SCÈNE IV
JEANNE, SOLDATS, puis LOYSELEUR
PREMIER SOLDAT
La chouette voulait s’échapper de sa cage.
DEUXIÈME SOLDAT
Vilain oiseau de nuit, on va te rendre sage.
PREMIER SOLDAT
Des entraves aux pieds,
DEUXIÈME SOLDAT -
Des chaînes à ses mains.
Qu’elle ne bouge.
LOYSELEUR (affectant d'arriver à Vimproviste)
Assez, vous êtes inhumains.
DEUXIÈME SOLDAT
Messire, de quel droit ?
LOYSELEUR
Du droit qu’un pauvre prêtre
A d’être pitoyable.
PREMIER SOLDAT (bas à Vautre)
Obéis, c’est un traître.
JEANNE
(A moitié évanouie^ ouvre les yeux et d'une voix faible^ avec un peu d'inquiétude J à Loyseleur.)
Merci, que voulez-vous?
LOYSELEUR
Tant pis si je me perds,
(Bas à Jeanne)
Je veux te délivrer.
(Aux soldats)
Enlevez-lui ses fers.
PREMIER SOLDAT
Soit ! nous nous inclinons.
JEANNE (à Loyseleur)
Vous avez donc, mon Père, Un pouvoir merveilleux et surprenant.
LOYSELEUR
J’espère
T’apporter dans mon humble bure, deux trésors :
Le salut de ton âme... et celui de ton corps.
JEANNE (après un moment d’hésitation)
Est-ce vrai ?... Pardonnez, mon Père, si je doute.
Mais c’est presque trop beau... Malgré moi, je redoute Une déception... un piège
(Loyseleur semble froissé et fait un pas pour se retirer. Jeanne se jette à ses pieds.)
Oh ! pas de vous.
Vous voyez, je vous crois, j’embrasse vos genoux, Sauvez-moi ! sauvez-moi .... Notre saint Evangile Vous dit de protéger une enfant.
LOYSELEUR (sèchement)
C’est facile
Si l’enfant veut.
JEANNE
Facile ?... Ab ! ce mot me fait froid.
Vous ne savez donc pas leur haine et leur effroi ?
LOYSELEUR
Si.
JEANNE
Comment pouvez-vous éviter leurs atteintes ? (avec un éclair de joie)
Je comprends ! Vous venez de la part de mes Saintes ?
LOYSELEUR
Non ! de la part de Dieu seulement. Mais je crois Qu’il serait plus prudent
JEANNE
De renier mes Voix.
LOYSELEUR
Je n’ai pas dit cela... mais si c’était un songe Vos Voix .... Pour vous sauver, il suffit...
JEANNE
D’un mensonge.
Jamais .... quand je voudrais, je ne saurais mentir.
LOYSELEUR (avec une fausse indignation)
Et si vous mentiez, moi, vous me verriez partir Vers d’autres innocents dont la langue est sincère.
Je hais les imposteurs .
JEANNE {avec élan)
Je crois en vous, mon Père,
Vous croirez à mes Voix ?
LOYSELEÜR
Mais ces Voix prédisaient
La délivrance...
JEANNE
Eh bien ?
LOYSELEÜR (doucement)
Elles vous abusaient.
Tout est troublant.Vos Saints pouvaient d’un seul coup d’aile Faire crouler les murs de cette citadelle.
C’est vrai.
JEANNE (tristement) LOYSELEÜR
Qu’ont-ils donc fait qui vous puisse arracher Au sort qui vous attend... au bûcher ?
Au bûcher ?
Non ! non ! ce n’est pas vrai. Cette menace infâme.
C’était pour le plaisir d’effrayer une femme
N’est-ce pas?... Pour ce crime, ils ne sont pas d’accord?
LOYSELEÜR
Ils le sont.
JEANNE (au comble de V effroi.^ s'arrachant les cheveux)
Tout ! Plutôt tout ! mais pas cette mort. Si vous saviez comme j’en suis épouvantée,
J’aimerais mieux sept fois être décapitée !...
Ah ! mon père, mon père ! ayez pitié de moi !
Que faut-il que je fasse ?
LOYSELEÜR
Un bon acte de foi,
Quels que soient son aspect, son nom et sa figure,
Jurez de renoncer au démon.
JEANNE
{Souriant)
Cela ne m’est pas bien difficile.
LOYSELEÜR
Je le jure.
Signez donc cet écrit et ce sera parfait.
En effet,
JEANNE
Que contient cet écrit ?
LOYSELEUR
Il est sans importance.
JEANNE
Vraiment ?
LOYSELEUR
Vous promettez de faire pénitence.
JEANNE
Pénitence de quoi 7
LOYSELEUR {négligemment)
Des erreurs... des péchés
Dont tous les chrétiens sont plus ou moins entachés.
Nul n’a droit, même vous, devant le juge auguste De se croire parfait ou de se dire juste...
Cette confession pourra les contenter.
JEANNE
Inspirez-moi, mon Dieu.
LOYSELEUR
Signez sans hésiter.
Donnez-moi votre main.
JEANNE (à part)
Voudrait-il me séduire ?
LOYSELEUR
Ne tremblez pas ainsi. Laissez-moi la conduire.
Là... {il lui fait signer) Bien.
JEANNE {la tête dans ses mains)
J’ai sur le cœur un poids...
(Caiichon est apparu au fond de la scène et du regard interroge Loyseleur. Celui-ci se rapproche de lui a pas de loups. Ils se parlent bas.)