SECTION PREMIÈRE
De l’origine à l'apparition des premiers véhicules de louage
Les dieux tenaient, chez les Anciens, une place prépondérante et les fonctions qui leur étaient attribuées rappelaient souvent les manifestations industrielles, commerciales et artistiques des hommes. Nous retrouvons dans la Mythologie les traces des premières voitures et des premiers conducteurs : c’est d’abord Phaëton, fils d’'Apollon, incapable de conduire un seul jour le char du soleil; Jupiter, irrité, le foudroie et le précipite dans l'Eridan. Puis c’est Automédon, qui dirige avec habileté, au siège de Troie, le char d'Achille attelé d’'immortels coursiers, nourris, comme les dieux, d’ambroisie…
Mais quelle fut, dans l’histoire et non plus dans
(1) Houëre, Zlliade, chant 1x.
Ne
la légende, l'origine des voitures? L’archéologie a fait de nombreuses et patientes recherches, mais n'est pas arrivée à percer définitivemeni le mystère dont s’entoure la création des premiers véhicules.
Il existe peut-être encore aujourd’hui des peuplades non civilisées qui ignorent les chars et les autres véhicules ; il en est en tous cas, et d’assez nombreuses, qui n’en font aucun usage, soit que, comme chez les Esquimaux, la nature du sol leur fasse préférer les traîineaux; soit que, comme chez les Polynésiens ou d’autres peuplades insulaires, l’hydrographie rende préférable les pirogues et les canots; soit enfin que, comme chez les tribus nomades, sans cesse errantes dans des régions où les routes sont inconnues, la voiture apparaisse comme une entrave et soit avantageusement remplacée par les animaux de bât: chameaux, mulets, chevaux.
Au début de l'humanité, les chars étaient inconnus; on se servait de traineaux ou de claies; puis la charrue, d’abord traînée, reçut, la première, la roue, principe de la voiture. L’inventeur de la voiture, d’après Virgile, serait Erichtonius, quatrième roi d'Athènes (1573 avant J.-C.); Pline, au livre VII de son Histoire Naturelle, affirme au contraire que ce sont les Phrygiens (vers 1900 avant J.-C.) Enfin, il est à peu près certain, d’autre part, que les chars furent connus à Ninive (1), à
() Th. Mossé. Le Régime des transports en commun à Paris.
no —
Babylone (1) et, en Egypte, sous les Pharaons (vers 2450 avant J.-C.).
A côté de ces hypothèses, nous avons les constatations de l’archéologie : Les Assyriens et les Phrygiens ont construit les premiers chars à quatre roues; les Scythes en avaient à six roues, avec un plancher fait de lanières coupées dans la peau d'animaux fraîchement tués. Ces lanières étaient entrecroisées et acquéraient, paraît-il, en séchant, une tension et une élasticité suffisantes.
Le char à deux roues, le plus ancien, dont nous parle la littérature grecque, est celui que cite Homère. Il l’appelle « &oua » (2) : c’est le char qui fut conservé pour les courses; il s'oppose à l’«auaëa » OU « érfvn » Qui servait dans la vie privée, avait deux places et s’ouvrait par devant. La rareté des termes dont se sert la littérature grecque prouve que l’usage des chars ne devait pas être très fréquent. La littérature romaine, au contraire, abonde en termes spéciaux pour désigner chacun des dix-sept genres de véhicules employés. Les plus fréquents étaient le « currus », qui désignait le char de course, et la « plaustra » ou chariot de charge (3).
(1) Dict. Littré. V° char, citation de l'Histoire ancienne, de ROLLIN.
(2) Cf. La description de toutes les pièces de ce char dans DAREMBERG et SaGzio, Dict. des antiquités grecques et romaines. V° carpentum, rheda.
(3) On peut encore citer les grandes espèces nommées biges, triges, quadriges, selon le nombre de leurs chevaux, les « thensæ » pour les cérémonies publiques ; le « carpentum », voiture spéciale à l’origine aux impératrices, et enfin un char à quatre roues, très curieux, appelé « rheda », tiré par 8 ou 10 chevaux. Ce véhicule décrit par Quintilien semble être l’ancêtre de nos coches et omnibus.
Es
La Gaule, quoique province romaine, avait une vie très distincte de celle de l'Empire et une industrie complètement séparée. Les Gaulois créèrent, pour leurs combats, une sorte de chariot redoutable, dont les essieux étaient armés de faux. Toutes les autres voitures en usage à cette époque semblent également avoir été inventées par eux (1) : malgré l’'habileté des ouvriers, cette industrie, un instant florissante, tomba progressivement en décadence. M. A. Mossé, dans son Etude des transports en commun, le constate sans l'expliquer : « La construction des voies romaines n'a pas dû être faite seulement en vue des piétons, mais les transports terrestres n'avaient à Rome qu’une importance secondaire, car la législation, qui s’est pourtant occupée des transports maritimes, les a négligés ».
Selon nous, il en existe diverses raisons : le manque de confortable des voitures, l'absence d'entretien des routes et leur insécurité.
Les chroniques rapportent que les rois se servaient de voitures attelées de bœufs et appelées « basternes », soit pour faire leur entrée dans les villes, soit pour paraitre dans les grandes cérémonies; en réalité, ces voitures n'étaient que de lourds chariots ou de grossières charrettes (2).
(1) Les Gaulois, dit M. Eugène d’Aurrac dans son Histoire anecdotique de l’industrie française, connaissaient l’ € essède », char à 2 chevaux qui servait à combattre, la C rheda », chariot à 4 roues auquel on pouvait atteler 8 et 10 chevaux, la « benna », voiture d’osier qui servait au transport des bagages et des personnes. Sous les Mérovingiens on ne se servait plus que de la « basterne ».
(2) Voyage de Clotilde qui vint de la cour de Bourgogne en 493 pour
Poe
À plus forte raison, les voitures des particuliers étaient-elles très incommodes, surtout à une époque où les invasions successives, les guerres incessantes nécessitaient des déplacements rapides. Néanmoins, on continua à les utiliser jusqu’au vin® siècle, jusqu’au début de la Féodalité.
À ce moment, on cessa de pourvoir au bon entretien des voies (1), qui se creusèrent de fondrières ; il devint impossible de voyager sans une solide escorte; enfin, les seigneurs aggravèrent cet état de choses en frappant les voyageurs de redevances et de péages multiples (2). Par la force des choses, les voitures disparurent complètement, depuis le 1x° jusqu’au xur° siècle !
Les monarques, les princes et les grands vassaux ne montaient que des chevaux; les hauts fonctionnaires de l'Etat et les dignitaires de la Cour, des mules ; enfin, les femmes de haut rang
épouser Clovis. (Rapport de MM. BELVALETTE et QuExAY à l'Exposition de 1878).
Rappelons en passant le distique de Boileau :
Quatre bœufs attelés, d’un pas tranquille et lent, Promenaient dans Paris le monarque indolent.
(à) I semble que même à Paris les rues étaient mal entretenues. Quoique le premier pavage partiel ait été fait en 1185 sur l’ordre de Philippe-Auguste, c’est en 1605 seulement qu'on procède à un pavage plus général, dont le roi prit à sa charge toute la dépense. Néanmoins, sous Louis XII, les chroniqueurs nous apprennent que la moitié de la ville reste encore à paver. Cf. Hist. de France, DAUBAN et GRÉGOIRE, t. II, p. 614, Paris, 1886. — Voyez aussi une déclaration attribuée à François [*", magazine Je sais tout, année 1911, P. 166.
(2) Pour l’état des routes, leur sécurité, les plantations d'arbres, la responsabilité des seigneurs, cf. l'ordonnance de Henri II de 1552 dans le Recueil des anciennes lois de M. Isambert, et une conférence de M. Henri Vivarez rapportée dans le Bulletin de la Société archéologique Le Vieux Papier, Paris, mai 1908,