Les voix de l'avenir dans le présent et dans le passé, ou, les Oracles et les somnambules comparés
Il y a vingt-cinq ans à peu près, un homme d’un charmant et sérieux esprit, qui fut quelque temps le collaborateur de M. Thiers, ce qui suffirait pour être une garantie de son mérite, M. Félix Bodin, fut prié par le directeur d’une Uevue de donner sur le Magnétisme, cette même explication que vous voulez bien réclamer aujourd’hui de mes lumières qui sont certes bien faibles, si ma conviction est profonde. A cette prière, M. Félix Bodin ressentit l’embarras que j’éprouvai quand je reçus votre lettre, et il ne le dissimula pas plus dans son article que je ne le dissimulerai dans cette réponse.
a D abord, dit-il, il n’est pas du tout agréable de passer dans le monde pour s’occuper de magnétisme. Beaucoup de vos meilleurs amis vous considèrent alors avec une sorte d’inquiétude compatissante ; comme celle que nous inspirent les gens, dont la tête n’est pas bien assise.. . Ne voyez pas tout de suite, ajoute-t-il, les inconvénients d’une réputation de ce genre? En politique, cela vous classe infailliblement parmi les esprits faibles ; en philosophie, parmi les cerveaux creux ; en littérature, parmi les niais. »
Voilà ce que pensait Félix Bodin, et cependant il fit son article ; voilà ce que je pense aussi, et cependant je vous écris
cette lettre. J’ai, pour ma profession de foi, plus de confiance peut-être qu’il n’en avait lorsqu’il écrivit la sienne. D’où me vient-elle? De vous, Madame, des merveilles dont grâce à vous j’ai été un des nombreux témoins. Bodin n’a pu vous connaître, car votre âge ne permet pas que vos miracles fussent contemporains de sa foi. Qu’aurait-il dit si comme tant d’heureux initiés : la reine de Sardaigne, les princes Orloff et Bibesko, le duc de Doudeauville, le comte d’Orsay et tant d’autres des plus nobles et des plus distingués, il avait pu vous consulter et chercher dans chacune de vos paroles
ÜD oracle plus sûr que celui de Calchas?
Dès qu’on s’occupe de magnétisme, on est entraîné bientôt à remonter par une pente naturelle jusqu’à l’antiquité. Guidée par la science aussi sûrement que vous pouvez l’être par vos intuitions de Voyante, vous avez suivi cette pente jusqu’au domaine de l’antique sagesse, et le petit livre, auquel vous voulez bien que j’ajoute ce feuillet liminaire, est ce que vous en avez rapporté. Puisque les merveilles dont vous avez le don précieux ne pouvaient parvenir à se prouver elles-mêmes dans le présent, vous êtes allé chercher leur preuve dans le passé; et de cette façon, à défaut de l’autorité des sages d’aujourd’hui, vous vous êtes donné celle des sages d’autrefois. On pourra trouver en cela quelque malice de votre part. Madame; je n’y remarquerai, moi, que beaucoup de raison ; si même paa conviction n’était déjà acquise au magnétisme ; il me suffirait pour me ranger à lui, de voir d’un côté, les sages dont plus loin vous groupez les noms et citez les paroles ; et de l’autre, je ne sais qqel attroupement de savants entêtés qui éternisent contre lui la conspiration de l’incrédulité.
Qu’ils doutent sans avoir vu, c’est leur droit; mais qu’ils nient sans consentir à voir, ou bien qu’ils voient sans avouer qu’ils ont vu, voilà ce que la saine raison, ce que la plus simple bonne foi ne saurait leur passer.
Le magnétisme, a-t-on dit, est un composé de rayons et d’ombres ; soit. D’après l’état actuel de ses pratiques je suis
le premier à déclarer qu’il en est encore ainsi. Parlez donc des ombres, mais ne niez pas les rayons. Que ceux-ci ne vous éblouissent pas, j’y consens j mais que celles-là non plus ne deviennent pas en vos mains, un chaos d impénétrables ténèbres.
Il est des charlatans de somnambulisme, je ne l’ignore pas, mais c’est surtout ce que nos docteurs prennent plaisir à répéter ; ils abusent de cette existence des faux somnambules pour nier celle des autres. Parce que ces saltimbanques du sommeil, dont un oeil est toujours ouvert sur la bourse d’autrui, débitent le mensonge à haute dose en échange d’un argent trop crédule, ils viendront vous crier bien haut que tout est mômerie, tour de passe, escamotage dans le somnambulisme. 11 y aurait autant de bonne foi à dire que la physique n’est pas une science sérieuse, parce que certains bateleurs vont de foire en foire, vous électrisant à deux sous par
personne ! ^
Le merveilleux les épouvante, comme si la vie qu ils ne peuvent nier, n’était pas elle-même un tissu de merveilles incomprises et pourtant proclamées.
Nous ne croyons, vous disent-ils, qu aux lois de la nature. Pensez-vous donc les connaître toutes? Voulez-vous dire à Dieu : Tu n’iras pas plus loin, avant qu’il vous l’ait dit à vous-mêmes? Le jour où l’on écrivit sur un rocher du nord : Hic defuit orbis « Ici la terre nous a manqué ; » Il restait à découvrir autant de continents ou d îles que 1 on en connaissait alors! Lemierre a parlé comme la sagesse, quand il a dit :
Croire tout découvert est une erreur profonde.
C’est prendre l’horiîon pour les bornes du inonde.
Limiter la nature , c’est blasphémer Dieu.
Laplace écrivit dans sa Théorie du calcul des Probabilités , au sujet du magnétisme animal ! « Nous sommes si éloignes de connaître tous les agents de la nature et leurs divers modes d’action, qu’il serait peu philosophique de nier 1 existence des phénomènes, uniquement parce qu ils ne sont pas explicables dans l’état actuel de nos connaissances. » Arago partit d’un autre point pour arriver à une conclusion plus
.explicite encore. C’est au nom de la science, dans son état actuel, qu’il s’est déclaré hautement contre toute incrédulité systématique; « Le somnambulisme, dit-il, en son Eloge de Sylvain Bailly , ne doit pas être rejeté à priori, surtout par ceux qui se sont tenus au courant des derniers progrès de la science. »
Qu’en disent les savants, dont il est question? Du temps de Laplace, on devait déjà croire par instinct; la science marche, et Arago vient vous dire en^son nom, qu’aujourd’hui la raison elle-même ne vous permet plus de douter.
S’ils étaient de vrais savants, ces sceptiques obstinés, ils n’auraient pas peur de ce flambeau ; plutôt que de chercher à l’éteindre, ils tâcheraient d’en augmenter l’éclat, en y joignant celui de leur science. Oui, si leurs yeux pouvaient voir autre part que dans l’ombre, ils regarderaient en face cette lumière, où se confondent le crépuscule du passé, l’aurore de l’avenir. « L’ami de la science, dit Aristote dans sa Métaphysique (liv. 2, ch. 2), est aussi celui des mythes, car le sujet des mythes, c’est le merveilleux. » Aujourd’hui vous avez une fable ; cherchez, creusez, fouillez, et demain ce sera une vérité, sans être pourtant encore une vraisemblance. Dieu procède ainsi pour ses mystères : la cause reste inaccessible, quand l’effet vous appartient ; il vous impose la foi, sans vous permettre l’intelligence, car l’une doit venir du cœur lorsque l’autre a son foyer dans l’esprit. Or, comme l’écrivait la princesse de Bourbon, dans l’une de ses admirables lettres à M. de La Gervaisaie ; a Dieu a fait nos cœurs pour l’aimer et n’a point fait nos esprits pour le comprendre. » Ce que cette belle âme pensait de Dieu, il faut le dire de ses œuvres, dont l’homme est la plus parfaite. La loi d’amour est celle de la foi : adorez, vous croirez, et cela est vrai pour les choses dont je parle plus que que pour aucune autre, car nulle part je ne rencontre un plus adorable effet de la divine bonté. C’est par la foi qu’on doit avoir en l’inépuisable et ingénieuse prévoyance de Dieu, qu’on arrive à faire sortir du surnaturel ces choses merveilleuses et à les remettre à leiir rang, dans l’ordre de l’humanité, parmi les nécessités de la nature.
Le bien et le mal vont de compagnie dans ce monde, afni* qu’il y ait lutte, car sans la lutte où serait la vie? La conscience innée du bien, telle est dans l’ordre moral la source féconde où l’on puisse trouver des forces contre toutes les subtilités du mal. Là, c’est le vice qui est sa forme ordinaire ; dans l’ordre physique, c’est la maladie, aussi multiple par ses transformations, aussi ingénieuse dans ses tortures que l’autre peut l’être dans ses perversités. Si la Providence a donné à l'homme intérieur, pour qu’il pût combattre le mal, cette force intime qu’il puise dans la connaissance infuse qu’il a du juste et du vrai, pensez- vous donc qu’elle ait pu laisser son corps désarmé contre cet autre ennemi de tous les lieux et de toutes es heures; la maladie? Non, certes, car ainsi son rôle divin n’eût été qu’à moitié rempli. Là encore, puisqu’elle avait fait de l’attaque une des nécessités de la vie, elle devait lui faire des moyens de défense, une connaissance innée, une science naturelle, sinon l’admirable balance, le merveilleux équilibre que nous reconnaissons dans l’ordre moral n’eût pas existé dans l’ordre physique. Mais cette mise en garde contre desmaux tout matériels; cette science où le corps devait seul chercher pour ses membres ou pour ses organes la garantie ou le salut, pouvaient-elles confondre leurs principes et leurs secrets avec les incessantes préoccupations de la conscience, guide de la vie immatérielle? Se trouvaient- elles être d’essence égale, ces gardiennes du corps, pour marcher de pair avec cette divine gardienne de l’âme? Leurs fonctions étant différentes, elles ne pouvaient les confondre, du moins dans la vie ordi-* naire.
L’une qui relève de l’âme, devait, active comme elle, demeurer au siège de la pensée, afin d’y être aussi assidue à la surveillance que le mal pouvait être ardent à l’attaque. L’autre, la science infuse de la santé qui procède de l’instinct, conscience du corps, ne devait au contraire se manifester au centre intelligent, le cerveau, qu’en ces circonstances d’exception, où l’instinct doit se donner pour mission, non plus de pourvoir aux divers mouvements et fonctions du corps, mais au rétablissement de ses membres ou de ses organes
- atteints par la maladie. A ces moments de danger pour l’organisme humain, il ne faut pas moins que l’union des deux forces : celle d’où naît la conscience, et celle qui fait l’instinct, se confondant en une seule, et ne formant ensemble dans le cerveau devenu leur siège commun, qu’un vaste faisceau de vivifiantes lumières ; c’est le somnambulisme, c’est V extase, Or, que signifie littéralement ce mot? Changement d'état, déplacement. La nature de l’homme est en effet toute transformée, transfigurée au rayonnement de ces clartés, sous le regard du magnétiseur, qui par sa volonté, autre lumière, consacre la lumineuse union ; et comme disait Deleuze : « Dirige ainsi ces divines émanations de nousmêmes. » — « 11 n’y a plus de moi en moi-même, il n’y a plus d’autre moi que Dieu, » s’écriait Fénelon, et l’on croirait qu’il parlait du somnambulisme, tant notre nature, ainsi concentrée en elle-même, et devenue un pur foyer d’intelligence, se rapproche de plus en plus de la divinité. La pensée, le regard, ne connaissent plus ni espace, ni ténèbres; ils vont et voyent partout. Ne sont-ce pas là les divins privilèges ? mais Dieu ne pouvait accorder moins. Le somnambule n’a-t~il pas pour mission de sauvegarder ce corps fait à la divine image, avec pouvoir, non seulement d’exercer sur lui mais d’étendre à tous ses semblables, ces salutaires facultés, et de mettre ainsi en pratique la plus sainte des lois données à l’homme : Tu aimeras ton prochain comme toi-même?
Chez les animaux, où la conscience n’existe pas, l’instinct se fait seul entendre, mais ils suffit pour- qu’ils possèdent, dans les limites de leur nature bornée, cette science infuse des maladies et des remèdes. Les animaux en étant dotés, voudriez-vous que l’homme en fût déshérité? Non, elle lui était due, et il la possède. Le secret lui échappe dans la vie ordinaire, mais c’est pour le retrouver, lorsque le somnambulisme développe en lui la vie d’instinct pour en doubler ce que j’appellerai la vie de conscience.
Vous le savez, Madame, car personne ne l’exerce avec une plus miraculeuse lucidité que vous, cette science de la santé, cette connaissance instinctive du mal et des remèdes, est la plus
pure essence du somnambulisme. Sa mission est exclusivement, à mon sens, clans l’exercice de cette fonction salutaire.
De toutes ses facultés essentiellement constatées par le docteur Husson, dans son rapport à l’Académie de Médecine en 1831 , il n’en est pas une seule qui ne tende là. Pourquoi le somnambule a-t-il le don de prévision? Pour deviner la maladie plus ou moins prochaine ; pour la suivre d’avance dans toutes ses phases salutaires ou terribles, comme le fit celui dont parle le docteur Klein, qui, quatre ans avant l’événement, prédit à quelqu’un, sous le sceau du plus solennel secret, la mort du dernier roi de Wurtemberg avec toutes ses particularités?
Pourquoi le somnambule voit-il à distance? Afin, je l’ai déjà dit, de n’être arrêté par aucun obstacle pour l’exercice de cette merveilleuse science des remèdes que Cabanis avait reconnue dans certaines maladies, et qui ne fait défaut à aucun sujet sérieusement magnétisé.
Pourquoi le regard du somnambule pénètre-t-il à travers les corps opaques ? Afin qu’il lui soit possible d’étudier jusqu’aux moindres désordres des organes intérieurs, et de suppléer ainsi à l’impuissance de la«médecine ordinaire. « Nous connaissons fort bien les rues, disait Antoine Petit, mais nous ne connaissons pas l’intérieur des maisons. » La vue du somnambule y pénètre, au contraire, avec une lucidité à laquelle rien n’échappe, pas même le plus petit coin du cerveau, c’est ce qui explique les phénomèmes, quelquefois si gênants, de lecture dans la pensée.
L’insensibilité complète, l’un des phénomènes les plus incontestés du somnambulisme trouve, selon moi, sa raison d’être, dans la nécessité des opérations chirurgicales qu’elle rend possibles sans douleur, comme le prouva si victorieusement l’amputation du sein opérée par M. J. Cloquet en avril 1829, sur une malade qu’avait magnétisé un de ses confrères, le docteur Chapelain. Quant à la cause de cette insensibilité, je la chercherai dans un des phénomènes de la vie d’instinct que je vous rappelais tout à l’heure, et dont les facultés lumineuses ne peuvent se concentrer au cerveau, pour
y doubler les clartés de la vie de conscience qu’à la condition d’abandonner le corps comme un cadavre, auquel lorsque ses autres fonctions seront finies là-haut, elle reviendra rendre sa sensibilité et son indépendance. '
Avec le somnambulisme, la science a beau jeu pour pénétrer dans toutes les maisons, que Petit regrettait tout à l'heure de trouver si hermétiquement closes; c’est un autre Asmodée qui enlève portes, fenêtres, toitures ; mais la science n’y veut pas même regarder. Son malheur est de toujours croire qu’elle vient de dire son dernier mot. Elle oublie ce principe fondamental si judicieusement formulé, il y a vingt ans par une Revue anglaise : « En médecine, un jugement quelconque ne peut exister d’une manière absolue et irrévocable, parce que la science n’existe qu’à la condition de se renouveler sans cesse. » Aussi lorsqu’elle n’est plus travaillée par la gestation de quelque système, elle voudrait qu’il ne fût plus permis à personne d’enfanter une vérité ; elle prend en haine quiconque ose parler, quand elle croit devoir se taire.
La science avait pourtant dit son dernier mot sur le système du monde, quand Galilée vint et lui dit : « Tit t’es trompée. Tu crois que la terre est immobile et pourtant elle se meut epur se muove. » Elle s’imaginait qu’on n’aurait plus rien à lui apprendre sur l’organisme humain quand Harvey survint, qui dit : « Vous n’en savez pas le premier mot. » Et pour preuve, il démontra la circulation du sang. Grands cris alors, grande rumeur! Et tous les médecins de préparer comme Thomas Diafoirus, « contre les circulateurs, » une thèse où se trouvaient la fleur de leur savoir « et les prémices de leur esprit. » Tout cela fit son chemin, ainsi qu’il convenait. Le système de la circulation est une vérité immortelle, et les Diafoirus qui le combattaient n’ont que l’immortalité du ridicule ! Avant qu’il soit vingt ans le même partage sera fait entre le magnétisme et ses ennemis.
Il semble qu’on se lasse là-haut un malin plaisir de donner un démenti aux savants et de contrecarrer leur science, au moment où elle se croit le plus sûr d’elle-même. Si du moins ils n’admettaient que sous bénéfice d’inventaire cette
certitude qu’ils s’adjugent avec tant d’aplomb pour leurs découvertes et qu’ils relusent si dédaigneusement à celles des autres, le mal serait petit; mais point du tout, ils ont décidé de ceci, ils ont formulé leur sentence sur cela : plus d’examen, point d’appel ! Or, c’est justement à ce inoment-là, quand leur synthèse semble le plus solidement bâtie, quand ils font entr’eux en se frottant triomphalement les mains le total de leurs découvertes, qu’il en arrive une de je ne sais d’où, patronée par je ne sais qui, tendant h je no sais quoi, s’annonçant je ne sais comment, qui tout à coup met le plus beau désordre, dans tout cet ordre si patiemment arrangé, et fait faire banqueroute à tous ces beaux systèmes de l’incertitude et de l’orgueil. Faudra-t-il s’avouer vaincus, faudra-t-il tout recommencer ? Non pas, nier vaut beaucoup mieux ; proscrire, voilà le grand moyen. C’est la sauvegarde la plus commode contre les entreprises du présent, contre les réveils inopportuns du passé, contre les témérités de l’avenir. On a proscrit ainsi Galilée, Harvey, IMesmer.
Un fait bien singulier se présente dans l’histoire du magnétisme et de ses persécutions. Il fut un temps, comme vous savez, où il n’était pas seulement chose avérée, mais chose sainte. Non content de le considérer comme une pratique salutaire, on en avait fait un rite sacré, une religion. La seule médecine reconnue était celle que révélaient les songes qui sont pour ainsi dire sa divine émanation. L’abus, ce ver rongeur des vérités, cette lèpre humaine des choses saintes, finit l'ar se glisser au milieu des pratiques de cette médecine révélée. Le doute s’introduisit par la brèche qu’il avait faite, et à sa suite arrivèrent tous les dissolvants des choses révérées : La raillerie, l’ironie, le sarcasme, enfin la satire sous toutes ses formes. Le somnambulisme des temples n’était plus en des mains assez pures pour pouvoir résister, car la pureté du urètre sera toujours une des conditions indispensables de la durée et de 1 éclat de ce culte : il succomba. La médecine que j’appellerai philosophique vint prendre sa place, en s’appuyant sur le souvenir inefïacé de prescriptions qui avaient survécu aux pratiques désormais proscrites ; et en faisant pour le reste un appel hardi, mais incertain, à l’expérience
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et au raisonnement. C’était substituer dans la médecine le sens humain au sens divin, l’œil de l’homme à l’œil de Dieu ; aussi, malgré la lumière de quelques grands esprits qui descendit sur elle pour l’illuminer par instants et qui l’éclaire encore, la médecine depuis Hippocrate n’a-t-elle marché qu’en tâtonnant? Elle est sortie d’une des sources de la philosophie, le raisonnement, cette chose que par un abus de synonymie on confond si souvent avec la pure raison, et fatalité singulière, revanche inattendue, ce qui doit la tuer est aussi d’essence philosophique. Un des esprits les plus hardis de la nouvelle école, M. Araédée Jacques disait il y a dix ans : « Si le jour peut luire sur les mystères du magnétisme, c’est de la psychologie qu’il viendra, et non de la physiologie enfermée dans la recherche des calculs externes, aveugle sur les vraies causes qui sont en nous. » Or, est-il besoin de le répéter : A mesure que celte Tumière prédite, qui doit trouver sa source dans l’étude plus approfondie de l’âme, se lèvera sur le somnambulisme pour lui rendre son auréole de vérités, sa couronne de rayons, la nuit se fera pleine d’ombre autour de la médecine qui n’a voulu raisonner qu’avec l’entendement humain, qui n’a voulu voir que par le regard de l’homme. Elle disparaîtra éblouie devant l’œil de Dieu qui se sera rouvert.
Sans doute, l’essence de ces facultés du monde primitif, s’est altérée au milieu de notre civilisation trop réfléchie. M. Renan a dit des hommes des anciens jours ; « La sensibilité était chez eux d’autant plus délicate, que les facultés rationnelles étaient moins développées. » Le mobile des divines pratiques, dont je parle, est cette sensibilité même. Nos organes atrophiés l’ont peu à peu perdue, et si elle se retrouve, par exception, à cet état complet où l’être humain semble franchir la distance qui le sépare de Dieu, c’est seulement en quelques êtres privilégiés chez qui la délicatesse des sensations, la pureté de l’âme mariée à celle du corps, rendent possible, en sa divine manifestation, le mélange intime des forces de l’instinct avec les lumières de la conscience. Quand le raisonnement ameute le doute contre ces pratiques, il ne fait que suivre sa voie; après avoir tout fait pour en tarir la source, comment pourrait-il y croire. Il ne lui restait qu’à
éteindre la foi, et c’est ce qu’il tente à toute heure. 11 se peut cependant qu’elle sorte de ses ruines, et chose étrange, ce serait avec le secours de cette même raison qui lui est si hostile, mais qui n’a qu’à grandir, pour lui devenir sympathique. « Un peu de réflexion a pu tuer l’instinct, dit M. Renan, mais la réflexion complète en fera revivre les merveilles avec un degré supérieur de nettete et de détermination. *>
J’avais espéré dernièrement que cette lumière que j’appelle de tous mes vœux, allait enfin commencer à se faire. Les psychologues en effet, qui doivent être nos guides pour cette nouvelle conquête, paraissaient l’avoir prise à cœur. Ils s’étaient enfin dit: Voyons; et c’était beaucoup déjà. N’était-ce pas, en effet, avouer qu’il y avait quelque chose à voir? Un corps savant, dont la philosophie est la spécialité, mit au concours la question du sommeil naturel et artificiel, et sept mémoires au moins furent envoyés, qui, pour la partie du somnambulisme, concluaient la plupart à 1 affirmative ; malheureusement la psychologie académiquè ne se trouva pas assez forte pour marcher toute seule sur ce terrain brûlant, elle crut devoir se donner un aide, un guide ; et qui choisitelle pour l’avoir franchement désintéressée? Un médecin. Alors nous vîmes se renouveler la fable de l’aveugle et du paralytique, l’un portant l’autre. Le médecin, paralytique volontaire, car il est d’esprit sain et ingambe et s’il ne marche pas, c’est qu’il ne veut pas marcher, fit aller où il voulut l’aveugle qu’il avait enfourché, et dont la cécité n’est pas moins volontaire : ce ne sont pas les yeux qui lui manquent ; il n’aurait eu qu’à les ouvrir un peu, pour voir qu’il voyait, et se conduire lui-même. Le guide le mena droit aux abîmes d'une négation nouvelle. Un mémoire avait, sauf une toute petite réserve un peu favorable, conclu contre le somnambulisme ; c’est celui-là qui fut couronné. Le médecin rapporteur décida conjointement avec le lauréat que s’il y avait quelque chose ce quelque chose, n’était rien !
Mais si l’on se contente de nier ici, l’on raisonne ailleurs ; on étudie profondément, et la conclusion se ressent de cet examen intelligent et digne. En Angleterre le D'' Carpenter a fait dans son Encyclojtédie d'anatomie et de physiologie, un
traité du Sommeil, dans lequel sont élucidés tous les points relatifs au somnambulisme, et dont le résultat est un aveu des plus lavorables et des plus décisifs. Il courait risque d’être moqué en France, comme la chose dont il se faisait le garant. Un homme d’un immense savoir, et d’un puissant bon sens, s’est rencontré toutefois pour ratifier son arrêt et en consacrer la haute équité, c’est M. Ed. Littré de l’Institut. Il a traduit l’article du Docteur anglais et l’a reproduit dans une note de sa traduction du manuel de Physiologie, de Müller.
Qu’il vienne encore au magnétisme quelques suffrages de cette autorité, et fort déjà de ce qu’ont écrit tant d’hommes des mieux accrédités dans la science, les D" Georgey, Husson, etc. Arago, Laplace, Cuvier lui-même dans ses leçons d’anatomie comparée, il n’aura plus qu’à se moquer de ses persécuteurs. Ils seront à la place que je leur marquais tout-à-l’heure.
C’est alors que les médecins heureux de trouver ce guide éclairé; surpris^d’avoir jusqu’alors dédaigné ses lumières, diront peut-être comme le professeur Abernethy à Charles Bell dans une lettre où il le félicitait de son Essai sur les nerfs : « Quels imbéciles nous avons été, de n’avoir pas pensé à tout cela auparavant ! »
Pour mon compte, je suis heureux de ne plus mériter déjà la brutale épithète du Docteur, et à qui le dois-je ? à vous encore une fois, Madame, à vous qui après m’avoir rassuré sur la vie menacée d’un de mes enfants, m’avez indiqué, avec une si miraculeuse clairvoyance, les remèdes qui l'ont sauvé.
Cette lettre n’est donc pas seulement l’aveu de ma conviction, c’est aussi le témoignage public de mon inaltérable reconnaissance.
Agréez, Madame, l’expression de mes sentiments respectueux et dévoués.
Edouard FüUKNIER.
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