A DES OISEAUX ENVOLÉS
En fants ! oh ! revenez 1 Tout à l'heure, imprudent,
Je vous ai de ma chambre exilé s en gro nd ant,
Rauffiè^et tout hérissé de paroles moroses.
Et qu'aviez- vous donc fait, bandits aux lèvres roses ?
Quel crime? quel exploit? quel forfait insensé?
Quel vase du Japon en mille éclats brisé ?
Quel vieux portail crevé? quel beau missel gothique
Enrichi par vos mains d'un destin fantastique?
Non, rien de tout cela. Vo us aviez seulemen t
Ce matin, restfa sgufe dans ma chambre un moment, /
Pris, parmi ces papiers que mon esprit colore, i y^K^
Quelques vers, groupe informe, embryons près d'éclôre,
Fuis vous les aviez mis, prompts à vous accorder,
Dans le feu, pour jouer, pour voir, pour regarder
Dans une cendre noire errer des étincelles,
Comme brillent sur l'eau de nocturnes nacelles,
Ou comme, de fenêtre en fenêtre, on peut voir
Des lumières courir dans les maisons le soir.
Voilà tout. Vous jouiez et vous croyiez bien faire.
Belle perte, en effet! beau sujet de colère! .-.
Une strophe, mal née au doux bruit de vos jeux,
Qui remuait les mots d'un vol trop orageux !
Une ode qui chargeait d'une rime gonflée
Sa stance paresseuse en marchant essoufflée !
De lourds alexandrins l'un sur l'autre enjambant.
Comme des écoliers qui sortent de leur banc !
Un autre eut dit : « Merci I Vous ôtez une proie
Au feuilleton méchant qui bondissait de joie
Et d'avance poussait des rires infernaux
Dans l'antre qu'il se creuse au bas des grands journaux, p
Moi T je vous ai grond és. Tprtj»rave et ridicule !
Nains charmants que n'eût pas voulu fâcher Hercule,
Moi, je vous ai fait peur. J'ai, rêveur triste et dur,
Reculé brusquement ma chaise jusqu'au mur.
Et, vous jetant ces noms dont l'envieux vous nomme,
J'ai dit : « Allez- vous- en! laissez-moi seul! » Pauvre homme!
Seul! !ÏèT)ean résult at! le beau triomphe ! seul !
Gomme on oublie un mort roule~dans son linceul,
Vous m'avez laissé là, l'œil fixé sur ma porte,
Hautain, grave et puni. — Mais vo us, que^ous importe ?
Vous avei relrQiivâjlfihors la liberté.
Le grand air, le beau parc, le gazon souhaité,
L eau courante où l'on jette une herbe à l'aventure,
Le ciel bleu, le printemps, la sereine nature, " ^-C
Ce livre des oiseaux et des bohémiens ,
Ce poëme de Dieu qui vaut mieux que les miens ,
Où T enfant peut cueillir la fleur, strophe vivante,
Sans qu'une grosse voix tout à coup l'épouvantt !
Moi, je suîs resté seul, toute joie ayant fui,
Seul ayeece pédant qu'on appelle l'ennui.
Car depuis le matin assis dans l'antichambre.
\J * ( '^ Ce docteur né dans Londre, un dimanche, en décembre, Qui ne vous aime pas, ô mes pauvres petits, Attendait pour entrer que vous fussiez sortis. Dans l'angle où vous jouiez il est là qui soupire, Et je le vois bâiller, moi qui vous voyais rire !
Que faire? lire un livre? oh non! Dicter des vers?
A quoi bon? Emaux bleus ou blancs, céladons verts,
Sphère qui fait tourner tout le ciel sur son axe,
Les beaux insectes peints sur mes tasses de Saxe,
Tout m'ennuie, et je pense à vous. En vérité,
Vous partis," jpaî perdu le soleil, la gaieté,
Le bruit joyeux qui fait qu'on rêve, le délire
De voir le tout petit s'aider du doigt pour lir
Les fronts pleins de candeur qui disent toujours oui,
L'éclat de rire franc, sincère, épanoui,
Qui met subitement des perles sur les lèvres,
Les beaux grands yeux naïfs admirant mon vieux Sèvres,
La curiosité qui cherche à tout savoir,
Et les coudes qu'on pousse en disant : « Viens donc voir! »
Oh ! certes, les esprits, les sylphes et les fées Que le vent dans ma chambre apporte par bouffées, Les gnomes accroupis là-haut, près du plafond, Dans les angles obscurs que mes vieux livres font, Les lutins familiers, nains à la longue échine, Qui parlent dans les coins à mes vases de Chine, Tout l'invisibL- essaim de ces démons joyeux, A dû rire aux éclats, quand là, devant leurs yeux, Ils vous ont vus saisir dans la boîte aux éb auche s Ces hexamètres nus, boiteux, difformes, gauches,
Les traîner au grand jour, pauvres hiboux fâchés, Et puis , battant des mains , autour du feu penches , De tous ces corps hideux soudain tirant une âme , Avec ces vers si la i ds faire une belle flamm e !
Espiègles radieux que j'ai fait envoler, Oh ! revenez ici chanter, danser, parler, Tantôt , groupe folâtre , ouvrir un gros volume , Tantôt courir, pousser mon bras qui tient ma plume, Et faire dans le vers que je viens retoucher Saillir soudain un angle aigu comme un clochel Qui perce tout à coup un horizon de plaines.
Mon âme se réchauffe à vos douces haleines; Revenez près de moi, souriant de plaisir, Bruire et gazouiller, et sans peur obscurcir Le vieux livre où je lis de vos ombres penchées , Folles tètes d'enfants , gaietés effarouchées I
J'en conviens , j'avais tort, et vous aviez raison.
MaisjquLnla. quelquefois grondé hors de saison?
Il faut étre ind ulgent , nous avons nos misères.
Les pe tits pour les grands ont tort d'être sévères.
Enfant ! chaque matin , votre àme avec amour
S'ouvre à la joie ainsi que la fenêtre au jour.
Beau miracle , vraiment , que l'enfant , gai sans cesse , -}
Ayant tout le bonheur, ait toute la sagesse ! ^
Le destin vous caresse en vos commencements ;
Vous n'avez qu'à jouer et vous êtes charmants.
Mais nous, nous qui pensons^nous qui vivons, nous somm es Q
Har gneu x, tristes , mauvais , ô mes chers petits hommes!
On a ses jours d'humeur, de déraison , d'ennui,
Il pleuvait ce matin. Il fait froid aujourd'hui.
Un nuage mal fait dans le ciel tout à l'heure
A passé. Que nous veut cette cloche qui pleure ?
Puis , on a dans le cœur quelque remords. Voilà
Ce qui nous rend méchants. Vous saurez tout cela ,
Quand l'âge à votre tour ternira vos visages ,
Qua nd v ous serez plu s grands , c'est-à-dire moins sages.
J'ai donc eu tort : c'est dit. Mais c'est assez punir,
Mais il faut pardonner, mais il faut revenir.
Voyons , faisons la paix, je vous prie à mains jointe s.
Tenez, crayons, papiers, monvlëûx compas sans pointes,
Mes laques et mes grès , qu'une vitre défend ,
Tous ces hochets de l'homme enviés par l'enfant ,
Mes gros chinois ventrus faits comme des concombres v
Mon vieux tableau , trouvé sous d'antiques décombres
Je vous livrerai tout , vous toucherez à tout !
Vous pourrez sur ma table être assis ou debout ,
Et chanter, et traîner, sans que je me récrie ,
Mon grand fauteuil de chêne et de tapisserie ,
Et sur mon banc sculpté jeter tous à la fois
Vos jouets anguleux qui déchirent le bois !
Je vous laisserai même , et gaiement, et sans crainte ,
prodige ! en vos mains tenir ma Bible peinte ,
Que vous n'avez touchée encor qu'avec terreur,
Où l'on voit Dieu le père en habit d'empereur !
Et puis , brûlez les vers dont ma table est semée , Si vous tenez à voir ce qu'ils font de fumée ! Brûlez ou déchirez! — Je serais moins clément Si c'était chez Méry, le poète cha rmant t __
Que Marseille la grecque , heureuse et noble ville , Blonde fille d'Homère, a fait fils de Virgile. Je vous dirais : « Enfants , ne touchez que des yeux A ce s ^vèrs qui demain s^envoleront aux cieux. Ces papiers, c'est le nid, retraite caressée, Où du poëte ailé rampe encor la pensée.
Ohl n'en approchez pasl car les vers nouveau-nés, Au manuscrit natal encore emprisonnés , Souffrent entre vos mains innocemment cruelles. Vous leur blessez le pied , vous leur froissez les ailes; Et, sans vous en douter, vous leur faites ces maux Q ue les petits e nfants font aux petits oiseaux. »
Mais qu'importe l es miens ?^— Toute ma poésie , C 'est vous , et mon esprit suit votre fantaisie. Vous êtes les reflets et les rayonnements Dont j'éclaire mon vers si sombre par moments. E nfants , vous dont la vie est faite d'espérance , Enfants, vous dont la joie est faite d'ignorance. Vous n'avez pas souffert et vous ne savez pas , Quand la pensée en nous a marché pas à pas , Sur le poëte morne et fatigué d'écrire, Quelle douce chaleur répand votre sourire !
Combien il a besoin , quand sa tête se rompt , De la sérénité qui luit sur votre front; Et quel enchantement l'enivre et le fascine , Quand le charmant hasard de quelque cour voisine, Où vous vous ébattez sous un arbre penchant , Mêle vos joyeux cris à son douloureux chant !
Revenez donc, hélas ! revenez dans mon ombre ,
Si vous ne voulez pas que je sois triste et sombre , Pareil , dans l'abandon où vous m'avez laissé , Au pécheur d'Étrctat, d'un long hiver lassé, Qui médite appuyé sur son coude , et s'ennuie De voir à- sa fenêtre un ciel rayé de pluie.
Avril 4837.
XXIÏÏ
A quoi je songe ? — Ilclas ! loin du toit où vous êtes,
Enfants, je songe à vous ! à vous, mes jeunes tètes,
Espoir de mon été déjà penchant et mûr,
Rameaux dont, tous les ans, l'ombre croit sur mon mur,
Douces âmes à peine au jour épanouies,
Des rayons de votre aube encor tout éblouies !
Je songe aux deux petits qui pleurent en riant,
Et qui font gazouiller sur le seuil verdoyant,
Comme deux jeunes fleurs qui se heurtent entre elles,
Leurs jeux charmants mêlés de charmantes querelles !
Et puis, père inquiet, je rêve aux deux aines,
Qui s'avancent déjà de plus de flots baignés,
Laissant pencher parfois leur tête encor naïve,
L'un déjà curieux, l'autre déjà pensive I
Seul et triste au milieu des chants des matelots, Le soir, «pus la falaise, à cette heure où les flots, S' ouvrant et se fermant comme autant de narines, Mêlent au vent des cieux mille haleines marines, Où l'on entend dans l'air d'ineffables échos Qui viennent de la terre ou qui viennent des eaux, Ainsi je songe 1 — à vous, enfants, maison, famille, A la table qui rit, au foyer qui pétille,
À. tons les soins pieux que répandent sur vous
Votre mère si tendre et votre aïeul si doux ;
Et tandis qu'à mes pieds s'étend, couvert de voiles.
Le limpide Océan, ce miroir des étoiles,
Tandis que les nochers laissent errer leurs yeux
De l'infini des mers à l'infini des cieux,
Moi, rêvant à vous seuls, je contemple et je sonde
L'amour que j'ai pour vous dans mon âme profonde,
Amour doux et puissant qui toujours m'est resté :
Et cette grande mer est petite à côté.
Juillet 4836. — Saint-Valery-en-Cau*.
Écrit au bord de 1m mer.
LES VOIX INTÉRIEURES. il!