‹ Les voix intérieures: Les rayons et les ombresChapitre 14 sur 52 · A UN RICHE · texte numérisé non relu

A UN RICHE

Jeune homme, je te plains; et cependant j'admire Ton grand parc enchanté qui semble nous sourire , Qui fait, vu de ton seuil , le tour de l'horizon, Grave ou joyeux suivant le jour et la saison , Coupé d'herbe et d'eau vive et remplissant huit lieues ,

De ses vagues massifs et de ses ombres bleues. j

J'admire ton domaine, et pourtant je te plains! y Car dans ces bois touffus de tant de grandeurs pleins, Où le printemps épanche un (aste sans mesure , Quelle plus misérable et plus pauvre masure Qu'un homme usé, flétri, mort pour l'illusion, Riche et sans volupté, jeune et sans passion , Dont le cœur délabré, dans ses recoins livides, N'a plus qu'un triàte amas d'anciennes coupes, vides, Vases brisés qui n'ont rien gardé que l'ennui , Et d'où l'amour, la joie et la candeur ont fui !

Oui , tu me fais pitié, toi qui crois faire envie ! Ce splendide séjour sur ton cœur, sur ta vie , Jette une ombre ironique, et rit en écrasant Ton front erne c" rliétif d'un cadre éblouissant.

Dis-icoi, crois-tu, vraiment, posséder ce royaume D'ombre et de fleurs, où l'arbre arrondi comme un dônre, L'étang, lame d'argent que le couchant fait d'or, L'allée entrant au bois comme un noir corridor, Et là, sur la forêt, ce mont qu'une tour garde, Font un groupe si beau pour l'âme qui regarde? Lieu sacré pour qui sait dans l'immense univers, Dans les prés, dans les eaux et dans les vallons verts , Retrouver les profils de la face éternelle Dont le visage humain n'est qu'une ombre charnelle !

Que fais- tu donc ici? jamais on ne te voit , Quand le malin blanchit l'angle ardoisé du toit, Sortir, songer, cueillir la fleur, coupe irisée Que la plante à l'oiseau tend pleine de rosée , Et parfois t'arrèter, laissant pendre à ta main Un livre interrompu, debout sur le chemin , Quand le bruit du vent coupe en strophes incertaines Cette longue chanson qui coule des fontaines.

Jamais tu n'as suivi de sommets en sommets La ligne des coteaux qui fait rêver ; jamais Tu n'as joui de voir, sur l'eau qui le reflète , Quelque saule noueux tordu comme un athlète.

Jamais, sévère esprit au mystère attaché , Tu n'as questionné le vieux orme, penché Qui regarde à ses pieds toute la plaine vivre , Comme un sage qui rêve attentif à son livre.

L'été, lorsque le jour est par midi frappé,

Lorsque la lassitude a tout enveloppé ,

A l'hep«e où l'Andalouse et l'oiseau font la sieste ,

Jamais le faon peureux, tapi dans l'antre agreste , Ne te voit à pas lents, loin - 3e l'homme importun , Grave, et comme ayant peur de réveiller quelqu'un, Errer dans les forêts ténébreuses et douces Où le silence dort sur le velours des mousses*

Que te fait tout cela ? les nuages des cieux ,

La verdure et l'azur sont l'ennui de tes yeux.

Tu n'es pas de ces fous qui vont, et qui s'en vantent ,

Tendant partout 1 oreille aux voix qui partout chantent

Rendant grâce au Seigneur d'avoir fait le printemps ,

Qui ramassent un nid, ou contemplent longtemps

Quelque noir champignon, monstre étrange de l'herbe.

Toi , comme un sac d'argent, tu vois passer la gerbe.

Ta futaie, en avril, sous ses bras plus nombreux

À l'air de réclamer bien des pas amoureux ,

Bien des cœurs soupirants, bien des têtes pensives ;

Toi qui jouis aussi sous ses branches massives,

Tu songes, calculant le taillis qui s'accroît,

Que Paris, ce vieillard qui, l'hiver, a si froid ,

Attend , sous ses viçux quais percés de rampes neuves ,

Ces longs serpents de bois qui descendent les fleuves !

Ton regard voit, tandis que notre œil flotte au loin,

Les blés d'or en farine et la prairie en foin ;

Pour toi le laboureur est un rustre qu'on paie;

Pour toi toute fumée ondulant, noire ou gaie,

Sur le clair paysage, est un foyer impur

Où l'on cuit quelque viande à l'angle d'un vieux mur,

Quand le soir tend le ciel de ses moires ardentes,

Au dos d'un fort cheval assis, jambes pendantes,

Quand les bouviers hâlés, de leurs bras vigoureux ,

Piquent tes bœufs géants qui par le chemin creux

Se hâtent pêle-mêle et s'en vont à la crèche, Toi , devant ce tableau , tu rêves à la brèche Qu'il faudra réparer, en vendant tes silos , Dans ta rente qui tremble aux pas de don Carlos t

Au crépuscule, après un long jour monotone , Tu t'enfermes chez toi. Les tièdes nuits d'automne Versent leur chaste haleine aux coteaux veloutés. Tu n'en sais rien. D'ailleurs, qu'importe! A tes côtés, Belles, leurs bruns cheveux appliqués sur les tempes, Fronts roses empourprés par le reflet des lampes , Des femmes "aux yeux purs sont assises, formant Un cercle frais qui brode et cause doucement ; Toutes, dans leurs discours où rien n'ose apparaître , Cachant leurs vœux, leur âme, et leur cœur que peut-être Embaume un vague amour, fleur qu'on ne cueille pas, Parfum qu'on sentirait en se baissant tout bas. Tu n'en sais rien. Tu fais, parmi ces élégies, Tomber ton froid sourire, ou , sous quatre bougies, D'autres hommes et toi , dans un coin attablés Autour d'un tapis vert, bruyants, vous querellez Les caprices du whist, du brelan ou de l'hombre. La fenêtre est pourtant pleine de lune et d'ombre !

risible insensé ! vraiment, je te le dis , Cette terre, ces prés, ces vallons arrondis, Nids de feuilles et d'herbe où jasent les villages , Ces blés où les moineaux font leurs joyeux pillages , Ces champs qui, l'hiver même, ont d'austères appas 4 Ne t'appartiennent point ; tu ne les comprends pas.

Vois- tu, tous les passants, les enfants, les poètes,

96 LES VOIX IXTERIEURES

Sur qui ton bois répand ses ombres inquiètes,

Le pauvre jeune peintre épris de ciel et d'air,

L'amant plein d'un seul nom, le sage au cœur amer,

Qui viennent rafraîchir dans cette solitude,

Hélas! l'un son amour et l'autre son étude;

Tous ceux qui, savourant la beauté de ce lieu,

Aiment, en quittant l'homme, à s'approcher de Dieu ,

Et qui, laissant ici le bruit vague et morose

Des trouble» de leur âme, y prennent quelque chose

De l'immense repos de la création ,

Tous ces hommes sans or et sans ambition ,

Et dont le pied poudreux ou tout mouillc'par l'herbe

Te fait rire, emporté par ton landau superbe,

Sont dans ce parc touffu, que tu crois sous ta loi,

Plus riches, plus chez eux, plus les maîtres que toi,

Quoique de leur forêt que ta main grille et mure

Tu puisses couper l'ombre et vendre le murmure!

Pour eux rien n'est stérile en ces asiles frais.

Pour qui les sait cueillir tout a des dons secrets;

De partout sort un flot de sagesse abondante;

L'esprit qu'a déserté Ja passion grondante,

Médite à l'arbre mort, aux débris du vieux pont.

Tout objet dont le bois se compose répond

A quelque objet pareil dans la forêt de l'âme.

Un feu de pâtre éteint parle à l'amour en flamme.

Tout donne des conseils au penseur, jeune ou vieux.

On se pique aux chardons ainsi qu'aux envieux;

La feuille invite à croître ; et l'onde, en coulant vite ,

Avertit qu'on se hâte et que l'heure nous quitte.

Pour eux rien n'est muet, rien n'est froid, rien n'est mort.

Un peu de plume en sang leur éveille un remord;

Les sources sont des pleurs ; la fleur qui boit aux fleuves Leur dit : « Souvenez-vous, ô pauvres âmes veuves ! »

Pour eux l'antre profond cache un songe étoile ; Et la nuit, sous l'azur d'un beau ciel constellé, L'arbre sur ses rameaux, comme à travers ses branches, Leur montre l'astre d'or et les colombes blanches, Choses douces aux cœurs par le malheur ployés, Car l'oiseau dit : « Aimez ! * et l'étoile : « Croyez ! »

Voilà ce que chez toi verse aux âmes souffrantes

La chaste obscurité des branches murmurantes !

Mais toi, qu'en fais-tu? dis. — Tous les ans, en flots d'or,

Ce murmure, cette ombre, ineffable trésor,

Ces bruits de vent qui joue et d'arbre qui tressaille,

Vont s'enfouir au fond de ton coffre qui bâille;

Et tu changes ces bois où l'amour s'enivra,

Toute cette nature, en loge à l'Opéra !

Encor si la musique arrivait à ton âme !

Mais entre l'art et toi l'or met son mur infâme. L'esprit qui comprend l'art comprend le reste aussi. Tu vas donc dormir là, sans te douter qu'ainsi Que tous ces verts trésors que dévore ta bourse, Gluck est une forêt, et Mozart une source.

Tu dors ; et quand parfois la mode, en souriant, Te dit : « Admire, riche ! » alors, joyeux, criant, Td surgis, demandant comment l'auteur se nomme, Pourvu que toutefois la muse soit un homme !

Car tu te roidiras dans ton étrange orgueil Si l'on t'apporte, un soir, quelque musique en deuil *

Urne que la pensée a chauffée à sa flamme,

Beau vase où s'est versé tout le cœur d'une femme.

seigneur malvenu de ce superbe lieu !

Caillou vil incrusté dans ces rubis en feu t

Maître pour qui ces champs sont pleins de sourdes haines!

Gui parasite enflé de la sève des chênes !

Pauvre riche ! vis donc, puisque cela pour toi

C'est vivre Vis sans cœur, sans pensée et sans foi.

Vis pour For, chose vile, et l'orgueil, chose vaine.

Végète, toi qui n'as que du sang dans la veine,

Toi qui ne sens pas Dieu frémir dans le roseau,

Regarder dans l'aurore et chanter dans l'oiseau !

Car, — et bien que tu sois celui qui rit aux belles Et, le soir, se récrie aux romances nouvelles, — Dans les coteaux' penchants où fument les hameaux, ~ Près des lacs, près des fleurs, sous les larges rameaux, Dans tes propres jardins, tu vas aussi stupide, Aussi peu clairvoyant dans ton instinct cupide, Aussi sourd à la vie, à l'harmonie, aux voix, Qu'un loup sauvage errant au milieu des grands bois 1

Mai 4837.

Kegardez : les enfants se sont assis en rond : Leur mère est à côté, leur mère au jenne front

Qu'on prend pour une sœur aînée ; Inquiète, au milieu de leurs jeux ingénus, De sentir s'agiter leurs chiffres inconnus

Dans l'urne de la destinée.

Près d'elle naît leur rire et finissent leurs pleurs, Et son cœur est si pur et si pareil aux leurs,

Et sa lumière est si choisie, Qu'en passant à travers les rayons de ses jours, La vie aux mille soins, laborieux et lourds,

Se transfigure en poésie I

Toujours elle les suit, veillant et regardant;

Soit que janvier rassemble au coin de l'atre ardent

Leur joie aux plaisirs occupée ; Soit qu'un doux vent de mai, qui ride le ruisseau, Remue au-dessus d'eux les feuilles, Vert monceau

D'où tombe une ombre découpée.

Parfois, lorsque, passant près d'eux, un indigent Contemple avec envie un beau hochet d'argent

Que sa faim dévorante admire, La mère est là; pour faire, au nom du Dieu vivant, Du hochet une aumône, un ange de l'enfant,

Il ne lui faut qu'an doux sourire !

Et moi qui, mère, enfants, les vois tous sous mes yeux, T andis qu'auprès de moi les petits sont joyeux

Comme des oiseaux sur les grèves , Mon cœur gronde et bouillonne, et je sens lentement, Couvercle soulevé par un flot écu niant,

S'entr 'ouvrir mon front plein de rêves.

Juin 4834.

Dans ce jardin antique où les grandes allées Passent sous les tilleuls si chastes, si voilées Que toute fleur qui s'ouvre y semble un encensoir* Où, marquant tous ses pas de l'aube jusqu'au soir, L'heure met tour à tour dans les vases de marbre Les rayons du soleil et les ombres de l'arbre, Anges, vous le savez, oh ! comme avec amour, Rêveur, je regardais dans la clarté du jour Jouer l'oiseau qui vole et la branche qui plie, Et de quels doux pensers mon âme était remplie, Tandis que l'humble enfant dont je baise le front, Avec son pas joyeux pressant mon pas moins prompt, Marchait en m'entralnant vers la grotte où le lierre Met une barbe verte au vieux fleuve de pierre.

Février 4 837.

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