PROFILS ANGLAIS
Brightoq était dans toute sa splendeur^ Brighton^ ce paradis anglais oii le ciel est bleu quelquefois^ où les grèves ont des paillettes d'or^ où la mer secoue de temps en temps les lourdes bruipes pour porter à la plage les caresses de ses vagues azurées ; Brighton> le Ueu de délices où s'épanouit la fleur de la fashion^ la grande arène où se donne le tournoi des élégances et des excentricités britanniques ; Brighton^ la froide et souriante oasis où les trois royaumes vont, en bâillant^ traiter leur spleen et tuer les heures.
La saison était ilfegnifique. Au dire des habitués de fondation; jamais on n'en avait vu de plus belle. Londres tout entier^ j'entends le Loqdres noble, rélite d'Almack; avait déserté les bords de la Tamise, et Ton pouvait se demander si^ cette année^ le haut parlement avait renoncé à la vie de château.
Brigbion éblouissait^ Brighton regorgeait; les nobles résidences du voisinage^ pleines du rez-deehaussée aux combles^ envoyaient des hôtes à Tauberge^ et yous eussies trouvé sur les registres des hôtels garnis tous les vieux noms du Peeraget
CeuK qui veulent assigner à toute obose une raison d'étroi disaient que cette affluence avait pour cause le lever de deux astres nouveaux h Thorizon d^ la 'mode* Deux astres resplendissants> il faut Tavouer : une femme auteur du plus rare mérite> lad; Desde* mone Bridgeton, et un lion de taille colossale> le fameux Christian Mae-Aulay.
Cette lady Desdemone avait déjà fait se9 preuves daûs les revues les mieux accréditées^ outre la grande victoire dramatique qu'elle avait remportée au tiiéâ* Vffi de Govent^Garden, par sa tragédie de David . Rizzio^ C'était bien autre chose^ en vérité, que nfiss Edgeworth bu mistress Incbbald. Dans sa mise en scène hardie ^ il y avait du Sbakspeare ; son lyrisOie rappelait Byron ; et quand elle daignait écrire en prose de simples articles de Magazine ^ on se prenait à penser qu'Âddison était sorti de sa tombe.
Peu de personnes connaissaient directement lady Bridgeton } on parlait d'elle de façons diverses et même fort opposées. Les uns prétendaient qudo'était
une vieille dame écossaise^ de mœurs antiques et bizarres^ qui avait pris la manie d'écrire sur son retour; les autres prétendaient que c'était une toute jeune femme élégante^ riche^ gracieuse^ et avec cela belle comme un ange.
On avait annoncé dix fois déjà son arrivée à Brighton^ mais elle n'avait pas encore paru ni aux bains^ ni à la promenade^ ni au salon de conversation.
Quant à Christian Mac-Aulay, au contraire^ tout le monde le connaissait^ il était comme le soleil^ que les aveugles seuls n'ont pas vu.
Il faut croire que Christian avait réellement le génie de sa position nouvelle^ ou que les respectables associés M. Carter^ M. Staunton^ H. Lewis^ M. Filowski^ etc.^ s'étaient surpassés dans l'habileté de leurs manœuvres, car il n'avait fallu qu'un mois pour élevef au successeur du ce pauvre Courtenay » ce haut piédestal où il trônait en idole.
Un mois, voilà tout I Trente jours à peine s'étaient écoulés depuis cette matinée, fertile en événements^ où Christian et la jolie Jane avaient fait leur dernier déjeuner au Champagne, et déjà Christian, suivant l'expression prophétique de M. Carter, était plus connu que Robert Peel ou Sa ûrâce le maréchal duc de Wellington.
n était environ midi ; un soleil blafard pâlissait la blanche façade de rétablissement de conversation ; de magnifiques équipages sillonnaient en tous sens les larges rues qui conduisent aux quais et à la plage. Des groupes nombreux stationnaient sur les trottoirs^ et quelques couples montaient les degrés du péristyle. —Sur mon honneur^ Sir Arthur^ disait lord John Tantivy^ qui conduisait haut la main son tandemsqaelette^ il a payé Alhenian deux mille cinq cents loais au prince de Tarente !
— n avait déjà^ répondit sir Arthur^ Nephew of itttton Bajazetl II va bien !
Lady Harriet^ baronness Monteagle^ gravure de ïïiode animée^ d'un âge vénérable^ et dont la maigreur historique était le problème toujours posé au talent ingénieux des couturières du Wsst-End, lady Harriet disait à sir Georges^ son partner : —La vérité est que je le trouve délici^x ! —Ah! ravissant! reprenait lord Georges^ ancien Lovelace à toupet^ adorable !
Lady Harriet montait les marches du péristyle à longues enjambées.
—Mais c'est qu'il a une façon de faire les moindres choses ! reprenait-elle. Et il n'y a pas jusqu' ce nom de Christian Mac-Aulay...
Mistress Meredithi feipme du doyen de Westminster^ la salua et lui dit en souriant :
— Nous parlions précisément de M. Christian MaoAulay, chère ïuady*
— Eh! belle dame, s'écriç^lord Georges, quiest-cp qui ne parle pas de Christian Mac-Aulayî
A 1^ ronde^ on entei^dait les voix mâles des gentlemen^ le§ Yoi}( enrhvnnée^ ou cs^sSées des dames d'un certain &^e, les voix aiguës et chantantes des petites miss, qui toutes répét{^iei)t 4^ prêtai d6 iQiHj mv tous les tonç imaginables ;
— Mac-Aulay 1 Mac-Aulay ! Mac-Aulay l
C'était une fièvre épjdéraique.
Parmi cette foule, il n'y avait guère qu'un couple pour ne point 3'occup§r de Cbri§tian MaoAulay, C'était un charmant jeune homme^ à la chevelure noire, à la figure intelligente et hardie, qui donqait, ma foi, le br£|s à la blonde fille du comm^dore Pavidson. Elle était plus vignette anglaise que jamais, cette ravissante Amy. Se§ cbeveu^ç, légers comme une brume, flottaient au vent et caressaient la délicate pâleur dd«on visage. Il y avait du plaisir daqs ses jolis yeu^ bleus; elle s'iippuyait, heureuse et confiante, w br^s de son cavalier.
Son cavalier avait nom sir Edgard Linds^y^
—Partout du monde ! 4it celui-ci en regardant aolour de lui avec in^patience; impossible de se parler un instant tans témoins I
— Ne vous plaignez pas trop de pela, Edgard, répliqua miss Amy avec up doux sourire; s'U en était autrement, mon père ne nous laisserait peutêtre pas ensemble.
—Vous croyéïç qu'il ne nous laisserait pas en* semble, Amy ? Cependant votre père m'aimait au>trieifois.
—Beaucoup, assurément... mais, à présent, il 9f ridée,., il trouve... Mi§s Amy bésitaji et une teinte rosée vint à sa joue.
— Il trouve?... répéta Edgard.
—Eh bien ! acheva la jeune fille, il trouve qu« vous faites tout compile tpvit le mopde ; en un mot, que vous n'êtes pas assez original.
—Et vous, Amy?
► —Oh! moi, répondit la jeune fille en rougissant
tout à fait, mais^ avec un franc sourire, je vous
trouve bien comme vous êtes, Edgard , et si je ne
suis pas votre femme, jamais je ne serai heureuse.
Les lèvres du jeune homme effleurèrent sa main blanche, tandis qu'il murmurait d'une voix tremblante :
— Ghère^ oh ! chère Âmy ! jamais femme ne fut aimée comme je vous aime ! ' 1
— Eh bien! criait Thonorable Francis Gremorne^ j'ai déjeûné chez Drake, vis-à-vis du pavillon chinois du prince de Galles. On nous a fait manger une christianide de volaille qui était par délices !
— ^On m'a servi chez Boyne^ répondait lord John Tantivy^ des laitances à la Mac-Aulay^ et je vous reconunande cela^ Francis!
Sir Arthur^ qui avait le cure-dents à la bouche^ déclara qu'il connaissait les deux mets rivaux^ et qu'il leiyr préférait les filets de chevreuil à la Tueur de tigres.
— ^Hon Dieu^ Madame^ disait lord Georges à lady Harriet Monteagle^ en rejetant sur Tépaule le revers de sa redingote^ c'est tout bonnement une Mac- Aulay.
Lacly Harriet toucha l'étoffe de la redingote^ et ^ faillit se pâmer d'admiration. « — Si vous voulez m'accompagner au pavillon tan-
tôt^ dilrelle^ je vous offre une place dans mon Mao-
Aulay.
Edgard et miss Davidson^ les deux amoureux, étaient, certes, des modèles de raison au milieu de cette extravagante cohue.
—Après tout, disait Amy, il y aurait peut-être on moyen. Vous êtes poète; si vous faisiez parler de