‹ Les voix intérieuresChapitre 25 sur 67 · LA TOMBE DIT A LA ROSE · texte numérisé non relu

LA TOMBE DIT A LA ROSE

La tombe dit à la rose :

— Des pleurs dont l'aube t'arrose Que fais-tu, fleur des amours ?

La rose dit à la tombe :

— Que fais-tu de ce qui tombe Dans ton gouffre ouvert toujours ?

La rose dit : — Tombeau sombre, De ces pleurs je fais dans l'ombre Un parfum d'ambre et de miel.

La tombe dit : — Fleur plaintive.

De chaque âme qui m' arrive Je fais un ange du ciel.

3 juin 1837.

O MUSE, contiens-toi ! muse aux hjmines d'airain !

Muse de la loi juste et du droit souverain !

Toi dont la bouche abonde en mots trempés de flamme.

Étincelles de feu qui sortent de ton âme.

Oh ! ne dis rien encore et laisse-les aller !

Attends que l'heure vienne où tu puisses parler.

Endure le spectacle en vierge résignée.

Qu'à peine un mouvement de ta lèvre indignée

Révèle ton courroux au fond du cœur grondant.

Dans ce siècle où chacun, noyant ou fécondant,

Se répand au hasard comme l'eau d'un orage.

Où l'on ne voit partout qu'impuissance et que rage.

Qu'inutiles fardeaux qu'on s'obstine à rouler.

Que Samsons écrasés sous ce qu'ils font crouler.

Le plus fort est celui qui tient sa force en bride.

L'océan quelquefois montre à peine une ride.

Jusqu'au jour d'éclater, plus proche qu'on ne croit.

Ne te dépense pas. Qui se contient s'accroît.

Aie au milieu de tous l'attitude élevée

D'une lente déesse à punir réservée,

Qui, recueillant sa force ainsi qu'un saint trésor.

Pourrait depuis longtemps et ne veut pas encor !

Va cependant î — Contemple et le ciel et le monde. Et que tous ceux qui font quelque travail immonde. Que ces trafiquants vils épris d'un sac d'argent. Que ces menteurs publics, au langage changeant. Pleins de méchanceté dans leur âme hypocrite Et dorés au dehors de quelque faux mérite.

O MUSE, CONTIENS-TOI f... 139

Tous ceux, grands ou petits, que marque un sceau fatal. Que l'envieux bâtard accroupi dans le mal, Que ce tribun valet, plus lâche qu'une femme, Qui dans les carrefours vend sa parole infâme, Toujours prêt pour de l'or à souffleter la loi. Forgeant l'émeute au peuple ou la censure au roi, Que l'ami faux par qui la haine s'ensemence, Et ceux qui nuit et jour occupent leur démence D'une orgie effrontée au tumulte hideux. Te regardent passer tranquille au milieu d'eux. Saluant gravement les fronts que tu révères, Muette, et l'œil pourtant plein de choses sévères !

Fouille ces cœurs profonds de ton regard ardent. Et que, lorsque le peuple ira se demandant : — Sur qui donc va tomber, dans la foule éperdue. Cette foudre en éclairs dans ses yeux suspendue ? — Chacun d'eux, contemplant son œuvre avec effroi. Se dise en frissonnant : C'est peut-être sur moi !

En attendant, demeure impassible et sereine. Qu'aucun pan de ta robe en leur fange ne traîne ; Et que tous ces pervers tremblent dès à présent De voir auprès de toi, formidable, et posant Son ongle de lion sur ta lyre étoilée, Ta colère superbe à tes pieds muselée !

6 septembre 1836.

Un poëte a écrit le Paradis perdu ; un autre poëte a écrit les Ténèbres.

Entre Éden et les Ténèbres il y a le monde ; entre le commencement et la fin il y a la vie ; entre le premier homme et le dernier homme il y a l'homme.

L'homme existe de deux façons : selon la société et selon la nature. Dieu met en lui la passion ; la société y met l'action ; la nature y met la rêverie.

De la passion combinée avec l'action, c'est-à-dire de la vie dans le présent et de l'histoire dans le passé, naît le drame. De la passion mêlée à la rêverie naît la poésie proprement dite.

Quand la peinture du passé descend jusqu'aux détails de la science, quand la peinture de la vie descend jusqu'aux finesses de l'analyse, le drame devient roman. Le roman n'est autre chose que le drame développé en dehors des proportions du théâtre, tantôt par la pensée, tantôt par le cœur.

Du reste, il y a du drame dans la poésie, et il y a de la poésie dans le drame. Le drame et la poésie se pénètrent comme toutes les facultés dans l'homme, comme tous les rayonnements dans l'univers. L'action a des moments de rêverie. Macbeth dit : Le martinet chante sur la tour. Le Cid dit : Cette obscure clarté qui tombe des étoiles. Scapin dit : Le ciel s'est déguisé ce soir en scaramouche. Nul ne se dérobe dans ce monde au ciel bleu, aux arbres verts, à la nuit sombre, au bruit du vent, au chant des oiseaux. Aucune créature ne peut s'abstraire de la création.

De son côté, la rêverie a des minutes d'action.

L'idylle à Gallus est pathétique comme un cinquième acte ; le quatrième livre de V Enéide est une tragédie ; il y a une ode d'Horace qui est devenue une comédie de Molière. Donec gratus eram tibi, c'est le Dépit amoureux.

Tout se tient, tout est complet, tout s'accouple et se féconde par l'accouplement. La société se meut dans la nature ; la nature enveloppe la société.

L'un des deux yeux du poëte est pour l'humanité, l'autre pour la nature. Le premier de ces yeux s'appelle l'observation, le second s'appelle l'imagination.

De ce double regard toujours fixé sur son double objet naît au fond du cerveau du poëte cette inspiration une et multiple, simple et complexe, qu'on nomme le génie.

Déclarons-le bien vite et dès à présent, dans tout ce qu'on vient de lire comme dans tout ce qu'on va lire encore, l'auteur de ce livre, et cela devrait aller sans dire, est aussi loin de songer à lui-même qu'aucun de ses lecteurs. L'humble et grave artiste doit avoir le droit d'expliquer lart, tête nue et l'œil baissé. Si obscur et si insuffisant qu'il soit, on ne peut lui interdire, en présence des pures et éternelles conditions de la gloire, cette contemplation qui est sa vie. L'homme respire, l'artiste aspire. Et d'ailleurs quel est le pauvre pâtre, enivré de fleurs et ébloui d'étoiles, qui ne s'est écrié, au moins une fois en sa vie, en laissant tremper ses pieds nus dans le ruisseau où boivent ses brebis : — Je voudrais être empereur !

Maintenant, continuons.

Des choses immortelles ont été faites de nos jours par de grands et nobles poètes personnellement et directement mêlés aux agitations quotidiennes de la vie politique. Mais, à notre sens, un poëte complet, que le hasard ou sa volonté aurait mis à l'écart, du

moins pour le temps qui lui serait nécessaire, et préservé, pendant ce temps, de tout contact immédiat avec les gouvernements et les partis, pourrait faire aussi, lui, une grande œuvre.

Nul engagement, nulle chaîne. La liberté serait dans ses idées comme dans ses actions. Il serait libre dans sa bienveillance pour ceux qui travaillent, dans son aversion pour ceux qui nuisent, dans son amour pour ceux qui servent, dans sa pitié pour ceux qui souffrent. Il serait libre de barrer le chemin à tous les mensonges, de quelque part ou de quelque parti qu'ils vinssent ; libre de s'atteler aux principes embourbés dans les intérêts ; libre de se pencher sur toutes les misères ; libre de s'agenouiller devant tous les dévouements. Aucune haine contre le roi dans son affection pour le peuple ; aucune injure pour les dynasties régnantes dans ses consolations aux dynasties tombées ; aucun outrage aux races mortes dans sa sympathie pour les rois de l'avenir. Il vivrait dans la nature, il habiterait avec la société. Suivant son inspiration, sans autre but que de penser et de faire penser, avec un cœur plein d'effusion, avec un regard rempli de paix, il irait voir en ami, à son heure, le printemps dans la prairie, le prince dans son Louvre, le proscrit dans sa prison. Lorsqu'il blâmerait çà et là une loi dans les codes humains, on saurait qu'il passe les nuits et les jours à étudier dans les choses éternelles le texte des codes divins. Rien ne le troublerait dans sa profonde et austère contemplation ; ni le passage bruyant des événements publics, car il se les assimilerait et en ferait entrer la signification dans son œuvre ; ni le voisinage accidentel de quelque grande douleur privée, car l'habitude de penser donne la facilité de consoler ; ni même la commotion intérieure de ses propres souffrances personnelles, car à travers ce qui se déchire en nous on entrevoit Dieu, et. quand il aurait pleuré, il méditerait.

Dans ses drames, vers et prose, pièces et romans, il mettrait l'histoire et l'invention, la vie des peuples et la vie des individus, le haut enseignement des crimes royaux comme dans la tragédie antique, l'utile peinture des vices populaires comme dans la vieille comédie. Voilant à dessein les exceptions honteuses, il inspirerait la vénération pour la vieillesse, en montrant la vieillesse toujours grande ; la compassion pour la femme, en montrant la femme toujours faible ; le culte des affections naturelles, en montrant qu'il y a toujours, et dans tous les cas, quelque chose de sacré, de divin et de vertueux dans ces deux grands sentiments sur lesquels le monde repose depuis Adam et Eve, la paternité, la maternité. Enfin, il relèverait partout la dignité de la créature humaine en faisant voir qu'au fond de tout homme, si désespéré et si perdu qu'il soit, Dieu a mis une étincelle qu'un souffle d'en haut peut toujours raviver, que la cendre ne cache point, que la fange même n'éteint pas, — l'âme.

Dans ses poëmes il mettrait les conseils au temps présent, les esquisses rêveuses de l'avenir ; le reflet, tantôt éblouissant, tantôt sinistre, des événements contemporains ; les panthéons, les tombeaux, les ruines, les souvenirs ; la charité pour les pauvres, la tendresse pour les misérables ; les saisons, le soleil, les champs, la mer, les montagnes ; les coups d'œil furtifs dans le sanctuaire de l'âme où l'on aperçoit sur un autel mystérieux, comme par la porte entr'ouverte d'une chapelle, toutes ces belles urnes d'or, la foi, l'espérance, la poésie, l'amour ; enfin il y mettrait cette profonde peinture du moi qui est peut-être l'œuvre la plus large, la plus générale et la plus universelle qu'un penseur puisse faire.

Comme tous les poëtes qui méditent et qui superposent constamment leiir esprit à l'univers, il laisserait rayonner, à travers toutes ses créations, poëmes ou drames, la splendeur de la création de Dieu.

On entendrait les oiseaux chanter dans ses tragédies ; on verrait l'homme souffrir dans ses paysages. Rien de plus divers en apparence que ses poèmes ; au fond rien de plus un et de plus cohérent. Son œuvre, prise dans sa synthèse, ressemblerait à la terre ; des productions de toute sorte, une seule idée première pour toutes les conceptions, des fleurs de toute espèce, une même sève pour toutes les racines.

Il aurait le culte de la conscience comme Juvénal, lequel sentait jour et nuit «un témoin en lui-même», nocte dieque suum gestare in pectore testent ; le culte de la pensée comme Dante, qui nomme les damnés « ceux qui ne pensent plus », le gente dolorose ch'anno perduto il ben del intelletto ; le culte de la nature comme saint- Augustin qui, sans crainte d'être déclaré paijthéiste, appelle le ciel « une créature intelligente », Cœlum cceli creatura est aliqua intellectualis.

Et ce que ferait ainsi, dans l'ensemble de son oeuvre, avec tous ses drames, avec toutes ses poésies, avec toutes ses pensées amoncelées, ce poëte, ce philosophe, cet esprit, ce serait, disons-le ici, la grande épopée mystérieuse dont nous avons tous chacun un chant en nous-mêmes, dont Milton a écrit le prologue et Byron l'épilogue : le Poëme de l'Homme.

Cette vie imposante de l'artiste civilisateur, ce vaste travail de philosophie et d'harmonie, cet idéal du poëme et du poëte, tout penseur a le droit de se les proposer comme but, comme ambition, comme principe et comme fin. L'auteur l'a déjà dit ailleurs et plus d'une fois, il est un de ceux qui tentent, et qui tentent avec persévérance, conscience et loyauté. Rien de plus. Il ne laisse pas aller au hasard ce qu'on veut bien appeler son inspiration. Il se tourne constamment vers l'homme, vers la nature ou vers Dieu. A chaque ouvrage nouveau qu'il met au jour, il soulève un coin du voile qui cache sa pensée ; et déjà peutêtre les esprits attentifs aperçoivent-ils quelque

unité dans cette collection d'œuvres au premier aspect isolées et divergentes.

L'auteur pense que tout poëte véritable, indépendamment des pensées qui lui viennent de son organisation propre et des pensées qui lui viennent de la vérité éternelle, doit contenir la somme des idées de son temps.

Quant à cette poésie qu'il publie aujourd'hui, il en parlera peu. Ce qu'il voudrait qu'elle fût, il vient de le dire dans les pages qui précèdent ; ce qu'elle est, le lecteur l'appréciera.

On trouvera dans ce volume, à quelques nuances près, la même manière de voir les faits et les hommes que dans les trois volumes de poésie qui le précèdent immédiatement et qui appartiennent à la seconde période de la pensée de l'auteur, publiés, l'un çn 1831, l'autre en 1835 et le dernier en 1837. Ce livre les continue. Seulement, dans les Rayons et les Ombres, peut-être l'horizon est-il plus élaigi, le ciel plus bleu, le calme plus profond.

Plusieurs pièces de ce volume montreront au lecteur que l'auteur n'est pas infidèle à la mission qu'il s'était assignée à lui-même dans le prélude des Voix intérieures :

Pierre à pierre, en songeant aux croyances éteintes. Sous la société qui tremble à tous les vents, Le penseur reconstruit ces deux colonnes saintes : Le respect des vieillards et l'amour des enfants.

Pour ce qui est des questions de style et de forme, il n'en parlera point. Les personnes qui veulent bien lire ce qu'il écrit savent depuis longtemps que, s'il admet quelquefois, en de certains cas, le vague et le demi-jour dans la pensée, il les admet plus r.^rement dans l'expression. Sans méconnaître la grande poésie du Nord représentée en France même par d'admirables poètes, il a toujours eu un goût vif pour la forme

méridionale et précise. Il aime le soleil. La Bible est son livre. Virgile et Dante sont ses divins maîtres. Toute son enfance, à lui poëte, n'a été qu'une longue rêverie mêlée d'études exactes. C'est cette enfance qui a fait son esprit ce qu'il est. Il n'y a d'ailleurs aucune incompatibilité entre l'exact et le poétique. Le nombre est dans l'art comme dans la science. L'algèbre est dans l'astronomie, et l'astronomie touche à la poésie ; l'algèbre est dans la musique, et la musique touche à la poésie.

L'esprit de l'homme a trois clefs qui ouvrent tout : le chiffre, la lettre, la note.

Savoir, penser, rêver. Tout est là.

24 avril 1840.

Pourquoi t 'exiler, ô poëte.

Dans la foule où nous te voyons ?

Que sont pour ton âme inquiète Les partis, chaos sans rayons ?

Dans leur atmosphère souillée Meurt ta poésie effeuillée ; Leur souffle égare ton encens ; Ton cœur, dans leurs luttes serviles.

Est comme ces gazons des villes Rongés par les pieds des passants.

Dans les brumeuses capitales N'entends-tu pas avec effroi, Comme deux puissances fatales.

Se heurter le peuple et le roi ?

De ces haines que tout réveille A quoi bon remplir ton oreille

O poëte, ô maître, ô semeur ?

Tout entier au Dieu que tu nommes.

Ne te mêle pas à ces hommes Qui vivent dans une rumeur !

Va résonner, âme épurée.

Dans le pacifique concert !

Va t*épanomr, fleur sacrée.

Sous les larges cieux du désert !

O rêveur, cherche les retraites,

Les abris, les grottes discrètes.

Et Toubli pour trouver l'amour.

Et le silence afin d'entendre

La voix d'en haut, sévère et tendre,

Et l'ombre afin de voir le jour !

Va dans les bois ! va sur les plages ! Compose tes chants inspirés Avec la chanson des feuillages Et l'hymne des flots azurés !

Dieu t'attend dans les soUtudes ; Dieu n'est pas dans les multitudes ; L'homme est petit, ingrat et vain.

Dans les champs tout vibre et soupire.

La nature est la grande lyre.

Le poëte est l'archet divin !

Sors de nos tempêtes, ô sage !

Que pour toi l'empire en travail,

Qui fait son périlleux passage

Sans boussole et sans gouvernail,

Soit comme un vaisseau qu'en décembre

Le pêcheur, du fond de sa chambre

Où pendent ses filets séchés.

Entend la nuit passer dans l'ombre

Avec un bruit sinistre et sombre

De mâts frissonnants et penchés !

Hélas ! hélas ! dit le poëte,

J'ai l'amour des eaux et des bois ;

Ma meilleure pensée est faite

De ce que murmure leur voix.

La création est sans haine.

Là, point d'obstacle et point de chaîne.

Les prés, les monts, sont bienfaisants ;

Les soleils m'expliquent les roses ;

Dans la sérénité des choses

Mon âme rayonne en tous sens.

Je vous aime, ô sainte nature !

Je voudrais m 'absorber en vous ; Mais dans ce siècle d'aventure Chacun, hélas ! se doit à tous !

Toute pensée est une force.

Dieu fit la sève pour l'écorce.

Pour l'oiseau les rameaux fleuris.

Le ruisseau pour l'herbe des plaines.

Pour les bouches les coupes pleines.

Et le penseur pour les esprits !

Dieu le veut, dans les temps contraires. Chacun travaille et chacun sert.

Malheur à qui dit à ses frères :

Je retourne dans le désert !

Malheur à qui prend ses sandales Quand les haines et les scandales Tourmentent le peuple agité !

Honte au penseur qui se mutile Et s'en va, chanteur inutile.

Par la porte de la cité !

Le poëte en des jours impies Vient préparer des jours meilleurs.

Il est l'homme des utopies, Les pieds ici, les yeux ailleurs.

C'est lui qui sur toutes les têtes, En tout temps, pareil aux prophètes.

Dans sa main, où tout peut tenir.

Doit, qu'on l'insulte ou qu'on le loue. Comme une torche qu'il secoue.

Faire flamboyer l'avenir !

Il voit, quand les peuples végètent !

Ses rêves, toujours pleins d'amour.

Sont faits des ombres que lui jettent Les choses qui seront un jour.

On le raille. Qu'importe ! il pense.

Plus d'une âme inscrit en silence Ce que la foule n'entend pas.

Il plaint ses contempteurs frivoles ; Et maint faux sage à ses paroles Rit tout haut et songe tout bas !

Foule qui répands sur nos rêves Le doute et l'ironie à flots.

Comme l'océan sur les grèves Répand son râle et ses sanglots, L'idée auguste qui t'égaye A cette heure encore bégaye ; Mais de la vie elle a le sceau !

Eve contient la race humaine, Un œuf l'aiglon, un gland le chêne !

Une utopie est un berceau !

De ce berceau, quand viendra l'heure.

Vous verrez sortir, éblouis.

Une société meilleure Pour des cœurs mieux épanouis.

Le devoir que le droit enfante.

L'ordre saint, la foi triomphante, Et les mœurs, ce groupe mouvant Qui toujours, joyeux ou morose.

Sur ses pas sème quelque chose Que la loi récolte en rêvant !

Mais, pour couver ces puissants germes.

Il faut tous les cœurs inspirés.

Tous les cœurs purs, tous les cœurs fermes,

De rayons divins pénétrés.

Sans matelots la nef chavire ;

Et, comme aux deux flancs d'un navire.

Il faut que Dieu, de tous compris,

Pour fendre la foule insensée.

Aux deux côtés de sa pensée

Fasse ramer de grands esprits !

Loin de vous, saintes théories.

Codes promis à l'avenir,

Ce rhéteur aux lèvres flétries.

Sans espoir et sans souvenir.

Qui jadis suivait votre étoile.

Mais qui, depuis, jetant le voile

Où s'abrite l'illusion,

A laissé violer son âme

Par tout ce qu'ont de plus infâme

L'avarice et l'ambition !

Géant d'orgueil à l'âme naine.

Dissipateur du vrai trésor.

Qui, repu de science humaine,

A voulu se repaître d'or.

Et, portant des valets au maître

Son faux sourire d'ancien prêtre

Qui vendit sa divinité.

S'enivre, à l'heure où d'autres pensent.

Dans cette orgie impure où dansent

Les abus au rire effronté !

Loin ces scribes au cœur sordide Qui dans l'ombre ont dit sans effroi A la corruption splendide :

Courtisane, caresse-moi !

Et qui parfois, dans leur ivresse, Du temple où rêva leur jeunesse Osent reprendre les chemins.

Et, leurs faces encor fardées, Approcher les chastes idées, L'odeur de la débauche aux mains !

Loin ces docteurs dont se défie Le sage, sévère à regret !

Qui font de la philosophie Une échoppe à leur intérêt ! Marchands vils qu'une église abrite !

Qu'on voit, noire engeance hypocrite.

De sacs d'or gonfler leur manteau.

Troubler le prêtre qui contemple.

Et sur les colonnes du temple Clouer leur immonde écriteau !

Loin de vous ces jeunes infâmes Dont les jours, comptés par la nuit, Se passent à flétrir des femmes Que la faim aux antres conduit !

Lâches à qui, dans leur délire, Une voix secrète doit dire :

Cette femme que l'or salit, Que souille l'orgie où tu tombes, N'eut à choisir qu'entre deux tombes, La morgue hideuse ou ton lit !

Loin de vous les vaines colères

Qui s'agitent au carrefour !

Loin de vous ces chats populaires

Qui seront tigres quelque jour !

Les flatteurs de peuple ou de trône !

L'égoïste qui de sa zone

Se fait le centre et le milieu !

Et tous ceux qui, tisons sans flamme,

N'ont pas dans leur poitrine une âme.

Et n'ont pas dans leur âme un Dieu î

Si nous n'avions que de tels hommes.

Juste Dieu ! comme avec douleur Le poëte au siècle où nous sommes Irait criant : Malheur ! malheur !

On le verrait voiler sa face ; Et, pleurant le jour qui s'efface.

Debout au seuil de sa maison, Devant la nuit prête à descendre.

Sinistre, jeter de la cendre Aux quatre points de l'horizon !

Tels que l'autour dans les nuées.

On entendrait rire, vainqueurs.

Les noirs poètes des huées.

Les Aristophanes moqueurs.

Pour flétrir nos hontes sans nombre, >^

Pétrone réveillé dans l'ombre »

Saisirait son stylet romain.

Autour de notre infâme époque L'ïambe boiteux d'Archiloque Bondirait, le fouet à la main !

Mais Dieu jamais ne se retire !

Non ! — Jamais, par les monts caché.

Ce soleil vers qui tout aspire Ne s'est complètement couché !

Toujours, pour les mornes vallées, Pour les âmes d'ombre aveuglées.

Pour les cœurs que l'orgueil corrompt.

Il laisse, au-dessus de l'abîme.

Quelques rayons sur une cime.

Quelques vérités sur un front !

Courage donc, esprit, pensées.

Cerveaux d'anxiétés rongés, Cœurs malades, âmes blessées, Vous qui priez, vous qui songez !

G générations ! courage !

Vous qui venez comme à regret.

Avec le bruit que fait l'orage Dans les arbres de la forêt !

Douteurs errant sans but ni trêve, Qui croyez, étendant la main.

Voir les formes de votre rêve Dans les ténèbres du chemin !

Philosophes dont l'esprit souffre.

Et qui, pleins d'un effroi divin.

Vous cramponnez au bord du gouffre.

Pendus aux ronces du ravin !

Naufragés de tous les systèmes.

Qui de ce flot triste et vainqueur Sortez tremblants, et de vous-mêmes.

N'avez sauvé que votre cœur !

Sages qui voyez l'aube éclore Tous les matins parmi les fleurs.

Et qui revenez de l'aurore, Trempés de céleste lueurs !

Lutteurs qui pour laver vos membres Avant le jour êtes debout !

Rêveurs qui rêvez dans vos chambres.

L'œil perdu dans l'ombre de tout !

Vous, hommes de persévérance.

Qui voulez toujours le bonheur.

Et tenez encor l'espérance.

Ce pan du manteau du Seigneur !

Chercheurs qu'une lampe accompagne !

Pasteurs armés de l'aiguillon !

Courage à tous sur la montagne !

Courage à tous dans le vallon !

Pourvu que chacun de vous suive Un sentier ou bien un sillon ; Que, flot sombre, il ait Dieu pour rive. Et, nuage, pour aquilon ;

Pourvu qu'il ait sa foi qu'il garde ; Et qu'en sa joie ou sa douleur Parfois doucement il regarde Un enfant, un astre, une fleur ;

i6o LES RAYONS ET LES OMBRES

Pourvu qu'il sente, esclave ou libre.

Tenant à tous par un côté.

Vibrer en lui par quelque fibre L'universelle humanité ;

Courage ! — Dans l'ombre et l'écume Le but apparaîtra bientôt !

Le genre humain dans une brume.

C'est l'énigme et non pas le mot 1

Assez de nuit et de tempête A passé sur vos fronts penchés.

Levez les yeux ! levez la tête !

La lumière est là-haut ! marchez !

Peuples ! écoutez le poëte !

Écoutez le rêveur sacré !

Dans votre nuit, sans liii complète.

Lui seul a le front éclairé.

Des temps futurs perçant les ombres,

Lui seul distingue en leurs flancs sombres

Le germe qui n'est pas éclos.

Homme, il est doux comme une femme.

Dieu parle à voix basse à son âme

Comme aux forêts et comme aux flots.

C'est lui qui, malgré les épines.

L'envie et la dérision,

Marche, courbé dans vos ruines.

Ramassant la tradition.

De la tradition féconde

Sort tout ce qui couvre le monde.

Tout ce que le ciel peut bénir.

Toute idée, humaine ou divine.

FONCTION DU POÈTE i6i

Qui prend le passé pour racine A pour feuillage l'avenir.

Il rayonne ! il jette sa flamme

Sur l'éternelle vérité !

Il la fait resplendir pour l'âme

D'une merveilleuse clarté.

Il inonde de sa lumière

Ville et désert, Louvre et chaumière,

Et les plaines et les hauteurs ;

A tous d'en haut il la dévoile ;

Car la poésie est l'étoile

Qui mène à Dieu rois et pasteurs î

25 mars -i^»" avril 1839.

i62 LES RAYONS ET LES OMBRES

C'ÉTAIT le sept août. O sombre destinée ! C'était le premier jour de leur dernière année.

Seuls dans un lieu royal, côte à côte marchant. Deux hommes, par endroits du coude se touchant, Causaient. Grand souvenir qui dans mon cœur se grave Le premier avait l'air fatigué, triste et grave. Comme un trop faible front qui porte un lourd projet. Une double épaulette à couronne chargeait Son uniforme vert à ganse purpurine.

Et l'ordre et la toison faisaient sur sa poitrine. Près du large cordon moiré de bleu changeant. Deux foyers lumineux, l'un d'or, l'autre d'argent. C'était un roi ; vieillard à la tête blanchie, Penché du poids des ans et de la monarchie. L'autre était un jeune homme étranger chez les rois. Un poëte, un passant, une inutile voix.

Ils se parlaient tous deux, sans témoins, sans mystère, Dans un grand cabinet, simple, nu, solitaire. Majestueux pourtant. Ce que les hommes font Laisse une empreinte aux murs Sous ce même plafond Avaient passé jadis, ô splendeurs effacées ! De grands événements et de grandes pensées. Là, derrière son dos croisant ses fortes mains. Ébranlant le plancher sous ses pas surhumains, Bien souvent l'empereur, quand il était le maître. De la porte en rêvant allait à la fenêtre^

Dans un coin une table, un fauteuil de velours, Miraient dans le parquet leurs pied dorés et lourds. Par une porte en vitre, au dehors, l'œil en foule Apercevait au loin des armoires de Boule, Des vases du Japon, des laques, des émaux. Et des chandeliers d'or aux immenses rameaux. Un salon rouge orné de glaces de Venise, Plein de ces bronzes grecs que l'esprit divinise. Multipliait 'sans fin ses lustres de cristal ; Et, comme une statue à lames de métal, On voyait, casque au front, luire dans l'encoignure Un garde argent et bleu d'une fière tournure.

Or entre le poëte et le vieux roi courbé. De quoi s'agissait-il?

D'un pauvre ange tombé Dont l'amour refaisait l'âme avec son haleine ; De Marion, lavée ainsi que Madeleine, Qui boitait et traînait son pas estropié, La censure, serpent, l'ayant mordue au pied, f

Le poëte voulait faire un soir apparaître

Louis treize, ce roi sur qui régnait un prêtre ;

— Tout un siècle, marquis, bourreaux, fous, bateleurs ; —

Et que la foule vînt, et qu'à travers des pleurs.

Par moments, dans un drame étincelant et sombre.

Du pâle cardinal on crût voir passer l'ombre.

Le vieillard hésitait : — Que sert de mettre à nu

Louis treize, ce roi chétif et mal venu !

A quoi bon remuer un mort dans une tombe ?

Que veut-on ? où court-on ? sait-on bien où l'on tombe ?

Tout n'est-il pas déjà croulant de tout côté ?

Tout ne s'en va-t-il pas dans trop de liberté ?

N'est-il pas temps plutôt, après quinze ans d'épreuve.

De relever la digue et d'arrêter le fleuve ?

i64 LES RAYONS ET LES OMBRES

Certe, un roi peut reprendre alors qu'il a donné. Quant au théâtre, il faut, le trône étant miné. Étouffer des deux mains sa flamme trop hardie ; Car la foule est le peuple, et d'une comédie Peut jaillir l'étincelle aux livides rayons Oui met le feu dans l'ombre aux révolutions. — Puis il niait l'histoire, et, quoi qu'il en puisse être, A ce jeune rêveur disputait son ancêtre ; L'accueillant bien d'ailleurs, bon, royal, gracieux. Et le questionnant sur ses propres aïeux.

Tout en laissant aux rois les noms dont on les nomme,

Le poëte luttait fermement, comme un homme

Épris de liberté, passionné pour l'art.

Respectueux pourtant pour ce noble vieillard.

Il disait : — Tout est grave en ce siècle où tout penche.

L'art, tranquille et puissant, veut une allure franche.

Les rois morts sont sa proie ; il faut la lui laisser.

Il n'est pas ennemi ; pourquoi le courroucer.

Et le livrer dans l'ombre à des tortionnaires.

Lui dont la main fermée est pleine de tonnerres ?

Cette main, s'il l'ouvrait, redoutable envoyé.

Sur la France éblouie et le Louvre effrayé.

On s'épouvanterait — trop tard, s'il faut le dire —

D'y voir subitement tant de foudres reluire !

Oh ! les tyrans d'en bas nuisent au roi d'en haut.

Le peuple est toujours là qui prend la muse au mot

Quand l'indignation, jusqu'au roi qu'on révère.

Monte du front pensif de l'artiste sévère !

Sire, à ce qui chancelle est-on bien appuyé ?

La censure est un toit mauvais, mal étayé.

Toujours prêt à tomber sur les noms qu'il abrite.

Sire, un souffle imprudent, loin de l'éteindre, irrite

Le foyer, tout à coup terrible et tournoyant,

Et d'un art lumineux fait un ail flamboyant !

D'ailleurs, ne cherchât-on que la splendeur royale^

Pour cette nation moqueuse, mais loyale.

Au lieu des grands tableaux qu'offrait le grand Louis,

Roi-soleil, fécondant les lys épanouis,

Oui, tenant sous son sceptre un monde en équilibre,

Faisait Racine heureux, laissait Molière libre,

Quel spectacle, grand Dieu ! qu'un groupe de censeurs

Armés et parlant bas, vils esclaves chasseurs,

A plat ventre couchés, épiant l'heure où rentre

Le drame, fier lion, dans l'histoire son antre î —

Ici, voyant vers lui, d'un front plus inchné.

Se tourner doucement le vieillard étonné.

Il hasardait plus loin sa pensée inquiète,

Et, laissant de côté le drame et le poëte.

Attentif, il sondait le destin vaste et noir

Qu'au fond de ce roi triste il venait d'entrevoir.

Se pourrait-il ? quelqu'un aurait cette espérance ?

Briser le droit de tous ! retrancher à la France,

Comme on ôte un jouet à l'enfant dépité.

De l'air, de la lumière, et de la liberté !

Le roi ne voudrait pas ! lui, roi sage et roi juste !

Puis, choisissant les mots pour cette oreille auguste.

Il disait que les temps ont des flots souverains ;

Que rien, ni ponts hardis, ni canaux souterrains.

Jamais, excepté Dieu, rien n'arrête et ne dompte

Le peuple qui grandit ou l'océan qui monte ;

Que le plus fort vaisseau sombre et se perd souvent

Qui veut rompre de front et la vague et le vent ;

Et que, pour s'y briser, dans la lutte insensée,

On a derrière soi, roche partout dressée.

Tout son siècle, les mœurs, l'esprit qu'on veut braver.

Le port même où la nef aurait pu se sauver !

Il osait s'effrayer. Fils d'une vendéenne,

Cœur n'ayant plus d'amour, mais n'ayant pas de haine,

Il suppliait qu'au moins on l'en crût un moment.

Lui qui sur le passé s'incline gravement.

i66 LES RAYONS ET LES OMBRES

Et dont la piété, lierre qui s'enracine,

Hélas, s'attache aux rois comme à toute ruine !

Le destin a parfois de formidables jeux.

Les rois doivent songer dans ces jours orageux

Où, mer qui vient, esprit des temps, nuée obscure.

Derrière l'horizon quelque chose murmure !

A quoi bon provoquer d'avance, et soulever

Les générations qu'on entend arriver ?

Pour des regards distraits la France était sereine ;

Mais dans ce ciel troublé d'un peu de brume à peine,

Où tout semblait azur, où rien n'agitait l'air.

Lui rêveur, il voyait par instants un éclair ! —

Charles dix souriant répondit : — O poëte !

Le soir, tout rayonnait de lumière et de fête. Regorgeant de soldats, de princes, de valets, Saint-Cloud, joyeux et vert, autour du fier palais Dont la Seine en fuyant reflète les beaux marbres. Semblait avec amour presser sa touffe d'arbres. L'arc de triomphe orné de victoires d'airain. Le Louvre étincelant, fleurdelysé, serein. Lui répondaient de loin du milieu de la ville ; Tout ce royal ensemble avait un air tranquille. Et, dans le calme aspect d'un repos solennel. Je ne sais quoi de grand qui semblait étemel.

Holyrood ! Holyrood ! O fatale abbaye.

Où la loi du destin, dure, amère, obéie.

S'inscrit de tous côtés !

Cloître ! palais ! tombeau ! qui sous tes murs austères Gardes les rois, la mort et Dieu ; trois grands mystères

Trois sombres majestés I

Château découronné ! vallée expiatoire ! Où le penseur entend, dans l'air et dans l'histoire. Comme un double conseil pour nos ambitions, Comme une double voix qui se mêle et qui gronde,

La rumeur de la mer profonde, Et le bruit éloigné des révolutions !

Solitude où parfois des collines prochaines

On voit venir les faons qui foulent sous les chênes

Le gazon endormi, Et qui, pour aspirer le vent dans la clairière. Effarés, frissonnants, sur leurs pieds de derrière

Se dressent à demi !

Fière église où priait le roi des temps antiques. Grave, ayant pour pavé sous les arches gothiques Les tombeaux paternels qu'il usait du genou ! Porte où superbement tant d'archers et de gardes Veillaient, multipliant l'éclair des hallebardes. Et qu'un pâtre aujourd'hui ferme avec un vieux clou !

Prairie où, quand la guerre agitait leurs rivages, Lesgrands lords montagnards cotnptaientleurs clans sauvages

Et leurs noirs bataillons ; Où m.aintenant, sur l'herbe, au soleil, sous des lierres. Les vieilles aux pieds nus qui marchent dans les pierres

Font sécher des haillons !

Holyrood ! Holyrood ! la ronce est sur tes dalles. Le chevreau broute au bas de tes tours féodales. O fureur des rivaux ardents à se chercher ! Amours ! Darnley ! Rizzio ! quel néant est le vôtre ! Tous deux sont là, — l'un près de l'autre ; — L'un est une ombre, et l'autre une tache au plancher !

Hélas ! que de leçons sous tes voûtes funèbres ! Oh ! que d'enseignements on lit dans les ténèbres

i68 LES RAYONS ET LES OMBRES

Sur ton seuil renversé, Sur tes murs, tout empreints d'une étrange fortune. Vaguement éclairés de ce reflet de lune

Que jette le passé !

O palais, sois béni ! sois bénie, ô ruine !

Qu'une auguste auréole à jamais t'illumine !

Devant tes noirs créneaux, pieux, nous nous courbons,

Car le vieux roi de France a trouvé sous ton ombre

Cette hospitalité mélancolique et sombre

Qu'on reçoit et qu'on rend de Stuarts à Bourbons !

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