A LAURE, DUCHESSE D'A
Puisqu'un stupide affront, pauvre femme endormie, Monte jusqu'à ton front que César étoila, C'est à moi, dont ta main pressa la main amie, De te dire tout bas : Ne crains rien ! je suis là !
Car j 'ai ma mission ; car, armé d'une lyre. Plein d'hymnes irrités ardents à s'épancher. Je garde le trésor des gloires de l'empire ; Je n'ai jamais souffert qu'on osât y toucher !
Car ton cœur abondait en souvenirs fidèles ! Dans notre ciel sinistre et sur nos tristes jours. Ton noble esprit planait avec de nobles ailes, Comme un aigle souvent, comme un ange toujours !
Car, forte pour tes maux et bonne pour les nôtres. Livrée à la tempête et femme en proie au sort, Jamais tu n'imitas l'exemple de tant d'autres. Et d'une lâcheté tu ne te fis un port !
Car, toi la muse illustre, et moi l'obscur apôtre. Nous avons dans ce monde eu le même mandat. Et c'est un nœud profond qui nous joint l'un à l'autre. Toi, veuve d'un héros, et moi, fils d'un soldat !
Aussi, sans me lasser, dans cette Babylone, Des drapeaux insultés baisant chaque lambeau. J'ai dit pour l'empereur : Rendez-lui sa colonne ! Et je dirai pour toi : Donnez-lui son tombeau !
12 mars 1840.
Puits de ITnde ! tombeaux ! monuments constellés ! Vous dont l'intérieur n'offre aux regards troublés Qu'un amas tournoyant de marches et de rampes. Froids caveaux, corridors où rayonnent des lampes. Poutres où l'araignée a tendu ses longs fils, Blocs ébauchant partout de sinistres profils ; Toits de granit, troués comme une frêle toile. Par où l'œil voit briller quelque profonde étoile. Et des chaos de murs, de chambres, de paliers. Où s'écroule au hasard un gouffre d'escaliers ! Cryptes qui remplissez d'horreur religieuse Votre voûte sans fin, morne et prodigieuse ! Cavernes où l'esprit n'ose aller trop avant ! Devant vos profondeurs j'ai pâli bien souvent Comme sur un abîme ou sur une fournaise. Effrayantes Babels que rêvait Piranèse !
Entrez si vous l'osez !
Sur le pavé dormant Les ombres des arceaux se croisent tristement ; La dalle par endroits, pliant sous les décombres, S'entr'ouvre pour laisser passer des degrés sombres Qui fouillent, vis de pierre, un souterrain sans fond ; D'autres montent là-haut et crèvent le plafond. Où vont-ils ? Dieu le sait. Du creux d'une arche vide Une eau qui tombe envoie une lueur livide. Une voûte au front vert s'égoutte dans un puits. Dans l'ombre un lourd monceau de roches sans appuis S'arrête retenu par des ronces grimpantes ; Une corde qui pend d'un amas de charpentes
PUITS DE riNDEI... 195
S'offre, mystérieuse, à la main du passant.
Dans un caveau, penché sur un livre, et lisant,
Un vieillard surhumain, sous le roc qui surplombe,
Semble vivre oublié par la mort dans sa tombe.
Des sphinx, des bœufs d'airain, sur l'étrave accroupis,
Ont fait des chapiteaux aux piliers décrépits ;
L'aspic à l'œil de braise, agitant ses paupières.
Passe sa tète plate aux crevasses des pierres ;
Tout chancelle et fléchit sous les toits entr'ouverts.
Le mur suinte, et l'on voit fourmiller à travers
De grands feuillages roux, sortant d'entre les marbres,
Des monstres qu'on prendrait pour des racines d'arbres.
Partout, sur les parois du morne monument,
Quelque chose d'affreux rampe confusément ;
Et celui qui parcourt ce dédale difforme.
Comme s'il était pris par un polype énorme.
Sur son front effaré, sous son pied hasardeux.
Sent vivre et remuer l'édifice hideux !
Aux heures où l'esprit, dont l'œil partout se pose, Cherche à voir dans la nuit le fond de toute chose. Dans ces lieux effrayants mon regard se perdit. Bien souvent je les ai contemplés, et j'ai dit :
— O rêves de granit ! grottes visionnaires ! Cryptes î palais ! tombeaux, pleins de vagues tonnerres ! Vous êtes moins brumeux, moins noirs, moins ignorés. Vous êtes moins profonds et moins désespérés Que le destin, cet antre habité par nos craintes. Où l'âme entend, perdue en d'affreux labyrinthes. Au fond, à travers l'ombre, avec mille bruits sourds. Dans un gouffre inconnu tomber le flot des jours !
14 avril 1839.