LE SOIR
Comme il fait doux! Silence et brise. Rien ne blesse. La feuillée arrondit sur mon front son berceau : entends encore, à peine, un faible cri d'oiseau,
Parmi les verts sommets qui bruissent sans cesse.
Déjà, le crépuscule expire sous mes yeux; Puis, au rouge coussin où ma tête est posée, Ainsi qu’un voile froid s'applique la rosée;
La nuit aux choses prête un air mystérieux.
Qu'il fait bon ne plus voir autour de soi personne,
Excepté le présent croire tout aboli,
Et, savourer, muet, le repos de l’oubli,
Dans le refuge obscur Gont l'attrait m’emprisonne.
Au détour du chemin un réverbère luit.
Dans la paix de mon cœur coule la brise vierge:
L'étoile bleue, au loin, scintille comme un cierge;
Le météore naît, agonise et s'enfuit.
Des fleurs, dans l'herbe humide, ouvrent leurs folioles, A la base du mur, où monte le clocher, Dans un enclos tout noir, qu’un homme peut faucher,
Comme une graine d'or, flottent les lucioles.
Montréal, 30 octobre 1906.
Lorsque l'enfant ouvrit, sur le monde, ses veux,
Les lilas, dans la chambre, entraient par la fenêtre,
Et, poussés par la brise, avaient masqué les cieux,
D'où semblait descendu l'ange qui vient de naître.
La petite, très blanche, avait des yeux lilas, D'une onde si limpide et d'une fleur si tendre, Que, plus tard, au jardin abritant ses ébats,
Les lilas s’inclinaient comme pour la reprendre.
Alors, sa robe était du bleu pâle du ciel,
Et la même nuance apportait sa parure
Dans le nœud de ruban presque immatériel,
Pareil aux papillons, nouant sa chevelure.
Si bien qu’un rossignol qui voulut se poser Sur ce lilas d'amour debout dans les allées, Mieux qu'en un trébuchet fut pris par un baiser:
Puis, les autres oiseaux s’en vinrent par volées.
Toute triste, au milieu d'un nimbe de frissons,
Songeant que les lilas embrumés de lumière x°
avaient plus de bonheur, n'avant plus de chansons,
La fillette éloignait la troupe familière,
C'est qu'à chaque printemps, les magiques lilas De parfums plus subtils enivraient leur amie. Qu'ils se berçaient, l'été, sans être Jamais las,
Pour rafraîchir l'enfant à leurs pieds endormie,
Ils connurent un jour le sort nous assiégeant, Lorsque, par le chemin qui mène au cimetière, Un blanc cercueil passa, semé de pleurs d'argent,
Que des hommes suivaient, les pieds dans la poussière,
Tous, pour larmes de deuil, répandirent des fleurs ;
Dans leurs feuilles, l'oiseau modulait un cantique;
Tandis qu'à travers champs avançaient des douleurs,
Leurs clochettes sonnaïient sans trêve un glas mystique.
Les oiseaux, nous dit-on, l’environnent encor, Celle qui par le vent mortel fut emportée ; La terre pour jamais a perdu son trésor:
Aux lilas attendris la fleur est remontée.
Depuis, lorsque se joint, sous la main des printemps, Votre floraison bleue aux éclosions blanches, Beaux lilas, échansons des rêves de vingt ans,
On voit des yeux d'enfant sourire entre vos branches.
Montréal, 1904.
JEUNES GEXS