VERS
Enfants, beaux fronts naïfs penchés autour de moi,
Bouches aux dents d'émail disant toujours : pourquoi
Vous qui, m'interrogeant sur plus d'un grand problème
Voulez de chaque chose, obscure pour moi-même,
Connaître le vrai sens et le mot décisif,
Et qui touchez à tout dans mon esprit pensif ;
— Si bien que, vous partis, enfants, souvent je passe
Des heures, fort maussade, à remettre à leur place
Au fond de mon cerveau mes plans, mes visions.
Mes sujets éternels de méditations,
Dieu, l'homme, l'avenir, la raison, la démence.
Mes systèmes, tas sombre, échafaudage immense,
Dérangés tout à coup, sans tort de votre part,
Par une question d'enfant, faite au hasard ! • —
Puisqu'enhn vous voilà, sondant mes destinées.
Et que vous me parlez de mes jeunes années,
De mes premiers instincts, de mon premier espoir.
Écoutez, doux amis qui voulez tout savoir !
J'eus dans ma blonde enfance, hélas ! trop éphémère. Trois m.aîtres : un jardin, un vieux prêtre et ma mèn
Le jardin était grand, profond, mystérieux. Fermé par de hauts murs aux regards curieux ; Semé de fleurs s'ouvrant ainsi que des paupières, Et d'insectes vermeils qui couraient sur les pierres ;
Plein de bourdonnements et de confuses voix ; Au milieu, presque un champ ; dans le fond, presque un bois. Le prêtre, tout nourri de Tacite et d'Homère, Était un doux vieillard. Ma mère — était ma mère 1
Ainsi je grandissais sous ce triple rayon.
Un jour... — Oh ! si Gautier me prêtait son crayon, Je vous dessinerais d'un trait une figure Qui chez ma mère un soir entra, fâcheux augure ! Un docteur au front chauve, au maintien solennel ; Et je verrais éclore à vos bouches sans fiel, Portes de votre cœur qu'aucun souci ne mine, Ce rire éblouissant qui parfois m'illumine !
Lorsque cet homme entra, je jouais au jardin, Et rien qu'en le voyant je m'arrêtai soudain.
C'était le principal d'un collège quelconque.
Les tritons que Coypel groupe autour d'une conque. Les faunes que Watteau dans les bois fourvoya, Les sorciers de Rembrandt, les gnomes de Goya, Les diables variés, vrais cauchemars de moine. Dont Callot en riant taquine saint-Antoine, Sont laids, mais sont charmants; difformes, mais remplis D'un feu qui de leur face anime tous les plis Et parfois dans leurs yeux jette un éclair rapide. — Notre homme était fort laid, mais il était stupide.
Pardon, j'en parle encor comme un franc écolier. C'est mal. Ce que j'ai dit, tâchez de l'oublier ; Car de votre âge heureux, qu'un pédant embarrasse. J'ai gardé la colère et j'ai perdu la grâce.
Cet homme chauve et noir, très effrayant pour moi, Et dont ma mère aussi d'abord eut quelque effroi,
2o6 LES RAYONS ET LES OMBRES
Tout en multipliant les humbles attitudes.
Apportait des avis et des sollicitudes.
— Que l'enfant n'était pas dirigé ; — que parfois
Il emportait son livre en rêvant dans les bois ;
Qu'il croissait au hasard dans cette solitude ;
Qu'on devait y songer ; que la sévère étude
Était fille de l'ombre et des cloîtres profonds ;
Qu'une lampe pendue à de sombres plafonds,
Qui de cent écoliers guide la plume agile.
Éclairait mieux Horace, et Catulle, et Virgile,
Et versait à l'esprit des rayons bien meilleurs
Que le soleil qui joue à travers l'arbre en fleurs.
Et qu'enfin il fallait aux enfants, — loin des mères, — -
Le joug, le dur travail et les larmes amères.
Là-dessus, le collège, aimable et triomphant.
Avec un doux sourire offrait au jeune enfant
Ivre de liberté, d'air, de joie et de roses.
Ses bancs de chêne noirs, ses longs dortoirs moroses.
Ses salles qu'on verrouille et qu'à tous leurs piliers
Sculpte avec un vieux clou l'ennui des écoliers,
Ses magisters qui font, parmi les paperasses.
Manger l'heure du jeu par les pensums voraces,
Et sans eau, sans gazon, sans arbres, sans fruits mûrs,
Sa grande cour pavée entre quatre grands murs.
L'homme congédié, de ses discours frappée,
Ma mère demeura triste et préoccupée.
Que faire ? que vouloir ? qui donc avait raison :
Ou le morne collège, ou l'heureuse maison ?
Qui sait mieux de la vie accomplir l'œuvre austère :
L'écolier turbulent, ou l'enfant solitaire ?
Problèmes ! questions ! elle hésitait beaucoup.
L'affaire était bien grave. Humble femme après tout,
Âme par le destin, non par les livres faite.
De quel front repousser ce tragique prophète.
Au ton si magistral, aux gestes si certains.
Qui lui parlait au nom des grecs et des latins ?
Le prêtre était savant sans doute ; mais, que sais-je ? Apprend-on par le maître ou bien par le coDège ? Et puis enfin, — souvent ainsi nous triomphons ! — L'homme le plus vulgaire a de grands mots profonds : — « Il est indispensable ! — il convient ! — il importe ! » Qui troublent quelquefois la femme la plus forte. Pauvre mère ! lequel choisir des deux chemins ? Tout le sort de son fils se pesait dans ses mains. Tremblante, elle tenait cette lourde balance. Et croyait bien la voir par moments en silence Pencher vers le collège, hclas ! en opposant Mon bonheur à venir à mon bonheur présent.
Elle songeait ainsi sans sommeil et sans trêve.
C'était l'été : vers l'heure où la lune se lève, Par un de ces beaux soirs qui ressemblent au jour Avec moins de clarté, mais avec plus d'amour. Dans son parc, où jouaient le rayon et la brise. Elle errait, toujours triste et toujours indécise. Questionnant tout bas l'eau, le ciel, la forêt. Écoutant au hasard les voix qu'elle entendrait.
C'est dans ces moments-là que le jardin paisible,
La broussaiUe où remue un insecte invisible.
Le scarabée ami des feuilles, le lézard
Courant au clair de lune au fond du vieux puisard,
La faïence à fleur bleue où vit la plante grasse.
Le dôme oriental du sombre Val-de-Grâce,
Le cloître du couvent, brisé, mais doux encor.
Les marronniers, la verte allée aux boutons d'or,
La statue où sans bruit se meut l'ombre des branches.
Les pâles liserons, les pâquerettes blanches,
Les cent fleurs du buisson, de l'arbre, du roseau.
Qui rendent en parfums ses chansons à l'oiseau.
Se mirent dans la mare ou se cachent dans l'herbe.
Ou qui, de l'ébénier chargeant le front superbe.
2o8 LES RAYONS ET LES OMBRES
Au bord des clairs étangs se mêlant au bouleau,
Tremblent en grappes d'or dans les moires de l'eau,
Et le ciel scintillant derrière les ramées,
Et les toits répandant de charmantes fumées.
C'est dans ces moments-là, comme je vous le dis,
Que tout ce beau jardin, radieux paradis,
Tous ces vieux murs croulants, toutes ces jeunes roses^
Tous ces objets pensifs, toutes ces douces choses
Parlèrent à ma mère avec l'onde et le vent.
Et lui dirent tout bas : « Laisse-nous cet enfant !
« Laisse-nous cet enfant, pauvre mère troublée !
Cette prunelle ardente, ingénue, étoilée.
Cette tête aa front pur qu'aucun deuil ne voila,
Cette âme neuve encor, mère, laisse-nous-la 1
Ne va pas la jeter au hasard dans la foule.
La foule est un torrent qui brise ce qu'il roule.
Ainsi que les oiseaux les enfants ont leurs peurs.
Laisse à notre air limpide, à nos moites vapeurs,
A nos soupirs, légers comme l'aile d'un songe.
Cette bouche où jamais n'a passé le mensonge.
Ce sourire naïf que sa candeur défend !
O mère au cœur profond, laisse-nous cet enfant !
Nous ne lui donnerons que de bonnes pensées ;
Nous changerons en jour ses lueurs commencées ;
Dieu deviendra visible à ses yeux enchantés ;
Car nous sommes les fleurs, les rameaux, les clartés.
Nous sommes la nature et la source éternelle
Où toute soif s'étanche, où se lave toute aile ;
Et les bois et les champs, du sage seul compris.
Font l'éducation de tous les grands esprits !
Laisse croître l'enfant parmi nos bruits sublimes.
Nous le pénétrerons de ces parfums intimes.
Nés du souffle céleste épars dans tout beau lieu.
Qui font sortir de l'homme et monter jusqu'à Dieu,
Comme le chant d'un luth, comme l'encens d'im vase.
L'espérance, l'amour, la prière et l'extase I
Nous pencherons ses yeux vers l'ombre d'ici-bas.
Vers le secret de tout entr'ouvert sous ses pas.
D'enfant nous le ferons homme, et d'homme poëte.
Pour former de ses sens la corolle inquiète,
C'est nous qu'il faut choisir ; et nous lui montrerons
Comment, de l'aube au soir, du chêne aux moucherons,
Emplissant tout, reflets, couleurs, brumes, haleines,
La vie aux mille aspects rit dans les vertes plaines.
Nous te le rendrons simple et des cieux ébloui ;
Et nous ferons germer de toutes parts en lui
Pour l'homme, triste effet perdu sous tant de causes.
Cette pitié qui naît du spectacle des choses !
Laisse-nous cet enfant ! nous lui ferons un cœur
Qui comprendra la femme ; un esprit non moqueur.
Où naîtront aisément le songe et la chimère.
Qui prendra Dieu pour livre et les champs pour grammaire ;
Une âme, pur foyer de secrètes faveurs,
Qui luira doucement sur tous les fronts rêveurs.
Et, comme le soleil dans les fleurs fécondées.
Jettera des rayons sur toutes les idées ! &
Ainsi parlaient, à l'heure où la ville se tait, L'astre, la plante et l'cubre, — et ma mère écoutait.
Enfants ! ont-ils tenu leur promesse sacrée ? Je ne sais. Mais je sais que ma. mère adorée Les crut, et, m'épargnant d'ennuyeuses prisons, Confia ma jeune âme à leurs douces leçons.
Dès lors, en attendant la nuit, heure où l'étude Rappelait ma pensée à sa grave attitude. Tout le jour, libre, heureux, seul sous le firmament. Je pus errer à Taise en ce jardin charmant, Contemplant les fruits d'or, l'eau rapide ou stagnante, L'étoile épanouie et la fleur rayonnante. Et les prés et les bois, que mon esprit le soir Revoyait dans Virgile ainsi qu'en un miroir.
Enfants ! aimez les champs, les vallons, les fontaines.
Les chemins que le soir empht de voix lointaines,
Et Tonde et le sillon, flanc jamais assoupi.
Où germe la pensée à côté de l'épi.
Prenez-vous par la main et marchez dans les herbes ;
Regardez ceux qui vont Uant les blondes gerbes ;
Épelez dans le ciel plein de lettres de feu.
Et, quand un oiseau chante, écoutez parler Dieu.
La vie avec le choc des passions contraires
Vous attend ; soyez bons, soyez vrais, soyez frères ;
Unis contre le monde où l'esprit se corrompt,
Lisez au même livre en vous touchant du front,
Et n'oubUez jamais que l'âme humble et choisie
Faite pour la lumière et pour la poésie.
Que les cœurs où Dieu met des échos sérieux
Pour tous les bruits qu'anime un sens mystérieux.
Dans un cri, dans un son, dans un vague murmure.
Entendent les conseils de toute la nature !
31 mai 1839.
David ! comme un grand roi qui partage à des princes
Les états paternels provinces par provinces, •
Dieu donne à chaque artiste un empire divers ;
Au poëte, le souffle épars dans l'univers,
La vie et la pensée et les foudres tonnantes,
Et le splendide essaim des strophes frissonnantes
Volant de l'homme à l'ange et du monstre à la fleur ;
La forme au statuaire ; au peintre la couleur ;
Au doux musicien, rêveur limpide et sombre,
Le monde obscur des sons qui murmure dans l'ombre.
La forme au statuaire ! — Oui, mais, tu le sais bien,
La forme, ô grand sculpteur, c'est tout et ce n'est rien.
Ce n'est rien sans l'esprit, c'est tout avec l'idée !
Il faut que, sous le ciel, de soleil inondée.
Debout sous les flambeaux d'un grand temple doré.
Ou seule avec la nuit dans un antre sacré,
Au fond des bois dormants comme au seuil d'un théâtre,
La figure de pierre, ou de cuivre, ou d'albâtre.
Porte divinement sur son front calme et fier
La beauté, ce rayon, la gloire, cet éclair !
Il faut qu'un souffle ardent lui gonfle la narine.
Que la force puissante emplisse sa poitrine.
Que la grâce en riant ait arrondi ses doigts.
Que sa bouche muette ait pourtant une voix !
Il faut qu'elle soit grave et pour les mains glacée. Mais pour les yeux vivante, et, devant la pensée. Devant le pur regard de l'âme et du ciel bleu. Nue avec majesté comme Adam devant Dieu ! Il faut que, Vénus chaste, elle sorte de l'onde, Semant au loin la vie et l'amour sur le monde,* Et faisant autour d'elle, en son superbe essor. Partout où s'éparpille et tombe en gouttes d'or L'eau de ses longs cheveux, humide et sacré voile. De toute herbe une fleur, de tout œil une étoile ! Il faut, si l'art chrétien anime le sculpteur. Qu'avec le même charme elle ait plus de hauteur ; Qu'âme ailée, elle rie et de Satan se joue ; Que, martyre, elle chante à côté de la roue ; Ou que, vierge divine, astre du gouffre amer. Son regard soit si doux qu'il apaise la mer !
Voilà ce que tu sais, ô noble statuaire ?
Toi qui dans l'art profond, comme en un sanctuaire.
Entras bien jeune encor pour n'en sortir jamais !
Esprit, qui, te posant sur les plus purs sommets.
Pour créer ta grande œuvre, où sont tant d'harmonies.
Pris de la flamme au front de tous les fiers génies !
Voilà ce que tu sais, toi qui sens, toi qui vois !
Maître sévère et doux qu'éclairent à la fois,
Comme un double rayon qui jette un jour étrange,
Le jeune Raphaël et le vieux Michel- Ange !
Et tu sais bien aussi quel souffle inspirateur
Parfois, comme un vent sombre, emporte le sculpteur.
Âme dans Isaïe et Phidias trempée.
De l'ode étroite et haute à l'immense épopée !
Les grands hommes, héros ou penseurs, — demi-dieux !
Tour à tour sur le peuple ont passé radieux.
Les uns armés d'un glaive et les autres d'un livre.
Ceux-ci montrant du doigt la route qu'il faut suivre.
Ceux-là forçant la cause à sortir de l'effet ;
L'artiste ayant un rêve et le savant un fait ;
L'un a trouvé l'aimant, la presse, la boussole.
L'autre un monde où l'on va, l'autre un vers qui console.
Ce roi, juste et profond, pour l'aider en chemin,
A pris la liberté franchement par la main ;
Ces tribuns ont forgé des freins aux républiques ;
Ce prêtre, fondateur d'hospices angéliques.
Sous son toit, que réchauffe une haleine de Dieu,
A pris l'enfant sans mère et le vieillard sans feu ;
Ce mage, dont l'esprit réfléchit les étoiles,
D'Isis l'un après l'autre a levé tous les voiles ;
Ce juge, abolissant l'infâme tombereau,
A raturé le code à l'endroit du bourreau ;
Ensemençant, malgré les clameurs insensées,
D'écoles les hameaux et les cœurs de pensées.
Pour nous rendre meilleurs ce vrai sage est venu ;
En de graves instants cet autre a contenu,
Sous ses puissantes mains à la foule imposées.
Le peuple, grand faiseur de couronnes brisées ;
D'autres ont traversé sur un pont chancelant.
Sur la mine qu'un fort recelait dans son flanc.
Sur la brèche par où s'écroule une muraille.
Un horrible ouragan de flamme et de mitraille ;
Dans un siècle de haine, âge impie et moqueur.
Ceux-là, poètes saints, ont fait entendre en chœur.
Aux sombres nations que la discorde pousse,
Des champs et des forêts la voix auguste et douce ;
Car l'hymne universel éteint les passions ;
Car c'est surtout aux jours des révolutions,
Morne et brûlant désert où l'homme s'aventure.
Que l'art se désaltère à ta source, ô nature !
Tous ces hommes, cœurs purs, esprits de vérité,
Fronts où se résuma toute l'humanité.
Rêveurs ou rayonnants, sont debout dans l'histoire.
Et tous ont leur martyre auprès de leur victoire.
La vertu, c'est un livre austère et triomphant
Où tout père doit faire épeler son enfant ;
Chaque homme illustre, ayant quelque divine empreinte,
De ce grand alphabet est une lettre sainte.
Sous leurs pieds sont groupés leurs sjmiboles sacrés.
Astres, lyres, compas, lions démesurés.
Aigles à l'œil de flamme, aux vastes envergures.
— Le sculpteur ébloui contemple ces figures ! —
Il songe à la patrie, aux tombeaux solennels.
Aux cités à remplir d'exemples éternels ;
Et voici que déjà, vision magnifique !
Mollement éclairés d'un reflet pacifique.
Grandissant hors du sol de moment en moment.
De vagues bas-reliefs chargés confusément,
Au fond de son esprit, que la pensée encombre,
Les énormes frontons apparaissent dans l'ombre !
N'est-ce pas ? c'est ainsi qu'en ton cerveau, sans bruit L'édifice s'ébauche et l'œuvre se construit ? C'est là ce qui se passe en ta grande âme émue Quand tout un panthéon ténébreux s'y remue ? C'est ainsi, n'est-ce pas, ô maître ? que s'unit L'homme à l'architecture et l'idée au granit ? Oh ! qu'en ces instants-là ta fonction est haute ! Au seuil de ton fronton tu reçois comme un hôte Ces hommes plus qu'humains. Sur un bloc de Paros Tu t'assieds face à face avec tous ces héros.
Et là, devant tes yeux qui jamais ne défaillent, Ces ombres, qui seront bronze et marbre, tressaillent. L'avenir est à toi, ce but de tous leurs vœux, Et tu peux le donner, ô maître, à qui tu veux ! Toi, répandant sur tous ton équité complète. Prêtre autant que sculpteur, juge autant que poëte. Accueillant celui-ci, rejetant celui-là.
Louant Napoléon, gourmandant Attila, Parfois grandissant l'un par le contact de l'autre. Dérangeant le guerrier pour mieux placer l'apôtre. Tu fais des dieux ! — tu dis, abaissant ta hauteur. Au pauvre vieux soldat, à l'humble vieux pasteur : — Entrez ; je vous connais. Vos couronnes sont prêtes. Et tu dis à des rois : — Je ne sais qui vous êtes.
Car il ne suffit point d'avoir été des rois. D'avoir porté le sceptre, et le globe, et la croix. Pour que le fier poëte et l'altier statuaire Étoilent dans sa nuit votre drap mortuaire. Et des hauts panthéons vous ouvrent les chemins.
C'est vous-mêmes, ô rois, qui de vos propres mains Bâtissez sur vos noms ou la gloire ou la honte ! Ce que nous avons fait tôt ou tard nous raconte. On peut vaincre le monde, avoir un peuple, agir Sur un siècle, guérir sa plaie ou l'élargir, — Lorsque vos missions seront enfin remplies. Des choses qu'ici-bas vous aurez accomplies Une voix sortira, voix de haine ou d'amour. Sombre comme le bruit du verrou dans la tour Ou douce comme un chant dans le nid des colombes. Qui fera remuer la pierre de vos tombes. Cette voix, l'avenir, grave et fatal témoin.
2i6 LES RAYONS ET LES OMBRES
Est d'avance penché qui l'écoute de loin ! Et là, point de caresse et point de flatterie, Point de bouche à mentir façonnée et nourrie, Pas d'hosanna payé, pas d'écho complaisant Changeant la plainte amère en cri reconnaissant. Non, les vices hideux, les trahisons, les crimes, Comme les dévouements et les vertus sublimes, Portent un témoignage intègre et souverain. Les actions qu'on fait ont des lèvres d'airain.
Que sur ton atelier, maître, un rayon demeure !
Là, le silence, l'art, l'étude oubliant l'heure.
Dans l'ombre les essais que tu répudias,
D'un côté Jean Goujon, de l'autre Phidias,
Des pierres, de pensée à demi revêtues.
Un tumulte muet d'immobiles statues,
Les bustes méditant dans les coins assombris.
Je ne sais quelle paix qui tombe des lambris.
Tout est grand, tout est beau, tout charme et tout domine
Toi qu'à l'intérieur l'art divin illumine.
Tu regardes passer, grave et sans dire un mot.
Dans ton âme tranquille où le jour vient d'en haut,
Tous les nobles aspects de la figure humaine.
Comme dans une église à pas lents se promène
Un grand peuple pensif auquel un dieu sourit.
Ces fantômes sereins marchent dans ton esprit.
Ils errent à travers tes rêves poétiques
Faits d'ombre et de lueurs et de vagues portiques,
Parfois palais vermeil, parfois tombeau dormant,
Secrète architecture, immense entassement.
Qui, jetant des rumeurs joyeuses ou plaintives.
De ta grande pensée emplit les perspectives.
Car l'antique Babel n'est pas morte, et revit
Sous le front des songeurs. Dans ta tête, ô David !
La spirale se tord, le pilier se projette ;
Et dans l'obscurité de ton cerveau végète
La profonde forêt, qu'on ne voit point ailleurs,
Des chapiteaux touffus pleins d'oiseaux et de fleurs.
Maintenant, toi qui vas hors des routes tracées,
0 pétrisseur de bronze, ô mouleur de pensées.
Considère combien les hommes sont petits.
Et maintiens-toi superbe au-dessus des partis.
Garde la dignité de ton ciseau sublime.
Ne laisse pas toucher ton marbre par la lime
Des sombres passions qui rongent tant d'esprits.
Michel-Ange avait Rome et David a Paris.
Donne donc à ta ville, ami, ce grand exemple
Que, si les marchands vils n'entrent pas dans le temple.
Les fureurs des tribuns et leur songe abhorré
N'entrent pas dans le cœur de l'artiste sacré !
Refuse aux cours ton art, donne au peuple tes veilles.
C'est bien, ô mon sculpteur ! mais loin de tes oreilles
Chasse ceux qui s'en vont flattant les carrefours.
Toi, dans ton atelier tu dois rêver toujours.
Et, de tout vice humain écrasant la couleuvre,
Toi-même par degrés t' éblouir de ton œuvre !
Ce que ces hommes-là font dans l'ombre ou défont
Ne vaut pas ton regard levé vers le plafond
Cherchant la beauté pure et le grand et le juste.
Leur mission est basse et la tienne est auguste.
Et qui donc oserait mêler un seul moment
Aux mêmes visions, au même aveuglement.
Aux mêmes vœux haineux, insensés ou féroces.
Eux, esclaves des nains, toi, père des colosses !
Avril 1840.
2i8 LES RAYONS ET LES OMBRES