‹ Les voix intérieuresChapitre 66 sur 67 · A MADEMOISELLE LOUISE B · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE LOUISE B

— Ainsi donc rien de grand, rien de saint, rien de pur Rien qui soit digne, ô ciel ! de ton regard d'azur, Rien qui puisse anoblir le vil siècle où nous sommes. Ne sortira du cœur de l'homme enfant des hommes ! Homme ! esprit enfoui sous les besoins du corps ! Ainsi, jouir ; descendre à tâtons chez les morts ; Être à tout ce qui rampe, à tout ce qui s'envole, A l'intérêt sordide, à la vanité folle ; Ne rien savoir — qu'emplir, sans souci du devoir, Une charte de mots ou d'écus un comptoir ; — Ne jamais regarder les voûtes étoilées ; Rire du dévouement et des vertus voilées ; Voilà ta vie, hélas ! et tu n'as, nuit et jour. Pour espoir et pour but, pour culte et pour amour. Qu'une immonde monnaie aux carrefours traînée Et qui te laisse aux mains sa rouille empoisonnée ! Et tu ne comprends pas que ton destin, à toi. C'est de penser ! c'est d'être un mage et d'être un roi ; C'est d'être un alchimiste alimentant la flamme Sous ce sombre alambic que tu nommes ton âme.

Et de faire passer par ce creuset de feu

La nature et le monde, et d'en extraire Dieu !

Quoi ! la brute a sa sphère et l'élément sa règle !

L'onde est au cormoran et la neige est à l'aigle.

Tout a sa région, sa fonction, son but.

L'écume de la mer n'est pas un vain rebut ;

Le flot sait ce qu'il fait ; le vent sait qui le pousse ;

Comme un temple où toujours veille une clarté douce,

L'étoile obéissante éclaire le ciel bleu ;

Le lys s'épanouit pour la gloire de Dieu ;

Chaque matin, vibrant comme une sainte lyre,

L'oiseau chante ce nom que l'aube nous fait lire.

Quoi ! l'être est plein d'amour, le monde est plein de foi !

Toute chose ici-bas suit gravement sa loi.

Et ne sait obéir, dans sa fierté divine.

L'oiseau qu'à son instinct, l'arbre qu'à sa racine !

Quoi ! l'énorme océan qui monte vers son bord,

Quoi ! l'hirondelle au sud et l'aimant vers le nord,

La graine ailée allant au loin choisir sa place.

Le nuage entassé sur les îles de glace.

Qui, des cieux tout à coup traversant la hauteur,

Croule au souffle d'avril du pôle à l'équateur.

Le glacier qui descend du haut des cimes blanches,

La sève qui s'épand dans les fibres des branches.

Tous les objets créés, vers un but sérieux,

Les rayons dans les airs, les globes dans les cieux.

Les fleuves à travers les rochers et les herbes,

Vont sans se détourner de leurs chemins superbes !

L'homme a seul dévié ! Quoi 1 tout dans l'univers,

Tous les êtres, les monts, les forêts, les prés verts,

Le jour dorant le ciel, l'eau lavant les ravines.

Ont encor, comme au jour où de ses mains divines

Jéhova sur Adam imprima sa grandeur.

Toute leur innocence et toute leur candeur !

L'homme seul est tombé ! — Fait dans l'auguste empire

Pour être le meilleur, il en devient le pire.

Lui qui devait fleurir comme l'arbre choisi.

Il n'est plus qu'un tronc vil au branchage noirci,

Que l'âge déracine et que le vice effeuille.

Dont les rameaux n'ont pas de fruit que Dieu recueille.

Où jamais sans péril nous ne nous appuyons.

Où la société greffe les passions !

Chute immense ! il ignore et nie, ô providence !

Tandis qu'autour de lui la création pense !

O honte ! en proie aux sens dont le joug l'asservit.

L'homme végète auprès de la chose qui vit ! —

7 octobre 1837.

Comme je m'écriais ainsi, vous m'entendîtes ; Et vous, dont l'âme brille en tout ce que vous dites. Vous tournâtes alors vers moi paisiblement Votre sourire triste, ineffable et calmant :

— L'humanité se lève. Elle chancelle encore.

Et, le front baigné d'ombre, elle va vers l'aurore.

Tout homme sur la terre a deux faces, le bien

Et le mal. Blâmer tout, c'est ne comprendre rien.

Les âmes des humains d'or et de plomb sont faites.

L'esprit du sage est grave, et sur toutes les têtes

Ne jette pas sa foudre au hasard en éclats.

Pour le siècle où l'on vit — comme on y souffre, hélas ! -

On est toujours injuste, et tout y paraît crime.

Notre époque insultée a son côté sublime.

Vous l'avez dit vous-même, ô poëte irrité ! —

Dans votre chambre, asile illustre et respecté. C'est ainsi que, sereine et simple, vous parlâtes. Votre front, au reflet des damas écarlates.

28o LES RAYONS ET LES OMBRES

Rayonnait, et pour moi, dans cet instant profond. Votre regard levé fit un ciel du plafond.

L'accent de la raison, auguste et pacifique. L'équité, la pitié, la bonté séraphique. L'oubli des torts d'autrui, cet oubli vertueux Qui rend à leur insu les fronts majestueux. Donnaient à vos discours, pleins de clartés si belles, La tranquille grandeur des choses naturelles, Et par moments semblaient mêler à votre voix Ce chant doux et voilé qu'on entend dans les bois.

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Pourquoi devant mes yeux revenez- vous sans cesse, O jours de mon enfance et de mon allégresse ? Qui donc toujours vous rouvre en nos cœurs presque éteints, O lumineuse fleur des souvenirs lointains ?

Oh ! que j'étais heureux ! oh ! que j'étais candide ! En classe, un banc de chêne, usé, lustré, splendide. Une table, un pupitre, un lourd encrier noir. Une lampe, humble sœur de l'étoile du soir. M'accueillaient gravement et doucement. Mon maître, Comme je vous l'ai dit souvent, était un prêtre A l'accent calme et bon, au regard réchauffant. Naïf comme un savant, malin comme un enfant. Qui m'embrassait, disant, car un éloge excite : — Quoiqu'il n'ait que neuf ans, il explique Tacite. — Puis, près d'Eugène, esprit qu'hélas ! Dieu submergea. Je travaillais dans l'ombre, et je songeais déjà. Tandis que j'écrivais, — sans peur, mais sans système. Versant le barbarisme à grands flots sur le thème, Inventant aux auteurs des sens inattendus. Le dos courbé, le front touchant presque au Gradus, —

Je croyais, car toujours Tesprit de l'enfant veille.

Ouïr confusément, tout près de mon oreille,

Les ihots grecs et latins, bavards et familiers,

Barbouillés d'encre, et gais comme des écoliers.

Chuchoter, comme font les oiseaux dans une aire.

Entre les noirs feuillets du lourd dictionnaire.

Bruits plus doux que le bruit d'un essaim qui s'enfuit.

Souffles plus étouffés qu'un soupir de la nuit.

Qui faisaient par instants, sous les fermoirs de cuivre.

Frissonner vaguement les pages du vieux livre !

Le devoir fait, légers comme de jeunes daims,

Nous fuyions à travers les immenses jardins.

Éclatant à la fois en cent propos contraires.

Moi, d'un pas inégal je suivais mes grands frères ;

Et les astres sereins s'allumaient dans les cieux.

Et les mouches volaient dans l'air silencieux.

Et le doux rossignol, chantant dans l'ombre obscure.

Enseignait la musique à toute la nature.

Tandis qu'enfant jaseur aux gestes étourdis.

Jetant partout mes yeux ingénus et hardis

D'où jaillissait la joie en vives étincelles.

Je portais sous mon bras, noués par trois ficelles,

Horace et les festins, Virgile et les forêts.

Tout rv)lympe, Thésée, Hercule, et toi, Cérès,

La cruelle Junon, Leme et l'hydre enflammée.

Et le vaste lion de la roche Némée.

Mais, lorsque j'arrivais chez ma mère, souvent. Grâce au hasard taquin qui joue avec l'enfant. J'avais de grands chagrins et de grandes colères. Je ne retrouvais plus, près des ifs séculaires. Le beau petit jardin par moi-même arrangé. Un gros chien en passant avait tout ravagé. Ou quelqu'un dans ma chambre avait ouvert mes cages ; Et mes oiseaux étaient partis pour les bocages.

Et, joyeux, s'en étaient allés de fleur en fleur Chercher la liberté bien loin, — ou l'oiseleur. Ciel ! alors j'accourais, rouge, éperdu, rapide. Maudissant le grand chien, le jardinier stupide. Et l'infâme oiseleur et son hideux lacet. Furieux ! — D'un regard ma mère m'apaisait.

Aujourd'hui, ce. n'est plus pour une cage vide.

Pour des oiseaux jetés à l'oiseleur avide,

Pour un dogue aboyant lâché parmi des fleurs.

Que mon courroux s'émeut. Non, les petits malheurs

Exaspèrent l'enfant ; mais, comme en une église.

Dans les grandes douleurs l'homme se tranquillise.

Après l'ardent chagrin, au jour brûlant pareil.

Le repos vient au cœur comme aux yeux le sommeil.

De nos maux, chiffres noirs, la sagesse est la somme.

En l'éprouvant toujours, Dieu semble dire à l'homme

— Fais passer ton esprit à travers le malheur ;

Comme le grain du crible, il sortira meilleur. —

J'ai vécu, j'ai souffert, je juge et je m'apaise.

Ou si parfois encor la colère mauvaise

Fait pencher dans mon âme avec son doigt vainqueur

La balance où je pèse et le monde et rhon cœur ;

Si, n'ouvrant qu'un seul œil, je condamne et je blâme.

Avec quelques mots purs, vous, sainte et noble femme,

Vous ramenez ma voix qui s'irrite et s'aigrit

Au calme sur lequel j'ai posé mon esprit ;

Je sens sous vos rayons mes tempêtes se taire ;

Et vous faites pour l'homme incliné, triste, austère.

Ce que faisait jadis pour l'enfant doux et beau

Ma mère, ce grand cœur qui dort dans le tombeau !

Écoutez à présent : — Dans ma raison qui tremble. Parfois l'une après l'autre et quelquefois ensemble. Trois voix, trois grandes voix murmurent.

L'une dit :

« Courrouce-toi, poëte. Oui, l'enfer applaudit Tout ce que cette époque ébauche, crée ou tente. Reste indigné. Ce siècle est une impure tente Où l'homme appelle à lui, voyant le soir venu, La volupté, la chair, le vice infâme et nu. La vérité, qui fit jadis resplendir Rome, Est toujours dans le ciel ; l'amour n'est plus dans l'homme. Tout rayon jaillissant trouve tout œil fermé. Oh ! ne repousse pas la muse au bras armé Qui visitait jadis comme une austère amie Ces deux sombres géants, Amos et Jérémie ! Les hommes sont ingrats, méchants, menteurs, jaloux Le crime est dans plusieurs, la vanité dans tous ; Car, selon le rameau dont ils ont bu la sève, Ils tiennent, quelques-uns de Caïn, et tous d'Eve.

« Seigneur ! ta croix chancelle et le respect s'en va.

La prière décroît. Jéhova ! Jéhova !

On va parlant tout haut de toi-même en ton temple.

Le livre était la loi, le prêtre était l'exemple ;

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