Les voisins de l'autre côté
un pauvre Savoyard. Dans sa jeunesse , il avait voyagé en Allemagne avec une marmotte , et , par les tours et les gambades de cet animal, il avait non seulement gagné sa vie , mais il avait même , par son extraordinaire frugalité , acquis un petit capital. Il le rapporta chez lui avec la résolution de bâtir lui-même une petite cabane dans son pays natal , de se marier , et de passer en paix le reste de ses jours. Comme il traversait la Souabe , en retournant dans sa patrie , il connut une jeune fille, pauvre mais très-agréable , qui lui plut extrêmement; il lui parla de ses sentimens ; ses propositions furent acceptées , et, devenue sa femme, elle l'accompagna en Savoie.
Après une union de trente années , marquées par un bonheur constant, elle mourut, le laissant père de six garçons. Les trois aînés allèrent en France faire le métier de
décrotteurs , deux des autres travaillaient aux mines dans leur pays; et le dernier, le favori de la mère, était encore au logis : c'était un beau jeune homme de dix-sept ans , grand et fort , et qui , s'il eût été mieux vêtu, aurait eu l'air plus distingué que beaucoup de comtes et de barons , et aurait attiré l'attention des jolies femmes. (( Il ne faut pas que tu restes plus longtemps avec nous , lui dit un jour son vieux père, ici, quand tu travaillerais comme une bête de somme , tu pourrais à peine gagner ton pain ; suis l'exemple de tes frères , et va dans quelque autre pays : ce moyen leur a réussi comme à moi , et il n'y a nul doute qu'il ne te réussisse de même : le plus tôt sera le mieux ; je te donne ma bénédiction , et , pour l'amour de ta mère, un dollar pour ton voyage. Ainsi pourvu, tu seras à l'abri du besoin. )>
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Le jeune Wolfgang ( car tel est le nom que sa mère lui avait donné ) reçut la bénédiction et l'argent , et partit le lendemain matin. Les charmantes descriptions que cette tendre mère lui avait souvent faites de son pays natal excitaient depuis long-temps sa curiosité, et il se détermina à la satisfaire en se dirigeant de ce côté. Avant d'y arriver , il convertit son petit capital en souricières et en marmottes, que son père lui avait dit être d'un très - grand usage dans les villages d'Allemagne. Il en fit bientôt l'expérience : il entendait parfaitement l'allemand, et avec l'éloquence naturelle de tous les Savoyards, il sut si bien vanter ses marchandises aux vieilles mères et aux jeunes filles , qu'au bout d'une semaine, il retrouvait souvent son capital avec" un profit raisonnable; outre cela, on lui donnait ordinairement un morceau de
pain , quelquefois à dîner ou à souper , et toujours un logement pour la nuit. Par ce moyen, il lui fut possible, de Nuremberg, d'envoyer deux dollars à son père par un de ses compatriotes qui retournait chez lui.
De Nuremberg il alla à Bayreuth , et le hasard le conduisit aux environs du célèbre Fichtelberg. Là , comme il arrivait un soir , harassé de fatigue , dans un village, il frappa en vain à plusieurs portes pour demander un asile , étant toujours , à sa grande surprise , refusé injurieusement : il fut donc obligé , ce qui lui arrivait rarement , d'aller loger à l'auberge. A peine avait-il refermé la porte, que l'hôte vint à lui , le chapeau à la main , et lui montra la plus grande satisfaction d'avoir le bonheur et l'honneur de recevoir un voyageur aussi illustre. Après lui avoir fait
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une profusion de conipliniens de toute espèce, il supplia le Savoyard d'aller dans un petit salon , et , sans écouter ses remontrances et ses refus, il appela sa femme, qui était dans la cuisine à préparer le souper des domestiques : « Kate , laissez là ce que vous faites , tuez les meilleurs poulets , tirez du vin , prenez tout ce qu'il y a de mieux dans la maison; cet hôte, si long-temps attendu, est arrivé ; dépêchezvous, et que rien ne manque. » L'hôtesse reçut cette nouvelle avec de bruyantes acclamations de joie, et se prépara à exécuter ces ordres avec la plus grande promptitude.
Wolfgang , qui ne doutait pas qu'on ne le prît pour un autre , saisit la main de l'hôte afl'airé. « Monsieur, lui dit-il, vous vous trompez sûrement à mon égardj je ne suis qu'un pauvre Savoyard qui vend des
souricières ; comment donc puis-je mériter une telle réception ?
L'HÔTE
Asseyez-vous, monsieur, asseyez-vous; vous devez être las ! Bon Dieu ! quand une personne , qui n'en a pas l'habitude , voyage ainsi k pied , elle doit être doublement fatiguée. Non, non, je ne me trompe pas. A la vérité , je ne suis qu'un pauvre aubergiste , mais je sais des choses que d'autres ne savent pas. Un tel bonheur , un tel honneur n'arrive pas tous les jours, et on doit tâcher de s'en rendre digne.
WOLFGANG
Honnête homme , il est impossible que vous ne vous mépreniez pas : je vous le répète, je suis un pauvre Savoyard ; je gagne mon pain par ce petit trafic, et je demande seulement un asile pour la nuit.
L'HÔT£.
Hé ! hé î vous avez raison , vous l'aurez, en vérité et de bon cœur; je regrette seulement de n'être pas en état de recevoir une personne si illustre suivant ses mérites, et j'espère que Votre Excellence prendra l'intention pour le fait : il n'y a qu'un fripon qui donne plus qu'il ne possède .
WOLFGANG
Monsieur, fatigué comme je le suis, vous me forcerez à aller chercher un asile pour la nuit chez quelque paysan ; il y a ici une méprise dont je ne veux , sous aucun prétexte, me prévaloir,
L'HÔTE
Au nom de Dieu ! ne me rendez pas si malheureux , ne me méprisez pas ! Certainement , certainement, je le vois bien , je me suis trompé ; mais Dieu sait que c'est
par l'excès de la joie, du ravissement : sans cela, je n'aurais pas été si maladroit, je vous aurais pris pour ce que vous vouliez être. Je vous demande un million de fois pardon ; mais restez maintenant : je serai au désespoir si vous méprisez ma maison, et si vous cherchez ailleurs un logement pour la nuit.
WOLFGANG
Je comprends aussi peu vos excuses que votre invitation. Vous m'appelez Votre Excellence : je vous le répète encore , vous vous méprenez ; il m'est par conséquent impossible de consentir a. rester dans votre maison.
L'HÔTE
Bien, bien. J'avoue de bon cœur que je me suis trompé : je vois mon erreur et je vous en demande pardon ; je sais et je crois en vérité que vous.... oui, que vous venez
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de la Savoie et que vous vendez des souricières : êtes -vous content maintenant?
êtes-vous satisfait? voulez-vous rester avec moi?
WOLFGANG
De tout mon cœur ; c'est en vérité tout mon désir. Mais maintenant il faut que vous décommandiez le souper que vous avez ordonné.
Non , non : tout ce que vous voudrez , excepté cela. Je sais ce qui est bien et convenable. J'aime les Savoyards de tout mou cœur , et vous me permettrez de vous recevoir le mieux qu'il me sera possible.
WOLFGANG rianl.
IMS» .'}i;
Mon appétit rendrait cette résolution très-agréable , mais conviendrait moins à ma bourse. Et , afin de mieux vous con-
ET UNE GRANDE FORTUNE. m
vaincre de votre erreur , je vous dirai que tout ce que je possède serait à peine suffisant pour payer le repas.
L'HÔTE
Payer ! pour l'amour de Dieu , qui parle de payement ! ce n'est pas comme un hôte,
mais comme comme un bon ami que
je vous offre le peu que j'ai. Payer ! non, non ! Entendez-moi mieux : si vous vouliez me donner une poignée de ducats , je nen accepterais pas un seul. Restez une semaine , restez un mois , restez toute une année avec moi , el je vous permets de m'appeler le plus misérable des hommes si je vous demande seulement un kreutzer. J'ai été en pays étranger , et je sais le plaisir qu'on trouve en rencontrant par hasard un bon homme qui veuille partager avec vous son petit ordinaire. Ce que je
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fais , je le fais avec un cœur honnête, par bonne volonté, et vous ne devez pas le refuser. i
WOLFGANG
Non, certainement non, je l'accepte au contraire avec mille remercîmens.
,')\. lil' •" ;.: < L'HÔTE.
Vous me rendez confus. Vous me remerciez ! je vous le dis vraiment , je n'ai pas de vues intéressées, mais je veux bien faire , et on en est souvent récompensé d'avance et sans y avoir pensé. Vous resterez avec moi ?
WOLT-GAXG.
Comment puis-je résister à une telle invitation ? Mon père qui a été aussi en Allemagne
L'HÔTE
Oui ! y a-t-il été ^ cela double ma joie s'il a été dans notre pays.
ET UNE GRANDE FORTUNE. i3
WOLFGANG
Mon père m'a vanté souvent l'honnêteté et le bon naturel des Allemands. Mais un tel honneur, une telle invitation! je ne crois pas que pareille chose lui soit arrivée dans ses voyages.
L'HÔTZ.
Eh bien ! cela me réjouit , me réjouit excessivement. Mais à présent asseyezvous.
WOLFGANG s'assied.
Je dois vous conjurer encore une fois , si vous vous êtes trompé sur mon compte et que tôt ou tard vous vous aperceviez de la méprise , de ne pas m'en imputer le blâme. Je crois avoir fait tout ce qui était en mon pouvoir pour vous convaincre que je ne suis qu'un pauvre Savoyard : lisez
i4 DE JEUNES AMOURS
mon passe-port qui vous le confirmera encore mieux.
, L'HÔTE
Bon Dieu ! je le crois en véi%é ; mais puisque vous l'ordonnez, je lirai le passeport ( il le lit et le lui rend en riant encore. ) Ah ! ah! vous avez raison, exactement comme vous l'avez dit. Un passe-port est toujours nécessaire quand on voyage comme nous autres , ou comme un grand personnage incognito. Mais je dois maintenant donner quelques ordres. Je ne vous quitterai pas pour long-temps ; je serai ici dans l'instant. , • ,
L'aubergiste courut de la cave au grenier , rinça les verres , apporta une nappe blanche et nettoya les cuillères d'étain avec de la craie peiidant que Wolfgang était assis , ne sachant que penser de ces prépa-
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ratifs. Il était souvent tenté de douter que l'aubergiste eût toute sa raison. Mais le reste de ses actions, et particulièrement l'exactitude avec laquelle il l'entendait dans l'autre chambre donner à chacun de ses hôtes ce qu'il demandait, le convainquit du contraire , et accrut sa surprise.
Le souper fut servi , avec cent excuses de l'aubergiste de ce qu'il n'était pas capable , dans une telle presse , de rien faire de mieux. L'hôtesse se joignit à son mari ; mais , malgré les plus vives sollicitations de Wolfgang , il ne put obtenir ni d'elle ni de son mari de s'asseoir avec lui à table. Tous les deux restèrent derrière sa chaise à attendre ses ordres ; lui qui de sa vie n'avait été si bien traité , oublia tous ses scrupules à la vue des plats fumans , et, à la grande joie de l'hôtesse, il mangea de grand cœur et but plusieurs verres du
petit vin du pays k sa santé. Après s'être levé de table , il fut avec mille cérémonies conduit à la chambre à coucher. L'aubergiste et sa femme le conjurèrent d'excuser leur médiocre ameublement , et de considérer qu'ils n'attendaient pas si tôt un hôte si désiré.