‹ Les voix intérieures: Les rayons et les ombresChapitre 13 sur 52 · SOIREE EN MER · texte numérisé non relu

SOIREE EN MER

Près du pêcheur qui ruisselle , Quand tous deux , au jour baissant , Nous errons dans la nacelle , Laissant chanter l'homme frêle Et gémir le flot puissant;

Sous l'abri que font les voiles Lorsque nous nous asseyons , Dans cette ombre où tu te voiles Quand ton regard aux étoiles Semble cueillir des rayons ;

Quand tous deux nous croyons lire Ce que la nature écrit, Réponds , ô toi que j'admire , D'où vient que mon cœur soupire ?

D'où vient que ton front sourit?

Dis , d'où vient qu'à chaque lame.

Gomme une coupe de fiel , La pensée emplit mon àme ?

C'est que moi je vois la rame , Tandis que tu vois le ciel !

C'est que je vois les flots sombres , Toi , les astres enchantés !

C'est que , perdu dans leurs nombres, Hélas ! je compte les ombres Quand tu comptes les clartés !

Chacun, c'est la loi suprême, Rame, hélas ! jusqu'à la fin.

Pas d'homme , 6 fatal problème 1 Qui ne laboure ou ne sème Sur quelque chose de vain !

L'homme est sur un flot qui gronde.

L'ouragan tord son manteau.

Il rame en la nuit profonde , Et l'espoir s'en va dans l'onde Par les fentes du bateau.

Sa voile , que le vent troue , Se déchire à tout moment ; De sa route l'eau se joue ; Les obstacles sur sa proue Écument incessamment !

Hélas ! hélas ! tout travaille Sous tes yeux , ô Jéhova !

De quelque côté qu'on aille , Partout un flot qui tressaille, Partout un homme qui va !

Où vas-tu? — Vers la nuit noire.

Où vas- tu ? — Vers le grand jour.

Toi ? — Je cherche s'il faut croire Et toi ? — Je vais à la gloire.

Et toi ? — Je vais à l'amour.

Vous allez tous à la tombe !

Vous allez à l'inconnu !

Aigle , vautour, ou colombe , Vons allez où tout retombe Et d'où rien n'est revenu !

Vous allez où vont encore Ceux qui font le plus de bruit ; Où va la fleur qu'avril dore; Vous allez où va l'aurore , Vous allez où va la nuit ! .

A quoi bon toutes ces peines?

Pourquoi tant de soins jaloux ?

Buvez Tonde des fontaines , Secouez le gland des chênes , Aimez , et rendormez-vous !

Lorsque ainsi que des abeilles On a travaillé toujours ; Qu'on a rêvé des merveilles ; Lorsqu'on a sur bien des veille» Amoncelé bien des jours;

Sur votre plus belle rose , Sur votre lis le plus beau ,

Savez-vous ce qui se pose ?

C'est l'oubli pour toute chose , Pour tout homme le tombeau!

Car le Seigneur nous retire Les fruits à peine cueillis.

Il dit : « Échoue ! » au navire.

Il dit à la flamme : « Expire ! »

Il dit à la fleur: « Pâlis 1 »

Il dit au guerrier qui fonde :

« Je garde le dernier mot.

Monte, monte ! ô roi du monde La chute la plus profonde Pend au sommet le plus haut. »

Il a dit à la mortelle :

< Vite ! éblouis ton amant.

Avant de mourir sois belle; Sois un instant étincelle , Puis cendre éternellement! »

Cet ordre auquel tu t'opposes T'enveloppe et t'engloutit.

Mortel , plains- toi, si tu Poses f Au Dieu qui fit ces deux choses :

Le ciel grand , l'homme petit !

Chacun, qu'il doute ou qu'il nie 9 Lutte en frayant son chemin ; Et l'éternelle harmonie Pèse comme une ironie

Sur tout ce tumulte humain !

Tous ces faux biens qu'on envie Passent comme un soir de mai.

Vers l'ombre , hélas ! tout dévie.

Que reste-t-il de la vie , Excepté d'avoir aimé ?

Ainsi je courbe ma tête Quand tu redresses ton front; Ainsi , sur Fonde inquiète , J'écoute , sombre poète , Ce que les flots me diront.

Ainsi , pour qu'on me réponde , J'interroge avec effroi; Et dans ce gouffre où je sonde La fange se mêle à l'onde....

Oh ! ne fais pas comme moi !

Que sur la vague troublée J'abaisse un sourcil hagard ; Mais toi, belle Ame voilée , Vers l'espérance étoilée Lève un tranquille regard 1

Tu fais bien. Vois les cieux luire , Vois les astres s'y mirer.

Un instinct lù-haut t'attire.

Tu regardes Dieu sourire ; Moi, je vois l'homme pleurer 1

Septembre 48 tta

Dans Virgile parfois, dieu tout près d'être un ange ,

Le vers porte à sa cime une lueur étrange.

C'est que, rêvant déjà ce qu'à présent on sait ,

Il chantait presque à l'heure où Jésus vagissait, ^^n , ^-^^

C'est qu'à son insu même il est une des Âmes

Que l'Orient lointain teignait de vagues flammes.

C'est qu'il est un des. cœurs que, déjà, sous les cieux t

Dorait le jour naissant du Christ mystérieux!

Dieu voulait qu'avant tout, rayon du Fils de l'homme, L'aube de Bethléem blanchît le front de Rome.

Mars 48...

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