‹ Les voisins de l'autre côtéChapitre 2 sur 31 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Wolfgang, aussitôt qu'il fut seul, commença à réfléchir à un bonheur si inespéré. Il ne pouvait pas imaginer comment CCS gens traitaient un pauvre Savoyard de cette manière empressée , à moins de

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quoique méprise , et il se eonsolait seulement en pensant qu'il n'y avait pas contribué. Le lit moelleux ou il s'étendit l'empêcha de réfléchir plus long-temps, car il tomba dans un sommeil piolbnd dont il ne sortit que le lendemain matin, en entendant frapper un petit coup à sa porte. Il se leva et s'habilla à la hâte , ouvrit pour voir qui c'était, et aperçut l'hôtesse qui apportait le café et tout ce qu'il fallait pour le déjeûner, espérant que son hôte avait bien dormi , et lui demandant s'il voudrait bien permettre à un gentilhomme du voisinage de se mettre à table avec lui. Wolfgang répliqua qu'il n'avait rien à ordonner, et par conséquent aussi peu à permettre; qu'un déjeûner et une telle visite étaient pour lui des faveurs aussi peu méritées qu'inattendues , et qu'il dépendait entièrement de la volonté

de ce monsieur de lui faire cet honneur. L'hôtesse sortit et revint quelques miiiutes après avec un homme qui paraissait d'un certain âge et vêtu d un habit vert galonné en or. L'enibarias de Wolfgang à sa vue fut très-grand : il n'avait jamais été accoutumé à des visites de cette espèce , il ne savait qu'en penser. La seule conjecture qui lui semblât plausible fut que ce monsieur était venu dans lintention de dissuader l'aubergiste de l'erreur incompréhensible oil il était à son égard. 11 fut donc confus et tremblant, et si sa conscience ne l'avait pas assuré que cette erreur ne dépendait pas de lui , il lui aurait été impossible de se soutenir. IMais , malgré son trouble , il vit bientôt, à son grand étonnement , que ce monsieur n'était pas plus à son aise :car, après lui avoir fait plusieurs salutations et une foule de compliniens ,

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après lui avoir demande pardon de la liberté qu'il avait prise et lui avoir parlé du bonheur et de l'honneur inespérés auxquels il était réservé , il resta court et essaya, en toussant fréquemment, de cacher sa confusion.

Quoique Wolfgantj no connût pas le monde, il vit bientôt qu'il n'avait pas l'intention de le menacer ni de le blesser , et il attendit patiemment la suite de celte conduite extraordinaire. Il pria l'étranger de s'asseoir , mais celui-ci répondit qu'il lui était impossible d'obéir, à moins qu'il ne lui en donnât l'exemple. Ils s'assirent donc tous deux, et l'hôtesse empressée commença à verser le café.

Wolfgang apprit bientôt par les expressions de cette femme que ce gentilhomme tenait un rang considérable et était seigneur de ce village , qu'il avait un

beau château à environ un mille et demi de là, où il se faisait un plaisir de recevoir les étiangers.

Le baron ( que j'appellerai désormais le baron Von-Tiefentlial) confirma tout ce que l'hôtesse avait dit et ajouta que ce serait pour lui un grand honneur et un grand bonheur si Wolfgang voulait venir passer quelque temps à son château. Déjà fort surpris de la visite du baron, il le fut bien plus encore de son invitation : son étonnement fut si grand, qu'il le rendit incapable de lui faire aucune réponse.

L£ BARON

J'espère que vous me permettrez de jouir de ce bonheur, et je vous conjure encore une fois de m'accorder ma demande.

WOLFGANG

Monsieur , vous m'embairassez et me

surprenez à l'excès. Qui peut vous porlei'y si j'ose vous en faire la question , à inviter un inconnu, un pauvre Savoyard, à venir dans votre château? Vous êtes abusé par l'erreur la plus inconcevable , et vous me prenez pour une personne beaucoup plus considérable que je ne le suis. Je vous jure solennellement que l'habit que je porte convient tout-h-fait à mon état , que ce sont mes meilleurs, mes seuls vêtemens , que mon père est un honnête homme , mais un des plus pauvres habitans de la Savoie. Maintenant que je me suis expliqué, c'est à vous à décider si vous voulez répéter une invitation que je mérite si peu.

LE BARON

Non-seulement je la renouvellerai, mais je vous assurerai encore que vous me ferez le plus j>rand plaisir si vous voulez m'accompafT^ner.

WOLFGANG

Après la déclaration que je viens de faire, je ne puis concevoir comment j'ai mérité cet honneur; mais à présent ce serait une folie à moi de le refuser. Les voies de Dieu sont merveilleuses , et c'est sûrement par sa volonté qu'un pauvre étranger comme moi trouve ici un ami si généreux et d'un si haut rang. J'aurai l'honneur de vous accompagner aujourd'hui , et je tâcherai, au moins par ma reconnaissance, de mériter les bienfaits que vous répandez sur moi et dont je suis si peu digne.

Vous vous trompez si vous croyez que je sois désintéressé dans mon invitation ou qu'il me soit dû de la reconnaissance. Je remplis simplement mon devoir et un vœu que j'ai fait de recevoir dans mon

château le premier étranger qui visiterait notre pays, et d'y rendre son séjour le plus agréable que je pourrai. Mais maintenant j'ai plusieurs demandes et plusieurs propositions à vous faire : serez-vous assez bon pour m'écouter attentivement ?

Iifl/ij, WOLFGANG. ,

Votre générosité et votre politesse me rendent tout-à-fait confus. Ordonnez, et je vous obéirai, si j'en ai le pouvoir.

LE BARON

Je désire vous recevoir dans mon château comme une connaissance intime, comme un ami. Les habits que vous portez maintenant et votre commerce de souricières rendraient ce plan sinon impossible, du moins trop extraordinaire. Caries paysans de notre pays sont , par un préjupjé impardonnable, extrêmement défians

et même grossiers envers tous les étrangers , et spécialement envers les Italiens.

WOLFGANG

Je l'ai déjà éprouvé moi-même. Car c'est leur peu d'hospitalité qui m'a forcé hier, contre mon gré , à chercher fortune dans cette auberge.

Pour la raison que je vous ai dite et que votre réponse confirme encore davantage, mon avis et ma demande sont que vous quittiez vos habits et votre commerce, h moins qu'un vœu secret ne s'y oppose irrévocablement , tant que vous resterez avec moi, et que vous soyez vêtu plus convenablement. Je vous assure que vous atteindrez ainsi le but de votre voyage ici beaucoup mieux qu'avec le déguisement c|ue vous avez pris.

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LE JEUNK IIO.MME

Monsieur, je ne vous comprends pas; mais il me paraît de plus en plus certain que vous vous trompez. Il m'est impossible de faire ce que vous désirez. Cette bourse contient tout ce que je possède d'argent, c'est-à-dire sept florins et quelques kreutzcrs, jugez vous-même si cette somme est suffisante pour m'habiller richement, et si je peux

LE CARON

Permettez-moi de vous interrompre. Je sais très-bien que vous n'avez que trèspeu d'argent sur vous et que vousne pouvez pas en avoir davantage ; c'est pour cette raison que je vous conjure de me permet- Ire de vous offrir tout ce qui vous est nécessaire.

WOLFGANG

Moi permettre ! }o. ne puis pas mieux

répondre à ceci qu'à tout ce qui s'est passé auparavant. Si vous voulez rendre un pauvre diable heureux , si vous avez réellement promis de recevoir un étranger avec une affection paternelle et que je sois destiné à être cette personne fortunée, je dois accepter avec la plus grande reconnaissance. C'est la seule réponse que je puisse faire à vos généreuses propositions.

LE BARON

Embrassons-nous. Nous serons , nous deviendrons certainement amis intimes :

écoutez maintenant ce que j'ai à vous dire. J'avais un fils : il était de votre âge, de votre taille , et avait beaucoup de vos manières. Il mourut dernièrement à l'Université. Mon chagrin d'avoir perdu un fils unique m'a toujours empêché d'ouvrir ce coffre, et j'ai destiné ce qu'il contient au

service de quelque pauvre voyageur. Voici la clef : la boîte est derrière la porte et va être apportée ici dans l'instant. J'attendrai que vous soyez habillé , et alors nous monterons en voiture pour aller à mou château. (Il regarde h sa montre.) Il est bientôt midi. Nous n'avons pas de temps à perdre.

Le baron Von-Tiefcnthal quitta alors la chambre après plusieurs complimcns , et Wolfgang resta stupéfait d'étonnement.

Il n'était pas encore remis de sa surprise quand l'hôtesse et sa servante entrèrent apportant un large coffre bien pesant qu'elles déposèrent à ses pieds.

« Je parie, monsieur, dit l'hôtesse tandis que la servante sortait, que vous n'auriez ])as refusé si long-temps d'accompagner monsieur le baron à son château si vous aviez su <jui vous y trouverez

ET UNE GRANDE FOUTl NE.

WOLFGANG

Qui piiis-je y trouver que je connaisse ou qui m'intéresse?

L'HOTESSE il voix bo5se

Une charmante, belle, aimable, délicieuse créature, notre chère mademoiselle Louisa. Elle n'a encore que seize ans, mais elle a autant de raison qu'à quarante; elle lit continuellement , joue du piano ; enfin , ni de près ni de loin vous ne trouverez sa pareille. Elle sera un jour riche, très-riche; elle est héritière de deux terres , elle est Mais je reste ici à jaser,

et je ne pense pas qu'il faut que vous vous habilliez. Dépêchez-vous, car monsieur le baron attend là bas. »

Elle sortit avec une profonde révérence et laissa Wolfgang examiner la boîte tout à son aise. Il l'ouvrit avec un peu de dilTi-

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ciillé, et lut plus étonné et plus transporté que jamais à la vue des habits magnifiques qu'elle eontenait. Il serait trop long de déerire la manière étrange et comique dont il procéda à son habillement. Mais à la fin il fut vêtu fort élégamment : il avait un ha- Litbleu; ses longs cheveux qu'il portait ordinairement tressés dans une grosse queue, étaient déliés et rattachés négligemment avec un peigne; le reste tombait en boucles sur son visage, mieux qu'un coiffeur n'aurait pu les arranger , car ils bouclaient naturellement. Un large chapeau, qui, suivant la mode du temps, était relevé avec une plume, lui donnait tout-àfait l'air d'un seigneur. Aumoinscefutl'opinion de l'hôtesse, qui le regardait de la porte; ensuite celle de l'hôte qui survint, et enfin celle du baron Von Tiefenthal luimême , qui l'embrassa en l'appelant son

ET UNE GRANDE FORTUNE. 3r

nouveau, son second fils, et, le conduisant à la voiture, ils partirent ensemble enchantés l'un de l'autre.

Wolfgang gardait le silence : il croyait rêver, et craignait de revenir trop tôt d'une illusion si agréable. Il examinait continuellement ses beaux habits , arrangeait les plis de sa chemise, et avait la plus grande impatience de pouvoir se regarder dans une glace. Le baron parlait beaucoup et le conjurait souvent d'oublier sa première situation. Wolfgang ne répondait que par monosyllabes et ne se souvint que presque à la fin de la route qu'il avait été très-ingrat envers l'hôte et l'hôtesse, et qu'il ne les avait jamais remerciés de la généreuse réception qu'ils lui avaient faite.

« Si vous êtes scrupuleux, répondit Von Tiefenthal, vous pourrez réparer cela dès

aujourd'hui ; mais peut-être rccompenserez-vous un jour ces braves gens d'une autre manière? » Comme il achevait ces mots, ils arrivèrent au château. Un domestique les aida à sortir de voiture , et Wolfgang montant l'escalier à côté de son nouveau protecteur , fut mené par lui dans une chambre où ils trouvèrent sa fille jouant du piano. » Louisa, lui dit le baron, Je vous amène un hôte qui m'a promis de se promener , de chanter et de lire avec vous pour passer le temps pendant que je serais à la chasse. »

Après cette introduction , Wolfgang fit quelques salutations assez gauches ; il aurait bien voulu dire quelque chose de la faveur et de l'honneur de la connaître ; mais il ne put pas bien rassembler ses idées et fut obligé de laisser l'imagination de Louisa arranger les mots entrecoupés

qui lui étaient échappés. Louisa, qui avait déjà été instruite de son arrivée, lui rendit ses complimens, et lui dit qu'elle se félicitait d'avoir le bonheur de voir un homme qui paraissait tant aimer les voyages. « L'Italie, dit-elle, m'a toujours été « peinte comme un paradis , et j'espère u que vous entrerez dans des détails plus « particuliers avec moi sur ce charmant « pays. » Wolfgang, qui avait beaucoup d'esprit et d'intelligence, rassembla toutes ses facultés afin de pouvoir répondre à la belle dame.

Il l'assura , d'une manière un peu diffuse h la vérité , mais avec une grande naïveté, qu'il était impossible que l'Italie méritât d'être appelée im paradis , puisqu'elle n'avait pas le premier ornement de ce lieu , une belle Eve ; mais que l'Allemagne méritait bien ce titre, puisqu'il y jouissait du II. 3

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bonheur Je rendre ses devoirs à la plus belle Eve qui fût au monde.

Le père et la fille se réunirent pour admirer cette saillie, qui les fit beaucoup rire, et ^^ olfgang eut le temps de s'examiner dans une grande glace qui était vis-à-vis de lui; il trouva que, vêtu de ses riches habits, il était réellement beau, et qu'il pouvait très-bien jouer le rôle d'un grand seigneur. Cette conviction le rendit vain et diminua sa timidité; il parut moins réservé et fixa ses yeux sur ceux de Louisa. Il lui fut impossible de supporter ce regard un peu libre , et elle les porta modestement vers la terre. Wolfgang était un très-bel homme, et Louisa, la plus agréable des femmes ; mais il y avait entre eux un contraste frappant qui sera sensible par la description suivante.

Wolfgang était grand, fort et bien " i^;

son teint était brun et il avait beaucoup de couleurs ; ses yeux étaient npirs , sa figure belle, et ses çbeveux longs et d'un noir brillant.

Louisa était assez petite , avait la taille remarquablement jolie , peut-être un peu trop mince; les cheveux très-blonds, le teint d'une extrême délicatesse, les joues peu colorées et les yeux du bleu le plus clair.

Le dîner mit fin à leur conversation.

Louisa présenta sa main à Wolfgang ; mais lui, au lieu de l'accepter, la salua en silence, et passa devant elle, lui laissant la conviction que c'était la coutume en Italie. Son peu d'usage à table fut interprété par elle de la même manière ; et , dans l'opinion qu'elle se forma de lui , elle pensa que quand il serait plus familiarisé avec les ma-

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nières allemandes et qu'il aurait acquis un peu de la politesse française , il serait un homme fort agréable et tout-à-fait digne de son estime.

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