‹ Les voix du cœur et de l'âmeChapitre 5 sur 8 · Livre quatrième · texte numérisé non relu

Livre quatrième

Humanité, ô grains de sable.

Humanité, ô grains de sable, Dans le même crible passés, Tous étrangers, mais tous semblables, Tous à terre, en un tas pressés.

Humanité, ô grains de sable.

Sur la plage du monde, usés, Dans quel torrent intarissable, Dans quel gouffre, allez-vous glisser ?

A l'assaut de ma tente instable, En tourbillons, vous vous lancez.

Pour former un désert de sable De vos grains sans nombre entassés.

Et le moment inévitable Viendra de ne plus lutter.

De tomber dans le flot de sable Ainsi qu'un grain d'humanité.

En mer.

LES VOIX DU CŒUR ET DE L'AJAS I2fi

0 vie, accorde- moi.

O vie, accorde-moi le temps

Qu'il nous faut pour les grandes choses,

Ride mon visage et va-t-en,

Laisse mon cœur fleurir sa rose.

Je ne suis plus, au haut du mur, Une unique fleur sur sa tige, Mais une cosse de gi*ains mûrs Qui dans le champ de vie voltigent.

Et tes tiges à toi, c'est quand Tu veux les reprendre de force Que je les broie entre mes dents Et que j'en aime l'âpre écorce.

Vie qui montes, tu n'es qu'un flot Que l'on mesure de la berge.

Mais, si tu nous y pousses, l'eau Au lieu de nous porter, submerge.

Vieillir.

Vieillir, c'est élargir la sphère, Faire une brèche dans le mur, Et laisser entrer de l'azur Où régnait la demi-lumière.

Vieillir, c'est se sentir grandi.

Et regarder la vie qui passe, Sans avoir à tendre la face Et sans se trouver trop petit.

C'est replanter le cœur en terre, Le remonter vers le grand jour, Et vers l'universel amour.

Hors de sa cave solitaire.

Vieillir, et puis fermer les yeux En marchant sur la route humaine, Sans savoir quelle main nous mène.

Et se retrouver chez les dieux.

LES VOnC DU CŒUR ET DE L AME 127

Ali! se délivrer!

Ah! se délivrer de tes rets, Amour des choses périssables, Ne plus enfoncer dans tes sables, Vaste océan des intérêts.

Egoïsme, briser ta chaine, Vouloir remonter de ton puits.

Où tu nous as tenus croupis, Corps et âme, en ton eau malsaine.

Avenir, oublier la somme Que rapportera ton froment, Ne plus mesurer tes arpents, Désert où se perdent les hom'mes.

Mettre le feu au superflu Qu'on avait bâti sur sa tête.

Pour voir si l'on s'élève au faite, Plus aisément, quand on est nu.

Lever la pierre que sur l'âme On avait mise, et puis laisser Le souffle du grand vent passer Pour que le feu donne sa flamme !

Devant les tendresses humaines.

Devant les tendresses humaines, L'homme reste petit enfant, Et c'est toujours en chancelant Que vers elles ses pas le mènent.

La vie est un sentier étroit Au bout duquel elles l'attendent :

Pour aller aux bras qui se tendent.

Il s'efforce de marcher droit.

Tant qu'il reste sous leur tutelle, Tant qu'elles guident ses efforts.

Il n'a pas peur, il se croit fort.

Puisant son assurance en elles.

Mais lorsqu'il cesse de compter Sur votre aide, humaines tendresses, De toute sa taille il se dresse.

Fier de marcher en liberté;

Et vous laissant bien en arrière.

De ses mains d'homme il jette à bas Le jardin d'enfance aux murs bas Où vous veilliez à la barrière.

Les mystérieuses récoltes.

Les mystérieuses récoltes Qu'à peine en terre on veut hâter Font de l'âme un champ dévasté Que la faux avide révolte.

Hors de sa terrestre maison, L'homme obéit, l'âme le mène Dans le spirituel domaine Et choisit le temps des moissons.

Pourtant si l'homme que dévore Le hâtif souci d'engranger Envahit le champ étranger Et le moissonne dès l'aurore;

Le froment à peine mûri Au domaine de la pensée, S'égrène sous la main pressée, Dans les sillons secs de l'esprit;

Et quand le travailleur fébrile Retourne le prochain été, Il n'est plus rien à récolter Dans le champ de l'âme stérile.

Ma pensée, à vide ta tombes.

Ma pensée, à vide tu tombes, Hors de l'âme, en l'immensité, Hors de l'étroit berceau, la tombe.

Le champ du monde ilii|mité.

En quittant le secret domaine, Où les murs t'abritaient du vent, Tu n'es qu'une légère graine Livrée aux espaces mouvants.

Hélas, pour être ensemencée, La ronde terre, hors de l'enclos.

N'a pas de borne, ô ma pensée, 0 grain de sa'ble dans le flot.

Pourtant, le roc invulnérable Finit par se laisser creuser Par la goutte d'eau, grain de sable Qui devait le premier s'user.

Ainsi, dans le momde et l'espace, Ne crains pas de prendre ton vol, Si tu dois laisser une trace En tombant sur le lisse sol.

LES VOIX DU CŒUR ET DE L'AME l:n

Lorsqu'il nous faudra tout quitlci

Lorsqu'il nous faudra tout quitter, Laisser ici-bas sur les dalles La forme humaine et ses sandales, Et la laideur, et la beauté ;

Et que le corps, cousu de toile, Les yeux morts, les inertes mains.

Ne sauront trouver le chemin Dans le domaine des étoiles ;

Comment le:i hommes d'autrefois Feront-ils pour se reconnaître.

Dans ce monde étrange où les êtres Seront sans regard et sans voix ?

Pour se trouver, celles des âmes Dont aimer fut l'unique soin, Ayant l'amour, n'auront besoin Ni de parfum et ni de flamme ;

Mais le long du ciel étranger.

Les cœurs secs, après le désastre, Seront le froid troupeau des astres, .

Suivant l'invisible berger.

Quand mon âme sera partie.

Quand mon âme sera partie,

Pour toujours, aux pays sans bornes,

Et que dans la vieille patrie,

Mon corps repose sous sa borne ;

Que deviendrons-nous, ma pauvre âme.

Plume d'oiseau, flocon de neige, Que devient dans le vent la flamme Qu'aujourd'hui mes deux mains protègent ?

Tu n'auras plus, pour tes faiblesses, L'excuse de ton corps d'argile, Et si quelque chose te blesse Le recours aux larmes fragiles.

Du haut des voûtes solitaires D'où l'on ne peut plus redescendre.

Je te vois, penchée vers la terre, Cherchant à retrouver tes cendres.

Tu rêves que tu les ranimes Et dans la nuit, tu te promènes, Enfouie en la chaude hermine. Mon âme, de ta robe humaine.

Je ne suis pas prèle pour toi.

Je ne suis pas prête pour toi, Bonheur, n'approche pas si vite:

C'est imoins de hâte que d'effroi Que mon cœur, à ta vue, palpite.

Ne sois pas, sur l'immense mer, La voile qui soudain s'éploie Et vient droit vers le port amer Avec son voyageur de joie.

Ah! lorsque tu n'étais qu'un point Dans le canevas de l'espace.

Comme nous souhaitions, de loin.

De te voir finir la rosace !

Mais maintenant que ton vaisseau Dresse sa ferme silhouette, Tu fais de l'ombre sur les eaux Et de l'écume sur les crêtes.

Mon cœur est tout en reploiements Et ma Imaison est bien petite . . .

Encor quelques humbles moments,- Bonheur, n'approche pas si vite !

Oui, nous nous ressemblons.

Oui, nous nous ressemblons d'existence peut-être, Et le pliable jour qu'on mit entre nos mains Dut être façonné sur le même dessin, Sous les yeux vigilants du monde, notre maître.

De mes doigts patients, de vos doigts en fuseau, Avec beaucoup d'efforts et copiant le modèle. Du fil ténu, nous avons fait notre dentelle Et notre vie s'abrite en son léger réseau.

Nous allons toutes deux à la màme fontaine, Avec le même pas de matin et de fleurs, La même âme qui boit d'avance la fraîcheur, Vous revenez contente et votre cruche pleine.

Mais moi, c'est l'air léger qui devient mon fardeau, Je respire, et j'oublie sur le bord de la source Le sens de mon effort et le but de ma course. Et mon âme s'étale à mes pieds comme l'eau.

Oui, nous nous ressemblons peut-être de surface. Il le faut. Mais j'ai mal d'être pareille à vous, Et mon cœur en dedans se mord, sous ses airs doux, Aux barreaux de la cage où le dimanche passe.

Et quand, après avoir placé en les comptant Vos soigneuses actions en rang sur l'étagère, Vous fermez vos volets, ô ma sœur étrangère. Moi je les ouvre, et je ne sais ce que j'attends.

Et je voudrais, à l'heure où les mouvants feuillages Allument des lampes d'ombre au-dedans de nous, Poser soudain mon front, ô Vie, sur tes genoux, Et ne plus trop savoir qui partit en voyage.

Mon âme a secoué ses feuilles.

Mon âme a secoué ses feuilles, Ses feuilles mortes, dans le vent.

Et le jour d'automne s'endeuille D'en voir tournoyer tant et tant.

Au bout de ses branches lassées, Des souvenirs pendaient, jaunis.

Et d'indifférentes pensées Somnolaient au fond de vieux nids.

Maintenant, du haut de son arbre.

Elle découvre l'essentiel ; Par-dessus la beauté des marbres.

Elle voit le collier du ciel.

Ah ! la dure et ployante lame Jaillie en des mains de héros.

Ah ! la fine lame de l'âme Une fois hors de son fourreau !

Débarrassée de ses verdures.

Elle n'est plus qu'un tronc rugueux ; Son cœur bat sous l'écorce dure.

Ses rameaux se comptent entre eux.

LKS VOIX DU CŒUK ET D£ L'AMB U7

Ah î l'orgueil, pendant les tempêtes, Le vaisseau du monde penchant, De rester une silhouette Ferme et droite sur le couchant.

Et lorsqu'il n'est plus rien qu'on cueille A la vigne épuisée du temps, De savoir qu'on tisse ses feuilles Avec sa substance, en dedans.

Je ne tâtonne plus

Je ne tâtonne plus. Je ne titube plus.

Est-ce l'aube ou le crépuscule?

J'ai franchi les écueils des efforts superflus,

Et la passe des chagrins minuscules.

Je dois être sur un sommet...

Le vent, que j'ai toujours aimé, nettoie l'espace.

Et mes sens incomplets Me libèrent de leur pesante carapace.

J'ai des trésors désordonnés Aux flancs d'or de la corbeille automnale. Mais je ne sais lequel je préfère, et, fané, Mon désir épai*pille sur eux ses pétales.

Je ne sais pas leur raison d'être, et je confonds

Leurs noms, leurs parfums et leurs formes : Le four de mon ardente joie les fond.

Les roule, universels, rutilants et difformes.

Je les touche du bout des doigts ; Mon caprice, par bonds légers, picore ; Mon âme les distingue et les mêle à la fois : Celui qu'elle aime mieux est celui qu'elle ignore.

Comment saurait-elle choisir En l'offrande des corbeilles?

Dans le vaste jardin de ses désirs, Sa jupe traîne au bord de trop de fleurs pareilles.

Je foule aux pieds des liens rompus ; Mon cœur presse la digue de ma poitrine, Et d'un vin qui n'est pas encor bu.

L'ivresse légère l'illumine.

Je suis seule et je parle haut ;

Je me caresse au velours des choses,

Et dans le domaine nouveau,

J'ai trouvé, toutes plantées, des roses.

Et c'est toi, ô maturité Au front ceint d'un bandeau, aux pieds de jeune fille, De ce domaine au haut du monde et de l'été,

Qui viens m'ouvrir la grille.

Je croyais qu'avec tes bras chargés, Tu ne pourrais mener la ronde agreste, Mais sur les cailloux blancs frémit ton pas léger, Et tu invites les plus jeunes de ton geste.

Ah ! pour qu'on n'entende plus la chanson De l'été qui baigne ses pieds nus dans l'onde.

Allume ton ardent buisson, Maturité, en haut des collines du monde !

Table

Mes frère» .

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