‹ Les voix intimes [microforme]Chapitre 43 sur 86 · UN HÉROS DE · texte numérisé non relu

UN HÉROS DE

(A mon bienfaiteur et vieil ami, M, Philéas Huot.)

Llofrit à la France et son cœur et su vie,

En l'an de grâce mil huit cent soixante et quatre, Dans le froid célibat vivait Pierre Francœur ; Contre l'amour son âme avait voulu combattre,

Mais à lu fin l'amour était resté vainqueur !

Un soir, se promenant sur l'immense terrasse Qui couronne le front du haut Cap Diamant, Pierre avait aperçu — vrai type de sa race — Une blonde fillette au visage charmant.

[se souvint qu'un jour, quittant la cathédrale, La jeune fille et lui s'étaient vus en passant ;

Il avait même osé lui tendre l’eau lustrale,

Qu'elle avait acceptée en le remerciant...

Mais ce soir, elle était au bras de son vieux père, Comme.une belle pêche aux branches du pêcher ; Son cœur avait battu lorsqu'elle avait vu Pierre

Qui semblait du regard vouloir la rechercher,

Le père, en remarquant l'émotion de Rose,

(Car Rose était son nom) avait tout deviné.

‘ Allons, avait-il dit, pourquoi cet air morose ? Et pourquoi done ton œil s'est-il illuminé ?

Quoi ! tu ne parles plus ? tu n'étais pas muette, Ma petite, tantôt. ‘Tu trembles follement :

Aurais-tu peur? voyons, une bonne fillette

A son pere, toujours, doit parler franchement.”

Rose voulait parler, mais ses lèvres timides Ne faisaient qu'exhaler des soupirs douloureux ; Et ses grands veux d'azur, si doux et si limpides,

Se troublaient et parfois lançaient d'étranges feux.

Le vieillard, en voyant l'embarras de sa fille, Qu'il n'aurait pas voulu davantage effrayer, Après avoir jeté sur elle une inantille,

L'avait, le cœur ému, ramenée au fover,

EE 7: jee

Pierre était resté là, droit comme une statue ) ?

Regardant s'envoler l'objet de ses amours ; L.] Ê ul Car il l’aimait déjà, ceéte belle inconnue, Et son cœur lui disait qu'il l’aimerait toujours ! | ] Il y rêvait encor, quand l’airain de l’église, Egrenant dans les airs les notes de minuit =] , Le tira de son rêve, et, prompt comme la brise,

Ï1 courut aussitôt vers son humble réduit.

Le lendemain matin, avec la pâle aurore,

Rose s'était levée en proie à la douleur.

Pensive, elle écoutait l'hymne doux et sonore Que les chantres ailés adressaient au Seigneur, Puis des larmes voilaient l'éclat de sa prunelle ; Sa bouche murmurait des mots incohérents, “Je le reverrai done, ici, soupira-t-elle,

Du moins c’est le désir de mes tendres parents...”

De fait, la ve,'le au soir, à sa fille chérie, Ce père avait parlé le langage du cœur:

& J'ai deviné l’amour, ou plutôt la folie

Qui trouble en ce moment ta joie et ton bonheur.

Ce jeune nomme me plait ; il a bonne figure,

Taille robuste, œil vif et mains d'un travailleur ;

Ces dons du corps, souvent, sont d'un superbe augure, Mais aimer Dieu, ma fille, est un don bien meilleur. Est-il un bon chrétien ? J'en jugerai moi-même,

Oui, ear avant longtemps je le rencontrerai ;

Si je suis convaincu qu'avec ardeur il t'aime,

Ma parole d'honneur ! Je te l'amènerai...”

Le nom de ce vieillard, de ce père excentrique, Etait Jacques Benoit. Il ne redoutait rien ; Il eut versé son sang pour la foi catholique ;

Il se gloritiait d’être né Canadien !

Pierre enfin se coucha; mais l’amère insomnie Jusques au point du jour tortura son cerveau ; Espérant mettre un terme à sa longue agonie,

Dans sa forge il alla manœuvrer le marteau.

Il tenait à Saint-Roch une large boutique Où le bruit de l’enclume aux rires se mélait. Le soir, après souper, pour parler politique,

Sous ce toit enfumé souvent l’on s'assemblait.

Pierre, ce matin-là, suait à grosses gouttes,

Lui, le go: forgeron aux bras si vigoureux !

Ah! c'es, qu'alors son cœur entretenait des doutes Sur l’accomplissement de ses projets heureux...

‘# Pourtant, se disait-il, il faut que je connaisse

Cet ange blond qui fait ma joie et mon tourment ; Je veux mettre à son front, où brille la jeunesse,

Les roses de l’hymen— divin couronnement ! ”

Cinq jours plus tard, assis sur le seuil de sa porte,

Il respirait du soir l’agréable fraicheur ;

Devant lui défilait la nombreuse cohorte

Des braves ouvriers revenant du labeur.

— Eh! bonjour, Messieu Pierre ! exclamiut tout le monde, Car il était connu parmi les travailleurs ;

On proclamait sa force une lieue à la ronde :

A lui seul il avait rossé trois batailleurs …

Mais Pierre, tout à coup, s’élança dans la rue Pour saisir un coursier qui venait au galop, Trimbalant dans un fiacre une enfant éperdue

Dont la terreur offrait le plus triste tableau.

Page 1