JEANNE, ISABELLE
ISABEIXE
Viens ! ma Jeanne î viens te blottir frileusement Sur le cœur de maman, de ta vieille maman. Comme lorsque, chantant berceuse ou litanies. Pour bien te voir dormir, j’aimais les insomnies.
{Elle chante)
Mère du Bon Dieu, gardez mon trésor Sous votre manteau, votre manteau d’or.
Gardez mon agneau. Mère du Bon Dieu,
Sous votre manteau, votre manteau bleu.
Quant à bercer tes fils tu seras occupée,
Tu songeras peut-être à cette mélopée Que ma mère m’apprit et qui vient des aïeux.
JEANNE {ires émue)
Qui fait monter les pleurs des morts jusqu’à nos yeux.
ISABELLE
Tu songes plus aux morts que celles de ton âge.
JEANNE
C’est vrai. J’y songeais même en faisant le ménage.
Les meubles dont un long passé hante le bois,
On dirait que nos morts les frôlent de leurs doigts.
Et la moindre poussière évoque la pensée D’un péché véniel sur l’âme délaissée. .
ISABELLE
Tu nettoyais et tu rangeais, sans plus de bruit Que la servante du Curé, quand vient la nuit.
N’en fait en balayant son Eglise.
JEANNE
11 me semble
Qu’un foyer où l’on prie à l’Eglise ressemble.
Ce sont des vêtements qu’on fît pour nous exprès.
La Maison, c’est l’habit rude et serrant de près
Pour l’œuvre des six jours. Plus ample et toute blanche,
L’Eglise, n’est-ce pas la robe du Dimanche ?
ISABELLE
Et l’on ne quitte pas, quand on sait son bonheur.
Pour l’armure de fer la robe du Seigneur.
Regarde... pour te prendre à ton rêve funeste.
Toutes les choses ont des voix qui te crient « Reste ». C’est ce vieux crucifix de tant de pleurs lavé
JEANNE
Et cette vierge en bois qui compta tant à’Ave^
ISABELLE
Et ce coffret de buis où dorment bien des choses:
JEANNE
Mes cheveux de fillette,
ISABELLE
Une feuille des roses Que tu laissais tomber à la procession,
JEANNE
Le ruban que je mets pour la communion.
ISABELLE
Ah ! si je te perdais. Gomme autant d’impostures Ces souvenirs mettraient le comble à mes tortures. Mais tu deviens très pâle et tu ne réponds pas ?
JEANNE
Il semble qu’ici près on sanglote tout bas.
ISABELLE
C’est le père.
JEANNE
Oh ! prions.
ISABELLE (se jetant à genoux avec Jeanne]
Mère, venez défendre
Une mère ! Sauvez sa fille qu’on veut prendre.
O vous qui dans le Ciel, près d’un fils triomphant, N’avez plus peur qu’on vous le prenne, votre enfant ; Vous que n’attéindront plus ces angoisses affreuses,
O bienheureuse ! ayez pitié des malheureuses.
Vierge en croix, vous avez souffert assez pour nous. Sans qu’il faille monter au Calvaire — après vous. {Elles se relèvent.)
...Je vais me réveiller après un mauvais rêve.
Cela ne se peut pas, voyons, qu’on me l’enlève.
Il faut être méchant pour voler un agneau Surtout lorsque c’est lui le plus cher du troupeau.
JEANNE
Non, Dieu n’est pas méchant, ma mère. La souffrance Est belle puisqu’elle est la rançon de la France.
ISABELLE
Que t’importe la France et pourquoi le souci Que tu te fais pour elle ?
JEANNE
Elle est ma mère aussi.
ISABELLE
Des mots 1... Ta seule mère est une pauvre femme Qui te fit de sa chair, de son lait, de son âme,
Qui pour mieux t’élever, vécut en s’épuisant,
(Voilà pourquoi j’ai tant de rides à présent).
Quand tu m’auras tuée, ingrate ! Sous la terre Tu m’entendras crier encor, c’est moi ! ta mère ! Comprends-tu... C’est moi ! moi !
JEANNE
Je me sens défaillir.
Si Jésus me permet de lui désobéir.
Vos chagrins sont finis.
ISABELLE
Une mère est si forte.
Que je te reprendrais même à Dieu, même morte.
Si j’ai mal dit, c’est moi seule qu’il faut punir. .
{La mère de Jeanne affolée fait quelque pas vers la porte pour se retirer. Jeanne V arrête et avec terreur:)
JEANNE
Ne partez pas.
ISABELLE
Pourquoi ?
Qu’as tu V
Mes Voix pourraient venir.
ISABELLE
JEANNE
Rien.
ISABELLE
Comment rien ‘? mais tu trembles.
JEANNE
Dites, ce bleu qu’on voit remuer dans les trembles. C’est bien la lune ?
ISABELLE
Oui c’est la lune.
Un chant qui vient
JEANNE
J’entends
ISABELLE
...Et c’est la brise du printemps.