‹ Les voix intimes [microforme]Chapitre 44 sur 86 · CL · texte numérisé non relu

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Notre héros, soudain, au péril de sa vie, >ondi * un lion au cou de l'animal ondit comme un lion au cou de l'anima Qui s’élança d'abord avec plus de furie,

Mais se calma bientôt, vaincu par son rival!

Presque aussitôt survint un homme à barbe blanche : C'était Jacques Benoit, le maitre du cheval!

Dans Pierre il reconnut, à sa figure franche,

Celui que son enfant nomimait son idéal!

Prenant du forgeron la main forte et grossière,

I la serra longtemps avec effusion :

‘# Ami, vous êtes brave et d'une race fière,

Car de là-bas j'ai vu votre belle action,

Comment vous exprimer ce qu'éprouve mon âme ? Ajouta le vieillard, visiblement confus :;

La gratitude, allez ! = cette vivace flamme —

Brûlera dans mon cœur pour ne s'éteindre plus !

Oui, sans vous la fillette, à l'heure où je vous parle, Serait peut-être morte, oh ! j'en frémis d'horreur !

Je vous cherchais... pardon... je cherchais l'ami Charle…

Quand mon fougueux coursier a fui comme un voleur ! ”

Pierre, d'emblée, avait reconnu :e vieux père

De l'ange au front rêveur qui troublait son repos ; Et, surpris de le voir, il regardait la terre

Sans pouvoir seulement bredouiller quelques mots ! Mais bientôt, recouvrant son ferme caractère,

I dit, en désignant sa modeste maison :

—* Entrez done sous le toit d'un vieux célibataire ! — Vieux, dites-vous? Ah! Ah !'oui, vieux... par la raison!

— Vous êtes trop flatteur ; je passe la trentaine

Depuis quatre printemps.

— Ne vous désolez pas, Car, à trente-quatre ans, la vieillesse est lointaine,

C'est l’âge où l’on ne voit que des fleurs sous ses pas. ?”

Laissons-les discourir, en prenant le breuvage, Sur l'étrange incident qui les a réunis, Et revenons à Rose. Elle veille au ménage,

Y mettant une adresse et des soins infinis.

Ses mains ont tout rangé dans un ordre admirable, Depuis les objets d'art jusqu'au luisant miroir ; Et, par la porte ouverte, on aperçoit la table

Sur laquelle est servi l’humble repas du soir,

Sa mère, vieille femme, arrive de l’église, Où souvent elle va prier le roi des cieux ; Mais sur son front de suite éclate la surprise En ne voyant que Rose apparaître à ses yeux.

— ‘ Et ton bon père, enfant ?

— Pas de retour encore !

— Pauvre vieux ! de ce train il sera bientôt mort ! Car pour trouver celui que ta jeune âme adore,

Il peut mettre à l’envers tout Québec et Beauport...

— “Ciel ! que vois-je ? fit Rose, en courant vers la porte: Mon père qui revient avec notre inconnu...

Mais, réprimant alors l’ardeur qui la transporte,

Elle recule et dit :

Qu'il soit le bienvenu ! ?

En effet aussitôt sautèrent de voiture Pierre et Jacques Benoit, ce vieux Roger-Bontemps. La gaîté rayonnait sur leur bonne figure,

Mais, hélas! la gaîté ne dura pas longtemps !

Lorsque la jeune fille ouit la voix vibrante De l'homme qu'elle aimait, son cœur battit bien fort ; Elle rougit, s'émut ; et sa lèvre brûlante

Taissa tomber un cri d'ineftable transport !

# Mordienne! qu'as-tu done, à mon enfant chérie, S'écria le vieillard, lui saisissant la main ;

Nous t'aimons, tu le sais, avec idolatrie,

Et voulons du bonheur te tracer le chemin. Monsieur Pierre Francœur — que tout le monde approche, Et que je suis heureux de recevoir chez moi — Est un noble artisan sans peur et sans reproche, Qui serait enchanté de vivre sous ta loi';

I m'a fait cet aveu quand j'étais à sa table,

(Car tu sauras tantôt comment je l’ai connu). Catholique fervent, honnête et charitable,

Enfant, tel est celui que tu crois inconnu !

Tu pleures à présent ! voyons, voyons, petite ! Sèche ces vilains pleurs qui rougissent tes yeux ; Prouve à ce beau Monsieur qu'ici la Joie habite

Et que notre étiquette est celle des aïeux!

Rose, en effet, pleurait ! Ses bienfaisantes larmes, Comme des diamants, jusqu'à ses pieds roulaient ; Cet aimable chagrin faisait briller ses charmes ;

Pierre et les deux vieillards, ravis, la contemplaient,

Oui, cette enfant pleurait ! mais un chaste délice Sous ce voile de pleurs alors se déguisait ; Elle avait mis sa lèvre à l’enivrant calice,

Et pleurait le bonheur que son cœur y puisait!

O larmes précieuses, Douces, silencieuses, Baume consolateur, Inénarrable joie,

Que du ciel nous envoie

Le divin Créateur !

Des grands yeux bleus de Rose, Coule, rosée éclose

Du pur et saint amour;

Ah ! rafraîchis son âme.

Dont la soif te réclame ;

Oui, coule en ce beau jour!

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Mais Rose, revenant de lu folle surprise Qu'elle avait éprouvée en revoyant Francœur, Lui dit :

# Veuillez, Monsieur, excuser ma franchise :

Vous m'avez trop causé de joie et de bonheur!..,"”

Ce gracieux reproche, au lieu de blesser Pierre, Alluma dans son âme une lueur d'espoir ;

Il répondit :

“ Le ciel exauce ma priére,

Puisque j'ai maintenant l'honneur de vous revoir, ?”

# Bravo! bravissimo ! trois fois bravo, mordienne ! Glapit Jacques Benoit, tout fier de ce début ; Merveilleusement dit, ma parole chrétienne!

De ce pas, mes enfants, vous atteindrez le but! Allons, Monsieur Francœur, allons, sans gène, à table! Nous avons, il est vrai, chez vous fait bon repas ;

Mais ma femme et ma fille ont de la dent, que diable !

Et le jeûne ce soir ne leur conviendrait pas!”

Le galant accepta la franche politesse,

Puis, en homme d'usage, il but et mangea peu. } 8") o

De rose il admira la beauté, la finesse,

Et la complimenta sur l’exquis pot-au-feu.

Après ce gai repas, on fit de la musique

Dans un petit salon de fleurs tout embaumé ;

Rose, en s'accompagnant, chanta plus d'un cantique Où le nom de Marie était souvent rimé.

Pierre ne chantait pas, lui, selon Les principes ;

Il ne connaissait point l'art des dilettanti ;

Il ignorait aussi l'accord des participes,

Mais chanta volontiers plus d'un couplet joli.

Ce soir-là, chez Benoit, on était en liesse ; Les cœurs, jeunes et vieux, vibraient à l'unisson. Les deux vieillards, tout bas, se répétaient sans cesse

Que Rose pour époux aurait un beau garçon !

& Comment le trouves-tu, Rose”? et toi, bonne vieille ? Demanda le vieillard, quand Pierre fut parti. Rose, joyeuse, dit :

— Vraiment il m'émerveille !

Et sa mère ajouta :

—C'est un fameux parti !...”

Dieu ! que les vrais plaisirs sont de courte durée! Pensait, en cheminant, le jeune homme amoureux ; Je veux garder toujours de ma belle soirée,

Dans Les plis de mon cœur, le souvenir heureux !

Dans le bourg Sainte-Foye, auprès de lu barrière, S'élevait un logis entouré de bouleaux ; Sur ses murs crevassés le houblon et le lierre,

Ainsi que des serpents, déroulaient leurs anneaux,

C'était un beau soir d'août. Dans un ciel sans nuages, L'astre du jour lançait sa dernière lueur,

Et les oiseaux mêlaient leurs gracieux ramages

A la voix du Zéphyr volant de fleur en fleur.

L'air était tout rempli des senteurs odorantes

Que le foin, en séchant, exhalait à foison ;

Et la gentille abeille, aux ailes transparentes,

Buvait avec ivresse aux perles du gazon.

Non loin de la demeure, à l'ombre du feuillage, Trois personnes causnient, assises sur un banc ; La fine humeur gauloise animait leur langage Et l'écho répétait partois leur rire frane, Cependant la plus belle, une blonde fillette, Interrompit soudain son rire harmonieux

Pour aller recevoir, à lu bonne franquette,

Deux nouveaux arrivants, l'un jeune et l'autre vieux,

— Salut à vous, salut! Mademoiselle KRose, Lui dit en s'inclinant le plus âgé des deux ; Votre teint a toujours l'incarnat de la rose,

Et mon ami de vous a droit d'être orgueilleux."

Pierre à son tour reprit :

—t J'approuve le notaire Qui sait dire à propos toute la vérité ; Mieux que lui je connais votre doux caractère,

Et j'admire avec lui votre rare beauté."

— ‘ De grâce, c'est assez! assez! répliqua-t-elle, Je ne mérite pas tous ces beaux compliments ; Spirituels moqueurs, venez sous la tonnelle

Où nous retrouverons mes excellents parents.”

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Ils furent accueillis d'une facon charmante Par Benoit et sa femine, Et Pierre, ce soir, Vint s'asseoir sans trembler aupres de son nimante,

Qui portait à ravir la robe de gala,

Pourquoi tant de gaité sur toutes ces figures ? Et pourquoi le notaire était-il chez Benoit?

C'est que, par un contrat, deux jeunes créatures,

Allaient, en ce beau soir, s'unir devant lu loi,

Pierre, depuis trois mois, sur l'océan du Tendre Confiait son esquif au doux vent de l'espoir; Car Rose quelquefois osait lui faire entendre Ces cinq mots consolants :

6 Aini, j'aie à te voir! "” Or, un jour de juillet — il m'en souvient encore — Pierre chez son amante arrivait tout rêveur, “Je viens, avait-il dit, ô fille que j'adore, T'offrir en ce moment et ma vie et mon cœur.

Je veux me marier: la raison me l'ordonne ; Et n'est-ce pas d'ailleurs le devoir d'un chrétien ? A tous les bons époux le Maitre du ciel donne

Au foyer l'harmonie et le pain quotidien,

Ne me repousse pas, idole de ma vie, Toi qui portes au front ia suave candeur !

Au banquet de l’hymen le Seigneur nous convie :

O Rose, accepte donc avec moi cet honneur...”

Rose avait reparti:

# J'admire ta franchise Et les fiers sentiments que tu viens d'exprimer ; Mais, sans voir mes parents auxquels je suis soumise,

Je ne puis te répondre : 1ls pourraient me blâmer.”

Cette soumission et ce hardi langage Jetèrent notre ami dans le ravissement.

“l'a parles bien, dit-il; je n'ai pas le courage

# De répliquer un mot à ton raisonnement.”

Pierre, le lendemain, rayonnant d'espérance Et frais comme une fleur, arrivait chez Benoit. Le bonhomme lui dit:

—“ Ecoutez ma sentence :

Vous voulez épouser ma fillette ?.. eh bien, soit ! Dans les premiers jours d'août, anenez M. Fabre, Ce notaire galant que nous estimons tous ;

11 manie encor mieux la plume que le sabre,

Quoiqu'il porte cette arme avec un soin jaloux.

Puis, le contrat passé, nous fixerons la date De votre mariage. Au pied des saints autels, Le prêtre célébrant (oh! ce dessein me flatte !) Sera mon vieux cousin, Messire Désautels, Nous ferons, n'est-ce pas? une noce tranquille, Nos aieux s'amusaient de cette façon-là :

N'allons pas imiter les # noceurs ” de la ville,

Je n'ai jamais aimé leur bruit ni leur éclat.”

Pierre, tout ému, dit:

Mon cher futur beau-père, Votre sentence est douce, et j'en suis bien heureux, Je suivrai vos conseils et saurai, je l'espère,

Eviter des # noceurs ” les écarts dangereux.”

Maintenant le lecteur sait pourquoi le notaire Chez le père Benoit accompagnait Francœur, L'habile homme de loi montra son savoir-faire

En dressant le contrat sans commettre une erreur, Au moment solennel où l'épouse future

Prenait la plume d'or pour signer le contrat,

Le notaire, vers elle inclinant safizure,

Mit un léger baiser sur son front incarnat.

# Vous êtes fin voleur, dit en souriant Rose ;

Je ne vous donne point ce petit baiser-la !

Quoi! reprit le notaire, il faudra, je suppose,

Pour être pardonné, vous remettre cela ?

Comment, vous oseriez ?... non, non, riposta-t-elle, Je préfère excuser plutôt votre larcin ;

Vous avez de l'esprit, oh! oui, plein la cervelle, Mais je n'approuve pas votre hardi dessein...”

— C’est bien, faisons l'accord, ma bonne demoiselle, Et, comine la musique est l'accord le meilleur, Veuillez done nous chanter la romance nouvelle

Que vient de publier l'artiste Lavigueur.,”

Quand l'acte fut signé, les chansons et le rire tetentirent longtemps dans ce logis heureux ; Les deux futurs époux! — illusoire délire —

Crurent que leur bonheur valait celui des cieux !...

’ar un soleil brillant, un superne carrosse, Trainé par deux chevaux, arréta chez Benoit.

Pierre, charmant à voir sous son habit de noce,

Sauta de la voiture, aussi fier que le roi!

Mais quand il aperçut Rose en toilette blanche

Et le front couronné des fleurs de l'oranger,

Il ne put retenir cette parole franche :

& Le Créateur en toi ne peut rien corriger !

Accepte ces bouquets, cadeau du jeune prêtre, L'aimable et généreux curé de Charlesbourg ;

Il doit, au saint autel, implorer le grand Maitre

Pour qu'il duigne bénir notre sincère amour, ?”

— "Oui, j'accepte ces fleurs, merci du fond de l'âme ! Veuille assurer Pabbé de mon profond respect ; Puisse de sa vertu la douce et sainte flamme

Produire sur nous deux son salutaire effet..."

Après s'étre adressé les compliments d'usage, Jacques Benoit, Jean Fabre (9) et les futurs époux Prirent place, joyeux, dans le bel équipage Pour se rendre à l'église et se mettre aux genoux De l'abbé Désautels,

L'église Sainte-Fove Brillait de mille feux, de fleurs et d'ornements,

La foule était nombreuse ; une céleste joie

(M. Jean Fabre, le notaire dont j'ai parlé plus hant, servait de père à Pierre Francœur, qui avait perdu ses père et mère depuis plusieurs années.

Répandait sur les fronts de vifs rayonnements.

Car le peuple aimait Rose et savait bien que Pierre Avait le cœur honnête et le bras vigoureux ;

Et, de là, concluait qu'une belle carrière,

Après leur mariage, allait s'ouvrir pour eux. Peindre l'émotion et la joie indicible

Qui firent tressaillir ce couple vertueux

Au moment d'être uni, n'est pas chose possible :

11s avaient du bonheur plein l’âme et plein les yeux

O jour du mariage, Incomparable page Du livre des mortels ; Epoque de la vie

Où se fait l'harmonie

Des cœurs près des autels.

Ineffable mystère :

Un ange de la terre

À l’homme vient s'unir ; Et ces deux créatures, Aux riantes figures,

Ont foi dans l'avenir;

Car devant la Madone

Un apôtre leur donne

Sa bénédiction ;

Et, selon sa promesse,

Le roi des cieux s'empresse

De sceller l'union.

Or, avec cette force, (Primant celle du Corse Le grand Napoléon) Ces époux seront braves Et riront des entraves

Que dresse le démon !

O divin mariage,

Toi le fidèle gage

Du bonheur des époux, Puissent l’homme et la femme Imprimer en leur âme

Ton souvenir si doux !.….

Quatre ans avaient passé depuis le mariage De Rose et de Francœur, Nos héros habitaient Dans le faubourg Saint-Roch, sur le bord du rivage,

Une belle demeure où les amis fétaient,

Ils ne désiraient rien, la sainte Providence

Leur ayant dépurti joie et prospérité ;

Aussi conservaient-ils de Ta reconnaissance

Pour le Dieu qui soutient la pauvre humanité, Deux jolis jumeaux blonds, un garçon, une fille, Etaient venus au monde un soir de février ;

Et ces charmants amours — bijoux de la famille — Egayaient de leurs eris cet aimable foyer,

Ils avaient vingt-deux mois, Pierre-Emile et Corinne, (Ainsi les appelaient le pére et la maman), Vingt-deux mois! c'est l'âge où la lèvre purpurine De ces êtres chéris bredouille gentiment !

Qu'il était beau de voir ces figures joveuses,

Ces fronts où rayonnait la divine candeur,

Ces teints couleur de rose — images gracieuses — Que n'avait pas ternis Le vent de la douleur! Chaque soir, à genoux près de leur bonne mére, Par sa bouche inspirée ils parlaient au bon Dieu ;

Et, semblable à l'encens, leur naïve prière

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Dans un nimbe brillant montait vers le ciel bleu ! [ls ignoraient que l'homme à des songes moroses, Que ses veux quelquefois sont rougis par les pleurs ; Ces anges ne voyaient que joie et rêves roses

Où l'homme trop souvent n'aperçoit que malheurs !..,

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Lorsque Pierre sortait le soir de sa boutique, Les membres fatigués par le rude labeur,

Les joyeux papillons du foyer domestique

Lui faisaient oublier et fatigue et douleur ; Volant à sa rencontre, ils couvraient sa figure De sonores baisers, en riant aux éclats ;

Il les faisait sauter, rouler sur la verdure,

Et savourait longtemps leurs gracieux ébats !

Rose cherchait sans cesse, en femme aïinable et bonne, À prévenir les goûts du maître de son cœur ;

Elle y réussissait, grâce à l'humble Madone,

Qu'elle implorait toujours avec grande ferveur.

De notre Canadienne elle était le vrai type :

Taille moyenne, œil doux et teint plein de fraicheur ; En morale, elle avait l'admirable principe

De garder à nos mœurs leur antique splendeur,

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