‹ Les voix de l'avenir dans le présent et dans le passé, ou, les Oracles et les somnambules comparésChapitre 4 sur 11 · V. Hugo. — Cromwell · texte numérisé non relu

V. Hugo. — Cromwell

. L’àme possède la faculté prophétique.

Platon. — Puedo.

Le sommeil magnétique est un engourdissement de l’être physique et une exaltation des facultés intellectuelles, deux effets produits par l’action de l’homme sur l’homme, d’une volonté puissante, persévérante, énergique sur une organisation impressionnable, nerveuse, sensitive.

En cet état, le sujet magnétique perd une partie de sa puissance physique et acquiert une immense puissance spirituelle; sa mémoire est plus grande, ses connaissances sont plus vastes, .sa sensitivité est extrême; il ressent, voit, entend des choses qui ne peuvent affecter nos sens dans les (’onditions ordinaires de la vie; il pressent., prévoit., prédit.

Le somnambulisme lucide, ou la lucidité magnétique n’est donc que l’exaltation d’une faculté qui est inhérente à l’esprit humain : la prévision ou le pressentiment. On ne peut admettre le somnambulisme si l’on rejette la prévision.

Le somnambulisme, ainsi défini, a été connu de toute anti((uité et honoré par tous les peuples, sous les noms divers de délire divin, fureur divine, extase, songe, sommeil divin. Les plus grands hommes de l’antiquité l’ont honoré et défendu

dans tous leurs écrits (i) et les grands médecins, Esculape, Hippocrate, Galien, etc., ont recommandé de s’en servir dans l’exercice de l’art de guérir.

Nous n’avons pas l’intention d’entrer ici dans de plus grands détails relatifs aux opinions de tous ces grands hommes. Des volumes entiers ne suffiraient pas pour rapporter leurs témoignages. Nous ne nous occuperons que de ceux qui ont plus spécialement recommandé d’appliquer la prévision à la médecine, réservant le reste de nos documents pour un ouvrage de plus grande importance (2).

Les Grecs et les Romains connaissaient deux genres de prévision ou divination : l’une artificielle, l’autre naturelle. Mais, la première fondée sur l’observation de signes extérieurs, d’événements divers et de leur corrélation, était plutôt une science de déduction, que la révélation d’une faculté particulière ; la seconde, ou la divination naturelle était le résultat d’un mouvement ou d’une impulsion interne, et complètement indépendante de tout signe extérieur ; c’est la prévision naturelle, c’est le somnambulisme lucide, les Grecs l’appelaient fjLcvMKii manikë et les Romains somnus medicus.

La Pythie de Delphes, et les Sibylles antiques prophétisant par exaltation étaient donc de véritables somnambules.

(1) Les principaux écrivains qui, dans l’antiquité, ont parlé du somnambulisme ou plutôt (le la divination en général, qui les ont admis et défendus sont : Homère, Eschyle, Euripide, Socrate, Platon, Hérodote le père de l'histoire profane, Xénophon, Aristote et son disciple le péripatélicicn Dicéarque, Théocrite, Virgile, Polybe, Térence, Horace, Cratippe, Denys d’Haticarnasse, Strabon, Pline le naturaliste, Plutarque, Pausanias, Philostrate, Claudien et Servies, le commentateur de Virgile, et parmi les pères de l’église, Théophile d’Antioche, Hermas, saint Justin, saint Clément d’Alexandrie et saint Augustin. Quels noms peuvent être comparés à ceux-là ?

(2) Simple essai sur la divination dans tous les temps et sous toutes ses formes. Divination primitive astronomique. Pythies, Sibylles, Pythonisses. Augures, Aruspices, Prophètes, Faux Prophètes, Voyants, Phrénétiques. Magiciens, Sorciers, Astronomes, Possédés, etc.; par madame Mongruel, rue Richelieu, 92. Un beau volume de 500 pages environ, à paraître prochainement.

« C’est dans le délire, dit Platon? (i), que la Pythie et les » prêtresses de Dodone ont rendu les plus grands services B aux Etats et aux citoyens de la Grèce, et si je voulais I compter tout le bien (pie les Sibylles ont but par cette » science qui perce l’avenir, je n’en viendrais jamais à bout; » et c’est d’ailleurs une chose si connue de tout le monde » qu’elle n’a pas besoin de preuves. »

Pline l’ancien (2) rend la même justice à la Pythie de Delphes en particulier, il l’appelle /e plus illustre des oracles, et son témoignage doit avoir d’autant plus de poids que, loin de pouvoir être taxé de crédulité, aucun auteur n’a porté plus loin que lui le scepticisme, car, ne se contentant pas de nier toute espèce d’augures, il a nié la divinité et s’est moqué de l’immortalité de l’âme.

Du reste, la renommée de l’oracle de Delphes était telle, que les princes avant d’entreprendre une guerre, une expédition militaire quelconque, allaient consulter la Pythie pour savoir quelle en serait l’issue (3). La république romaine envoya à Delphes plusieurs ambassades célèbres ; les législateurs prenaient ses conseils ; les philosophes y acquirent des connaissances profondes qu’ils enseignaient ensuite au reste des hommes, et le temple conserva cette célébrité pendant plus de deux mille ans.

Au fronton du temple de la Pythie qu’on venait consulter des extrémités du monde, était gravée cette inscription : Conuais-toi toi-même, peut-être, pour enseigner à tous que cette faculté prophétique, que l’on recherchait de si loin, était le partage de l’humanité tout entière.

Un grand nombre d’auteurs ont cru que le sommeil était

(1) Platon. — Phedo. — Traduction Cousin.

(2) Plinius, lib. ii, Nat. Hist., cap. XCII.

(3) L’empereur Tibère consulta l’oracle de Gcryon ; Néron, celui de Delphes; Germanicus, celui de Parus; Caligula, celui d’Antium; Vespasien, celui de Carmel ; Titc, celui de l’aplios; Tiajan, celui d’Héliopolis ; Adrien, celui de Nicéphore; Sévère, celui de Jupiter Bélus, etCaracalla, tous ceux qu’il put trouver.

un état pendant lequel la laculté prophétique devait se manifester plus facilement.

«Il y a une divination pendantle sommeil, a dit Aristote (i), » et voici comment Hippocrate décrit ce sommeil :

« Le sang se refroidit, la circulation est plus lente, le corps » s’appesantit, les yeux se ferment, l’intelligence change, » et l’esprit se trouve livré à des idées nouvelles et inaccou- » tumées que l’on appelle justement visions ou songes (2). » Quelle ressemblance cette description n’a-t-elle pas, avec celle que l’on peut faire du sommeil magnétique !

« Quand l’esprit, dit Cicéron (3), est séparé du commerce » et de la société du corps, il se souvient du passé, juge du » présent, et voit l’avenir. Le corps pendant ce sommeil est » comme mort, au lieu que l’esprit est plein de vie et de » force. »

Si l’on veut bien maintenant se reporter à notre définition du sommeil magnétique, qui se trouve en tête de ce chapitre, on jugera de l’analogie frappante.

« L’âme échappe aux regards, dit Xénophon. Rien ne res- » semble plus à la mort que le sommeil , c’est alors que l’âme » se montre toute divine et qu’elle voit les choses futures. » C’est qu’elle est entièrement libre (4) ? »

Voici maintenant l’opinion de Cratippe et de Dicéarque sur ce sujet (s) ; .

« L’âme possède la faculté divinatoire , et cette faculté » se révèle quand l’âme jouit de son indépendance, soit pen- » dant l’extase, soit pendant le sommeil. »

Tous ces philosophes ont donc reconnu une divination, ou prévision pendant le sommeil, c’est-à-dire le somnambulisme ; car il ne faut pas s’y tromper, le sommeil et les visions

(1) Aristote, livre de la divination pendant le sommeil.

(2) Hippocrate, livre des vents, Fœstus.

(3) Cicéron, de Divinatione, lib. i, p. 92.

(4) Xénophon Cyropedie, liv. viii, chap. vu.

(5) Cité par Cicéron, de Divinatione, 1. 2, p. 263.

dont il est ici question ne sont pas les rêves ordinaires de la nuit, et si notre langue n’exprime les songes et les rêves que par deux mots entre lesquels on n’a pas marqué de différence de sens, il n’en était pas ainsi chez les anciens ; Les Grecs n’ont jamais confondu le sommeil ordinaire avec celui des songes. Ils appelaient le premier : vTryoi, upms\ et le second : syvTryto-i/, enupnion.

Le sommeil des songes était regardé comme un état intermédiaire entre le sommeil ordinaire et la veille, comme un engourdissement des organes résultant d’une surexcitation nerveuse, produite par une cause quelconque.

Cette division du sommeil ordinaire et du sommeil des songes entraînait la nécessité d’un mot qui servît à distinguer le rêve faux du songe vrai, le premier se nommait en grec oysipoi, oneiros ou par abréviation, onar ; et le second V7ra.p, upar. Les Romains établirent la même distinction ; somnia exprimait les songes clairs, précis, véritables, et insomnia, les rêves qui ne sont que le résultat des impressions que le corps a reçues à l’état de veille.

Cette distinction est importante à établir pour nous; elle nous servira à faire comprendre la véritable pensée des auteurs qui ont parlé du somnambulisme, ou de la prévision pendant le sommeil.

Nous citerons, pour terminer ce sujet, le passage suivant des œuvres de saint Cyprien, où la valeur des mots qui nous occupent, est parfaitement caractérisée.

Saint Cyprien se récrie sur l’incrédulité de certains hommes, et dit: « Je n’ignore pas que les songes et les visions sem- » blent ridicules à ces hommes, mais il ne faut pas le » trouver étrange, car les frères de Joseph disaient de lui : » Voici le songeur, tuons-le. « Et cependant ce que ce songeur » avait predù arriva. »

Ici, il ne peut plus y avoir d’équivoque : songe est employé comme synonyme de prophétie; cela bien établi, continuons.

Voici comment s’exprime Hippocrate, le fondateur de la médecine :

« Il y a des songes [somnia] qui sont divins, qui indi- » quent ce qui peut arriver aux États et aux particuliers, ou » qui font présager les affections du corps, un excès des » choses les plus naturelles, de plénitude, de vacuité, ou » un changement dans celles qui sont les plus habituelles (i) » Le même auteur en décrivant ce sommeil, dit qu’alors le corps se repose, mais que l’esprit est en action, et qu’il est urgent pour les médecins d’observer avec soin les indications qu’on en peut tirer (2).

« Les songes (somma), dit Artémidore(3)d’Ephèse, appar- » tiennent à la divination, et, par eux, on peut connaître » l’avenir ; mais ils doivent servir particulièrement et spé- » cialement aux médecins pour asseoir leur jugement, et c’est » par eux qu’ils découvrent les causes des affections et con~ » naissent les maladies. Hippocrate qui était certes un homme » très savant et le père de la médecine, a écrit sur ce genre de » songes, il a fort bien expliqué comment d’après eux il » fallait traiter et diriger le corps des malades, et dans son » livre des Songes il a donné un éclatant témoignage de leur » certitude. »

a Les médecins les plus habiles, recommandent d’observer » avec soin les visions du sommeil (4). »

Citons enfin pour terminer ce chapitre, l’opinion de Philostrate sur ce sujet ;

« La divination rend aux hommes de grands services, dont » le plus grand, est la médecine. «

« Les savants fils d’Esculape n’auraient jamais connu l’art » de guérir, si Esculape qui était fils d’Apollon (s), n’eût com-

(1) Hippocrate, liv. des Songes.

(2) id. livre des liumeors. — des jours, — Aphorismes.

(3) Artemidori Dahliani, de soraniorum interprelatione libri quinque a Johanne Cornario Medico, p. 7.

f4) Aristote, liv. des Songes.

(5) Les anciens avaient fait Dieu de la divination Apollon, fils de Jupiter et de Lalone.

» posé ses remèdes conformément aux vaticinations (4) de » son père. Esculape indiqua ces remèdes à ses enfants, ceux- » ci les firent connaître à d’autres, et de là est né l’art de la » médecine. Par ce moyen, on trouva des remèdes aux difté- » rentes maladies, des antidotes contre les poisons, et le moyen » de se servir de ces derniers dans différentes circonstances. » Qui pourrait nier qu’on ne doive ces connaissances à la » divination? (2) »

Telles ont été les opinions des auteurs anciens sur la réalité de la prévision pendant le sommeil et les services qu’elle a rendus, associée à la médecine. Quelque aride qu’ait pu paraître cette longue énumération, on comprendra facilement son utilité, si l’on réfléchit, que nous ne rapportons pas ici l’avis de quelques hommes, plus ou moins remarquables, ni des théories plus ou moins vraisemblables, ou des idées plus ou moins justes; mais bien l’expression générale, vraie, sérieuse, des sentiments de tous les peuples anciens ; une opinion, en un mot, fondée sur une expérience de plus de deux mille ans.

En effet, durant vingt siècles la prévision pendant le sommeil, ou, sans périphrase, le somnambulisme, concourut avec la médecine à la guérison des maladies, et durant cette immense période de temps, les résultats obtenus furent tels, qu’ils provoquèrent toujours la confiance et le respect des nations; aussi, vers les dernières années de ce règne de la prévision, c’est-à-dire, à la décadence de l’Empire romain, ou à l’établissement de la religion chrétienne, la confiance que les oracles inspiraient aux malades, existait encore pleinementj et l’on voit les premiers auteurs chrétiens reconnaître avec les païens la réalité de ces guérisons merveilleuses.

C’est ainsi qu’Origène dit : qu’il est persuadé des songes, des visions, et des guérisons merveilleuses d’Esculape, comme

(<) Motlalin synonyme de prédiction. Nous n’avons pas d’équivalent en français, car la prédiction doit être relative à l’avenir, au lieu que la vaticination se rapporte au passé, au présent et à l’avenir.

(2) Philostrate, vie d’Apollonius de Tyane, liv. iii, ch. XIII,

d’une chose de notoriété publique, appuyée par le témoignage des Grecs et des Barbares (i), Jamblique, nous donne le même témoignage, et il ajoute : qu’il s’était fait et se faisait encore de son temps des choses si extraordinaires en cette matière, que cela surpasse tout ce que l’on en peut dire (2). Ælien (3), l’empereur Julien (4), et Tertullien (s) rapportent un grand nombre de cures extraordinaires opérées dans les temples des oracles Enfin , Strabon (e) assure , que l’oracle de Sérapis était religieusement honoré en Egypte, qu’il guérissait les maladies, à tel point, que les personnes les plus considérables allaient le eonsnlter pom* lenrs maladie» on pour celles.de leur» amis.

(1) Origincm adv. Celsus, lib. ni.

[i) Jarablichus. lib. de Myst. sect., iri, cap. III.

(3) Elian. lib. xi de Animal, cap. XXXIV et XXXX.

(4) Julianus lmp. apud. Cyrillura, 1. vu.

(5) Terlul. in Apolog.

(6) Strabo. lib. xvii et vni Geogr.

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