A MADEMOISELLE LOUISE B
Je vous Tai déjà dit, notre incurable plaie, Notre nuage noir qu'aucun vent ne balaie. Notre plus lourd fardeau, notre pire douleur, Ce qui met sur nos fronts la ride et la pâleur, Ce qui fait flamboyer l'enfer sur nos murailles, C'est râpre anxiété qui nous tient aux entrailles, C'est la fatale angoisse et le trouble profond Qui fait que notre cœur en abîmes se fond, Quand un matin le sort, qui nous a dans sa serre. Nous mettant face à face avec notre misère, Nous jette brusquement, lui^ notre maître à tous, Cette question sombre : — Âme, que croyez- vous ? C'est l'hésitation redoutable et profonde Qui prend, devant ce sphinx qu'on appelle le monde. Notre esprit effrayé plus encor qu'ébloui, Qui n'ose dire non et ne peut dire oui l
C'est là l'infirmité de toute notre race.
De quoi l'homme est-il sûr ? qui demeure ? qui passe ?
Quel est le chimérique et quel est le réel ?
Quand l'explication viendra-t-elle du ciel ?
D'où vient qu'en nos sentiers que le sophisme encombre
Nous trébuchons toujoursPd'où vient qu'esprits faits d'ombre
Nous tremblons tous, la nuit, à l'heure où lentement
La brume monte au cœur ainsi qu'au firmament ?
PENSAR, DUDAR 113
QueJ'aube même est sombre et cache un grand problème ? Et que plus d'un penseur, ô misère suprême ! Jusque dans les enfants trouvant de noirs écueils, Doute auprès des berceaux comme auprès des cercueils ?
Voyez : cet homme est juste, il est bon ; c'est un sage.
Nul fiel intérieur ne verdit son visage ;
Si par quelques endroits son cœur est déjà mort.
Parmi tous ses regrets il n'a pas un remord ;
Les ennemis qu'il a, s'il faut qu'il s'en souvienne,
Lui viennent de leur haine et non pas de la sienne ;
C'est un sage, — du temps d'Aurèle ou d'Adrien.
Il est pauvre, et s'y plaît. Il ne tombe plus rien
De sa tête vieillie aux rumeurs apaisées.
Rien que des cheveux blancs et de douces pensées.
Tous les hommes pour lui d'un seul flanc sont sortis.
Et, frère aux malheureux, il est père aux petits.
Sa vie est simple, et fuit la ville qui bourdonne.
Les champs où tout guérit, les champs où tout pardonne,
Les villageois dansant au bruit des tambourins.
Quelque ancien livre grec où revivent sereins
Les vieux héros d'Athène et de Lacédémone,
Les enfants rencontrés à qui l'on fait l'aumône.
Le chien à qui l'on parle et dont l'œil vous comprend.
L'étude d'un insecte en des mousses errant.
Le soir, quelque humble vieille au logis ramenée.
Voilà de quels rayons est faite sa journée.
Chaque jour, car pour lui chaque jour passe ainsi.
Quand le soleil descend, il redescend aussi ;
Il regagne, abordé des passants qui l'accueillent,
Son toit sur qui, l'hiver, de grands chênes s'effeuillent.
Si sa table, où jamais rien ne peut abonder.
N'a qu'un maigre repas, il sourit, sans gronder
La servante au front gris, qui sous les ans chancelle,
A qui manque aujourd'hui la force et non le zèle.
Puis il rentre à sa chambre où le sommeil l'attend.
Et là, seul, que fait-il ? lui, ce juste content ?
Lui, ce cœur sans désirs, sans fautes et sans peines ? Il pense, il rêve, il doute... — ■ O ténèbres humaines I
Sombre loi ! tout est donc brumeux et vacillant !
Oh ! surtout dans ces jours où tout s'en va croulant,
Où le malheur saisit notre âme qui dévie,
Et souffle affreusement sur notre folle vie.
Où le sort envieux nous tient, où l'on n'a plus
Que le caprice obscur du flux et du reflux.
Qu'un livre déchiré, qu'une nuit ténébreuse.
Qu'une pensée en proie au gouffre qui se creuse.
Qu'un cœur désemparé de ses illusions.
Frêle esquif démâté, sur qui les passions,
Matelots furieux, qu'en vain l'esprit écoute.
Trépignent, se battant pour le choix de la route ;
Quand on ne songe plus, triste et mourant effort.
Qu'à chercher un salut, une boussole, un port.
Une ancre où l'on attache, un phare où l'on s'adresse.
Oh ! comme avec terreur, pilotes en détresse,
Nous nous apercevons qu'il nous manque la foi,
La foi, ce pur flambeau qui rassure l'eÔroi,
Ce mot d'espoir écrit sur la dernière page.
Cette chaloupe où peut se sauver l'équipage !
Comment donc se fait-il, ô pauvres insensés.
Que nous soyions si fiers ? — Dites, vous qui pensez.
Vous que le sort expose, âme toujours sereine.
Si modeste à la gloire et si douce à la haine.
Vous dont l'esprit, toujours égal et toujours pur,
Dans la calme raison, cet immuable azur.
Bien haut, bien loin de nous, brille, grave et candide.
Comme une étoile fixe au fond du ciel splendide.
Soleil que n'atteint pas, tant il est abrité.
Ce roulis de l'abîme et de l'immensité.
Où flottent, dispersés par les vents qui s'épanchent.
Tant d'astres fatigués et de mondes qui penchent l
PENSAR, DUDAR 115
Hélas 1 que vous devez méditer à côté
De l'arrogance unie à notre cécité !
Que vous devez sourire en voyant notre gloire !
Et, comme un feu brillant jette une vapeur noire.
Que notre fol orgueil au néant appuyé
Vous doit jeter dans l'âme une étrange pitié !
Hélas ! ayez pitié, mais une pitié tendre ;
Car nous écoutons tout sans pouvoir rien entendre !
Cette absence de foi, cette incrédulité.
Ignorance ou savoir, sagesse ou vanité.
Est-ce, de quelque nom que notre orgueil la nomme,
Le vice de ce siècle ou le malheur de l'homme ?
Est-ce un mal passager ? est-ce un mal éternel ?
Dieu peut-être a fait l'homme ainsi pour que le ciel,
Plein d'ombres pour nos yeux, soit toujours notre étude ?
Dieu n'a scellé dans l'homme aucune certitude.
Penser, ce n'est pas croire. A peine par moment
Entend-on une voix dire confusément :
« Ne vous y fiez pas, votre œuvre est périssable !
Tout ce que bâtit l'homme est bâti sur le sable ;
Ce qu'il fait tôt ou tard par l'herbe est recouvert ;
Ce qu'il dresse est dressé pour le vent du désert.
Tous ces asiles vains où vous mettez votre âme.
Gloire qui n'est que pourpre, amour qui n'est que flamme,
L'altière ambition aux manteaux étoiles
Qui livre à tous les vents ses pavillons gonflés,
La richesse toujours assise sur sa gerbe,
La science de loin si haute et si superbe.
Le pouvoir sous le dais, le plaisir sous les fleurs,
Tentes que tout cela I l'édifice est ailleurs.
Passez outre 1 cherchez plus loin les biens sans nombre.
Une tente, ô mortels, ne contient que de l'ombre ! »
On entend cette voix et l'on rêve longtemps.
Et l'on croit voir le ciel, moins obscur par instants.
Ii6 LES VOIX INTÉRIEURES
Comme à travers la brume on distingue des rives, Presque entr'ouvert, s'emplir de vagues perspectives !
Que croire ? Oh ! j'ai souvent, d'un œil peut-être expert.
Fouillé ce noir problème où la sonde se perd !
Ces vastes questions dont l'aspect toujours change,
Comme la mer, tantôt cristal et tantôt fange.
J'en ai tout remué ! la surface et le fond !
J'ai plongé dans ce gouffre et l'ai trouvé profond !
Je vous atteste, ô vents du soir et de l'aurore. Étoiles de la nuit, je vous atteste encore. Par l'austère pensée à toute heure asservi. Que de fois j'ai tenté, que de fois j'ai gravi. Seul, cherchant dans l'espace un point qui me réponde. Ces hauts lieux d'où l'on voit la figure du monde ! Le glacier sur l'abîme ou le cap sur les mers ! Que de fois j'ai songé sur les sommets déserts. Tandis que fleuves, champs, forêts, cités, ruines, Gisaient derrière moi dans les plis des collines. Que tous les monts fumaient comme des encensoirs. Et qu'au loin l'océan, répandant ses flots noirs. Sculptant des fiers écueils la haute architecture. Mêlait son bruit sauvage à l'immense nature !
Et je disais aux flots : Flots qui grondez toujours !
Je disais aux donjons, croulant avec leurs tours :
Tours où vit le passé ! donjons que les années
Mordent incessamment de leurs dents acharnées !
Je disais à la nuit : Nuit pleine de soleils !
Je disais aux torrents, aux fleurs, aux fruits vermeils,
A ces formes sans nom que la mort décompose.
Aux monts, aux champs, aux bois : Savez- vous quelque chose?
Bien des fois, à cette heure où le soir et le vent Font que le voyageur s'achemine en rêvant.
PENSAR, DUDAR 117
Je me suis dit en moi : — Cette grande nature.
Cette création qui sert la créature,
Sait tout ! Tout serait clair pour qui la comprendrait ! —
Comme un muet qui sait le mot d'un grand secret
Et dont la lèvre écume à ce mot qu'il déchire,
Tl semble par moments qu'elle voudrait tout dire.
Mais Dieu le lui défend ! En vain vous écoutez.
Aucun verbe en ces bruits l'un par l'autre heurtés !
Cette chanson qui sort des campagnes fertiles.
Mêlée à la rumeur qui déborde des villes.
Les tonnerres grondants, les vents plaintifs et sourds,
La vague de la mer, gueule ouverte toujours,
Qui vient, hurle^ et s'en va, puis sans fin recommence,
Toutes ces voix ne sont qu'un bégaiement immense !
L'homme seul peut parler, et l'homme ignore, hélas !
Inexplicable arrêt ! quoi qu'il rêve ici-bas.
Tout se voile à ses yeux sous un nuage austère.
Et l'âme du mourant s'en va dans le mystère !
Aussi, repousser Rome et rejeter Sion,
Rire, et conclure tout par la négation,
Comme c'est plus aisé, c'est ce que font les hommes.
Le peu que nous croyons tient au peu que nous sommes.
Puisque Dieu l'a voulu, c'est qu'ainsi tout est mieux !
Plus de clarté peut-être aveuglerait nos yeux.
Souvent la branche casse où trop de fruit abonde.
Que deviendrions-nous si, sans mesurer l'onde.
Le Dieu vivant, du haut de son éternité,
Sur l'humaine raison versait la vérité ?
Le vase est trop petit pour la contenir toute.
Il suffit que chaque âme en recueille une goutte.
Même à l'erreur mêlée ! Hélas ! tout homme en soi
Porte un obscur repli qui refuse la foi.
Dieu ! la mort ! mots sans fond qui cachent un abîme !
L'épouvante saisit le cœur le plus sublime
ii8 LES VOIX INTÉRIEURES
Dès qu'il s* est hasardé sur de si grandes eaux.
On ne les franchit pas tout d'un vol. Peu d'oiseaux
Traversent l'océan sans reposer leur aile.
Il n'est pas de croyant si pur et si fidèle
Qui ne tremble et n'hésite à de certains moments.
Quelle âme est sans faiblesse et sans accablements ?
Enfants ! résignons- nous et suivons notre route.
Tout corps traîne son ombre et tout esprit son doute.
8 septembre 1835.
Puisqu'il plut au Seigneur de te briser, poëte ; Puisqu'il plut au Seigneur de comprimer ta tête
De son doigt souverain, D'en faire une urne sainte à contenir l'extase, D'y mettre le génie, et de sceller ce vase
Avec un sceau d'airain ;
Puisque le Seigneur Dieu t'accorda, noir mystère ! Un puits pour ne point boire, une voix pour te taire,
Et souffla sur ton front.
Et, comme une nacelle errante et d'eau remplie. Fit rouler ton esprit à travers la folie.
Cet océan sans fond ;
Puisqu'il voulut ta chute, et que la mort glacée, Seule, te fît revivre en rouvrant ta pensée
Pour un autre horizon ; Puisque Dieu, t'enfermant dans la cage charnelle, Pauvre aigle, te donna l'aile et non la prunelle.
L'âme et non la raison ;
Tu pars du moins, mon frère, avec ta robe blanche ! Tu retournes à Dieu comme l'eau qui s'épanche
Par son poids naturel ; Tu retournes à Dieu, tête de candeur pleine, Comme y va la lumière, et comme y va l'haleine
Qui des fleurs monte au ciel l
Tu n'as rien dit de mal, tu n'as rien fait d'étrange. Comme une vierge meurt, comme s'envole un ange,
Jeune homme, tu t'en vas !
Rien n'a souillé ta main ni ton cœur ; dans ce monde Où chacun court, se hâte, et forge, et crie, et gronde,
A peine tu rêvas !
Comme le diamant, quand le feu le vient prendre, Disparaît tout entier, et sans laisser de cendre.
Au regard ébloui.
Comme un rayon s'enfuit sans rien jeter de sombre. Sur la terre après toi tu n'as pas laissé d'ombre.
Esprit évanoui !
Doux et blond compagnon de toute mon enfance. Oh ! dis-moi, maintenant, frère marqué d'avance
Pour un morne avenir.
Maintenant que la mort a rallumé ta flamme, Maintenant que la mort a réveillé ton âme.
Tu dois te souvenir !
Tu dois te souvenir de nos jeunes années !
Quand les flots transparents de nos deux destinées
Se côtoyaient encor.
Lorsque Napoléon flamboyait comme un phare. Et qu'enfants nous prêtions l'oreille à sa fanfare
Comme une meute au cor !
Tu dois te souvenir des vertes Feuillantines, Et de la grande allée où nos voix enfantines,
Nos purs gazouillements, Ont laissé dans les coins des murs, dans les fontaines, Dans le nid des oiseaux et dans le creux des chênes.
Tant d'échos si charmants !
O temps ! jours radieux ! aube trop tôt ravie ! Pourquoi Dieu met-il donc le meilleur de la vie
Tout au commencement ?
Nous naissions ! on eût dit que le vieux monastère Pour nous voir rayonner ouvrait avec mystère
Son doux regard dormant.
Ten souviens-tu, mon frère ? après l'heure d'étude, Oh ! comme nous courions dans cette sohtude !
Sous les arbres blottis.
Nous avions, en chassant quelque insecte qui saute, L'herbe jusqu'aux genoux, car l'herbe était bien haute.
Nos genoux bien petits.
Vives têtes d'enfants par la course effarées. Nous poursuivions dans l'air cent ailes bigarrées ;
Le soir, nous étions las, Nous revenions, jouant avec tout ce qui joue. Frais, joyeux, et tous deux baisés à pleine joue
Par notre mère, hélas !
Elle grondait : — Voyez ! comme ils sont faits ! ces hommes ! Les monstres ! ils auront cueilli toutes nos pommes !
Pourtant nous les aimons.
Madame, les garçons sont le souci des mères. Car ils ont la fureur de courir dans les pierres
Comme font les démons ! —
Puis un même sommeil nous berçant comme un hôte. Tous deux au même lit nous couchait côte à côte ;
Puis un même réveil.
Puis, trempé dans un lait sorti chaud de l'étable, Le même pain faisait rire à la même table
Notre appétit vermeil.
Et nous recommencions nos jeux, cueillant par gerbe Les fleurs, tous les bouquets qui réjouissent l'herbe.
Le lys à Dieu pareil, Surtout ces fleurs de flamme et d'or qu'on voit, si belles Luire à terre en avril comme des étincelles
Qui tombent du soleil I
On nous voyait tous deux, gaîté de la famiUe, Le front épanoui, courir sous la charmille,
L'œil de joie enflammé... — Hélas I hélas ! quel deuil pour ma tête orpheline ! Tu vas donc désormais dormir sur la colline,
Mon pauvre bien-aimé !
Tu vas dormir là-haut sur la colline verte, Qui, livrée à l'hiver, à tous les vents ouverte,
A le ciel pour plafond ; Tu vas dormir, poussière, au fond d'un lit d'argile ; Et moi je resterai parmi ceux de la ville
Qui parlent et qui vont !
Et moi je vais rester, souffrir, agir et vivre ;
Voir mon nom se grossir dans les bouches de cuivre
De la célébrité ; Et cacher, comme à Sparte, en riant quand on entre. Le renard envieux qui me ronge le ventre.
Sous ma robe abrité !
Je vais reprendre, hélas ! mon œuvre commencée. Rendre ma barque frêle à l'onde courroucée.
Lutter contre le sort ; Enviant souvent ceux qui dorment sans murmure. Comme un doux nid couvé pour la saison future.
Sous l'aile de la mort !
J'ai d'austères plai .irs. Comme un prêtre à l'église. Je rêve à l'art qui charme, à l'art qui civihse.
Qui change l'homme un peu, Et qui, comme un semeur qui jette au loin sa graine, En semant la nature à travers Tâme humaine,
Y fera germer Dieu I
Quand le peuple au théâtre écoute ma pensée. J'y cours, et là, courbé vers la foule pressée,
L'étudiant de près, Sur mon drame touffu dont le branchage plie, J'entends tomber ses pleurs comme la large pluie
Aux feuilles des forêts !
Mais quel labeur aussi ! que de flots ! quelle écume ! Surtout lorsque l'envie, au cœur plein d'amertume.
Au regard vide et mort.
Fait, pour les vils besoins de ses luttes vulgaires, D'une bouche d'ami qui souriait naguères
Une bouche qui mord !
Quelle vie ! et quel siècle alentour ! — Vertu, gloire, Pouvoir, génie et foi, tout ce qu'il faudrait croire,
Tout ce que nous valons.
Le peu qui nous restait de nos splendeurs décrues. Est traîné sur la claie et suivi dans les rues
Par le rire en haillons !
Combien de calomnie et combien de bassesse ! Combien de pamphlets vils qui flagellent sans cesse
Quiconque vient du ciel.
Et qui font, la blessant de leur lance payée. Boire à la vérité, pâle et crucifiée.
Leur éponge de fiel !
Combien d'acharnements sur toutes les victimes ! Que de rhéteurs, penchés sur le bord des abîmes.
Riant, ô cruauté !
De voir l'affreux poison qui de leurs doigts découle, Goutte à goutte, ou par flots, quand leurs mains sur la foule
Tordent l'impiété !
L'homme, vers le plaisir se ruant par cent voies,
Ne songe qu'à bien vivre et qu'à chercher des proies ;
L'argent est adoré ; Hélas ! nos passions ont des serres infâmes Où pend, triste lambeau, tout ce qu'avaient nos âmes
De chaste et de sacré !
A quoi bon, cependant ? à quoi bon tant de haine. Et faire tant de mal, et prendre tant de peine.
Puisque la mort viendra !
Pour aller avec tous où tous doivent descendre ! Et pour n'être après tout qu'une ombre, un peu de cendre
Sur qui l'herbe croîtra !
A quoi bon s'épuiser en voluptés diverses ?
A quoi bon se bâtir des fortunes perverses *
Avec les maux d' autrui ?
Tout s'écroule ; et, fruit vert qui pend à la ramée. Demain ne mûrit pas pour la bouche affamée
Qui dévore aujourd'hui !
Ce que nous croyons être avec ce que nous sommes, Beauté, richesse, honneurs, ce que rêvent les hommes.
Hélas ; et ce qu'ils font, Pêle-mêle, à travers les chants ou les huées, Comme c'est emporté par rapides nuées .
Dans un oubli profond ! |
Et puis quelle éternelle et lugubre fatigue
De voir le peuple enflé monter jusqu'à sa digue
Dans ses terribles jeux !
Sombre océan d'esprits dont l'eau n'est pas sondée, Et qui vient faire autour de toute grande idée
Un murmure orageux !
Quel choc d'ambitions luttant le long des routes. Toutes contre chacune et chacune avec toutes !
Quel tumulte ennemi !
Comme on raille d'en bas tout astre qui décline !... — Oh ! ne regrette rien sur la haute colline
Où tu t'es endormi !
Là, tu reposes, toi ! Là, meurt toute voix fausse. Chaque jour, du levant au couchant, sur sa fosse
Promenant son flambeau.
L'impartial soleil, pareil à l'espérance, Dore des deux côtés sans choix ni préférence
La croix de ton tombeau !
Là, tu n'entends plus rien que l'herbe et la broussaille. Le pas du fossoyeur dont la terre tressaille,
La chute du fruit mûr.
Et, par moments, le chant, dispersé dans l'espace. Du bouvier qui descend dans la plaine, et qui passe
Derrière le vieux mur !
6 juin 1837,
Un jour l'ami qui reste à ton cœur qu'on déchire Contemplait tes malheurs,
Et, tandis qu'il parlait, ton sublime sourire Se mêlait à ses pleurs :
« Te voilà donc, ô toi dont la foule rampante
Admirait la vertu, Déraciné, flétri, tombé sur une pente
Comme un cèdre abattu !
« Te voilà sous les pieds des envieux sans nombre
Et des passants rieurs, Toi dont le front superbe accoutumait à l'ombre Les fronts inférieurs !
<< Ta feuille est dans la poudre, et ta racine austère
Est découverte aux yeux.
Hélas ! tu n'as plus rien d'abrité dans la terre
Ni d'éclos dans les cieux !
« Jeune homme, on vénérait jadis ton œil sévère, Ton front calme et tonnant ;
Ton nom était de ceux qu'on craint et qu'on révère. Hélas ! et maintenant
« Les méchants, accourus pour déchirer ta vie, L'ont prise entre leurs dents,
l'A les hommes alors se sont avec envie Penchés pour voir dedans !
^. Avec des cris de joie ils ont compté tes plaies
Et compté tes douleurs, Comme sur une pierre on compte des monnaies
Dans l'antre des voleurs.
« Ta chaste renommée, aux exemples utiles.
N'a plus rien qui reluit, Sillonnée en tous sens par les hideux reptiles
Qui viennent dans la nuit.
« Éclairée à la flamme, à toute heure visible.
De ton nom rayonnant.
Au bord du grand chemin, ta vie est une cible
Offerte à tout venant
« Où cent flèches, toujours siflîant dans la nuit noire.
S'enfoncent tour à tour.
Chacun cherchant ton cœur, l'un visant à ta gloire.
Et l'autre à ton amour !
« Ta réputation, dont souvent nous nous sommes
Écriés en rêvant, Se disperse et s'en va dans les discours des hommes.
Comme un feuillage au vent !
« Ton âme, qu'autrefois on prenait pour arbitre
Du droit et du devoir.
Est comme une taverne où chacun à la vitre
Vient regarder le soir,
« Afin d'y voir à table une orgie aux chants grêles. Au propos triste et vain.
Qui renverse à grand bruit les cœurs pleins .de querelles Et les brocs pleins de vin !
« Tes ennemis ont pris ta belle destinée
Et Tont brisée en fleur.
Ils ont fait de ta gloire aux carrefours traînée
Ta plus grande douleur !
« Leurs mains ont retourné ta robe, dont le lustre
Irritait leur fureur ; Avec la même pourpre ils t'ont fait vil d'illustre,
Et forçat d'empereur !
« Nul ne te défend plus. On se fait une fête
De tes maux aggravés.
On ne parle de toi qu'en secouant la tête.
Et l'on dit : Vous savez 1
« Hélas ! pour te haïr tous les cœurs se rencontrent.
Tous t'ont abandonné.
Et tes amis pensifs sont comme ceux qui montrent
Un palais ruiné I
« Mais va, pour qui comprend ton âme haute et grave.
Tu n'en es que plus grand.
Ta vie a, maintenant que l'obstacle l'entrave,
La rumeur du torrent.
« Tous ceux qui de tes jours orageux et sublimes
S'approchent sans efiroi Reviennent en disant qu'ils ont vu des abîmes
En se penchant sur toi I
« Mais peut-être, à travers Teau de ce gouffre immense
Et de ce cœur profond. On verrait cette perle appelée innocence.
En regardant au fond I
* On s'arrête aux brouillards dont ton âme est voilée.
Mais moi, juge et témoin.
Je sais qu'on trouverait une voûte étoilée
Si l'on allait plus loin !
« Et qu'importe, après tout, que le monde t'assiège
De ses discours mouvants.
Et que ton nom se mêle à ces flocons de neige
Poussés à tous les vents !
« D'ailleurs que savent-ils ? Nous devrions nous taire.
De quel droit jugeons-nous ?
Nous qui ne voyons rien au ciel ou sur la terre
Sans nous mettre à genoux !
« La certitude — hélas, insensés que nous sommes
De croire à l'œil humain ! — Ne séjourne pas plus dans la raison des hommes
Que l'onde dans leur main.
« Elle mouille un moment, puis s'écoule infidèle. Sans que l'homme, ô douleur !
Puisse désaltérer à ce qui reste d'elle Ses lèvres ou son cœur !
« L'apparence de tout nous trompe et nous fascine.
Est-il jour ? Est-il nuit ?
Rien d'absolu. Tout fruit contient une racine.
Toute racine un fruit.
« Le même objet qui rend votre visage sombre Fait ma sérénité.
Toute chose ici-bas par une face est ombre Et par l'autre clarté.
« Le lourd nuage, effroi des matelots livides
Sur le pont accroupis, Pour le brun laboureur dont les champs sont arides
Est un sac plein d*épis !
« Pour juger un destin il en faudrait connaître
Le fond mystérieux ; Ce qui gît dans la fange aura bientôt peut-être
Des ailes dans les cieux !
« Cette âme se transforme, elle est tout près d'éclore,
EUe rampe, elle attend.
Aujourd'hui larve informe, et demain dès l'aurore
Papillon éclatant I
« Tu souffres^ cependant ! toi sur qui l'ironie
Épuise tous ses traits, Et qui te sens poursuivre, et par la calomnie
Mordre aux endroits secrets !
« Tu fuis, pâle et saignant, et, pénétrant dans l'ombrt
Par ton flanc déchiré, La tristesse en ton âme ainsi qu'en un puits sombre
Goutte à goutte a filtré !
« Tu fuis, lion blessé, dans une soHtude,
Rêvant sur ton destin.
Et le soir te retrouve en la même attitude
Où t'a vu le matin 1
« Là, pensif, cherchant Tombre où ton âme repose.
L'ombre que nous aimons ; Ne songeant quelquefois, de l'aube à la nuit close.
Qu'à la forme des monts ;
« Attentif aux ruisseaux, aux mousses étoilées.
Aux champs silencieux, A la virginité des herbes non foulées,
A la beauté des cieux ;
« Ou parfois contemplant, de quelque grève austère.
L'esquif en proie aux flots Qui fuit, rompant les fils qui liaient à la terre
Les cœurs des matelots ;
« Contemplant le front vert et la noire narine
De l'antre ténébreux.
Et l'arbre qui, rongé par la bise marine.
Tord ses bras douloureux,
« Et l'immense océan où la voile s'incline.
Où le soleil descend.
L'océan qui respire ainsi qu'une poitrine,
S'enflant et s'abaissant ;
« Du haut de la falaise aux rumeurs infinies,
Du fond des bois touffus.
Tu mêles ton esprit aux grandes harmonies
Pleines de sens confus
« Qui, tenant ici-bas toute chose embrassée.
Vont de l'aigle au serpent.
Que toute voix grossit, et que sur la pensée
La nature répand !
« Console-toi, poëte ! — Un jour, bientôt peut-être.
Les cœurs te reviendront.
Et pour tous les regards on verra reparaître
Les flammes de ton front.
« Tous les côtés ternis de ta gloire outragée.
Nettoyés un matin.
Seront comme une dalle avec soin épongée
Après un grand festin.
« En vain tes ennemis auront armé le monde
De leur rire moqueur.
Et sur les grands chemins répandu comme l'onde
Les secrets de ton cœur.
« En vain ils jetteront leur rage humiliée
Sur ton nom ravagé.
Comme un chien qui remâche une chair oubliée
Sur l'os déjà rongé.
« Ils ne prévaudront pas, ces hommes qui t'entourent
De leurs obscurs réseaux.
Ils passeront ainsi que ces lueurs qui courent
A travers les roseaux.
« Ils auront bien toujours pour toi toute la haine
Des démons pour le dieu ; Mais un souffle éteindra leur bouche impure pleine
De paroles de feu.
« Ils s'évanouiront, et la foule ravie
Verra, d'un œil pieux.
Sortir de ce tas d'ombre amassé par l'envie
Ton front majestueux !
A CLYMPIO 133
« En attendant, regarde en pitié cette foule
Qui méconnaît tes chants.
Et qui de toutes parts se répand et s'écoule
Dans les mauvais penchants.
« Laisse en ce noir chaos qu'aucun rayon n'éclaire
Ramper les ignorants ; L'orgueilleux dont la voix grossit dans la colère
Comme l'eau des torrents ;
« La beauté sans amour dont les pas nous entraînent,
Femme aux yeux exercés Dont la robe flottante est un piège où se prennent
Les pieds des insensés ;
« Les rhéteurs qui de bruit emplissent leur parole
Quand nous les écoutons ; Et ces hommes sans foi, sans culte, sans boussole.
Qui vivent à tâtons ;
« Et les flatteurs courbés, aux douceurs familières. Aux fronts bas et rampants ;
Et les ambitieux qui sont comme des lierres L'un sur l'autre grimpants !
« Non, tu ne portes pas, ami, la même chaîne
Que ces hommes d'un jour.
Ils sont vils, et toi grand. Leur joug est fait de haine.
Le tien est fait d'amour !
« Tu n'as rien de commun avec le monde infime
Au souffle empoisonneur ; Car c'est pour tous les yeux un spectacle subhme
Quand la main du Seigneur,
« Loin du sentier banal où la foule se rue Sur quelque illusion,
Laboure le génie avec cette charme Qu'on nomme passion ! &
Et quand il eut fini, toi que la haine abreuve, Tu lui dis d'une voix attendrie un instant. Voix pareille à la sienne et plus haute pourtant. Comme la grande mer qui parlerait au fleuve :
« Ne me console point et ne t'afflige pas.
Je suis calme et paisible.
Je ne regarde point le monde d'ici-bas,
Mais le monde invisible. .
« Les hommes sont meilleurs, ami, que tu ne crois.
Mais le sort est sévère.
C'est lui qui teint de vin ou de lie à son choix
Le pur cristal du verre.
« Moi, je rêve ! Écoutant le cyprès soupirer
Autour des croix d'ébène, Et murmurer le fleuve et la cloche pleurer
Dans un coin de la plaine,
a Recueillant le cri sourd de l'oiseau qui s'enfuit. Du char tramant la gerbe.
Et la plainte qui sort des roseaux, et le bruit Que fait la touffe d'herbe,
« Prêtant Toreille aux flots qui ne peuvent dormir,
A l'air dans la nuée, J'erre sur les hauts lieux d'où Ton entend gémir
Toute chose créée I
« Là, je vois, comme un vase allumé sur l'autel,
Le toit lointain qui fume ; Et le soir je compare aux purs flambeaux du ciel
Tout flambeau qui s'allume.
« Là, j'abandonne aux vents mon esprit sérieux
Comme l'oiseau sa plume ; Là, je songe au malheur de l'homme, et j'entends mieux
Le bruit de cette enclume.
« Là, je contemple, ému, tout ce qui s'offre aux yeux, ■ Onde, terre, verdure ;
Et je vois l'homme au loin, mage mystérieux. Traverser la nature !
« Pourquoi me plaindre, ami ? Tout homme à tout moment Souffre des maux sans nombre.
Moi, sur qui vient la nuit, j'ai gardé seulement Dans mon horizon sombre,
« Comme un rayon du soir au front d'un mont obscur.
L'amour, divine flamme.
L'amour, qui dore encor ce que j'ai de plus pur
Et de plus haut dans l'âme !
« Sans doute en mon avril, ne sachant rien à fond.
Jeune, crédule, austère, J'ai fait des songes d'or comme tous ceux qui font
Des songes sur la terre !
«J'ai vu la vie en fleurs sur mon front s'élever
Pleine de douces choses.
Mais quoi ! me crois-tu donc assez fou pour rêver
L'éternité des roses ?
« Les chimères qu'enfant mes mains croyaient toucher. Maintenant sont absentes ;
Et je dis au bonheur ce que dit le nocher Aux rives décroissantes.
« Qu'importe ! je m'abrite en un calme profond. Plaignant surtout les femmes ;
Et je vis l'œil fixé sur le ciel où s'en vont Les ailes et les âmes.
« Dieu nous donne à chacun notre part de destin.
Au fort, au faible, au lâche, Comme un maître soigneux levé dès le matin
Divise à tous leur tâche.
« Soyons grands. Le grand cœur à Dieu même est pareil
Laissons, doux ou funestes.
Se croiser sur nos pieds la foudre et le soleil.
Ces deux clartés célestes.
« Laissons gronder en bas cet orage irrité
Qui toujours nous assiège ; Et gardons au-dessus notre tranquillité
Comme le mont sa neige.
« Va, nul mortel ne brise avec la passion.
Vainement obstinée.
Cette âpre loi que l'un nomme Expiation
Et l'autre Destinée.
« Hélas ! de quelque nom que, broyé sous Tessieu,
L'orgueil humain la nomme.
Roue immense et fatale, elle tourne sur Dieu,
Elle roule sur l'homme ! »
15 octobre 1835.