‹ Les voleurs d'orChapitre 32 sur 32 · TRIOMPHE DU COMMODORE · texte numérisé non relu

TRIOMPHE DU COMMODORE

Christian jeta soa chapeau sur un fauteuil en poussant un soupir de soulagement. Il avait vu passer les fournisseurs en compagnie du Commodore; il se sentait débarrassé pour longtemps. Quand il reconnut Jane^ il ne put retenir un geste d'étonnement.

— Vous ici ! balbutia-t-il.

— Vous ne vous attendiez pas à me voir, Christian? répliqua la jeune femme.

—J'avoue que j'étais loin de penser...

— Et ma présence vous contrarie?

Christian était remis.

— Vous ne le croyez pas, Jane, dit-il en se penchant pour lui baiser la main avec galanterie. U faut

me pardonner mon premier mouvement^ un reste de tristesse...

Et comme Jane l'interrogeait du regard^ il ajouta en forme d'explication :

—VouB ne vous figurez pas comme j'étais triste ce matin; j'avais des idées de l'autre monde^ un désespoir sans motif^ des regrets absurdes qui me navraient le cœur. Mais j'ai pris le dessus; je nargue le passé maintenant^ et Dieu merci! mon humeur est excellente.

— ^Je serais bien heureuse d'apprendre^ dit Jane^ que vous avez des sujets de joie.

—J'aime mieux vous dire que je n'avais pas l'ombre d'un sujet de peine. Je me faisais tout simplement des fantômes. 11 me semblait^ par exemple, que miss Amy ne pourrait jamais m'aimer.

Il haussa les épaules et poursuivit d'un air victorieux:

— Je viens de la voir; nous avons causé; elle a été d'une bienveillance adorable I A vue de pays, rien ne sera plus calme et plus uni que votre ménage.

— ^Votre ménage I répéta Jane involontairement.

—Ce sera ce qu'on appelle un mariage de raison, acheva Christian qui mit ses mains dans ses poches.

—Allons ! fit Jane en réprimant un soupir, nous

eo sommes donc au même pcMot tous les deux; je fais^ moi anssi^ on mariage de raison.

> Christian ferma les jeta à demi dL piûn(Hiça da bout des lèvres:

— ^En vérité, vous tous mariei, mon ange?

Jane garda un instant le silaaoe; puis, au lira de rép<Hidre:

— Hon Dieu, dit-elle, il ya des choses en ce monde qui au premier aspect repoussent et attristent.

— Je ne vous coiîiprends pas, interrompit Christian, dont l'attention s'évdllait malgré lui.

— Des choses bizarres, continuait la jeune femme, des choses tellement inattendues et si invraisemblables...

— Voyons un peu ces choses-là !

Jane releva sur son ancien amantson regard plein de mélancolie et prononça d'une voix ferme :

— Christian, je vais être votre belle-mère.

— Charmant! délicieux! s'écria le lion avec un éclat de rire un peu forcé, chaque fois que les femmes épousent un fou, elles prennent un air solennel pour dire : Je fais un mariage de raison.

— ^Ah! çà, se reprit-il, je n'étais donc pas si loin de la vérité, l'autre jour ! j'avais mis le doigt sur la plaie? Ambitieuse ! ambitieuse ! c'est là votre péché

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mignon^ Jane. Mais je ne vous fais pas de reproches au moins; tout est pour le mieux! Une chose impayable, c'est que ce petit fat d'Edgard Lindsay, n'aura ni vous qui épousez le commodore, ni miss Amy que j'épouse. Il ne lui reste plus qu'à se pendre ! Charmant ! charmant, sur ma parole ! voilà ce que j'appelle un vrai dénoûment de comédie.

La colère montait au cœur de Jane; mais elle employait tout ce qu'elle avait de force à retenir sur ses lèvres le sourire qui voulait s'échapper.

— ^Ma foi, dit-elle, je n'osais pas le prendre avec vous sur un ton si léger, mais...

— ^Ma belle-mère! répétait Christian. Ah! l'excellente histoire !

— Mais, poursuivit Jane, du moment que vous me donnez l'exemple.

— ^Ah ! de tout mon cœur l de tout mon cœur ! c'est une situation unique et qui vaut son pesant d'or. Ah çà ! puisque nous voilà mariés tous les deux, raisonnablement et convenablement, Jane, ma chère Jane, nous pouvons bien causer un peu coname de vieux amis.

— Pourquoi non? s'écria Jane gaillardement; je vais vous dire, moi, ce qui gênait nos relations : c^étaient ces fatigants souvenirs d'amour.

—Fadaises^ ma toute belle !

— Sottises, mon très-cher !

— ^Étions-nous assez enfants !

—Tenez, Christian, j'ai honte quand j'y pense!

— Je vais vous faire un aveu, Jane: je conservais une petite inquiétude à votre sujet, vous aviez beau me dire que vous étiez guérie...

— C'est absolument comme moi : je me défiais de votre froideur.

— On a vu des jeunes personnes se tromper ellesmêmes.

— On a vu des jaloux jouer la comédie de Tabandon .

— ^Mais, par exemple, dit Christian, dont la voix se fit à son insu plus lente et plus grave, quand vous m'avez donné cette clef de votre jardin...

— Quand vous l'avez prise avec un empressement si joyeux y poursuivit Jane.

— J'ai senti comme un frisson au cœur ! acheva Christian presque à voix basse.

—Comment! comment! s'écria Jane, un frisson? mais j'ai été enchantée, au contraire !

— C'est qu'apparemment vous étiez mieux guérie que moi, Jane. Moi, voyez-vous, j'ai le cœur fait ainsi : il est des souvenirs] qui ne pourront jamais s'efiacer de ma mémoire.

Ce n^était plus pour garder son sourire que Jane se tenait à quatre; il y avait des larmes de joie sous sa paupière.

— Voulez-vous savoir? dit-elle pourtant avec un dédain parfaitement joué^ cela me fait pitié^ voilà tout 1

— Vous êtes bien heureuses, vous autres femmes! soupira Christian.

Jane eût payé ce soupir au prix de dix années de vie, mais elle tint bon ; elle Tavait dit : c'était sa. dernière bataille.

Christian rêvait. Il poursuivit d'un ton langoureux.

—Ces chères promenades au bord de Teau tranquille et bleue! Ces longs silences sous la voûte muette des grands arbres ! Les heures si belles et si douces du premier amour ! Que disions-nous, Jane, dans la voiture qui nous emportait loin de la maison de votre oncle? Je ne sais; je ne sentais plus mon àme ; c'était comme un rêve plein de délices, et les bienheureux doivent se taire ainsi au Paradis !

— Oui... oui, murmura Jane combattant son émotion victorieuse, vous dites vrai : c'était un rêve !

—Vous pleuriez, je m'en souviens. C'était avec

mes baisers que j'essuyais vos lannes.

Jane était pâle; sa voix trembla quand elle dit :

— Jie parlons pas de cela^ Christian, je vous en prie !

— ^Pourquoi? demanda Christian; c'est notre dernier jour ; demain ces souvenirs seraient coupables.

— Ils sont bien douloureux aujourd'hui ! balbutia la jeune femme qui appuya ses deux mains contre son cœur.

— Pour vous, Jane, s'écria Christian, je ne dis pas. Mais pour moi, c'est ce petit coin de la mémoire où le cœur dresse religieusement un autel. Oh! qu'il était naïf et profond l'amour que je vous portais, Jane! Comme nos deux cœurs étaient bien faits l'un pour l'autre ! car vous m'aimiez, vous aussi !...

— ^Je le croyais, voulut dire la jeune femme.

— Taisez-vous interrompit le lion avec chaleur, ne blasphémez pas, au moins ! vous m'aimiez, je vous jure que vous m'aimiez! Depuis lors, vous avez changé, c'est possible, et c'est mon malheur...

— Son malheur ! répéta Jane en elle-même et en caressant ce précieux aveu tout au fond de son âme.

-^Laissez-moi, reprit le lion, laissez-moi, je vous en supplie, cette pauvre consolation! Dites-moi...

—Eh bien, oui, Christian, je crois que je vous aimais.

Le lion lui avait pris les deux mains qu'il dévorait de baisers.

— Comme moi^ balbutiait-il avec une ardeur toujours croissante, — n'est-ce pas, Jane, comme moi, avec passion, avec délire, avec folie? car c'était comme cela que je t'aimais! Et que tu étais divinement belle quand tes yeux adorés me parlaient d'amour ! Mon Dieu! pas plus belle qu'à présent! Il faut qu'on m^ait jeté un sort ! Sais-je, moi, où j'avais le cœur quand j'ai pu croire que je ne t'aimais plus !

Jane sentait vaguement qu'il fallait résister encore, et que de sa résistance dépendait la victoire ; mais son sein battait et ses yeux se voilaient.

Timidement et gauchement, Christian voulut passer une main derrière sa taille.

—Je t'aime ! répétait-il à satiété, je t'aime comme au premier jour, comme à la première heure de cette tendresse, unique en ma vie !

Jane le repoussait. Il ajouta avec explosion en l'entourant de ses deux bras qui tremblaient :

— Je te dis que je t'aime I

— Et moi je vous dis qu'il est trop tard ! répliqua Jane en lui échappant.

Christian s'éveilla comme d'un rêve; sa tête se pencha sur sa poitrine; il regarda Jane qui se

tenait à quelques pas^ émue et toute frémissante.

— Trop tard ! répéta-t-il machinalement. Est-ce vrai, cela? Si vous m'aimiez encore, Jane, pourquoi serait-il trop -tard? Ne sommes-nous pas libres? n'avons nous pas jusqu'à demain? Trop tard ! Est-il jamais trop tard pour réparer une faute ? Le destin de toute notre vie est là, Jane, et je vous parle du fond du cœur. Qu'y a-t-il derrière nous? tout un passé d'amour. Jetons un voile sur ces quelques semaines extravagantes et maudites, expions-les à force de tendresse et reprenons notre bonne vk d'autrefois, là où nous l'avons laissée.

— Quelle folie ! dit Jane qui baissa les yeux pour que ses regards émus ne pussent démentir ses paroles.

Christian frappa du pied.

«—Et s'il nous plaît d'être fous ! s'écria-t-il ; je renonce à tout de grand cœur; dans Tunivers entier il n'y a que vous pour moi, Jane. Et vous avez beau faire, il n'y a que moi pour vous !

— Comme vous arrangez cela !

Christian se laissa glisser jusqu^à terre et s'age- . nouilla.

— Je suis assez puni, murmura-t-il doucement; regarde-moi, Jane... et ne mens pas... Tu m'aimes)

—Non ! non ! balbutia Jane en détournant la tête; je ne veux pas vous aimer !

Christian devinait qu^elle pleurait; il ne parla plus ; il Tattira tout doucement vers lui et mit un baiser sur ses lèvres. Jane tressaillit entre ses bras, puis elle lui jeta ses mains autour du cou. Elle pleurait encore, mais elle souriait aussi.

—Méchant ! dit-elle tout bas et d^une voix tremblante ; oh ! que tu m'as fait de mal !

— ^Tu vois bien ! s'écria le lion qui se rassit auprès d'elle; c'est le destin, ma pauvre amie! Nous ne pourrons jamais nous débarrasser l'un de l'autre l

Jane restait immobile ; elle pensait :

—Je me suis laissé vaincre trop vite !

— Ma parole/ reprit le lion avec bonhomie, mais sans aucune espèce de lyrisme sentimental, si ce n'était la mauvaise honte, je crois que je t'épouserais tout de suite.

-— jAie vous demande rien, Christian, fit Jane, qui redevenait pâle.

—Ne te fâche pas ! Je parle en bon bourgeois : je ne serai content que quand je t'appellerai ma femme : c'est convenu. Mais quel esclandre, songe donc ! dans cette maison où tii as un fiancé et moi une fiancée 1 II faudrait un moyen ^ un expédient...

Jaûe était si heureuse de Tentendre parler ainsi sérieusement et sans phrases qu'elle restait là comme engourdie dans sa béatitude. Elle avait eu terriblement peur au moment où Christian s'était relevé^ mais maintenant la blessure de son âme était guérie. Elle croyait plus à cette promesse simple^ bourgeoise, selon rexpression de Christian, qu'à tous les $erments du monde.

— ^Ah çà, tu ne peux donc pas chercher ! s'écria le lion avec impatience.

— Je cherche, murmura Jane par manière d'acquit.

Elle ne cherchait pas ; elle contemplait Christian qui était encore son Christian à elle, et ce n'était pas trop de toutes les facultés de son être pour savourer ce grand, cet immense bonheur !

— Si seulement, pensait le lion qui en avait fini avec la rêverie, si l'on pouvait se procurer un motif plausible... n'importe quoi... un cas de f^K^ majeure... enfin, je ne sais pas moi, quelque bonne petite violence?

Pendant qu'il parlât, la porte située derrière lui s'ouvrit tout doucement, et au moment où il prononçait ces mots : Bonne petite violence , le fermier Saunders de Newcastle entra dans la chambre, avec

ses épaules herculéennes et son énorme gourdin. Au même instant, ce coquin de tom Borne montrait sa face bilieuse au seuil de la porte principale.

Saunders frappa le sol du bout de son bâton et s'appuya dessus, comme le bourreau des tableaux couleur moyen ftge s'appuie sur le manche de sa hache. Jane poussa un cri de frayeur; Christian, qui d'abord avait regardé Tom Borne, se retourna vivement.

— ^Mon oncle ! pensait Jane ; il va tout perdre !

Un sourire franchement joyeux était sur les lèvres de Christian.

— ^Pardieu I s'écria-t-il, voici l'affaire : cas de force majeure, bonne petite violence, notre oncle et son vénérable gourdin !

Saunders de Newcasfle ne comprenait pas encore et le regardait d'un air inquiet.

— ^Bonjour, notre oncle, reprit le lion en lui tendant la main, soyez le bienvenu cette fois et prêtezmoi votre* gourdin... N'ayez pas peur : c'est pour assonuner ce drôle !

Il montra Tom Borne, qui fit un pas en arrière.

— Je n'ai plus de secret, maraud! reprit encore Christian, et je payerai désormais en coups de canne. ; —Alors, répliqua Tom Borne qui fit demi-tour

sur ses deux talons^ je vais chercher une place de portier^ car on ne peut pas vivre de l^air du temps.

Jane avait tendu son beau front à Saunders^ qui restait indécis et toujours immobile.

— ^Allons^ notre oncle I s'écria le lion gaiement.

Saunders lui mit sa large main sur Tépaule et le regarda en face.

— Je veux bien faire la paix^ mon voisin de campagne^ dit-il avec un reste de rancune^ pourvu qu'il n'y ait pas de porte de derrière.

Christian éclata de rire; Saunders serra son gourdin et ajouta en s'essuyant le front :

— ^Ah î ah ! vous pouvez-vous vanter de m'avoir fait courir!

— Rassurez-vous, notre oncle, dit Christian, et chargez-vous seulement du vicaire : les témoins ne nous manqueront pas !

Il alla ouvrir la porte par où Tom Borne était sorti. On entendit un bruit de voix dans le corridor, et presque aussitôt après, le coramodore entra, tenant sir Edgard sous le bras. Miss Âmy venait ensuite baissant les longs cils de sa paupière pour dissimuler son sourire espiègle. Carter, Lewis, Staunton, Filowski et une demi-douzaine d'autres fournisseurs fermaient la marche.

—Ces messieurs m'ont fait leur devis, disait Robert Davidson à Edgard, cela me coûtera deux mille livres sterling: ce n'est pas cher! Il faut bien fêter les deux mariages. J'avais oublié de vous dire que les deux mariages sont arrangés définitivement. Vous êtes contrarié, que voulez-vous? Faites un retour sur vous-même, Edgard, mon ami, et vous comprendrez que vous êtes trop comme tout le monde pour entrer dans ma famille I

— Cependant, Milord, votre fille... voulut dire Edgard Lindsay.

— ^Tiens ! voici Mac-Aulay ! s'écria le commodore. Il a bonne mine, je sens que je me porte bien !

—Votre fille... insista sir Edgard.

— Assez, Monsieur, je vous prie!

— ^Pourtant, Milord, dit Jane qui s'avança vers lui^ si vous tenez à vous allier à l'auteur de David

Rizzio...

—A l'auteur des savantes Etudes sur le paupérisme, ajouta Christian.

—Si j'y tiens, Milady ! fit le commodore en baisant galamment la main de Jane, vous me demandez si j'y tiens !

— Je vous le demande, Milord, parce que sir Edgard Lindsay...

— Qu'a-t-îl de commun, je vous prie, avec lady Desdemone Bridgeton?

Amy, incapable de se contenir, serra en passant les mains de Jane et se jeta au cou du commodore.

— ^Mon père! mon père! s'écria-t-elle. C'est lui! c'est sir Ëdgard qui écrit sous le nom de lady Bridgeton !

Le commodore resta foudroyé, puis il se tourna vers le cercle immobile des fournisseurs conmie pour chercher un appui dans sa détresse.

— Ck)nmient! balbutia-t-il, comment 1 Gardons^ nous de plaisanter sur des sujets si graves! Le dithyrambe sur Tlrlande 1 le Traité du paupérisme, et ce superbe drame qui a fait rire et pleurer les trois royaumes!...

•—Ma foi, Milord, dit Edgard avec brusquerie, je vous demande grâce pour ma modestie, car je suis positivement Fauteur de tout cela.

Le commodore regarda sir Edgard d^en bas, comme si ce dernier eût grandi subitement de vingt cou-' dées.

—Ah diable 1 grommela-t-il, j'ai toujours été votre ami, Lindsay, vous le savez bien. Ah, peste!... mais Milady, alors?

Christian avait pris la main de Jane.

— Cher lord, dit-il, la pauvre Jane est ma femme, voilà tout, et sur mon honneur, je ne désire point qu'elle sache faire des dithyrambes, des traités ou des drames 1

— Sa femme! répétèrent les fournisseurs pris d'inquiétude.

— Votre femme, Mac-Aulay ! votre femme! s'écria le Commodore avec agitation; mais alors... et ma fille?

—Mon père, répondit la blonde Amy, qui tendit la main à Edgard, moi, je ne me plains pas !

Le Commodore croisa ses bras sur sa poitrine et baissa la tête dans l'attitude de la réflexion ; tout à coup le rouge lui monta au visage et les veines de son front se gonflèrent.

— Je pense que je vais m'emporter, gronda-t-îl ; tout le monde me parait content, ici, moi seul je suis victime !

Il se creusait la cervelle pour trouver un moyen original et nouveau de manifester sa colère. Christian lâcha la main de Jane. Il alla prendre à l'un des trophées de sport suspendus à la muraille une toque de jockey et une cravache.

— Vous, Milord, dit-il avec solennité, croyez-moi, vous avez le beau lot. J'étais lion, je veux rentrer

daos la vie privée; J^abdique en votre faveur: voici mon sceptre et ma couronne !

Il lui présenta la cravache et le coiffa de la casquette en ajoutant:

— ^Vous êtes lion légitime, Milord !

Ce n'était pas le compte des fournisseurs, qui voulurent s'interposer. Christian les envoya au diable pour la seconde fois, et de bon cœur. Il donna une grosse poignée de main à Toncle Saunders, qui était là déjà comme chez lui, et glissa le bras de Jane sous le sien. Edgard avait rejoint Amy, et le vicaire allait avoir double besogne.

Le Commodore cependant était resté comme frappé de la foudre avec sa casquette sur la tête et sa cravache à la main.

—Lion ! murmurait-il écrasé sous cet honneur inattendu ; je suis lion ! Il y aura des gilets Robert, des redingotes Davidson... et Par aHéMjptpède sera un cheval célèbre !

Les larmes lui vinrent aux yeux.

—Soutenez-moi, Monsieur Lewis, reprit-il d*une voix faible, c'est trop d'émotions ! Quand je pense que ma fille épouse une femme auteur.*, c'est-àdire... Enfin, vous comprenez bien !

— Veuillez vous réunir tous autour de moi, ajouta-

t^l en se redressant ; je crois qu'en cette circonstanoe il est à propos de prononcer un discours.. . Jeunes époux ! une longue carrière s'ouvre devant vos pas ; vous allez parcourir des sentiers fleuris... hum ! et le fleuve du bonheur... Hum! huml... dont les rives enchantées...

Jane lui prit 1» main d'un côté^ Amy de l'autre*

— ^Un lion doit rester célibataire, poursuivit Robert Davidson avec une nuance de mélancolie dans la voix ; je serai le premier lion veuf, et c'est encore une originalité.

— Messieurs, s'interrompit-il en s'adressant aux fournisseurs désappointés, je vous continuerai jrna confiance dans la nouvelle et importante position que j'occupe.

—Ah ! Milord I. . . dit Carter.

—Bravo ! s'écrièrent les autres.

La figure de Robert Davidson s'illumina.

—Messieurs ! s'écria-t-il en étendant la main ; je m'engage à faire journellement les choses les plus extraordinaires. J'y ai songé souvent : nous sommes encore à l'enfance de l'art. Des huîtres I que diriezvous d'un homme qui dévorerait les écailles? Ne peut-on s'habituer à marcher à reculons sur le trottoir? Et tenez, il y aurait une excentricité qui ferait

fureur; ce serait de yesàr dans le parc Saint-James en hat»t de cour et en bas de soie^ et de tirer des coups de caralnne dans les fenêtres de la reine !

— ^Mon père ! dit Amy eflBrayée.

— Calmez-vous, Milord ! fit Christian.

— Messieurs! acheva le commodore qui tourna tout à coup à l'attendrissement; je le ferai conune je le dis ; rien ne me coûtera pour mériter le titre de lion I Je termine cette improvisation en émettant le vœu que vous ayez spcmtanément Tidée de me porter en triomphe, moyennant quoi je vous invite tous à la noce de ma fille 1

— Bravissimo ! vive le lion ! crièrent les fournisseurs en Tentourant.

Pendant qu'ils le juchaient sur leurs épaules, le commodore leur dit confidentiellement :

— Ce pauvre Mac-Aulay n'était pas le Pérou ! Des tigres ! Quelle platitude ! Voici une idée qui me vient*! U y a au jardin zoologique un éléphant malade ; je l'achèterai, coûte que coûte ! je le combattrai en public et sans trembler, au moyen de fusées à la congrève ; je le tuerai. Avec sa peau nous ferons...

Il s'arrêta, saisi d'un scrupule honorable. Her^ cule, fils de Jupiter et d'Alcmène, ayant étranglé un

lion dans la forêt de Némée^ se tailla un manteau dans le cuir de ce monstre ; or Robert Davidson ne voulait imiter personne^ pas même Alcide. Heureusement Filowski lui glissa quelques mots à Toreille et le Commodore conclut en caressant le menton de cet ingénieux Polonais :

— C'est cela, parbleu ! avec la peau de Téléphant, nous ferons des bottes à la commodore !

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