‹ Les voix intérieuresChapitre 2 sur 67 · QUELLE EST LA FIN DE TOUT · texte numérisé non relu

QUELLE EST LA FIN DE TOUT

Quelle est la fin de tout ? la vie, ou bien la tombe ?

Est-ce Tonde où l'on flotte? est-ce l'ombre où l'on tombe?

De tant de pas croisés quel est le but lointain ?

Le berceau contient-il l'homme ou bien le destin ?

Sommes-nous ici-bas, dans nos maux, dans nos joies.

Des rois prédestinés ou de fatales proies ?

O Seigneur, dites-nous, dites-nous, ô Dieu fort.

Si vous n'avez créé l'homme que pour le sort ?

Si déjà le calvaire est caché dans la crèche ?

Et si les nids soyeux, dorés par l'aube fraîche,

Où la plume naissante éclôt parmi des fleurs.

Sont faits pour les oiseaux ou pour les oiseleurs ?

24 mars 1837.

Toi dont la courbe au loin, par le couchant dorée, S'emplit d'azur céleste, arche démesurée ; Toi qui lèves si haut ton front large et serein, Fait pour changer sous lui la campagne en abîme. Et pour servir de base à quelque aigle sublime Qui viendra s'y poser et qui sera d'airain !

O vaste entassement ciselé par l'histoire ! Monceau de pierre assis sur un monceau de gloire !

Édifice inouï !

Toi que l'homme par qui notre siècle commence, De loin, dans les rayons de l'avenir immense.

Voyait, tout ébloui !

Non, tu n*es pas fini quoique tu sois superbe !

Non ! puisque aucun passant, dans l'ombre assis sur l'herbe

Ne fixe un œil rêveur à ton mur triomphant.

Tandis que triviale, errante et vagabonde.

Entre tes quatre pieds toute la ville abonde

Comme une fourmilière aux pieds d'un éléphant !

A ta beauté royale il manque quelque chose. Les siècles vont venir pour ton apothéose

Qui te l'apporteront.

Il manque sur ta tête un sombre amas d'années Qui pendent pêle-mêle et toutes ruinées

Aux brèches de ton front !

Il te manque la ride et l'antiquité fière. Le passé, pyramide où tout siècle a sa pierre. Les chapiteaux brisés, l'herbe sur les vieux fûts ; Il manque sous ta voûte où notre orgueil s'élance Ce bruit mystérieux qui se mêle au silence. Le sourd chuchotement des souvenirs confus !

La vieillesse couronne et la ruine achève. Il faut à l'édifice un passé dont on rêve.

Deuil, triomphe ou remords.

Nous voulons, en foulant son enceinte pavée. Sentir dans la poussière à nos pieds soulevée

De la cendre des morts !

Il faut que le fronton s'effeuille comme un arbre. Il faut que le lichen, cette rouille du marbre. De sa lèpre dorée au loin couvre le mur ; Et que la vétusté, par qui tout art s'efface. Prenne chaque sculpture et la ronge à la face. Comme un avide oiseau qui dévore un fruit mûr.

Il faut qu'un vieux dallage ondule sous les portes. Que le lierre vivant grimpe aux acanthes mortes,

Que l'eau dorme aux fossés, Que la cariatide, en sa lente révolte, Se refuse, enfin lasse, à porter l'archivolte.

Et dise : C'est assez !

Ce n'est pas, ce n'est pas entre des pierres neuves Que la bise et la nuit pleurent comme des veuves. Hélas ! d'un beau palais le débris est plus beau.

Pour que la lune émousse à travers la nuit sombre L'ombre par le rayon et le rayon par l'ombre. Il lui faut la ruine à défaut du tombeau !

Voulez-vous qu'une tour, voulez-vous qu'une église Soient de ces monuments dont l'âme idéalise

La forme et la hauteur.

Attendez que de mousse elles soient revêtues. Et laissez travailler à toutes les statues

Le temps, ce grand sculpteur !

Il faut que le vieillard, chargé de jours sans nombre, Menant son jeune fils sous l'arche pleine d'ombre. Nomme Napoléon comme on nomme Cyrus, Et dise en la montrant de ses mains décharnées : — Vois cette porte énorme ! elle a trois mille années. C'est par là qu'ont passé des hommes disparus 1 —

Oh ! Paris est la cité mère !

Paris est le lieu solennel Où le tourbillon éphémère Tourne sur un centre éternel !

Paris ! feu sombre ou pure étoile !

Morne Isis couverte d'un voile !

Araignée à l'immense toile Où se prennent les nations !

Fontaine d'urnes obsédée !

Mamelle sans cesse inondée Où pour se nourrir de l'idée Viennent les générations !

Quand Paris se met à l'ouvrage Dans sa forge aux mille clameurs.

A tout peuple heureux, brave ou sage, Il prend ses lois, ses dieux, ses mœurs. Dans sa fournaise, pêle-mêle, Il fond, transforme et renouvelle Cette science universelle Qu'il emprunte à tous les humains ; Puis il rejette aux peuples blêmes Leurs sceptres et leurs diadèmes.

Leurs préjugés et leurs systèmes.

Tout tordus par ses fortes mains !

Paris qui garde, sans y croire.

Les faisceaux et les encensoirs.

Tous les matins dresse une gloire.

Éteint un soleil tous les soirs ; Avec l'idée, avec le glaive.

Avec la chose, avec le rêve.

Il refait, recloue et relève L'échelle de la terre aux cieux ; Frère des Memphis et des Romes, Il bâtit au siècle où nous sommes, LTne Babel pour tous les hommes, Un Panthéon pour tous les dieux !

Ville qu'un orage enveloppe !

C'est elle, hélas, qui, nuit et jour, Réveille le géant Europe Avec sa cloche et son tambour !

Sans cesse, qu'il veille ou qu'il dorme. Il entend la cité difforme Bourdonner sur sa tête énorme Comme un essaim dans la forêt.

Toujours Paris s'écrie et gronde.

Nul ne sait, question profonde !

Ce que perdrait le bruit du monde Le jour où Paris se tairait !

Il se taira pourtant ! — Après bien des aurores, Bien des mois, bien des ans, bien des siècles couchés. Quand cette rive où l'eau se brise aux ponts sonores Sera rendue aux joncs murmurants et penchés ;

Quand la Seine fuira de pierres obstruée. Usant quelque vieux dôme écroulé dans ses eaux, Attentive au doux vent qui porte à la nuée Le frisson du feuillage et le chant des oiseaux ;

Lorsqu'elle coulera, la nuit, blanche dans l'ombre, Heureuse, en endormant son flot longtemps troublé. De pouvoir écouter enfin ces voix sans nombre Qui passent vaguement sous le ciel étoile ;

Quand de cette cité, folle et rude ouvrière. Qui, hâtant les destins à ses murs réservés. Sous son propre marteau s'en allant en poussière. Met son bronze en monnaie et son marbre en pavés ;

Quand des toits, des clochers, des ruches tortueuses. Des porches, des frontons, des dômes pleins d'orgueil Qui faisaient cette ville, aux voix tumultueuses. Touffue, inextricable et fourmillante à l'œil.

Il ne restera plus dans l'immense campagne. Pour toute pyramide et pour tout panthéon. Que deux tours de granit faites par Charlemagne, Et qu'un piHer d'airain fait par Napoléon ;

Toi, tu compléteras le triangle sublime ! L'airain sera la gloire et le granit la foi ; Toi, tu seras la porte ouverte sur la cime Qui dit : Il faut monter pour venir jusqu'à moi !

Tu salueras là-bas cette église si vieille, Cette colonne altière au nom toujours accru. Debout peut-être encore, ou tombée, et pareille Au clairon monstrueux d'un titan disparu.

Et sur ces deux débris que les destins rassemblent, Pour toi l'aube fera resplendir à la fois Deux signes triomphants qui de loin se ressemblent. De près l'un est un glaive et l'autre est une croix !

Sur vous trois poseront mille ans de notre France. La colonne est le chant d'un règne à peine ouvert. C'est toi qui finiras l'hymne qu'elle commence. Elle dit : Austerlitz ! tu diras : Champaubert !

Arche ! alors tu seras éternelle et complète. Quand tout ce que la Seine en son onde reflète

Aura fui pour jamais, Quand de cette cité qui fut égale à Rome Il ne restera plus qu'un ange, un aigle, un homme.

Debout sur trois sommets !

C'est alors que le roi, le sage, le poëte.

Tous ceux dont le passé presse l'âme inquiète.

T'admireront vivante auprès de Paris mort ;

Et, pour mieux voir ta face où flotte un sombre rêve.

Lèveront à demi ton lierre, ainsi qu'on lève

Un voile sur le front d'une aïeule qui dort !

Sur ton mur qui pour eux n'aura rien de vulgaire. Ils chercheront nos mœurs, nos héros, notre guerre,

Tout pensifs à tes pieds ; Ils croiront voir, le long de ta frise animée,

Revivre le grand peuple avec la grande armée ! « Oh ! diront-ils, voyez !

« Là, c'est le régiment, ce serpent des batailles. Traînant sur mille pieds ses luisantes écailles, Qui tantôt, furieux, se roule au pied des tours. Tantôt, d'un mouvement formidable et tranquille. Troue un rempart de pierre et traverse une ville Avec son front sonore où battent vingt tambours !

« Là-haut, c'est l'empereur avec ses capitaines. Qui songe s'il ira vers ces terres lointaines

Où se tourne son char, Et s'il doit préférer pour vaincre ou se défendre La courbe d'Annibal ou l'angle d'Alexandre

Au carré de César.

« Là, c'est l'artillerie aux cent gueules de fonte,

D'où la fumée à flots monte, tombe et remonte.

Qui broie une cité, détruit les garnisons.

Ruine par la brèche incessamment accrue

Tours, dômes, ponts, clochers, et, comme une charrue,

Creuse une horrible rue à travers les maisons ! »

Et tous les souvenirs qu'à ton front taciturne Chaque siècle on passant versera de son urne

Leur reviendi-ont au cœur.

Ils feront de ton mur jaillir ta vieille histoire. Et diront, en posant un panache de gloire

Sur ton cimier vainqueur :

« Oh ! que tout était grand dans cette époque antique ! Si les ans n'avaient pas dévasté ce portique, Nous en retrouverions encor bien des lambeaux ! Mais le temps, grand semeur de la ronce et du lierre. Touche les monuments d'une main familière, Et déchire le livre aux endroits les plus beaux î >

Non, le temps n'ôte rien aux choses.

Plus d'un portique à tort vanté

Dans ses lentes métamorphoses

Arrive enfin à la beauté.

Sur les monuments qu'on révère

Le temps jette un charme sévère

De leur façade à leur chevet.

Jamais, quoiqu'il brise et qu'il rouille,

La robe dont il les dépouille

Ne vaut celle qu'il leur revêt.

C'est le temps qui creuse une ride

Dans un claveau trop indigent ;

Qui sur l'angle d'un marbre aride

Passe son pouce intelligent ;

C'est lui qui, pour corriger l'œuvre,

Mêle une vivante couleuvre

Aux nœuds d'une hydre de granit.

Je crois voir rire un toit gothique

Quand le temps dans sa frise antique

Ote une pierre et met un nid !

Aussi, quand vous venez, c'est lui qui vous accueille ; Lui qui verse l'odeur du vague chèvrefeuille Sur ce pavé souillé peut-être d'ossements ; Lui qui remplit d'oiseaux les sculptures farouches, Met la vie en leurs flancs, et de leurs mornes bouches Fait sortir mille cris charmants !

Si quelque Vénus toute nue Gémit, pauvre marbre désert.

C'est lui, dans la verte avenue, Qui la caresse et qui la sert.

A Tabri d'un porche héraldique Sous un beau feuillage pudique Il la cache jusqu'au nombril ; Et sous son pied blanc et superbe Étend les mille fleurs de l'herbe, Cette mosaïque d'avril !

La mémoire des morts demeure

Dans les monuments ruinés.

Là, douce et clémente, à toute heure.

Elle parle aux fronts inclinés.

Elle est là, dans l'âme affaissée

Filtrant de pensée en pensée.

Comme une nymphe au front dormant

Qui, seule sous l'obscure voûte

D'où son eau suinte goutte à goutte.

Penche son vase tristement !

Maïs, hélas ! hélas ! dit l'histoire.

Bien souvent le passé couvre plus d'un secret Dont sur un mur vieilli la tache reparaît !

Toute ancienne muraille est noire !

Souvent, par le désert et par l'ombre absorbé. L'édifice déchu ressemble au roi tombé.

Plus de gloire où n'est plus la foule ! Rome est humiliée et Venise est en deuil. La ruine de tout commence par l'orgueil.

C'est le premier fronton qui croule !

Athène est triste, et cache au front du Parthénon Les traces de l'anglais et celles du canon,

Et, pleurant ses tours mutilées. Rêve à l'artiste grec qui versa de sa main

Quelque chose de beau comme un sourire humain Sur le profil des propylées !

Thèbe a des temples morts où rampe en serpentant La vipère au front plat, au regard éclatant.

Autour de la colonne torse ; Et seul, quelque grand aigle habite en souverain Les piUers de Rhamsès d'où les lames d'airain

S'en vont comme une vieille écorce !

Dans les débris de Gur, pleins du cri des hiboux, Le tigre en marchant ploie et casse les bambous,

D'où s'envole le vautour chauve.

Et la lionne au pied d'un mur mystérieux Met le groupe inquiet des lionceaux sans yeux

Qui fouillent sous son ventre fauve.

La morne Palenquè gît dans les marais verts. A peine entre ses blocs d'herbe haute couverts

Entend-on le lézard qui bouge.

Ses murs sont obstrués d'arbres au fruit vermeil Où volent, tout moirés par l'ombre et le soleil,

De beaux oiseaux de cuivre rouge !

Muette en sa douleur, Jumièges gravement Étouffe un triste écho sous son portail normand.

Et laisse chanter sur ses tombes Tous ces nids dans ses tours abrités et couvés D'où le souffle du soir fait sur les noirs pavés

Neiger des plumes de colombes !

Comme une mère sombre, et qui dans sa fierté Cache sous son manteau son enfant souffleté,

L'Egypte au bord du Nil assise Dans sa robe de sable enfonce enveloppés Ses colosses camards à la face frappés

Par le pied brutal de Cambyse.

C'est que toujours les ans contiennent quelque affront j» Toute ruine, hélas, pleure et penche le front !

Mais toi ! rien n'atteindra ta majesté pudique. Porte sainte ! jamais ton marbre véridique

Ne sera profané.

Ton cintre virginal sera pur sous la nue ; Et les peuples à naître accourront tête nue

Vers ton front couronné !

Toujours le pâtre, au loin accroupi dans les seigles, Verra sur ton sommet planer un cercle d'aigles. Les chênes à tes blocs noueront leur large tronc. La gloire sur ta cime allumera son phare. Ce n'est qu'en te chantant une haute fanfare Que sous ton arc altier les siècles passeront.

Jamais rien qui ressemble à quelque ancienne honte N'osera sur ton mur où le flot des ans monte

Répandre sa noirceur.

Tu pourras, dans ces champs où vous resterez seules. Contempler fièrement les deux tours tes aïeules,

La colonne ta sœur !

C'est qu'on n'a pas caché de crime dans ta base. Ni dans tes fondements de sang qui s'extravase ! C'est qu'on ne te fit point d'un ciment hasardeux ! C'est qu'aucun noir forfait, semé dans ta racine Pour jeter quelque jour son ombre à ta ruine. Ne mêle à tes lauriers son feuillage hideux !

Tandis que ces cités, dans leur cendre enfouies. Furent pleines jadis d'actions inouïes.

Ivres de sang versé, Si bien que le Seigneur a dit à la nature : Refais-toi des palais dans cette architecture

Dont l'homme a mal usé !

Aussi tout est fini. Le chacal les visite ; Les murs vont décroissant sous l'herbe parasite ; L'étang s'installe et dort sous le dôme brisé ; Sur les Nérons sculptés marche la bête fauve ; L'antre se creuse où fut l'incestueuse alcôve. Le tigre peut venir où le crime a passé I

Oh ! dans ces jours lointains où Ton n'ose descendre.

Quand trois mille ans auront passé sur notre cendre

A nous qui maintenant vivons, pensons, allons.

Quand nos fosses auront fait place à des sillons.

Si, vers le soir, un homme assis sur la colline

S'oublie à contempler cette Seine orpheline,

O Dieu ! de quel aspect triste et silencieux

Les lieux où fut Paris étonneront ses yeux !

Si c'est rheure où déjà des vapeurs sont tombées

Sur le couchant rougi de l'or des scarabées.

Si la touffe de l'arbre est noire sur le ciel.

Dans ce demi- jour pâle où plus rien n'est réel.

Ombre où la fleur s'endort, où s'éveille l'étoile.

De quel œil il verra, comme à travers un voile,

Comme un songe aux contours grandissants et noyés,

La plaine immense et brune apparaître à ses pieds.

S'élargir lentement dans le vague nocturne.

Et comme une eau qui s'enfle et monte aux bords de l'urne.

Absorbant par degrés forêt, coteau, gazon.

Quand la nuit sera noire, emplir tout l'horizon !

Oh ! dans cette lieure sombre où l'on croit voir les choses

Fuir, sous une autre forme étrangement écloses,

Quelle extase de voir dormir, quand rien ne luit.

Ces champs dont chaque pierre a contenu du bruit !

Comme il tendra l'oreille aux rumeurs indécises !

Comme il ira rêvant des figures assises

Dans le buisson penché, dans l'arbre au bord des eaux,

Dans le vieux pan de mur que lèchent les roseaux !

Qu'il cherchera de vie en ce tombeau suprême !

Et comme il se fera, s'éblouissant lui-même,

A travers la nuit trouble et les rameaux touffus.

Des visions de chars et de passants confus !

Mais non, tout sera mort. — Plus rien dans cette plaine

Qu'un peuple évanoui dont elle est encor pleine.

Que l'œil éteint de l'homme et l'œil vivant de Dieu !

Un arc, une colonne, et, là-bas, au milieu

De ce fleuve argenté dont on entend l'écume.

Une église échouée à demi dans la brume !

O spectacle ! — ainsi meurt ce que les peuples font ! Qu'un tel passé pour l'âme est un gouffre profond ! Pour ce passant pieux quel poids que notre histoire ! Surtout si tout à coup réveillant sa mémoire, 1/ année a ce soir-là ramené dans son cours Une des grandes nuits, veilles de nos grands jours. Où l'empereur, rêvant un lendemain de gloire. Dormait en attendant l'aube d'une victoire !

Lorsqu' enfin, fatigué de songes, vers minuit.

Las d'écouter au seuil de ce monde détruit.

Après s'être accoudé longtemps, oubliant l'heure.

Au bord de ce néant immense où rien ne pleure.

Il aura lentement regagné son chemin ;

Quand dans ce grand désert, pur de tout pas humain,

Rien ne troublera plus cette pudeur que Rome

Ou Paris ruiné doit avoir devant l'homme ;

Lorsque la solitude, enfin libre et sans bruit,

Pourra continuer ce qu'elle fait la nuit.

Si quelque être animé veille encor dans la plaine.

Peut-être verra-t-il comme sous une haleine

Soudain un pâle éclair de ta tête jaillir.

Et la colonne au loin répondre et tressaillir î

Et ses soldats de cuivre et tes soldats de pierre

Ouvrir subitement leur pesante paupière I

Et tous s'entre-heurter, réveil miraculeux !

Tels que d'anciens guerriers d'un âge fabuleux

Qu'un noir magicien, loin des temps où nous sommes.

Jadis aurait faits marbre et qu'il referait hommes !

Alors l'aigle d'airain à ton faîte endormi.

Superbe, et tout à coup se dressant à demi.

Sur ces héros baignés du feu de ses prunelles

Secouera largement ses ailes étemelles !

D'où viendra ce réveil ? d'où viendront ces clartés ?

Et ce vent qui, soufflant sur ces guerriers sculptés,

Les fera remuer sur ta face hautaine

Comme tremble un feuillage autour du tronc d'un chêne ^

Qu'importe ! Dieu le sait. Le mystère est dans tout.

L'un à l'autre à voix basse ils se diront : Debout !

Ceux de quatrevingt-seize et de mil huit cent onze.

Ceux que conduit au ciel la spirale de bronze.

Ceux que scelle à la terre un socle de granit.

Tous, poussant au combat le cheval qui hennit.

Le drapeau qui se gonfle et le canon qui roule,

A l'immense mêlée ils se rueront en foule !

Alors on entendra sur ton mur les clairons.

Les bombes, les tambours, le choc des escadrons.

Les cris, et le bruit sourd des plaines ébranlées.

Sortir confusément des pierres ciselées.

Et du pied au sommet du pilier souverain

Cent batailles rugir avec des voix d'airain.

Tout à coup, écrasant l'ennemi qui s'effare,

La victoire aux cent voix sonnera sa fanfare.

De la colonne à toi les cris se répondront.

Et puis tout se taira sur votre double front ;

Une rumeur de fête emplira la vallée.

Et Notre-Dame au loin, aux ténèbres mêlée.

Illuminant sa croix ainsi qu'un labarum,

Vous chantera dans l'ombre un vague Te Deum !

Monument ! voilà donc la rêverie immense Qu'à ton ombre déjà le poëte commence ! Piédestal qu'eût aimé Bélénus ou Mitlira ! Arche aujourd'hui guerrière, un jour religieuse ! Rêve en pierre ébauché ! porte prodigieuse D'un palais de géants qu'on se figurera !

Quand d'un lierre poudreux je couvre tes sculptures ; Lorsque je vois, au fond des époques futures, La liste des héros sur ton mur constellé Reluire et rayonner, malgré les destinées, A travers les rameaux des profondes années. Comme à travers un bois brille un ciel étoile ;

Quand ma pensée ainsi, vieillissant ton attique. Te fait de l'avenir un passé magnifique, Alors sous ta grandeur je me courbe effrayé. J'admire, et, fils pieux, passant que l'art anime, Je ne regrette rien devant ton mur sublime Que Phidias absent et mon père oublié !

2 février 1837.

Quand Tété vient, le pauvre adore !

L'été, c'est la saison de feu, C'est l'air tiède et la fraîche aurore ; L'été, c'est le regard de Dieu.

L'été, la nuit bleue et profonde S'accouple au jour limpide et clair ; Le soir est d'or, la plaine est blonde ; On entend des chansons dans l'air.

L'été, la nature éveillée Partout se répand en tous sens Sur l'arbre en épaisse feuillée.

Sur l'homme en bienfaits caressants.

Tout ombrage alors semble dire :

Voyageur, viens te reposer ! Elle met dans l'aube un sourire.

Elle met dans l'onde un baiser.

Elle cache et recouvre d'ombre.

Loin du monde sourd et moqueur.

Une lyre dans le bois sombre.

Une oreille dans notre cœur !

Elle donne vie et pensée Aux pauvres de l'hiver sauvés.

Du soleil à pleine croisée, Et le ciel pur qui dit : Vivez !

Sur les chaumières dédaignées Par les maîtres et les valets.

Joyeuse, elle jette à poignées Les fleurs qu'elle vend aux palais !

Son luxe aux pauvres seuils s'étale.

Ni les parfums ni les rayons N'ont peur, dans leur candeur royale, De se salir à des haillons.

Sur un toit où l'herbe frissonne Le jasmin peut bien se poser.

Le lys ne méprise personne, Lui qui pourrait tout mépriser !

Alors la masure où la mousse Sur l'humble chaume a débordé Montre avec une fierté douce Son vieux mur de roses brodé.

L'aube alors de clartés baignée.

Entrant dans le réduit profond.

Dore la toile d'araignée Entre les poutres du plafond.

Alors l'âme du pauvre est pleine.

Humble, il bénit ce Dieu lointain Dont il sent la céleste haleine Dans tous les souffles du matin !

L'air le réchauffe et le pénètre.

Il fête le printemps vainqueur.

Un oiseau chante à sa fenêtre, La gaîté chante dans son cœur !

Alors, si Torphelin s'éveille.

Sans toit, sans mère, et priant Dieu,

Une voix lui dit à Toreille :

« Eh bien ! viens sous mon dôme bleu !

« Le Louvre est égal aux chaumières Sous ma coupole de saphirs.

Viens sous mon ciel plein de lumières.

Viens sous mon ciel plein de zéphyrs !

« J'ai connu ton père et ta mère Dans leurs bons et leurs mauvais jours ; Pour eux la vie était amère.

Mais moi je fus douce toujours !

« C'est moi qui sur leur sépulture Ai mis l'herbe qui la défend.

Viens, je suis la grande nature !

Je suis l'aïeule, et toi l'enfant !

« Viens, j'ai des fruits d'or, j'ai des roses. J'en remplirai tes petits bras ; Je te dirai de douces choses.

Et peut-être tu souriras !

« Car je voudrais te voir sourire, Pauvre enfant si triste et si beau !

Et puis tout bas j'irais le dire A ta mère dans son tombeau ! &

Et l'enfant, à cette voix tendre.

De la vie oubliant le poids. Rêve et se hâte de descendre Le long des coteaux dans les bois.

Là, du plaisir tout a la forme ; L'arbre a des fruits, l'herbe a des fleurs ; Il entend dans le chêne énorme Rire les oiseaux querelleurs.

Dans Tonde il mire son visage ; Tout lui parle ; adieu son ennui !

Le buisson l'arrête au passage.

Et le caillou joue avec lui.

Le soir, point d'hôtesse cruelle Qui l'accueille d'un front hagard !

Il trouve l'étoile si belle Qu'il s'endort à son doux regard !

— Oh ! qu'en dormant rien ne t'oppresse ! Dieu sera là pour ton réveil 1 — La lune vient qui le caresse Plus doucement que le soleil !

Car elle a de plus molles trêves Pour nos travaux et nos douleurs.

Elle fait éclore les rêves, Lui ne fait naître que les fleurs !

Oh ! quand la fauvette dérobe Son nid sous les rameaux penchants.

Lorsqu'au soleil séchant sa robe Mai tout mouillé rit dans les champs.

J'ai souvent pensé dans mes veilles Que la nature au front sacré Dédiait tout bas ses merveilles A ceux qui l'hiver ont pleuré.

Pour tous et pour le méchant même EUe est bonne. Dieu le permet.

Dieu le veut, mais surtout elle aime Le pauvre que Jésus aimait !

Toujours sereine et pacifique.

Elle offre à l'auguste indigent Des dons de reine magnifique, Des soins d'esclave intelligent !

A-t-il faim ? au fruit de la branche Elle dit : — Tombe, ô fruit vermeil ! A-t-il soit? — Que l'onde s'épanche !

A-t-il froid ? — Lève-toi, soleil 1

Mais, hélas ! juillet fait sa gerbe ;■ L'été, lentement effacé, Tombe feuille à feuille dans l'herbe Et jour à jour dans le passé.

Puis octobre perd sa dorure ; Et les bois dans les lointains bleus Couvrent de leur rousse fourrure L'épaule des coteaux frileux.

L'hiver des nuages sans nombre Sort, et chasse l'été du ciel.

Pareil au temps, ce faucheur sombre Qui suit le semeur éternel !

Le pauvre alors s'effraye et prie.

L'hiver, hélas, c'est Dieu qui dort ; C'est la faim livide et maigrie Qui tremble auprès du foyer mort !

Il croit voir une main de marbre Qui, mutilant le jour obscur, Retire tous les fruits de l'arbre Et tous les rayons de l'azur.

Il pleure, la nature est morte !

O rude hiver ! ô dure loi !

Soudain un ange ouvre sa porte Et dit en souriant : C'est moi !

Cet ange qui donne et qui tremble.

C'est l'aumône aux yeux de douceur.

Au front crédule, et qui ressemble A la foi, dont elle est la sœur !

« Je suis la Charité, l'amie Qui se réveille avant le jour, Quand la nature est rendormie.

Et que Dieu m'a dit : A ton tour !

« Je viens visiter ta chaumière

Veuve de l'été si charmant.

Je suis fille de la prière.

J'ai des mains qu'on ouvre aisément.

« J'accours ! car la saison est dure.

J'accours, car-l'indigent a froid.

J'accours, car la tiède verdure Ne fait plus d'ombre sur le toit !

« Je prie, et jamais je n'ordonne.

Chère à tout homme, quel qu'il soit, Je laisse la joie à qui donne.

Et je l'apporte à qui reçoit. »

O figure auguste et modeste.

Où le Seigneur mêla pour nous

Ce que l'ange a de plus céleste.

Ce que la femme a de plus doux !

Au lit du vieillard solitaire

Elle penche un front gracieux.

Et rien n'est plus beau sur la terre.

Et rien n'est plus grand sous les cieux

Lorsque, réchauffant leurs poitrines Entre ses genoux triomphants, Elle tient dans ses mains divines Les pieds nus des petits enfants !

Elle va dans chaque masure.

Laissant au pauvre réjoui Le vin, le pain frais, l'huile pure.

Et le courage épanoui !

Et le feu ! le beau feu folâtre, A la pourpre ardente pareil, Qui fait qu'amené devant l'âtre L'aveugle croit rire au soleil !

Puis elle cherche au coin des bornes.

Transis par la froide vapeur.

Ces enfants qu'on voit nus et mornes Et se mourant avec stupeur.

Oh ! voilà surtout ceux qu'elle aime ! Faibles fronts dans l'ombre engloutis.

Parés d'un triple diadème.

Innocents, pauvres et petits !

Ils sont meilleurs que nous ne sommes ! Elle leur donne, en même temps, Avec le pain qu'il faut aux hommes.

Le baiser qu'il faut aux enfants !

Tandis que leur faim secourue Mange ce pain de pleurs noyé.

Elle étend sur eux dans la rue Son bras des passants coudoyé.

Et si, le front dans la lumière.

Un riche passe en ce moment.

Par le bord de sa robe altière Elle le tire doucement !

Puis pour eux elle prie encore La grande foule au cœur étroit, La foule qui, dès qu'on l'implore.

S'en va comme l'eau qui décroît.

« Oh ! malheureux celui qui chante Un chant joyeux, peut-être impur.

Pendant que la bise méchante Mord un pauvre enfant sous son mur !

« Oh ! la chose triste et fatale.

Lorsque chez le riche hautain Un grand feu tremble dans la salle.

Reflété par un grand festin,

a De voir, quand l'orgie enrouée Dans la pourpre s'égaj^e et rit, A peine une toile trouée Sur les membres de Jésus-Christ !

« Oh ! donnez-moi pour que je donne ! J'ai des oiseaux nus dans mon nid.

Donnez, méchants. Dieu vous pardonne !

Donnez, ô bons, Dieu vous bénit !

« Heureux ceux que mon zèle enflamme ! .Qui donne aux pauvres prête à Dieu !

Le bien qu'on fait parfume l'âme ; On s'en souvient toujours un peu !

« Le soir, au seuil de sa demeure.

Heureux celui qui sait encor Ramasser un enfant qui pleure. Comme un avare un sequin d'or I

« Le vrai trésor rempli de charmes, C'est un groupe pour vous priant D'enfants qu'on a trouvés en larmes Et qu'on a laissés souriant !

« Les biens que je donne à qui m'aime, Jamais Dieu ne les retira.

L'or que sur le pauvre je sème Pour le riche au ciel germera 1 »

Oh 1 que l'été brille ou s'éteigne.

Pauvres, ne désespérez pas !

Le Dieu qui souffrit et qui règne A mis ses pieds où sont vos pas !

Pour vous couvrir il se dépouille !

Bon même pour l'homme fatal Oui, comme l'airain dans la rouille.

Va s'endurcissant dans le mal !

Tendre, même en buvant l'absinthe.

Pour l'impie au regard obscur Qui l'insulte sans plus de crainte Qu'un passant qui raye un vieux mur !

6o LES VOIX INTÉRIEURES

Ils ont beau traîner sur les claies Ce Dieu mort dans leur abandon ; Ils ne font couler de ses plaies Qu'un intarissable pardon !

Il n'est pas l'aigle altier qui vole, Ni le grand lion ravisseur ; Il compose son auréole D'une lumineuse douceur !

Quand sur nous une chaîne tombe, Il la brise anneau par anneau.

Pour l'esprit il se fait colombe.

Pour le cœur il se fait agneau.

Vous pour qui la vie est mauvaise.

Espérez ! il veille sur vous !

Il sait bien ce que cela pèse.

Lui qui tomba sur ses genoux !

Il est le Dieu de l'évangile ; Il tient votre cœur dans sa main.

Et c'est une chose fragile Qu'il ne veut pas briser, enfin !

Lorsqu'il est temps que l'été meure Sous l'hiver sombre et solennel, Même à travers le ciel qui pleure On voit son sourire éternel !

Car sur les familles souffrantes.

L'hiver, l'été, la nuit, le jour.

Avec des urnes différentes Dieu verse à grands flots son amour !

DIEU EST TOUJOURS LÀ 6i

Et dans ses bontés éternelles Il penche sur l'humanité Ces mères aux triples mamelles, La nature et la charité.

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