SCÈNE III
LES MÊMES, Jean D’ESTIVET, WARWICK JEAN D’ESTIVET '
QiTest-ce à dire ?
Le greffier s’attendrit sur elle !
MASSIEU
Hélas !... Messire !
Elle est... si jeune, elle est...
JEAN D’ESTIVET
Te fais-tu son appui ?
MASSIEU
Non ! mais...
WARWICK
Silence ! ou gare à toi !
JEANNE (rêvant)
Comme il fait nuit !
JEAN D’ESTIVET (à Massieu)
Ecris l’aveu.
MASSIEU
Mais c’est un rêve.
JEAN D’ESTIVET
Un rêve infâme.
Elle a dit qu’il fait nuit, ajoute : dans son âme.
MASSiEU {trouUé)
Que dites-vous ?
JEAN D’ESTIVET
L’aveu du rêve est le meilleur, C’est la vague qui vient du fond intérieur.
JEANNE (toujours rêvant)
Où suis-je ? A... Domrémy ?...
WARWICK
Pas tout à fait, la belle !
JEANNE (essayant en vain de rassembler ses idées)
Pour me lever j’attends que ma mère m’appelle,
Je suis si lasse ! Dieu ! Qu’ai-je donc?.. Mon cheval... Le Pont-levis... les bourguignons...
(Avec un grand sanglot)
Maman ! j’ai mal.
WARWICK (férocement)
Nous saurons te soigner comme il faut.
JEANNE (dans le demi-sommeil : )
D’habitude,
Personne ne me parle un langage aussi rude.
LES SOLDATS (la secoucmt)
Debout !
JEANNE
Ce n’est pas vous mon père ?
JEAN D'ESTIVET
Il n’y a plus
Pour toi père ni mère.
JEANNE (dressée sur son séant)
Ah 1
(Jean d'Estivet est allé prendre la lanterne sur la table puis relevant à la hauteur des yeux de Jeanne^ it éclaire l'assistance et ricanant ;)
JEAN D’ESTIVET
Regarde !
JEANNE (sautant au bas du lit, pousse un grand cri)
Jésus !
JEAN D’ESTIVET (la dévisageant)
Si tu crois que le ciel est touché de tes plaintes !
A Compiègne, il a dû licencier tes saintes,
A moins qu’elles n’aient fui comme tes combattants.
WARWICK
L’Angleterre triomphe enfin !
JEANNE (immobile, ayant retrouvé un calme railleur)
Pas pour longtemps !
WARWICK
Tais-toi, fille d’enfer, malgré ta renommée,
Tu ne nous fais plus peur, .
JEANNE
Car je suis désarmée.
Mais rien ne domptera le cœur de mon pays.
Et ne désarmera le Dieu des envahis.
WARWICK (à Jean d'Estivet)
Vous avez entendu, Messire ?
JEAN ü’ESTIVET
A l’instant même.
Tu viens de déclarer que Dieu hait.
Il nous aime ?
JEANNE
WARWICK
Non ! il aime !
S'il vous aime ou non, je ne sais.
Mais il vous veut chez vous, et la France aux Français.
WARWICK
Hier encor peut-être on aurait pu te croire,
Mais maintenant...
JEANNE
Je suis votre seule victoire Depuis longtemps, Mylord, et pour la remporter.
Vous savez à quel prix il fallut l’acheter.
Héros, qui n’avez pu triompher d’une femme.
Qu’en gaspillant votre or, votre honneur, votre âme !
Misérable !