais bien que c'était la seule pai'tie de sa lettre à laquelle elle désirât une réponse ; mais je ne lui en fis aucune à ce sujet, et c'était ainsi que je me conduisais toujours avec elle dans de semblables

occasions. C'était avec cette lâcheté et cette cruauté que je me faisais un jeu des timides appréhensions et de la tendresse craintive de cette créature charmante, qui attendait de moi son bonheur avec toute l'heureuse dépendance que donne l'amour à une femme tendre et vertueuse. Hélas! le pou- Yoii- , le désir de la domination corrompent les hommes, depuis le despote sur son trône jusqu'au tyran domestique. Trop habitué à cette soumission qu'elle me montrait volontairement et qui la rendait heureuse , je tyrannisais ce cœur qui ne battait et ne respirait que pour moi , parce que je pouvais le faire avec impunité : cependant , qu'on me permette de dire qu'elle aurait dû avoir plus de confiance en moi et en elle-même.

Si un amour trop inquiet ne l'avait pas aveuglée, et lui avait permis de conserver

cette fiuesse de pénétration qui lui était naturelle, elle aurait vu que je l'aimais autant que j'étais capable d'aimer , et qu'elle était la seule passion de mon cœur.

Madame de Sévigné dit , en parlant de son fils : « Il me témoigne beaucoup de tendresse a sa manière ; je crois qu'on peut se contenter de son affection , pourvu que l'on sache bien que c'est tout ce qu'Usait sur ce sujet : pourrait-on es-iger davantage de lui? »

Mais, hélas ! Caroline ne pouvait comprendre que mon affection pour elle fût tout ce que j'étais capable de sentir, et elle se laissait troubler par des craintes qui , véritablement, étaient sans fondement; cependant ce n'était pas une excuse pour moi qui connaissais le trouble dont ma froideur remplissait son âme , et qui ne cherchais pas à la guérir. Je savais qu'elle avait surtout besoin de paroles, de regards tendres

2ç)8 ^^ LES AVEUX

d de témoignages d'afFection; mais une raideur de caractère que je ne pouvais vaincre me portait à me refuser à la rendre heureuse à sa manière , et elle ne pouvait l'être à la mienne.

Une semaine se passa, et Caroline m'écrivit pour me demander de la laisser revenir.

Je refusai, et la pressai de rester davantage. Une autre semaine s'écoula , et je ne pus prendre sur moi de lui faire dire que je l'attendais comme ellc|le désirait tant. Elle m'écrivit alors : « Je ne me flatte pas de vous manquer, je suis même sûre que vous ne me regrettez pas; car vous saviez le plaisir que vous me feriez en me disant de revenir; mais je ne vous importunerai pas davantage , je resterai ici encore quelque temps ; et si , à mon retour, vous désirez que je vous quitte , je m'en irai ailleurs ! »

Il était évident qu'elle espérait que je la rappellerais; cependant, quand je lui répondis , je ne cherchai pas k lui ôter l'idée que je ne souffrais pas de son absence : telle est la bizarrerie de quelques caractères et du mien en particulier.

Cependant je regrettai certainement, au fond du cœur , la prolongation du séjour de Caroline chez mes amis, tout en me gardant bien de le lui témoigner ; car elle resta cinq semaines , et ensuite elle me fit dire qu'elle serait de retour à telle époque.

Combien le jour où je l'attendais me parut long, quoique j'eusse été tranquille pendant son absence ! J'avais trouvé dans son livre de dessin les couplets suivans , quelle y avait laissés sans intention : SONG.

They told me I was born to love , "When first in youth's soft bloom I shone ,

3oo LES AYEUX

They lokl nic I was form'd to prove The bhss that waits on love alone.

I gave the tale hut little heed, For mine was yet life's laughing morn ; Till Henry came, and then indeed I found, that I to love \Nas horn.

But while I with my fondness strove , This mournful truth too soon I knew, The tender heart that's form'd to love Is form'd , alas ! to sorrow too.

ROMAKCE.

Ils me disaient que j Vlais née pour l'amour, quand je brillais de la première fraîcheur de la jeunesse ; ils me disaient que j'étais née pour goûter ce bonheur que l'amour seul peut donner.

D'a])ord je ne crus pas lieauroup à ce prosage; car j'étais encore au printemps de mon âge , et je me livrais à toute la gaîlé qu'il inspire : mais Henry vint , et ce fut alors que je vis bien que j'étais née i")0ur Tamuur,

FEN HOMME BIZARRE. 3oi

Mais tandis que je cherchais à vaincre ma passion , j'appris trop tôt cette triste vérité : que le tendre cœur qui est formé popr l'amour, est formé aussi pour le chagi'in.

Je ne pus lire cette peinture si vraie de ses propres sentimens sans me faire à moi-même de grands reproches , et sans prendre la résolution de tacher désormais de lui éviter tout sujet de peine.

Voici les autres vers que je trouvai dans son porte-feuille.

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