Livre troisième
0 France, je te vois comme un clair monument.
0 France, je te vois comme un clair monument
Que le Barbare a mis en flammes ; Sur ton seuil tes fils morts semblent en s'endormant Vouloir fermer sur toi les ailes de leurs âmes.
Quelqu'un qui brûle à vif sanglote entre tes murs,
Pour sauver la France immortelle, Debout, ô vous les Morts, ô bluets des blés mûrs. En gerbes, levez-vous, refleurissez pour elle!
Ils se dressent... J'entends le chœur des jeunes dieux.
L'ardente et triomphale marche,
Le vivant rempart sur tes marches.
Dans le casque d'azur et l'uniforme bleu.
"Nous chasserons les loups, nous chasserons les hyènes,
Et la rage armera nos dents ;
Au bout de nos moignons ardents, Nous mettrons pour fusils de flamboyantes haines.
"Et quand nous leur aurons fait repasser les eaux,
Au-delà de nos claires plaines,
Au pays des pures haleines, Nous reviendrons dormir au chant de tes roseaux.
"Nous poserons le front dans l'herbe et la lumière, Et les femmes, de leurs cheveux, En cueillant nos derniers aveux.
Sécheront à genoux le sang de nos paupières".
Alors là-haut, dans la clarté Du vieux monde ressuscité, La Victoire montée au faîte, Par le troupeau d'adolescents Qui rêva de donner son sang Annonce que justice est faite !
Voici l'aurore ! A tes côtés
Le vieux coq gaulois a chanté,
Et ceux qui cherchaient un symbole.
Au-dessus de tes pans de mur
Qui fument encor dans l'azur.
Tournent les yeux vers ta coupole.
Ils veiTont tes deux bras levés.
Tandis que des beffrois crevés L'heure de rédemption sonne, Etendre sur tout ce qui fuit Et bute aux cailloux de la nuit Le geste auguste qui pardonne !
Morts, vous demeurez froids
Morts, vous demeurez froids à nos lamentations, Morts, nous allons à vous, mais de vous rien n'arrive ; Vous êtes pour toujours hors du champ de l'action. Vous êtes pour toujours passés sur l'autre rive.
Et nous vous envions, car vous ne souffrez plus. Vos os ne souffrent pas du mal de notre absence, Nous avons l'essentiel, vous avez le surplus, Car vous avez lavé, dans votre sang, l'offense.
Et vous nous enviez, car vous ne vivez plus. Pour nous tout est semence, et pour vous tout poussière. Nous brisons notre chaîne et les chaînons rompus Troublent votre sommeil au fond de vos ornières.
Resterons-nous toujours à l'un et l'autre bout De ce champ d'habits noirs, de ce champ d'uniformes, Vous pour toujours couchés, nous pour toujours debout, Vous les morts allongés sous nos vivantes formes ?
Dormirez-vous toujours dans les immensités, Et persisterons-nous à vous mettre en nos caves Vous aimant le sol nu, nous les marbres sculptés, Vous les morts affranchis, nous les vivants esclaves.
Et qup.nd comprendrons-nous, ô Morts, votre leçon, Quand tairons-nous nos cris, rentrerons-nous nos larmes, Quand nous lèverons-nous, vivants, à l'unisson, Avec entre nor. bras la moisson de vos armes?
Nous en aurons besoin pour la plume et le soc. Pour labourer l'esprit, pour cuHiver la terre. Pour bâtir les travaux de la paix sur un roc, Puisqu'ils ont terminé les travaux de la guerre.
Ce n'est pas à présent que les enfants sont moi*ts, Ce n'est pas à présent que la maison est vide, Et que, sur nos cœurs blancs, la p^ace de leur corps Fait, comme un cadre absent, une tache livide ;
Ce n'est pas à présent qu'il nous faut te quitter, 0 France des marins péris en mer sauvage, Pour aller dans le vent et dans l'oibscurité Faire brûler un cierge à nos faibles courages.
C'est pour toi qu'ils sont morts, et nous vivrons pour toi, Nous consoliderons les imurs et les travées, Nous saurons épaissir le chaume de ton toit. Que tu n'entendes plus leur ronde inachevée.
Chacun de nous fera la besogne pour deux, Pour qu'au moment venu de recenser les hommes, De peser la moisson et de compter les bœufs, On trouve un même nombre, une pareille somme.
0 Morts, que de galops terribles d'escadrons. Que de torrents de feu, que d'éclats de tonnerre, Que de coi-ps projetés, de membres et de troncs. Sont venus saccager vos derniers ossuaires.
Que leur font ces torrents, que leur font ces galops Qu'ils soutenaient, vivants, sur leurs jeunes épaules, Ce n'est pas ce volcan qui trouble leur repos, Ce n'est pas le contact de ces morts qui les frôlent ;
C'est nous qui les hantons, c'est nous qui les vendons, Nous qui venons vers eux montés sur des ânesses. Dans nos balancements et dans nos abandons. Nous qui fûmes sauvés par notre droit d'aînesse.
C'est nous qui visitons le champ de leurs exploita Chevauchant mollement nos vieilles inerties, Pour venir déposer nos pleurs de faux aloi Avec des pas menus, des âmes retrécies.
Nous sommes des vainqueurs avec des fronts vaincus, Des membres assoupis au fond de précipices, Où est le prix du sang, où sont les trente écus. Avons-nous mérité l'ultime sacrifice?
Relevez-vous, Vivants, ramassez le flambeau Qui roula de leurs mains, aux grands souffles sauvages, F'orgez et reforgez vos cœurs sous les marteaux Des dures volontés et des rouges courages.
Que tout ce qui dormait dans l'obscur du maquis, Que tout ce qui s'éteint et tout ce qui s'incline, Se redresse et s'allume en haut des cœurs conquis. Comme des feux sacrés, de colline en colline.
Et nous pourrons alors regagner nos maisons. Etendre dans le lin les ailes de nos rêves. Et nous pourrons alors dévider les toisons Sans évoquer le froid des noyés sur les grèves.
Et nous pourrons crever les yeux de nos remords Qui demandent des noms aux cimetières vides, Car nos murs rebâtis s'appuieront sur les Morta, Et chacun des piliers aura sa cariatide !
Quand tout fut consommé.
Quand tout fut consommé, quand tout fut accompli, Qu'un silence éternel recouvrit l'ossuaire, Quand le crime s'enfuit sans demander salaire En butant à l'écueil des morts ensevelis;
Quand il ne demeura, du reflux des batailles. Que la terre attachée au brancard du désert, Avec ses yeux troués, avec son flanc ouvert. Un long gémissement sortit de ses entrailles.
"O mes fils, ô mes fils, que vous ai-je donc fait? Vous étiez là couchés autour de mes mamelles. Et vous me déchirez de blessures chamelles. Faisant couler le sang à la place de lait.
"Vous vous désaltériez à l'eau de mes fontaines ; Je vous donnais le blé, je vous donnais le lin; Pour trouver sous la lèvre et le pain et le vin. Vous n'aviez qu'à courber vos statures hautaines.
"Je pliais sous le poids de mes grappes d'enfants, Les hommes sur mon sol étaient des gerbes mûres Que les femmes liaient avec leurs chevelures, Comme une corde d'or attachée à leurs flancs.
"Et moi, je souriais sous mon chapeau de chaume, Ainsi qu'un clair froment, j'empilais les saisons, Et leur paisible meule était à ma maison Penchante sous les ans la fraternelle épaule.
"Je m'asseyais le soir au seuil de l'univers, Et mon bonheur montait en légère fumée; En tressant mes épis, je contais ma journée, Au rythme des ruisseaux, je composais mes vers.
"Mes villages tout blancs nouaient leur farandole Au clair de lune, autour des plaines et des champs, Et la hotte portée au pressoir du couchant, Les \ignes enlaçaient leur pampre aux rondes folles.
"Alors, un jour d'été, haut postée en sa tour, La cloche qui veillait sur le doux paysage. Vit ramper sous les fleurs le serpent des vieux âges, Et d'une voix d'angoisse appela au secours.
"Mon peuple se leva, tressaillant sous l'offense, Pour détruire la tête et les nombreux anneaux Qui contournaient les monts, se glissaient dans les eaux, Et qui visaient au cœur de la rose de France.
"C'était, je me souviens, le temps de la moisson. On dressa sur le sol la machine de guerre: A l'avide batteuse, il faut la meule entière. Hélas, que de grain pur pour rendre un peu de son !
"Qu'elle engouffre d'épis, qu'elle mutile d'hommes, Qu'il faut souvent combler les vides dans les rangs. Qu'elle exige d'efforts, de sueur et de sang, Avant que des boisseaux on calcule la somme.
"Et quand les travailleurs eurent tout terminé, Vanné la jeune vie en le crible des balles. Eparpillé le sang ainsi que de la baie. Et remis au hangar l'instrument suranné;
"Moi, je fus oubliée en cette pourriture, Les hommes s'enfuyaient sans un regard d'adieu, Les femîmes réservaient l'ombre des voiles bleus Pour l'humaine agonie et l'humaine blessure.
"0 mes fils, ô mes fils, ô vous mes derniers-nés, Ce sont vos ossements qui me servent de claie, On a mis de la chaux au vif de chaque plaie, Et laissé ix)ur ma soif des puits empoisonnés.
"Mes cheveux sont tombés sous d'affreuses faucilles. Ces blés que tu peignais, soleil au peigne d'or, Et quand le fleuve Guerre a dépassé ses bords, Mes hameaux ont roulé pareils à des coquilles.
"Mais les Morts sont restés quand les vivants ont fui. Je sens peser sur moi leurs immobiles formes, Ils couvrent mon cœur nu de lambeaux d'uniformes Et sont en sentinelle aux marches de ma nuit.
"Parfois, lorsqu'il leur semble entendre encor les balles, Ils se dressent debout, droits comme des cyprès, Et quand ils sont couchés, ils le firent exprès, Pour mettre une légende à ma pierre tombale."
Relève-toi, remets des lys à ta coiffure.
Relève-toi, remets des lys à ta coiffure, Laisse tes morts dormir dans les champs de lin bleu, Ou v-iller en chantant la Marseillaise entre eux, Et croise ton fichu sur ta rouge blessure.
Ils dorment... Le soir bleu s'invite au bivouac, Le vent tourne du doigt des pages d'épopée. Et les roseaux des champs sont des faisceaux d'épées Montant la garde autour des fusils et des sacs.
Ils dorment... Le soleil a fané les couronnes, Le temps a dispersé les loques des vains mots. Us ont Tair de guerriers sculptés sur des tombeaux, La terre souveraine, enfin, les environne.
Reprends ta coupe en mains pleine de sang vermeil, Toi qui les vis mourir, toi l'ensevelisseuse. Le champ de France attend, fais le geste, ô Semeuse, Et que ta bouche en deuil chante l'hymme au soleil !
Au retour des pays blancs.
Au retour des pays blancs de neige et d'espace, Ma France, il n'est besoin, lorsque je te revois, Que je fasse l'effort de soulever vers toi La branche de mon corps encor pliante et lasse;
Je n'ai qu'à me laisser par ton fleuve porter, A m'étendre en tes bras en fermant les paupières, A boire dans le bol du ciel à la portière Ce dont mon sang manquait en douceur et beauté.
En revenant vers toi, toute crainte s'efface. Tu ne demandes pas de moi de t'apporter Un corps tout plein de lutte et d'élasticité : Ce qu'il faut, au péage, est l'âme de ma race.
Sans soulever le bras, je touche à l'horizon : J'ai l'impression que dans le troupeau tu me comptes, Que si je rentre tard à la nuit, par mécolmpte, Tu ne barreras pas le seuil de la maison.
Toute la voie fleurit entre mes mains fermées ; La chaîne des hameaux fraternels prendra soin De me guider parmi ton grand jardin de juin Qui roule comme un fleuve au ruban des fumées.