‹ Les voix intérieuresChapitre 67 sur 67 · Livre et prêtre sont morts. Et la foi maintenant · texte numérisé non relu

Livre et prêtre sont morts. Et la foi maintenant

Cette braise allumée à ton foyer tonnant.

Qui, marquant pour ton Christ ceux qu'il préfère aux autres,

Jadis purifiait la lèvre des apôtres.

N'est qu'un charbon éteint dont les petits enfants

Souillent ton mur avec des rires triomphants ! »

L'autre voix dit : « Pardonne ! aime ! Dieu qu'on révère. Dieu pour l'homme indulgent ne sera point sévère.

Respecte la fourmi non moins que le lion.

Rêveur ! rien n'est petit dans la création.

De l'être universel l'atome se compose ;

Dieu vit un peu dans tout, et rien n'est peu de chose

Cultive en toi l'amour, la pitié, les regrets.

Si le sort te contraint d'examiner de près

L'homme souvent frivole, aveugle et téméraire.

Tempère l'œil du juge avec les pleuis du frère.

Et que tout ici-bas, l'air, la fleur, le gazon ;

Le groupe heureux qui joue au seuil de ta maison ;

Un mendiant assis à côté d'une gerbe ;

Un oiseau qui regarde une mouche dans l'herbe ;

Les vieux livres du quai, feuilletés par le vent.

D'où l'esprit des anciens, subtil, libre et vivant,

S'envole, et, souffle errant, se mêle à tes pensées ;

La contemplation de ces femmes froissées

Qui vivent dans les pleurs comme l'algue dans l'eau,*

L'homme, ce spectateur ; le monde, ce tableau ;

Que cet ensemble auguste où l'insensé se blase

Tourne de plus en plus ta vie et ton extase

Vers l'œil mystérieux qui nous regarde tous.

Invisible veilleur, témoin intime et doux.

Principe ! but ! milieu ! clarté ! chaleur ! dictame /

Secret de toute chose entrevu par toute âme !

« N'allume aucun enfer au tison d'aucun feu. N'aggrave aucun fardeau. Démontre l'âme et Dieu, L'impérissable esprit, la tombe irrévocable ; Et rends douce à nos fronts, que souvent elle accable, La grande main qui grave en signes immortels : Jamais ! sur les tombeaux ; toujours ! sur les autels. »

La troisième voix dit : -.< Aimer ? haïr ? qu'importe ! Qu'on chante ou qu'on maudisse, et qu'on entre ou qu'on sorte Le ma], le bien, la mort, les vices, les faux dieux. Qu'est-ce que tout cel^ fait au ciel radieux ?

La végétation, vivante, aveugle et sombre,

En couvre-t-elle moins de feuillages sans nombre.

D'arbres et de lichens, d'herbe et de goémons.

Les prés, les champs, les eaux, les rochers et les monts ?

L'onde est-elle moins bleue et le bois moins sonore ?

L'air promène-t-il moins, dans T ombre et dans l'aurore,

Sur les clairs horizons, sur les flots décevants,

Ces nuages heureux qui vont aux quatre vents ?

Le soleil qui sourit aux fleurs dans les campagnes,

Aux rois dans les palais, aux forçats dans les bagnes,

Perd- il, dans la splendeur dont il est revêtu.

Un rayon quand la terre oublie une vertu ?

Non, Pan n'a pas besoin qu'on le prie et qu'on l'aime.

O sagesse ! esprit pur ! sérénité suprême !

Zeus ! Irmensul ! Wishnou ! Jupiter ! Jéhova !

Dieu que cherchait Socrate et que Jésus trouva !

Unique Dieu ! vrai Dieu ! seul mystère ! seule âme !

Toi qui, laissant tomber ce que la mort réclame.

Fis les cieux infinis pour les temps éternels !

Toi qui mis dans l'éther, plein de bruits solennels,

Tente dont ton haleine émeut les sombres toiles.

Des millions d'oiseaux, des millions d'étoiles !

Que te font, ô Très-Haut ! les hommes insensés.

Vers la nuit au hasard l'un par l'autre poussés.

Fantômes dont jamais tes yeux ne se souviennent.

Devant ta face immense ombres qui vont et viennent ! î>

Dans ma retraite obscure où, sous un rideau vert, Luit comme un œil ami maint vieux livre entr' ouvert. Où ma Bible sourit dans l'ombre à mon Virgile, J'écoute ces trois voix. Si mon cerveau fragile S'étonne, je persiste ; et, sans peur, sans effroi, Je les laisse accomplir ce qu'elles font en moi.

Car les hommes, troublés de ces métamorphoses, Composent leur sagesse avec trop peu de choses. Tous ont la déraison de voir la vérité Chacun de sa fenêtre et rien que d'un côté. Sans qu'aucun d'eux, tenté par ce rocher sublime. Aille en faire le tour et monte sur sa cime.

Et de ce triple aspect des choses d'ici-bas.

De ce triple conseil que l'homme n'entend pas.

Pour mon cœur où Dieu vit, où la haine s'émousse.

Sort une bienveillance universelle et douce

Qui dore comme une aube et d'avance attendrit

Le vers qu'à moitié fait j'emporte en mon esprit

Pour l'achever aux champs avec l'odeur des plaines J

Et l'ombre du nuage et le bruit des fontaines.

15 avril 1840.

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