‹ Les voix intimes [microforme]Chapitre 5 sur 86 · SAMUEL CHAMPLAIN · texte numérisé non relu

SAMUEL CHAMPLAIN

À L'HONORABLE JUGE A. B. RoOUTHIER

Stadaconé trônait dans sa majesté vierge

Au-dessus des flots bleus qui roulaient sur la berge Avec un bruissement clair.

A travers les réseaux de la vigne embaumée

L'indigène vivait dans sa hutte enfumée,

ibre comme l'oiseau de l'air.

Libre co l’ u de l’an

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Sur l'immense plateau couronné de verdure,

Les linottes mélaient leur gracieux murmure, Aux suaves rumeurs des eaux.

Rien ne troublait alors l'harmonie enivrante

Que l'onde, les rameaux et la brise odorante

Versaient à la voix des échos,

Maintes fleurs au soleil entr'ouvraient leurs corolles

Où les abeilles d'or, inconstantes et folles, Cueilluient le miel délicieux.

Stadaconé semblait tressaillir d'allégresse,

Et de chaque taillis un chant rempli d'ivresse

Montait avec l’arome aux cieux.

Mais soudain des clameurs mystérieuses, vagues, Ayant l'air de surgir des profondeurs des vagues, Interrompent ce doux concert ;

Un long serpent de feu court à travers l'espace,

Et la voix du canon — à la brise qui passe —

Lance un rugissement d'enfer !

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Un sauvage, à ce bruit, de son wigwam se sauve,

Croisant dans la forêt plus d'une bête fauve Prise d'un fol effarement ;

Mais bientôt il s'arrête au bord d’une clairière,

Et sur le fleuve voit une souple voilière

Mouiller l'ancre à l'abri du vent,

Un homme jeune encore, à la vaillante allure,

Portant moustache noire et longue chevelure, S'élance sur le sable roux.

L'indigène, charmé par le noble visage

De celui qui paraît le chef de l'équipage,

Va se jeter à ses genoux.

Quel est donc l'inconnu qui vient fouler ces grèves

Que l'enfant des forêts — voyant s'enfuir ses rêves — Dispute aux blancs en souverain ?

Sauvage, incline-toi devant ce nouveau père

Qui rendra ton pays civilisé, prospère !

Incline-toi devant Champlain !

Il vient, au nom du roi qui règne sur la France, Dissiper les erreurs, le vice et l'ignorance

Dans les cœurs naïfs ou pervers, Fonder en Amérique une humble colonie De la France éclairant par son vaste génie

Tous les peuples de l'univers !

Levant de l'avenir un coin du voile sombre,

Il voit des ennemis le combattre dans l'ombre Comme des tigres enragés ;

Mais sa foi, ses vertus, son esprit, sa prudence,

Le feront triompher, avec la Providence,

Des ennemis et des dangers.

Après avoir gravi le rocher gigantesque

Et contemplé longtemps le tableau pittoresque Qui s'offre à ses regards ravis,

11 regagne les flots du beau fleuve qu'il aime,

Et, tout près de ses bords, il travaille lui-même

A bâtir ie premier logis.

Champlain vient de jeter les bases de la ville Où fleurira bientôt lu grande loi civile

A côté de ln loi de Dieu, [apprend que du Val, un Français malhonnète, Conspire contre lui : du Val meurt, et sa tête,

Sanglante, est mise au bout d'un pieu !

Il est sévère, soit ! mais juste et charitable ;

Sa bourse, son cœur d'or, son logis et sa table S'ouvrent à tous les malheureux.

Et les chefs des tribus algonquine et huronne,

Touchés de ses bienfaits, posent une couronne

Sur son front noble et radieux!

Cet humble hommage émeut son âme magnanime Et l’attache encor plus à la charge sublime

Qu'il tient de son seigneur et roi ; Car puisque dans ces cœurs il a déjà fait naître Un peu de gratitude, il y fera peut-être

Briller les rayons de la foi.

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Il leur enseigne à tous l’art de l’agriculture, Et, vrai Cincinnatus, commence une culture Que Dieu couronne de succès.

C'est lui qui, le premier, arrache à cette plage Le secret de donner au blanc comme au sauvage

Le pain, ce levier du progrès !

Mais l’illustre Français ne voit pas tout en rose ;

Son front serein naguère est maintenant morose : Il pleure sur le sort des siens.

Ah! c'est que, par delà les monts et les rivières,

Habite une autre race, aux instincts sanguinaires,

Qui l’outrage et pille ses biens !

C’est la race iroquoise, avide et dominante, Qui veut anéantir cette ville naissante Et régner sur tout le pays.

Elle hait les Hurons et les visages pâles Et caresse l'espoir d’ouir leurs derniers râles

Et de mordre à leurs flancs roussis !

Champlain s'efforce encor d’apaiser les colères Des Algonquins qu’il a traités comme des frères, Mais à sa voix nul n’est soumis.

Les Iroquois d'ailleurs — véritables colosses — S'avancent, l'arme au poing, l'œil et les traits féroces,

Pour attaquer leurs ennemis.

Un chasseur, survenant, confirme la nouvelle

Que deux cents Iroquois, pris d’une ardeur nouvelle, Viennent pour un combat prochain.

& Alors, répond Champlain, puisqu'ils veulent la guerre,

& Et, par orgueil, rougir de leur sang cette terre,

& Ii: seront exaucés demain ! ”

Le soir, notre héros, entouré de ses braves Qui n’ont jamais connu la honte des entraves, Marche au devant des Iroquois.

Il les rejoint à l’aube, au milieu de leur danse, Aux bords du lac Champlain. — Assoiffés de vengeance,

Les Hurons vident leurs carquois.

Le soleil, qui se lève, embrase la ramée

Où se tiennent Champlain et sa modeste armée. Un ennemi vient de les voir ;

C'est un chef que distingue un panache de plumes,

Et son accoutrement diffère des costumes

Des autres monstres à l’œil noir.

Levart son arme, il dit, d’une voix sombre et dure : ‘ À tous ces gueux il faut ôter la chevelure, ‘ Et la faire flotter aux vents! ” Champlain, sortant du bois, au premier rang se place, Et, d’un coup d’arquebuse, en abat trois sur place,

Le chef et ses premiers suivants !

Ce coup fameux inspire aux Iroquois la crainte ;

Ils luttent chaudement, mais leur bravoure est feinte : La frayeur se lit dans leurs yeux !

Ils reculent bientôt, en cohorte confuse,

Epouvantés qu’ils sont par les coups d’arquebuse

Que Champlain décharge sur eux !

Voyez-les déguerpir, ces guerriers si terribles

Qui devaient déchirer de leurs ongles horribles , Les cadavres de leurs rivaux !

Ils sont lâches, c'est vrai, mais — tigres indomptables —

Ils voudront assouvir leurs haines implacables

Contre Champlain et ses héros...

Les ans passent. Champlain quitte la colonie Pour aller demander à la France bénie

Les soldats de la vérité.

Car ce n'est pas, dit-il, par la poudre et les balles

Qu'on pourra subjuguer ces bandes cannibales :

Du prêtre il faut la charité !

Il revient au”printemps, le cœur rempli de joie,

Avec de fiers colons que la patrie envoie Escortés de religieux.

A sa charge il pourra se livrer sans relâche,

Laissant aux récollets la grande et sainte tâche

De gagner des âmes aux cieux!

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11 fonde, il établit de florissants villages

Où nuguère émergeaient des bourgades sauvages Couvertes d’un maigre gazon ;

A la brise aujourd'hui le blé d'or s’y balance,

Promettant au colon la joie et l'abondance

Pour les jours de l’âpre saison.

Il instruit l'ignorant. soulage l’infortune, Fait voir aux ennemis l'horreur de la rancune Et prêche la fraternité ; Il soutient des combats qui le couvrent de gloire, Et pose les jalons d’une héroïque histoire

Qu'il lègue à la postérité !

Québec n’est plus ce roc à l’aspect morne et sombre Où venaient autrefois se reposer à l'ombre :

Le chevreuil, la biche et l'élan.

La vigne et le noyer sont tombés sous la hache, La nature a jeté son large et vert panache :

Pour s: couvrir du drapeau blanc !

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