‹ Les voix intimes [microforme]Chapitre 47 sur 86 · M 1 TR · texte numérisé non relu

M 1 TR

De bonne heure, Ducrot le lendemain arrive A l'endroit redoutable avec ses bataillons, ‘ Tenez-vous, leur dit-il, tous sur la défensive,

Car l'ennemi déjà doit charger ses canons.

A peine a-t-il parlé, qu'une balle prussienne Laboure jusqu'à l'os le flane de son cheval !

La bête de douleur rugit comme l’hyène

Qui se trouve placée en face d’un rival.

Les ennemis alors sortent de leur cachette

En lançant des obus à travers les bosquets ;

Mais Ducrot, sans frayeur, à ses soldats répète : Laissez-les dépenser leur force et leurs boulets ! Cependant les Prussiens—que ce silence intrigue— Osent se découvrir aux regards des Français.

Ducrot les voit venir, et, fier de son intrigue,

Jubile en pressentant un glorieux succès !

# À l’œuvre ! ordonne-t-il ; déplantez-moi ces rustres Que l’orgueil a rendu méchants, audacieux !

La France attend de vous les faits les; plus illustres,

Allons donc, en avant ! à soldats valeureux ! ”

Aussitôt des milliers de boulets et de balles Tombent comme un orage au milieu des Prussiens. Et l'air redit alors des clameurs infernales

Qui ressemblent aux cris d'une meute de chiens !

Ga et là des blessés étendus en grand nombre Exhalent leurs douleurs et maudissent le sort, Puis d’autres effrayés par ce spectacle sombre,

Sous les bois vont se metire à l'abri de la mort,

Les chevaux, l'œil sn feu, les naseaux pleins d'écume, Affolés de terreur, s'élancent au galop, Mutilant de leurs fers le cadavre qui fume

Sur le sol détrempé par le sang et par l’eau !

C'est un sauve-qui-peut : legénéral lui-même, Espèce de colosse au cœur ambitieux, Est obligé de fuir ; et, dans sa rage extrême,

Maudit, en se sauvant, les Français et les dieux...

Maintenant, grâce au ciel, sur les Hautes-Bruyères, Le vieux drapeau français déroule au vent ses plis ; Il semble défier les hordes meurtrières

Qui nourrissent l’espoir de bombarder Paris.

Neuf jours ont fui. Ducrot à cheval se promène En rêvant au plaisir de revoir l'ennemi, Car il l'attend. Depuis bientôt une semaine

Ce général fameux n’a presque point dormi.

Au détour d’une route, à travers le feuillage,

I] croit voir onduler dans le lointain brumeux

Une mer de soldats : tel on voit du rivage Mollement s’avancer les flots silencieux.

Tiens! ce sont les enfants de la blonde Allemagne, Se dit le promeneur, en mettant son lorgnon ; Nous leur ferons danser, ici, dans la montagne,

Un joli moulinet aux accords du canon...

Ils aiment ce jeu-là, si j'en crois ma mémoire,

Eh bien, ces beaux danseurs ne seront pas déçus ! Mais ! ils sont très nombreux : la plaine en est tout noire |

Bah! qu'importe leur nombre, ils seront bien reçus!

Sur ce, le général pique au flanc sa monture

Et s'élance au galop vers le champ des soldats, #__Aux armes! leur dit-il, de sa voix mâle et pure, Les Allemands sur nous s'avancent à grands pas ! Leur nombre est légion ; mais vous êtes des braves Qui ne comptez jamais le nombre des rivaux ;

Si vous ne voulez pas devenir leurs esclaves,

Ni même leur livrer vos glorieux drapeaux,

Alors, repoussez-les ! N'ayez aucune crainte, Soldats, d’être vaincus; non! luttez vaillamment, Sous le regard de Dieu, car votre cause est sainte

Et Dieu vous aider: jusqu’au dernier moment ! ”

Tous les soldats en chœur à cet appel répondent :

— Nous vous suivrons partout, ô noble général ! ’

—Ah! merci, fait Ducrot ; vos cris puissants inondent

Mon âme d'allégresse.. Attendez le signal !

L'heure succède à l'heure et l'ombre à la lumière ; La nuit sur la nature étend son voile noir.

La lune, au bord du ciel, montrant sa tête altière,

Scintille tout à coup comme un bel ostensoir.

MENER | 10 er

Tout estsilencieux, Ducrot et son armée Attendent, l'arme aux bras, le terrible moment Où la tourbe prussienne—ivre de renommée— Viendra les attaquer dans leur retranchement. Mais le temps passe, et rien ne trouble le silence, Si ce n’est quelquefois les murmures du vent. Enfin l'aube parait, et l'horizon immense

Reflite les clartés d’un beau soleil levant.

Les belliqueux Français sont ennuyés d'attendre ; Ils ne redoutent pas leurs ennemis, oh ! non !

Car leur unique vœu, maintenant, est d'entendre

La voix de la trompette et celle du canon.

Néanmoins, imitant du général l'exemple,

Ils offrent au Seigneur les prémices du jour,

Et ce champ de combat se convertit en temple D'où montent vers le ciel des prières d'amour. Puis, ce devoir rempli, les cuisiniers préparent, Avec habileté, le moieste repas.

La marmite est au feu. Tous les soldats s'emparent De leurs brillants couteaux pour trancher le lard gras. Bref, le tout est servi. La cloche carillonne, Invitant la milice à manger sans façon.

Le vin ne manque pas. La bonne humeur rayonne

Sur les fronts, et les cœurs vibrent à l’unisson.

Mais, dominant les ris, les tiradcs joyeuses, La voix du général fait entendre ces mots :

‘ Aux armes ! j'aperçois les cohortes nombreuses :

Vainquons ! car la défaite est le plus grand des maux ! ”

Les soldats, oubliant le vin et la gamelle Obéissent de suite à l’ordre de Ducrot, Qui suit leurs mouvements de sa vive prunelle

En allant et venant sur son coursier au trot.

Les Prussiens. l'air railleur, vers les Français s'avancent, Mais ceux-ci sont déjà prêts à les recevoir,

Les soldats de Ducrot à leurs ennemis lancent

Un regard dont l'éclair parait les émouvoir.

Ducrot ordonne alors de commencer la lutte,

Par un feu bien nourri. Le feu gronde aussitôt ; Et, spectacle effrayant, des deux côtés on lutte Avec un héroïsme où la colère éclat.

Allemands et Français combattent face à face

Et semblent décidés à vaincre ou bien mourir,

Car lorsque un soldat tombe, un autre le remplace,

Convaincu qu’à son tour la mort va le saisir !

La mort, sans préférence, enlève aux deux armées 14 ,

Des hommes de valeur, que dis-je? des héros !

Elle n'a pas d’égard pour leurs jeunes années,

Non! comme les blés mûrs ils tombent sous sa faux!

O mort, cruelle mort! pour assouvir ta haine,

Tu fais couler à flot le sang de tous ces preux ;

Tu plonges à la fois dans le deuil et la peine

Des mères au cœur d'or et des enfants heureux !

Ils n’ont plus de soutien, ils n'ont plus d'espérance! Ah! qui donc désormais leur donnera du pain ?

Qui les consolera quand l’amère souffrance

Posera sur leur front sa redoutable main ?.….

Mais la mort ne dort pas, au contraire elle veille

Et moissonne à son gré les faibles et les forts :

On a beau la prier, elle n’a point d'oreille

Pour écouter nos voix, nos douloureux accords...

Elle épargne à présent les soldats de la Prusse

Et frappe les Français qui luttent vainement ;

Ceux-ci vont succomber, quand Ducrot, plein d’astuce,

Sous le dôme d’un bois les place adroitement,

Le pauvre général a la douleur dans l'âme :

Six cents vingt-deux des siens sont au nombre des morts ! Que faire? va-t-il fuir ? Non! ce serait infime,

Et partout le suivrait la honte ou le remords... Mais il devra lutter, hélas! sans espoir même,

Car les Prussiens à peine ont perdu cent soldats.

‘ N'importe ! je mourrai pour la France que j'aime, Ditil: un Français meurt, mais il ne se rend pas...” Il crie à ses héros: ‘ Quittons notre retraite

Et derechef allons au poste de l'honneur ; Impossible pour nous d'éviter la défaite ;

Prouvons donc aux Prussiens que nous avons du cœur |!”

La résignation brille sur la figure De ces braves soldats luttant vingt contre cent ; Mxis personne ne jette une plainte, un murmure,

Ils ont déjà juré de répandre leur sang !

Le général alors à leur tête se plac®

En leur disant : ‘ Soldats, imitons nos aïeux ; Lorsque des ennemis s'emparaient d'une place,

Ils les en délogeaient, eh bien, faisons comme eux ! ” Sur ce, l'œil enflammé, le voilà qui s'élance,

Vers la vaste clairière où règnent les Teutons ;

Il y parvient bientôt, trompent leur vigilance, :

Et fait pleuvoir sur eux le fer de ses canons.

Les Allemands, surpris d’une attaque aussi rude, Ne peuvent tout d'abord riposter à ce feu ;

Mais leur général parle, et sa ferme attitude Leur donne du courage et les rassure un peu.

Puis un combat nouveau, gigantesque, commence ; Ces puissants ennemis ne se ménagent pas.

On dirait, à les voir, qu'ils sont pris de démence, Tant ils semblent contents d'affronter le trépas. Balles, boulets, obus, tombent comme la grèle ; Une épaisse fumée aveugle les soldats ;

Aux plaintes des blessés, la trompette entremêle

Sa larmoyante voix, aussi triste qu'un glas.

Les Français luttent bien, Le bruit de la mitraille, Loin de les effrayer, augmente leur ardeur ;

Ils veulent à tout prix gagner eette bataille

Qui renferme pour eux le salut et l'honneur !

Mais, qu'est-ce ? entendez-vous les hourras frénétiques Qu'ils poussent vers le ciel en conbattant toujours ? Ils viennent de ravir aux sujets germaniques

Douze ou treize canons aux énormes contours ! Alors les Allemands, le front chargé de rage,

Font mine d'avancer sous le feu des Français,

Mais en vain ! car ceux-ci redoublent de courage

Et leur font essuyer un nouvel insuccès !

Ducrot observe tout. 11 voit parmi ses braves Un homme culbuter à lui seul maints Prussiens, Leur infligeant à tous de ces blessures graves Que ne peuvent guérir les savants chirurgiens ; Car ceux qui sont tombés sous sa fatale étreinte Sont là, sans mouvement, sur le terne gazon,

La poitrine brisée et la prunelle éteinte,

Mélant leur dernier râle à la voix du canon !

Mais ce chanceux tireur que l'héroïsme guide, Pourra-t-il résister aux coups des ennemis ?

Regardez-le : de sang sa tunique est humide ; N'importe ! il lutte encor, les membres tout meurtris ! Puis, à bonheur! il voit que l'ennemi recule ;

Il avance à la course avec ses compagnons, Poursuivant les fuyards, les tuant sans scrupule, Comme on écraserait du pied des moucherons!,, Tout à coup il terrasse un soldat héroïque

Qui vient de dérober aux Français un drapeau ; Il arrache au voleur cette belle relique,

Plus pure à ses regards que le cristal de l'eau !

Quel est done ce héros à la fière encolure

Que Bellone a chargé des lauriers du vainqueur ? Examinez les traits de sa noble figure,

Et vous reconnaitrez le forgeron Francœur !.. Les malheurs ont blanchi ses beaux cheveux d’ébène Et creusé sur son front un glorieux sillon ;

Blessé, mais non soumis, il est semblable au chêne Qui résiste longtemps aux coups du bûcheron.…..

Il baise avec amour le drapeau de ses pères, Après l'avoir pressé tendrement sur son cœur; Et, sans respect humain, récite des prières

Que sa famille, au ciel, doit répéter en chœur !

L'ardeur chez les Prussiens semble un instant renaître, Car leur mitraille gronde encore avec éclat ; Mais, d’un coup d'œil, il est aisé de reconnaître

Que c'est le désespoir qui les pousse uu combat,

Ducrot veut balayer ces bandes étrangires Qui croyaient par leur nombre effrayer les Français : 4 Braves soldats! chassez ces infâmes vipères

Pour qu'elles n'osent plus nous troubler désormais...”

Pierre alors se redresse et prend sa carabine, De l'échec de la veille il veut venger l’affront. Ciel! soudain son bras tremble et sa tête s'incline :

Il vient de recevoir deux balles dans le front !

Il tombe sur le sol, théâtre de sa gloire, Ce modeste artisan que rien n'intimida, En murmurant ces mots que je livre à l'Histoire :

Adieu, France chérie! Adieu, beau Canada...

ler février 1887.

SON NETLS

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