TOUS
—Je suis poète ! répondit Edgard, a^c une modestie digne d'éloges ; tout au plus peui-on dire que je fais des vers quelquefois. Ce n'est pas la même chose.
—Des vers charmants. Je les connais !
—Je doute fort de mon pauvre talent, Amy, et je n'oserais pas signer de mon vrai nom des essais beaucoup trop imparfaits encore.
Amy fit une petite moue.
—Cela est très-bien, dit-elle. Mais c'est que mon
père ne comprend pas beaucoup la modestie. Son cœur est excellent, vous le savez, Edgard. Seulement, le bruit Tenchante et l'attire. Tenez, ce H. Mac-Aulay, le fameux tueur de tigres, l'homme à la mode, lui fera perdre la tête I
—C'est étonnant, je ne ne le connais pas ëhcore, moi, ce Mac-AuIay !
—Vous ne le connaîtrez que trop tôt, repartit ^y> qui baissa la voix : mon père s'est mis dans • Tesprit de l'avoir pour gendre.
Une menace brilla dans les yeux d'Edgard.
— Pardieu ! s'écria-t-il, s'il en est ainsi, je ferai en effet sa connaissance !
Miss Amy se serra contre lui, effrayée,
-*Un homme qui tue les tigres ! murmura-telle.
— le ne suis pas un tigre, ditEdgard.
—Soyez prudent, je vous en supplie ! D^ailleurs, il ne m'a jamais parlé ; c'est un rêve de mon père, et voilà tout. La vogue extraordinaire dont jouit ce Mac-Âulay ne lui laisse pas un instant de repos. Il le cherche, il le suit, il Timite...
— Je connais déjà comme cela vingt ou trente miroirs ambulants qui reflètent les rayons douteux de ce nouveau soleil. En vérité, je voudrais bien le Voir!
n sentit le bras d^Amy tressaillir légèrement sous le sien.
— Qu'est-ce donc ? demanda-t-il.
— Vous êtes servi à souhait, répondit la jeune fille. •
Un grand brouhaha se faisait du côté des salons de jeu, situés à l'autre extrémité de la galerie où Edgard et sa compagne s'étaient engagés. La galerie était littéralement encombrée. 11 y avait du monde sous les deux péristyles et jusque dans les allées qui tournaient autour de la pelouse. Cela est ainsi dans Favenue de Saint-James et dans Green-Park, quand
la reine va descendre te perron du palais de Buckingham.
Hiss Àmy avait dit : Regardez ! en serrant plus fort le bras de sir Edgàrd.
Ce n'étaifpâs là reine * la reine était à Windsor ou à nie de Wight; mais c'était une royauté aussi, bien respectable et bien respectée : la royauté de la mode !
On assure qué le frère dil rôi Georges atait le rouge de la timidité au front quahd il se fit présenter It Brummel ; ce qui est certain, c'est que Brummel ne fut pas déconcerté du tout quand on le présenta au roi Georges.
— Mac-Aulay ! dit làdy Hàrriel Monteagle en agitant instinctivement la broderie de son mouchoir.
— Mao-Aulay ! t*épétèrent sir Arthur, lohi Georges, lord Johii> la doyenne de Westminster et cent autres.
Ce ftit une acclamation discrète, mais bien nourrie, qui courut aussitôt de bouche en bouche.
•— Mâc-Aulay ! Mâc-Aiilay ! •
La foule ondula un instant, sollicitée par une ëôrte
de tressaillement nerveux, puis ehacun resta immobile.
Christian était seul et sortait des salons de jeu.
Vous dire le suprême parfum d^élégance qui s'exhalait de toute sa personne est chose absolument impossible ; cela ne se décrit pas. Il y avait dans cette fleur du dandysme un arôme tellement intime, des effluves si insaisissables dans leur fière délicatesse, que lady Harriet Honteagle ou sir Arthur luimême ne pourrait pas vous dire en quoi consistait proprement Tétonnante supériorité de ce Mac-Aulay. Les vérités primordiales ne se démontrent pas. Pour peu qu'on eût en soi un atome de distinction, un scrupule de goût dandyque, on sentait l'héroïsme de ce resplendissant gentleman.
Il était beau tout naturellement et sans eflbrt; il avait, ce qui est la première qualité de toutes en Angleterre, la conscience manifeste de son incomparable valeur. Il saluait sommairement et avec protection des j>airs du royaume. Il adressait ses demi-sourires négligents à des duchesses dont les aïeux avaient traversé le détroit avec Guillaume le Conquérant. Tout le monde le lorgnait avidement. Quand il daignait, lui, mettre le binocle à l'œil, la foule, heureuse et honorée, frémissait d'aise.
Edgard ne se souvenait pas d'avoir rencontré jamais en sa vie un homme aussi parfaitement haïssable.
n était seul^ avons-nous dit^ mais seul à la manière des rois qui ont leur côùr^ des astres qui ont leurs satellites.
—Mon père !... murmura miss Amy, qui entraîna Edgard derrière une colonne.
Le Commodore était en effet à son poste; il marchait derrière Christian, imitant, à la lettre, son pas, sa tournure et chacun de ses mouvements, copiant avec méthode, et comme s'il eût eu quelque instrument de précision , Tinclinaison de sa tête, saluant ceux qu'il saluait, lorgnant celles qu'il lorgnait, toussant chaque fois qu'il toussait. De la tête aux pieds, le commodore avait la même toilette que Christian ; les bottes, le pantalon, l'habit, les gants, la cravate, et jusqu'aux boutons, tout était identique. Derrière le commodore venaient douze ou quinze gentlemen, ombres d'une ombre, qui copiaient aussi de loin les mouvements du souverain-pontife de la fashion.
Peut-être y avait-il parmi ces messieurs quelques enthousiastes soudoyés par la société Carter et compagnie. Mais il y avait aussi des dévots de bonne foi. Heureusement pour nos voisins, la folie anglaise est mélancolique et grave; si les lunatique» d'outre- Manche faisaient la ^vingtième partie du bruit que
font nod fous, on ne s^èntendrâît plus dans les trois royaumes.
Christian s'arrêta vers le milieu de la galerie; le Commodore fit halte aussitôt, et les autres sosies du lion semblèrent changés en statues. Christian bâilla; là bouche du cômmodore s^ouvrît, large comme un four; les gentlemen à la suite bâillèrent en poussant des plaintes confuses. Christian se moucha ; le cômmodore et les gentleman tirèrent précipitamment leurs mouchoirs.
— Je ne me mouche pas comme tout le monde! dit entre haut et bas le cômmodore Davidson.
Ce fut dans la galerie un concert surprenant et général; on eût dit qu'un rhume foudroyant avait frappé à la fois tous les cerveaux.
— L'avez-vous vu se moucher? demanda lady Harriet Monteagle, émerveillée.
Lord Georges atteignit son foulard et répondit;
*^Tout ce qu'il fait a un aspect I..1
—Une couleur!... ajouta lady Harriet^ en produis sant avec son nez un son aigu et prolongé.
Le comijiodore Davidson éprouvait en ce moment Un élan Ab fierté bien légitime. Il remit son foulard dans sa poche et se dit t
—Tous ces gens-là parlent de la manière dont je me mouche !
Christian avait repris sa marche triomphale; on put remarquer ici un fait plein de caractère. Christian avait fait une chute de cheval la semaine précédente, et boitait légèrement de la jambe gauche; le commodore, qui n'était point tombé de cheval, boitait un peu plus que Christian. Quant aux gentlemen qui venaient en troupeau derrière le commodore^ ils boitaient d'une façon tout à fait lamentable.
La foule entière se mit à la suite des gentlemen et se prit à boiter d^instinct. Quelques maladroits, ayant eu la fâcheuse pensée de boiter de la jambe droite, furent remis au pas par leurs amis. La procession se dirigea ainsi vers les jardins.
— ^Voilà qui est inouï! s'écria Edgard suffoqué, t'est un être odieux que ce Hac-Aulay !
— Mais du tout, répliqua miss Amy, M. Mac-Aulay est un fort joli homme !
— Oui-dà? fit Edgard vivement, vous aussi ?..;
Puis il ajouta entre ses dents :
— Avant la fin de»la journée, je lui aurai cherché querelle.
—Que dites-vous ? demanda miss Davidson avec inquiétude.
Au lieu de répondre^ Edgard Tentralna vers le jardin^ parce qu'il venait d'apercevoir le Commodore à deux pas de là^ en grande conférence avec H. CSarter. En arrivant au jardin^ ils croisèrent Mac- Aulay, qui tournait un coude de la pelouse. Les yeux du lion tombèrent sur miss Amy ; chacun put le voir sourire gracieusement et s'incliner avec une courtoisie toute particulière.
Où étiez-vous, conunodore Davidson!
On ne sait pas ce que lady Harriet Monteagle eftt donné pour être saluée ainsi.
Peu touché de cet immense honneur^ Edgard fit un mouvement comme pour barrer le passage à Christian ; celui-ci laissa tomber son binocle et détourna la tête ; les gentlemen estropiés envahirent Fallée^ et le pauvre sir Edgard^ pâle de dblère^ emporté par le flot^ eut encore la mortification de grossir le cortège de son rival.
Mais que nous fait la jalousie de sir Edgard? et avons-nous bien le courage de nous arrêter^ ne fût-ce qu'un instant^ sur les détails de ce petit amour bourgeois? Un événëhient extraordinaire se préparait; les jardins de rétablissement royal allaient voir quelque chose d'étrange et de véritablement solennel : la rencontre de deux Étoiles Fixes.
D y avait en effets de Tautre côté des bosquets^ une autre foule^ un peu moins nombreuse peut-être^ mais tout aussi enthousiaste ; cette autre foule escortait une femme élégante, jeune et d'une beauté frès-remarquable^ qui avait accepté le bras du maître des cérémonies.
Les deux cortèges allaient en sens contraire; dans le second^ le beau nom de lady Bridgeton était prononcé avec le même respect que dans le premier le nom illustre de Christian Mac-Aulay.
Hac-Aulay tout seul, sans lady Bridgeton, comme lady Bridgeton, sans Mac-Aulay, eût fait la fortune de la saison. Brighton les possédait réunis! Heureuse ville! Heureux maître des cérémonies! Heureux établissement de conversation ! Depuis le jour mémorable où le caprice de Georges IV transforma en une cité de marbre la plus pauvre bourgade de pêcheurs qui fût sur les rives de la Manche, on n'avait rien vu de pareil. Christian et Desdemone respirant le même air ! Lady Bridgeton et Mac-Aulay foulant le même sol favorisé ! Le tueur de tigres et la Muse ! Hurrah trois fois pour chacun d'eux! Trois fois hurrah encore pour tous les deux ensemble ! God «flvc the queeni Rule Briiannial Haussez les prix de la carte! Ne versez pas une goutte de Champagne
à moins dé deux louis la bouteille ! Vous été» de joyeux Anglais. Mort aux coquins qui ne peuvent pas donner einqshelling pour une tranche de bœuf I Hurrah l huirah ! hurrah !
OEUX ÉTOILES FIXES
—Ma foi, dit le Commodore en s*essuyant le front,
je pense qu'il est bien permis de prendre un peu de
tepos, mon cher monsieur Carter. Voilà trois heures
d'horloge que je suis Mao-Aulay pas à pas !
11 toucha le bras de Carter et lui demanda sérieusement :
— M'avez-vous vu me moucher, tout à l*heure?
—Non, Mîlord, répondit Carter étonné.
Car cette fonction, chez nos voisins, côtoie de trèsprès les rivages du pays shoking, et il faut toute la vogue de Mac-Aulay pour expliquer le succès de son mouchoir.
Le Commodore eut un demi-sourire.
—Je suis un original, vous savez? dit-il; quand Je
me mouche^ vous croiriez voir Hac-Âulay se moucher I
—Bah! fit Carter; vraiment!
—Quand je marche aussi; tenez! s'écria Robert Davidson^ qui fit quelques pas en boitant à la manière de Christian; j*ai étudié la chose dans le silence du cabinet. . . c'est un simple mouvement de hanches.
— Par derrière, on jurerait que c'est Mac-Aulay qui marche ! dit Carter avec admiration.
— ^Et par devant, demanda le commodore^ qui fit volte-face vivement.
-r-Par devant, encore mieux, Milord !
— ^Ah ! ah ! s'écria Robert Davidson, je ne fais rien comme les autres, moi ! Voulez-vous me dire. Monsieur Carter, pourquoi on admirait tant ce Brummel et ce Courtenayt Ce n'est pas moi qui ai jamais donné là-dedans!
— ^Vous avez trop de goût pour cela, Milord.
— Du tact. Monsieur Carter, c'est du tact, pas davantage!
11 se découvrit involontairement pour ajouter :
— Mac-Aulay, par exemple, voilà un honune! Le Times d'hier Imprime en toutes lettres qu'il a tué dans les jungles cent vingt^huit tigres royaux !
—J'ai lu le Standard ce matin, répliqua M. Carter
pavement, et le Standard dit cent trente-deux. —Monsieur, fit observer le commodore avec un peu de sévérité dans la voix, le Times est un journal ordinairement bien renseigné!... C'est mon journal!... et s'il dit cent vingt-huit, il y a gi*os à parier...
Il s'interrompit brusquement pour demander : ^Yous n'avez pas vu ma fille ce matin. Monsieur Carter ?
—Non, Milord, répondit le marchand de chevaux, qm saluait en ce moment un gentleman descendant le peiTon extérieur.
— Seraït-il indiscret de vous demander, fit Robert Davidson, qui vous saluez là, cher Monsieur?
—Pas le moins du monde ! C'est un membre des Communes .<iui m'a commandé un tilbury pareil à celui de Mac-Aulay.
— Oh! les imitateurs! s'écria le commodore ave un amer dédain ; servile troupeau ! comme dit un poëte; je hais ces gens-là du fond de l'âme. Avezvous remarqué mon costume du matin?
Carter tourna autour du commodore et dit d'un air stupéfait :
—Ah çà ! Milord, est-ce que vous avez dépouillé Mac-Aulay?
90 LE tUfeUR
Le commodôré eiit éhVle de se jeter âtl cou de Carter.
— Lewis me sert une déttiî-heure après luî, répOtt*dit-^il avee abandon ; mais votls le eonnaisseiE^ totiÀ, M acAutey^ Monsieur Carter ?
— Comme un simple fournisseur peut connaître ^ . un homme dé sort importance^
^ToUchei; là! s'écria le commodôre qlii Itif tendit impétueusement la main.
Carter rettfa lA Metine avec modé«tië«
^ToUcheî là ! répéta Rôbëfl Dâviâsôb^ qui ijottUi en se penchant à son oreille :
•-^Quand voUs aurez un attelage pttreil à e«lui de son landau. Vous me le garderez ?
— C*est entendu, Milord.
—Le diable, voye«-vous, fc^est que t^t le moftdè le copie, de sorte que j'ai Tair de faire comttle tout le monde... Moi qui jamais...
Le marchand de chevaux acheva la phrase d'iin geste; et le commodore enchanté, lui fbappa sur répaule.
—Vous avez Filowski ? dit Carter en regardant ses pieds.
Le Commodore fit uii signe de tête mignon. Carter regarda ses mains.
— Stattliton ttusôi? ajouta-t-il.
—Vous ne me prendrez pas sans 'vert ! s'écHa le Commodore^ j'ai tous les gens qu'il a. Il faut bien Un peu d'originalité. J'ai maintenant une question importante à vous faire, Monsieur Carter.
—A V06 ordres, Mîlord.
Robert Davidson ôta de nouveau son chapeau.
— Lôdy Desdemone BridgetoU se fourtilt-elle chez Vous ? deniandâ4-Il avec une sorte de recueillement.
—Je lui at Vendu son coupé.
—Ma parole, dit le commodore aVec envie, vottô êtes des gens bien heureux, vous autres marchandsPl vous fréquentez tout ce qu'il y a de mieuît ; Il n'est point de personnage Si haut placé que Vous rie puissiez approche!*. Dans un instant, par exemple, vous pounreîK vôui^antet* d'avoir causé familièrement avec le commodore Davidson, le premier de nos dandies après Mac-Aulay ?
Carter eut un sourire flatteur et demanda :
—Pourquoi apHs, Milordî
Le commodore pâlit et mit la main sur son cœur.
— Est-ce que vous pensez, s'écria-t-il d'une voix altérée par l'émotion, que Je pourrais lutter contre notre Mac-Aulay 7
—Non, Monsieur Carter, s'interrompit-il en se-
couant la tête comme pour chasser les fumées d'une ambition par trop extravagante ; c^est impossible ! cent vingt-huit tigres royaux! On la ditjolie^ cette lady Desdemone Bridgetpn ?
— ^Plus que jolie, charmante !
— Être charmante, soupira le commodore, quand on a fait les cinq actes de David Rizzio, le prologue et répilogue ! Âh ! Monsieur Carter, je donnerais sur-le-champ mille livres pour baiser seulement le bout de ses doigts! J'ai lu sa dernière pièce sur rirlande, Monsieur, c'est original au plus haut d^pré: #elja ressemble à Coleridge. Quel âge a-i-elle ?
— Dix-huit ans.
- Les bras du commodore tombèrent.
— Elle est mineure ! dit-il, elle devait avoir tout au plus quinze ans quand qUc a fait le plan de sa tragédie ! Je suis sincèrement amoureux d'elle. Monsieur Carter, je a^ous le dis sous le sceau du secret. A mon avis, le ciel sur la terre serait d'être Tami de Mac- Âulay et Tépoux de lady Bridgeton. Dix-huit ans ! Cent vingt-huit tigres royaux ! c'est le Timts qui l'imprime !
Carter pensait à part lui :
— Je le sais bien, puisque cela m'a coûté dix souverains !
Le c<Hmnodore tira de son gousset une montre fort élégamment ciselée.
— 4)éjà midi et demi ! s'écria-t-il ; on ne saurait imaginer la difficulté que j'éprouve à être en même temps un homme à la mode et un excellent père !
Comme Carter avait la maladresse de ne point remarquer sa moi^tre, il la fit sonner.
—On trouve ce modèle, assez distingué^ reprit-il d'un air piqué.
—La montre de Mac-Aulay ! dit le marchand de cbevaux; Milord^ vous me ferez crier : au voleur !
Rdbert Davidson eut le rire silencieux que Cooper prête à (£il-de-Faucon.
—Le mot est joli 1 dit-il en remettant sa montre dans sa poche. Monsieur ÇaiTier, j'apprécie fort votre entretien^ mais je suis positivement inquiet de miss Davidson. Âdieu^ Monsieur Carter.
Tout en causant, ils avaient descendu le perron extérieur de l'établissement^ et se trouvaient au milieu de la rue. Le commodore se dirigea vers son hôtel d'un pas égal et ferme d'abord ; mais au bout de cinq ou six enjambées^ il se frappa le front et se ^it à boker. M. Carter ne songeait plus à lui déjà^ • lorsqu'il le vit revenir en courant.
94 LE TUFUB
'^ie voudrais savoir^ eria-t-il de Ima^ çombieii Ht le Standard ?
-—Le Standard, MUordt répéta M. Carter^ qui »'y était plus.
-!-Poup les tigres f
— ^Ah 1 pour les tigres î Cent trente-deux, Mflord.
Robert Davidson tira son calepin.
— Dix-huit ans ! murmurait- il en mouillant le bout de sa mine de plomb.ides tragédies...
Une rumeur se fit sur le perron. Lewis, Staunton, Filowski et les autres associés descendaient les marches en causant avec bruit.
—Bonjour, Messieurs, bonjour, djt le cpnunodore, qui leva la tête. Je suis en tr^in de chercher ma fille, et je prepds quelques note$ rapides,
—Dix-huit tigres royaux! s'interrompit-il en écrivant, c'est-à-dire, noa ! cent vingtr-.hviit ans!... Non !... il y a bien de quoi perdre la tête !
• — Ah ! Milord, dit Lewis^ pep(Jez-:VQu^ ! l$i rencontre, a eu lieu. Christian Mao-Aulay et lady Brid^eton se sont salués dans le parc. *
Les lèvres du çommodore tremtlèreat/ il devint blême comme un mourantt Puii^i (pissant é^liapper une exclamation tragiqviç;, il $e jçt4 téti^ iH^ifsée au
milieu da la faul§ qui commeoçt^it h sortir de Téta*
blissement.
•«O^Vm dpno? depaa^da Filowski, —Il a la tièyre de MftP-Aulayi répûndit Carter, cette cbère fièvre qui doit emplir qo9 caisses, Gm\ we
im\\v> ifeH un délire ! No» frai$ s(mt d^^ ouverts. Jim un mQi$ Qpus aurons gc^ue trois c^te pour
—Depuis hier seulement, dit lâ^Wilj fai V^udU
■^-MQi:i quatre-vingts p^ipoa de botte» Maç^Aulay, ^Quta Filowski, —Moi, appuya Staunton, cinq cents dqu^^ines de
im^ Maç-Aul^y, nuance Jïac-Aulayi pwfam l^c-
Aulay!
Les autres n^archaud? déclarèrent dea résultats Q0n moins s^y^tageu^*
— Mac-Aulay, Mac-Aulay ! prononça Carter avec ime i*eligi§v^se tendresse, il y a des millions dans ce Aom4è l Ss^ santé es| touiours bonne, n'esVçe-pas T
— ISqpne^ répartit Filo^ski, à Texeeption d'un misérable cor au pied qui l^ fait bien souffrir ï
Ua fournisseurs 3e regardèrent, et il y eut un silence,
—J'ai entendu dire, commença Lewis d'un air
sombre^ que les cors négligés pouvdent devenir dangereux.
—Au commencement de ce siècle^ ajouta Staooton, un jeune Mandais du nom de Peter Lougb^ domicilié à Castlebar^ dans le comté de Mayo^ s^étant fait opérer d^un cor à Taide d'un instrument peu convenable et d'ailleurs malpropre^ la fièvre nerveuse s'ensuivit^ et le malheureux jeune homme mourut du tétanos.
Un cri de terreur s'étouffa dans toutes les poitrines.
— ^Messieurs^ dit Carter^ un convoi spécial peut amener ici en deux heures les premiei*s médecins de Londres.
— ^Les médecins^ soupira Staunton^ ne peuvent rien contre le tétanos !
— ^Ha parole"^ s'écria Carter, je ne puis m'empécher de frémir quand je songe que notre cher lord est mortel comme vous et moi !
On ne répondit point. Les imaginations travaillaient. On lançait déjà des regards inquiets vers le péristyle, et chacun s'attendait presque à voir paraître Christian pâle et défait, luttant contre ee durillon perfide qui devait le conduire au tombeau.
Une voiture élégante vint s'arrêter au bas des degrés. «
—Le coupé de lady Bridgeton ! dit Carter; elle se porte bien, celle-là! sa couturière n'a rien à craindre.
Toutes les têtes se découvrirent à la fois, comme si un mécanisme ingénieux eût arraché du même coup tous les chapeaux de Tassociation. Un bon vent de sérénité passa sur tous ces fronts nus, et les lèvres désolées retrouvèrent soudain des sourires.
Christian Mac-Aulay venait de paraître au haut des marches, donnant le bras à une jeune femme éblouissante de toilette, éblouissante surtout de beauté.
Christian avait le teint frais, Tœil brillant, et nul symptôme de tétanos ne se montrait dans sa per- ^De«
Les fournisseurs se retirèrent «à distance respectueuse de réquipage, saluant du torse et de la main. La foule encombrait déjà les degrés du perron. Parmi le murmure confus qui s'élevait, on distinguait de tous côtés ces detix noms rîadieux : Christian Mac-Aulay ! lady Bridgeton î
Christian offrit la main à la jeune dame, qui s'y appuya légèrement pour sauter dans la voiture; Christian y monta derrière elle ; la portière se ferma^
et le magnifique attelage descendit au galop vers la grève, — ^Dieu soit loué^ dit Carter^ il a bonne nûilûl I^es gQQttemen qui boitf^ient naguèr§ sui* tes pas de Ctiristian^ ^t quelques autres geptlemai» dissér minés dans la foule^ vinrent ^ joindre aux fouroia^ aeurs^ qui les empeuèrept ^u^ Armça d@ Cumberr land> ou m bûu déjeuner était servi» On ae mit i table^ et la santé de Christian fut poilée par tous tes membres de pette grande famiU^ ^qui vivait pour lui et par lui,
Ësi-il besoin de dira^ qu'outre tes geutlei»en em^ ployés par ^association^ il y avait des dames? Ceux
qui savent avec quel aoin parfi^it Tindustrie de nos voisins organise le succès ^ pourront ftffîrmer (f» les dames sont d'une utilité majeure dans l'eji^en^ ble des opérations, .
La cteque de nos tbéàtre^j essai informe et gro^ sier^ ne peut donner aucune idée de$ sublimités de ce grand ^irt qui dompte le sort et supprime les caprices de la vogue- Les Anglais ont trouvé le mot ptf Jf pour désigner cette divinité plus forte que le hasard. Noua autres Fr^gaçaia^ nous rions du vu^ parce que nous na la cQiQprenona pi^a, Les vrftis pbilosophea.iavent bieo^
qu'en dehoris dupU/f, le môilde civilisé est désormais iSans avenir.
Pendant Hiie les âsSdciés^ directeurs de la grande entreprise et les gentlemen clàqueurs* dégustaient ensemble le porto et le claret, Christian tenait dans sa main la main de la délicieuse lady Bridgeton^ et les deux Etoiles Fixes étaient en tête à tête.
Christian ne pouvait se lasser de contempler sa compagne^ qui avait Tœil humide et la joue couverte de rougeur.
—Ma parole! s'écria Christian, en portant la main de la jeune femme à ses lèvres, tu es cent fois plus jolie qu'autrefois, Jane?
—Vous trouvez. Monsieur Mac-Aulay? répliqua lady Bridgeton en minaudant.
—Tu es adorable ! Mais tu as donc fait fortune, Jane?
Jane prit un petit air sérieux. —Je possède une jolie aisance, répondit-elle. La voiture roulait silencieusement sur le sable fin de la grève ; Tair était doux ; la mer tranquille chantait en festonnant sa légère frange d'écume. La foule était loin déjà. Christian mifla main de Jane sur son cœur, qui battait ; Jane, souriante et plus pâle, lui tendit son beau front.
Ce n'est pas cent livres, ce n'est pas mille livres, c'est sa fortune entière que le commodore Davidson eût donnée pour voir comment les deux Etoiles Fixes se comportaient dans le téte-à-téte.