‹ Les voluptueux et les hommes d'actionChapitre 1 sur 2 · SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES · texte numérisé non relu

SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES

Librairie Paul Ollendorpp

50, Chaussée d'Antin

IL A ÉTÉ TIEÉ DE CE LIVEE :

ô exemplaires sur papier impérial du Japon 8 exemplaires sur papier de Hollande teinté

Préface

Voici un livre qui ne me fera que des ennemis. Je sais trop que dans la lutte littéraire chaque blâme suscite une haine sans que les éloges vous fassent des amis. Et au surplus les passages de ces études qui traitent de l'affaire Dreyfus suffiraient à me brouiller avec le plus grand nombre. Il est en effet désavantageux de rechercher la vérité. Elle se présente rarement sans muinces et ce sont ces nu<inces qui font tout le mal. Si quelqu'un ne se déclare pas entièrement pour Vun ou pour Vautre parti il déplaît à Vun et à Vautre. Les véritables dreyfusistes ne me pardonneront ni mon respect ni mon amour pour V armée, les nationalistes purs me feront sentir qu'il ne faut pas croire que Dreyfus peut être une victime.

Mais le titre de ce livre m'avait séduit avant même que la première ligne en fût écrite. H m'a semblé qu'il serait intéressant d'étudier avec imj^ar-

tialité d'un côté les artistes de lettres qui se sont désintéressés des affaires publiques, d'un autre côté les écrivains moins égoïstes qui ont essayé d'avoir une influence sur les idées générales de ce temps. Les lecteiirs déduiront eux-mêmes de la suite de ces études les conclusions qui leur paraîtront justes. Je me suis bien gardé de mériter le reproche que je fais à M. Brunetiere et je n'ai pas plié les œuvres à ma démonstration. Chaque monographie a été faite séparément. Elle n'est reliée aux autres que par une pensée générale que le titre indique, et je ne me suis proposé pour but que de faire un livre d'analyse. L'exposé de mes idées personnelles n'entre que pour une petite part dans ce volume et j'aurais voulu que cette part fût plus restreinte encore. Faire mieux connaître et presque toujours faire mieux aimer les écrivains que j'avais choisis voilà quel a été mon désir.

Car s'il est vrai que la critique qui consiste à déclarer bonnes ou mauvaises les œuvres littéraires selon qu'elles sont ou non conformes à la manière de voir de celui qui s'érige en juge peut paraître à juste titre inutile, Veocamen sérieux et documenté de ce qu'il y a d'essentiel dans un livre ou dans un groupe de livres peut n'être pas sans intérêt. Il n'est pas d'artiste véritable qui n'ait une philosophie, consciente ou inconsciente. Selon que les règles qu'il se sera imposéeé ou qu'il aura subies seront

bonnes au mauvaises il trouvera en elles un appui ou un affaiblissement . Rechercher quels ont été les éléments constitutifs du talent d^un poète ou d'un prosateur, deviner quelles influences il a subies y se rendre compte de la manière dont il s'est comporté dans la mêlée humaine, distingiier en quoi il peut être proposé pour modèle et en quoi son exemple serait pernicieux, discuter les idées essentielles qu'il a exprimées, comparer son idéal avec celui des auteurs de son temps ou avec l'idéal des écrivains antérieurs, fixer sa part d'originalité, constater le le progrès ou le recul dont nom lui sommes redevables, faire lapartdu vrai et du faux, du bien et du mal, voilà une œuvre digne de l'ambition d'un homme de lettres qui s'intéresse à d'autres qu'à lui-même. Comprendre et Juger! J'aurais aimé à me rapprocher de cette façon de faire de la critique.

On ne trouvera en tom cas dans la suite de ces études aucune classification systématique. J'ai placé M. Anatole France dans le même groupe que M. Longs et que M. Lorrain parce qu'il m'a semblé que c'était un Voluptueux cérébral. H ne s'est refusé aucun plaisir intellectuel. Il a joué avec les idées. Il ne s'est jamais préoccupé du bien ou du mal dont ses livres pouvaient être responsables. H a cherché avant tout sapropre satisfaction. Lorsque je relis, comme je viens de le faire.

V étude que je lui ai consacrée, je m'aperçois que j'ai été séduit comme tant d'autres par son style et son amour pour la Beauté. Il n'en demeure pas moins vrai qu'il a été un dissolvant plus qu'un excitateur d'enthousiasme.

M. Louys et M. Lorrain ont une conception de la vie très comparable à celle de M. France. Ce sont tous les trois des individualistes. Mais le genre déplaisir qu'ils ont affectionné paraîtra sans doute moins noble. M. Louys n'a guère célébré que le plaisir sensuel, M. Lorrain a recherché les sensations rares avec une curiosité parfois maladive.

Quant aux « Hommes d'action » . Le choix en était difficile.

Voulant faire de la critique littéraire je n'avais à prendre pour types ni le général Galliéni ni le colonel Marchand malgré toute l'admiration que j'ai pour eux. Mais il m'a semblé que j'avais le droit d'appeler aussi « Hommes d'action 5» ceux dont les œuvres déterminent des actes, qui n'ont pas écrit pour écrire ni pour réaliser un rêve de Beauté solitaire mais pour contribuer dans la mesure de leurs forces au bien public, pour stimuler les énergies et pour relever les courages. Grouper des volontés en faveur d'une cause ou d'une idée c'est agir, mettre son activité cérébrale, son talent et son tem^s aA service des idées c'est encore apir, con-

tribuer aux réformes sociales par sa plume, par sa parole et par son exemple c'est à n'en pas douter être un homme d'action.

S'il arrive trop souvent que les hommes dépensée manquent de prise immédiate sur la masse, s'ils sont enclins à ne pas donner de solution définitive, s'ils demeurent trop volontiers dans la théorie, s'ils sont dans un perpétuel devenir, s'ils découvrent des abîme% où il faudrait n'avoir aucune hésitation, cela tient sans doute à l'infirmité de notre nature humaine. Il est certain que M. Brunetière se renouvelle constamment au point de vue moral et que M. Barres a le goût des Sommes d'action plutôt qu'il n'en est un lui-mêm^. Mais il était curieux d'examiner leur cas^ Ceux dont la pensée se traduit immédiatement par un acte ne sont pas d'ordinaire des esprits spéculatifs. H y a une antinomie difficite à réduire entre la pensée et l'action. On ne trouve dans aucun homme u^n équilibre parfait,

BoiS'je répondre à une objection que je devine? On pense bien que je n'ai pas voulu diviser en deux catégories toute la littérature contemporaine. Parmi les Hommes de lettres j'ai choisi quelques person- . nalités qui m'ont paru concorder avec une idée d'ensemble. Si je n'ai choisi ni M. Zola ni M. Déroulède c'est parce qu'il m'a semblé qu'à leur endroit la critique s'était momentanément épuisée.

Et je n* ai pas renoncé sans regret â étudier V œuvre et la vie de M. Clemenceau, de M, Jaurès ou de M. de Vogiié. C'est un plaisir que je m'accorderai peut être plus tard. Four le moment je livre au ptMic le résultat d'une année d'observations^ et je me tiendrais pour trop heureux si l'on voulait bien s'apercevoir en me lisant que la courtoisie n'empêche pas de dire la vérité et que la sympathie est aussi clairvoyante que la haine ou le dénigrement.

At)atole FflRJ^ClSf

flnotolç pponçç

Donner en quelques traits toute la physionomie d'Anatole France, c'est une ambition que je ne puis avoir. Car s il est toujours difficile de fixer la caractéristique d'un écrivain, même quand il est simple et se livre volontiers à ceux qui l'étudient, combien la difficulté nest-elle pas plus grande quand il s'agit d un écrivain délicat entre tous, et dont l'œuvre qui comporte aujourd'hui vingttrois ou vingt-quatre volumes paraît d'autant plus vaste qu'elle est toute pleine de ce que Rabelais appelait ^ la substantifique moelle », c'est-à-dire d'idées neuves ou renouvelées, de faits, de raisonnements, d'observations et d'aperçus.

Pour lire les livres de M. Anatole France, à plus forte raison pour les étudiei-, il faut se hausser jusqu'au domaine des idées supérieures, abandonner les réalités immédiates, se mouvoir dans les régions sereines de la philosophie^ ete^evc^v i.

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chaque instant le sens critique, afin de n'accepter jamais aucune idoe sans l'avoir d'abord vérifiée.

C'est une tâche longue et difficile. On ne devrait l'entreprondre qu'avec l'intc ntion d'y consacrer quelques années de travail.

Qu'on me pardonne donc de ne pas pousser jusqu'au bout l'étude de chaque livre et d'abandonner de temps en temps l'exposé des idées pour me laisser aller au charme de cet écrivain délicieux que la presque unanimité des votants a naguère désigné pour le prince des prosateurs. Je n'essaierai de fixer que les traits principaux de cette physionomie littéraire. Elle ne ressemble à aucune autre dans notre littérature contemporaine, si ce n'est peut-être à Jules Lemaître et àHenan.

Dans cette œuvre abondante, dans cette pile de livres, résultat d une vie laborieuse qui touchera bientôt à la soixantième année, il faut d'abord faire des distinctions.

Il est impossible de confondre l'auteur des opinions de Jérôme Cogniard et celui de Thaïs, le conteur du Puits Sainte-Claire et le critique de la Vie littéraire. Il faut encore faire une p|ace à part à l'observateur ironique de Thistoire contemporaine, ces trois volumes derniers-parus : Le Mannequin d osier, Y Orme du Mail^ et Y Anneau ctamétht/ste.

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La première image que donne de lui M. Anatole France — imnge qui ne pourra daillciirs que se modifier dans la suite des anné^is sans |'0uvoir s effacerjamais complètement — c'est limage de Jérôme Cogniard ; et le livre qui porte pour titre Les Opinions de Jérôme Cotfniardy paraît vraiment Tœuvre maîtresse autour de laquelle viennent d eux-mêmes se ranger : le Jardin d' Epicure, le Crime de Sylvestre Bonnard et la liôlisserie de la Reine Pédauqiie.

Dans ce groupe de livres, plus particulièrement dans les Opinions de J, Cogniari et dans le Jardin d'Epicure, il semble que M. Anatole France ait voulu parcourir tout le cycle des idées.

A la différence du philosophe Descartes qui partait du doute absolu pour reconstituer successivement et par le seul effort de son esprit le Moi — le Monde — et Dieu, cest-à dire les trois objets de la connaissance, au début de tous ses livres Anatole Franco paraît admettre provisoirement que la Société dans laquelle nous vivons est parfaite, que les croyances dont nous sommes imbus sont définitivement établies, que la Religion, le Droit, la Morale et en général toutes les opinions officielles ont pour fondement inébranlable la justice et la vérité, Mais ce ne sont que des concessions apparentes. A mesure que le livre se déroule, le vieux savant qui est le héros du livre

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(et qui ressemble comme un frèriô à M. Anatole France lui-même), passe au crible de sa critique toutes ces opinions, tous ces principes, toutes ces institutions.

C*est un travail de termite. Avec douceur, avec lenteur, avec persévérance, Tabbé Cogniard fait table rase. Bien qu'il fasse à chaque instant profession d'être demeuré orthodoxe, et qu'il ne cesse de mettre en apparence hors de discussion les vérités sacrées de la religion catholique, rien ne peut arrêter laudàce de sa pensée. Il raisonne et son raisonnement aboutit à une n%ation. Il parle et le doute pénètre dans lesprit de son auditeur.

Labbé Cogniard a consacré sa vie à étudier.

11 connaît toutes les religions, tous les systèmes philosophiques, toutes les idées générales des hommes et des peuples. Il a trouvé partout une petite part de vérité et une part plus grande d'erreur. Il a fini par renoncer à vouloir distinguer la ligne fuyante qui sépare la vérité de l'erreur, et ballotté dans chaque question entre toutes les raisons qu'il y a d'adopter le pour ou de croire le contre, sollicité presque toujours par une ou plusieurs solutions intermédiaires, il se laisse glisser comme le fil Moiitaigne au doute philosophique qu'il pourrait lui aussi appeler le mal oreiller du doute.

« C'est une grande niaiserie, a-t-il écrit quelque

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part, que le connais-toi toi-même de la philosophie grecque. Nous ne connaissons jamais ni nous ni autrui. »

Plus il a étudié, moins M. France a trouvé de certitude. Les manuels des philosophes grecs, ceux de Rome et ceux d'Alexandrie, les livres sacrés de Tlnde, de l'Egypte et de la Judée, les în-quarto poudreux de la philosophie allemantle,les tomes acciimulés de nos propres philosophes, tout a passé devant ses yeux, puis s'en est allé prendre place sur les rayons de sa bibliothèque, et pour avoir trop étudié, Jérôme Cogniaid est demeuré devant sa table de travail, le front dans les mains, et dans l'impossibilité désormais de trouver une certitude.

Le Jardin cCEpicuve^ c'est, comme les essais de Montaigne, une véritable bible de scepticisme. Celui qui médite sur ces minces cahiers tout chargés de pensée se sent à certaines heures une impression de vertige. Quand M Anatole France écrit par exemple: « Le bien et le mal n'existent que dans l'opinion », il met en doute le fondement môme de toute certitude. Quand il écrit encore : « Nous appelons immoraux ceux qui n'ont pas notre morale » il nous jette dans un abtme d'inquiétude. On dirait qu'il a regardé se dissoudre en lui 11 notion du bien et du mal comme un expérimentateur observe la dissolution d'un sulfate.

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Rien n'échappe à l'acuité de sa critique. Il nous montre que nos Codes sont encore un nid d'injustices, que nous gardons dans nos mœurs Thérédi taire dureté de l'avarice et de l'orgueil, que nous estimons la seule richesse et n'honorons point le travail. Notre ordre de choses lui apparaît ce qu'il est en effet, un ordre de choses précaire et misérable, que condamne la justice des choses à défaut de celle des hommes, et dont la ruine est commencée. Il se rit des emphatiques et plates déclamations de nos hommes de gouvernement. Il prend en pili-^ les économistes qui se disputent sur le prix des meubles quand la maison brûle. Il montre que la plupart des décisions des ministres d'État sont prises comme à Colin-Maillanl (^). 11 va jusqu'au bout de la désillusion et cultive son pessimisme (*), comme une plante entre toutes préférée.

Il a le sentiment de notre humilité :

« Si le monde était tout à coup réduit à la grosseur d'une noisette, toutes choses gardant leurs proportions, nous ne pourrions nous apercevoir en rien de ce changement. La polaire, renfermée avec nous dans la noisette, mettrait

(1) «Ce qu'il avait le moins, c'était le sens île la vénération. » (Les Opinions de Jérôme Cogniard page 22).

(2) « Mon gros abbé, lui dit quelqu'un, vous êtes un porc. — Vous me flattez, répondit mon bon maître, je ne suis qu'un homme. » Ibid.

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comme par le passé cinquante ans à nous envoyer sa lumière. Et la terre, devenue moins qu'un atome, serait arrosée de la même quantité de larmes et de sang qui l'abreuve aujourd'hui. »

Pour trouver une direction certaine, il renonce même à chercher des points d'appui dans le passé. Par la difficulté qu'il y a à se rendre compte des affaires, même les plus proches de nous, il devine l'impossibilité où les historiens se sont trouvés de pénétrer les raisons et les causes des événements dont ils ont retracé le cours, et son doute philosophique s'étend à l'histoire tout entière. Elle n'est à ses yeux qu'un recueil de contes moraux et un tissu d'inexactitudes.

Ce dédain pour l'histoire date de loin, et M. Anatole France, a raconté dans le Lys rouge une anecdote qui lui est peut-être personnelle et dans laquelle en tous cas on trouve la manque de son esprit.

C'est rhistoire d'un savant de l'Institut, M. Marmef, qui lut à ses confrères des inscriptions un mémoire à demi-plagié où les textes latins étaient cités tout de travers. Un latiniste de grande valeur' qui se trouvait par hasard parmi les immortels reprocha à son jeune confrère (Marmet n'avait pas cinquante ans) de lire trop bien le français et pas assez bien le latin.

Dès lors le malheureux n'eut- plus de repos.

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A chaque séance il éfait persifle avec une férocitd joyeuse et bafoué de telle sorte que malgré sa douceur il se fâcha. Mais son ennemi n av.iit pas de rancune. Un jour montant lescalier de Tlnstitut en compagnie de Renan et d'Oppert, il rencontra Marmet et lui tehdit la main. Marmet refusa de la prendre et dit : Je ne vous connais pas. Ce à quoi l'autre répliqua : Me prenez vous pour une inscription latine? et cest un peu de ce mot là que le pauvre Marmet est mort et enterré.

Cette ironie, cette finosse desprit et en même temps le dédain pour Thistoire, vous allez les retrouver dans une courte citation.

Bien que cet apologue n ait que deux ou trois pages, il donne assez bien la noie Je ce scepticisme trempé de douceur et de cette indulgence qui ne va pas sans un peu de dédain.

Voici cet apologue :

— Quand le jeune prince Zémin succéda à son père sur le trône de Perse, il fit appeler tous les académiciens de son royaume et les ayant réunis il leur dit :

— « Le docteur Zeb, mon maître, m'a enseigné que les souverains s'exposeraient à moins d'erreurs s'ils étaient éclairés par l'exemple du passé. C'est pourquoi je veux étudier les Annales des Peuples, Je vous ordonne de composer une Histoire universelle et de ne rien négliger pour la rendre complète.

Les savants promirent de satisfaire le désir du prince, et . s' étant retirés ils se mirent aussitôt à l'œuvre. Au bout de vingt ans ils se présentèrent devant le roi, suivis d'une caravane composée de douze chameaux, portant chacun cinq

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cents volumes. Le secrétaire de T Académie s^étant prosterné sur les dégrés du trône, parla en ces termes :

-;— Sire, les académiciens de votre royaume ont l'honneur de déposer à vos pieds THistoire universelle qu'ils ont composée à Tintention de Votre Majesté. Elle comprend six mille tomes et renferme tout ce qu'il nous a été possible de réunir touchant les mœurs des peuples et les vicissitudes des empires. Nous y avons inséré les anciennes chroniques qui ont été heureusement conservées et nous les avons illustrées de notes abondantes sur la géographie, la chronologie et la diplomatique. Les prolégomènes forment à eux seuls la charge d*un chameau et les paralipomènes sont portés à grand peine par un autre chameau.

Le roi répondit :

Messieurs, je vous remercie de la peine que vous vous êtes donnée. Mais je suis fort occupé des soins du gouvernement. D'ailleurs j'ai vieilli pendant que vous travailliez. Je suis parvenu, comme dit le "poète persan, au milieu du chemin de la vie, et, à supposer que je meure plein de jours, je ne puis raisonnablement espérer d'avoir le temps de lire une si longue histoire. Elle sera déposée dans les archives du royaume. Veuillez m'en faire un abrégé mieux proportionné à la brièveté de l'existence humaine.

Les académiciens de Perse travaillèrent vingt ans encore ; puis il apportèrent au roi quinze cents volumes sur trois chameaux.

— Sire, dit le secrétaire perpétuel d'une voix affaiblie, voici notre nouvel ouvrage. Nous croyons n'avoir rien om^'s d'essentiel.

— Il se peut, répondit le roi, mais je ne le lirai point. Je suis vieux ; les longues entreprises ne conviennent point à mon âge ; abrégez encore et ne tardez pas. Ils tardèrent si peu qu'au bout de dix ans ils revinrent suivis d'un jeune éléphant porteur de cinq cents volumes.

— Je me flatte d'avoir été succinct, dit le secrétaire perpétuel.

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— Vous ne Tavez pas encore été sufl^amment, répondit le roi. Je suis au bout de ma vie. Abrégez, abrégez, si vous voulez que je sache, avant de mourir, Thistoire des hommes.

On revit le secrétaire perpétuel devant le palais, au bout de cinq ans. Marchant avec des béquilles, il tenait par la bride un petit âne portant un gros livre sur son dos.

— Hâtez- vous, lui dit un officier, le roi se meurt.

En effet, le roi était sur son lit de mort. Il tourna vers Tacadémicien et son gros livre un regard presque éteint et dit en soupirant :

— Je mourrai donc sans savoir l'histoire des hommes !

— Sire, répondit le savant presque aussi mourant que lui, je vais vous la résumer en trois mots : Ils naquirent, ils souffrirent, Us moururent.

C'est ainsi que le roi de Perse apprit sur le tard l'histoire universelle.

Pour donner plus de couleur et de variété à l'exposé de sa philosophie, M. Anatole France a choisi de faire vivre ses personnages au siècle des philosophes, cest-à-dire au moment où toutes les idées commençaient à trouver une expression et à entrer en conflit les unes avec les autres.

Il a aussi choisi le coin de Paris le plus pittoresque; et c'est à côté de la vieille Sorbonne, dans la pauvre et populaire rue Saint-Jacques, sur le seuil d'une rôtisserie empourprée des flammes de la vaste cheminée, que se donnent les doctes entretiens de Jérôme Cogniard avec Jacques Tournebroche.

L'abondance du pittoresque et de la couleur locale, le fouillis de détails, l'exactitude de la

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reconstitution et surtout le plaisir quil prend à décrire de vieilles maisons et de vieux costumes attostei.t que M. Anatole France a subi lui aussi dans une certaine mesure l'influence du romantisme dont n ont pu d'ailleurs se détacher aucun des hommes de sa génération.

D'instinct d'abord, consciemment ensuite, il a aimé ces tavernes enfumées que les gens du monde de'daignent. Le pauvre et charmant Villon y fréquenta au quinz'ème siècle, noire Verlaine s'assit peut-être pour boire une absinthe aux mêmes lieux où vida des brocs l'amant de la grosse Margot, et la rue Saint-Jacques en est devenue s^icrée. Victor Hugo l'a aimée. Il l'a décrite dans Notre- Dame de Paris, et tous ses contemporains ont été pris au même charme; voici à peine quelques mois, Jean Richepin, dans son drame des Truands, la célébrait encore.

C'est dans la rôtisserie de la reine Pédauque que M. France a entendu les anecdotes savoureuses et les histoires dont il nous fera profiter.

C'est là sans doute qu'il entendit Thistoire de ce capitaine de chevau-légers qui récitait pour la centième fois à ses hommes l'ordonnance de M. de Louvois sur l'orientation. Comme il venait de la répéter tout entière d'une haleine; « du diable, dit-il tout:à-coup en ce retournant du côté de Jérôme Cogniard, si j'ai jamais jju lu troavec^

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cette diable d'étoile polaire, parmi tous les lumignons qui tremblotent au ciel ! >»

Rien n'est plus simple, répondit le savant, et il montra du doigt l'étoile brillante dans le prolongement de la grande ourse.

— « Comment, dit le capitaine, c'est l'étoile polaire qui est là-haut, juste au dessus de nous? allons, les hommes, quarante pas en arrière pour la distinguer mieux ! y^

Ai-je besoin d'ajouter qu'une anecdote de ce genre n'est chez M. Anatole France qu'un prétexte à nous découvrir Tétat d'esprit d'un capitaine?

A chaque instant, dans ces livres étonnants, le comique jaillit de lui-même par la seule opposition que l'auteur excelle a nous faire sentir entre ce que disent ses héros et ce qu'ils devraient dire s'ils n'étaient pas des sots. C est un genre d esprit tout à fait particulier, extrêmement éloigné de la blague facile de nos boulevardiers ou des plaisanteries trop connues de nos auteurs dramatiques sur le mariage, l'adultère, et le rôle des amis dans les diflBcultés domestiques.

Tandis que les ironibtes de La Vie Parisienne font de Tesprit sur les mots, M. Anatole France en fait sur les idées. La moquerie légère est son arme de prédilection. Il a toutes les caractérisligues du génie français. Il est audacieux et

simple, il est clair, il est gracieux, il est profond sans pédanterie, il ne se départit jamais d'une indulgence souriante.

Les trois livres de contes qu'il a publiés sont de petites merveilles de finesse et de limpidité. Ils enferment tous une leçon de philosophie et se déroulent avec rapidité. On ne sait s'il faut admirer davantage l'art du conteur ou la finesse de la leçon (^).

Il a vraiment les qualités traditionnelles de notre race : on le sent nourri de lettres grecques et latines. 11 a épuisé cette culture supérieure d'où nous est tout venu. C*est à Rome, c'est surtout à Athènes qu'il est allé reprendre la notion de la Beauté, le goût de l'ordre, de la mesure et de l'Harmonie.

Il a recommencé pour lui-même le rêve émerveillé que firent l'Italie et après elle la France, l'Espagne et toute l'Europe civilisée veis lu fin du quinzième siècle et pendant le cours du seizième.

Il est allé retrouver l'art à ses sources. Les statues, les médailles, les ruines, les entretiens de Socrate, les opuscules de Platon, le manuel d'Epictète, voilà quels ont été ses véritables maîtres. C'est dans cette fréquentation des œuvres les plus parfaites qu'il a pris pour lui même ce

(1) Le plus remaïquable de tous ces contes est à moa^Qus le Procurateur de Judée.

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besoin de perfection, ce sens de la mesure et pour tout dire ce goût dont il offre à chaque instant le modèle.

En lisant ses œuvres, j*ai eu quelquefois rimpre sion qu'un philosophe grec revivait parmi nous.

S'il y avait quelque p«artie de vérité dans la doctrine philosophique' des vies successives — de la métempsycose — je croirais volontiers que M. Anatole France se souvient inconsciemment d'une vie antérieure. Jai rêvé quelquefois qu'il avait été jadis le contemporain de Périclès, le concitoyen de Phidias, Tami de Praxitèle.

Si ville natale e^t vraiment loin d'ici, et plus belle encore qu'elle no fut jadis puisqu'elle est aujourd'hui nimbée de la poésie du souvenir. Il a dû naître au pied de l'Acropole, dans la rue des Hermès ou la rue des Trépieds, non loin dun temple de Pallas dont le fronton et les colonnades dominaient un jardin tout rempli d orangers et de limoniers odorants. Quand il levait les yeux, il voyait se dresser devant lui la colline sacrée que couronnait le temple de Minerve et que surmon* tait encore la statue de la déesse, toute blanche, frissonnante dans l'éther lumineux, et si grande qu'on en voyait encore l'aigrette et le bout de la lance quand on avait doublé le cap Suuium.

JJ a joué dans le port avec les fils des matelots

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phrygiens. Il a écouté les orateurs, juché sur la feuille dacanthe dun chapiteau corinthien, et le jour des grandes fêtes Panathénées, pour voir les cérémonies religieuses, il s'est glissé parmi les homm^ qui se rendait au Parthénon.

Ses contes de Balthasar de YElui de Nacre ou du Puits de Sainte-Claire, bien quils soient modernes et parfois inspirés d une légende chrétienne, donnent vraiment l'impression de la douceur attique.

Philosophe désabusé, mais conteur délicieux et qui force à penser, M. Anatole France est encore un évocateur passionné des paysages contemporains ou des époques disparues.

Avec le Lys rouge et Thaïs y un homme nouveau apparaît.

Ce savant qui a fait dans sa bibliothèque le rave de sa vie et qui au début de cette étude paraissait circonscrire son horizon à la ligne un peu sèche des dos de basane ou de maroquin qui peuplent « la cité des livres ", se révèle dans ces deux livres un artiste sensuel — épris de la couleur — et sensible plus qu'on ne pouvait croire au charme de la nature et des sites Florentins.

Le sujet du.Lj/5 rouge c'est encore un adultère mondain, mais quelle étude fine et çroCoivdft

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de celle passion amoureuse où il entre tant de douceur et tant de brutalité!

Mondaine et mariée à un homme do politique et d'argent, la sémillante comtesse Marîin-Bellôme n'a pu se résigner à laisser venir la vieillesse sans avoir connu lamour. Comme le coup de foudre — même l'étincelle — se faisait attendre, elle Best décidée à prendre pour amant un homme du monde, jeune, et qui paraissait avoir, pour tenir ce rôle avec convenance, lo'Jtes les qualités requises.

Or voici qu'un jour lui apparaît la créature marquée parles destins pDtir contenter ses désirs éperdus. Elle rompt loyalement sa première liaison, se donne A Tâutre tout entière, sans ré«?erve, et goûterait peut-être les grandes joies de l'amour si le pnssé ne pesait pas sur elle.

Cette pr-^mière liaison, r'est comme un poison par qui se trouve corrompue sa liaison nouvelle. L'amant nouveau onnnît toutes les affres du soupçon et de la jalousie. Il voit lautre, toujours, et le roman du Lys rouge, c'est Thistoire lamentable de deux être^ qui s'aiment et qui font le malheur l un de l'autre.

En dehors de toutes les qualités de psychologie, de souplesse et de style, ce livre a montré d une manière éclatante ce que Thaïs avait déjî fait connaître: la sensibilité exquise de M. Anatole France.

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Le Lys rouge et Thaïs, voilà vraiment deux livres à part dans ce riche domaine. .

Certes lecrivain qui les a conçus, n'est pas tout à fait différent de Fauteur des trois livres de contes dont je vous parlais tout à l'heure, ou des quatie livres de philosophie narq'ioise que symbolisent les Opinions de Jérôme Cognia7^d\ mais comme il parle mieux à nos imaginations !

Enfla la femme apparaît dans cette œuvre sévère, M. Anatole France la regarde avec dos yeux extnsiés.

Certes, il est tropperplcace pour ne.i pas découvrir les petitesses, les coquetteries, les inconséquences, la frivolité — parfois môme la perversité, — mais il ne serait pas le disciple de Renan, qui disait que la beauté c'e,st encore une veitu, s'il n'avait tressé pour son héroïne une caressante guirlande de phrases cajoleuses. Dans le livre de Thaïs M. France a répandu un charme iîiÊhi.

Il s'est complu dans la société de cette courtisane délicate qui, étant en môme temps une mime, avait la science des gestes et des attitudes.

Il nous l'a montrée nonchalamment alanguie dans la grotte d<3s nymphes, et nous l'a fait entrevoir défaillante d'amour aux lèvres de Lollius; mais il nous l'a montrée aussi touchée de la grâce divine, abandonnant, toutes ses richesses, jetant

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au feu les souvenirs de ses fautes détestées, et couverte d'un cilice, parlant pour les déserts de la Thébaïde sur les pas d'un anachorète.

Et dans quel décor enchanteur, il a fait se dérouler l'histoire de Thaïs !

Ce sont les bords du Nil, père des fleuves, au pied des collines violettes, sous un ciel toujours pur, sur le sol le plus vénérable du monde, tout, hérissé encore des colonnes et des tombeaux vieux aujourd'hui de plus de six mille ans et par qui nous furent révélées l'existence et la civilisation de peuples si anciens qu'auprès de leur antiquité, les grecs et les rom lins sont presque nos conteoi" porains.

Quand l'anachorète Paphnuce quitte son ermitage pour s'en aller jusqu'à Alexandrie convertir la comédienne, il marche dans l'azur ; il rencontre les sphinx mystérieux, les ibis au cou pâle et rose, les flamants au plumage bleu. Il entre en commujiication avec les êtres et les choses avart de faire front à la ville païenne, et il y a quelque chose de l'âme ardente de saint François d'Assise dans cet ermite amaigri qui marche pendant des journées pour voir apparaître enfin la ville splendide entre toutes : Alexandrie, aux toits étincelants dans la lumière rose.

Dans un livre comme Thdis toutes les pages sont belles, on ne sait laquelle choisir; voici

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une vision de la com(^dienne au moment où elle entre sur le théâtre. C'est une évocation gracieuse, et du goût le plus parfait :

Mais voici que, soulevant la toile de la tente, se montre la vierge Polyxène. Un frémissement unanime agita les spectateurs. Ils avaient reconnu Thaïs. Paphnuce la revit, celle-là qu'il venait chercher. De son bras blanc, elle retenait auiessus de sa tète la lourde tenture. Immobile, semblable à une belle statue, mais promenant autour d'elle le paisible regard de ses yeux de violette, douce et fière, elle donnait à tous le frisson tragique de la beauté.

Un murmure de louange s'éleva et Paphnuce, Tâme agitée, oontenant son cœur avec ses mains, soupira : Pourquoi donc, ô mon Dieu, donnes-tu ce pouvoir à une de tes créatures?...

Thaïs, ou plut6t Polyxène elle-même laissa retomber la toile de la tente. Elle fit un pas, et tous les cœurs furent domptés. Et quand, d'une démarche noble et légère, elle 8*avança vers Ulysse, le rythme de ses mouvements qu'accompagnait le son des flûtes, faisait songer à tout un ordre de choses heureuses, et il semblait qu'elle fût le centre divin des harmonies du monde. On ne voyait plus qu'elle, et tout le reste était perdu dans son rayonnement... Et les jeunes gens songeaient en s'en retournant :

Si Thaïs renonce aux jeux et à l'amour, c'en est fait de nos plus chers amusements. Elle était la gloire délicieuse, le doux honneur du théâtre. Elle faisait la joie de ceux mômes qui ne la possédaient pas. Les femmes qu'on aimait, on les aimait en elle ; il ne se donnait pas de baisers dont elle fut tout-à-fait absente, car elle était la volupté des voluptés, et la seule pensée qu'elle respirait parmi nous nous excitait au plaisir.

Une telle description décèle à n'en pas douter

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un poète. Et c*est en effet la poésie qui vivifie l'œuvre toute entière d'Anatole France.

Il a cette qualité sans laquelle tout demeure terne et froid. Il est poète, c est-à-dire qu'il est humain. Sa sensibilité multiplie les points de contact avec la nature et les hommes. Il comprend les faiblesses humaines et il y compatit. Il devine la misère de ceux que la douleur accable, et il en souffre; il connaît les tri^tess^^s du cœur, et il voudrait y remédier. Il est sensible aussi à tout l'amour répan lu sur les êtres et sur les choses, il sait que Thomme ne vit pas seulement de pain mais aussi de la vie morale et de la vie sentimentale ; et c'est pourquoi il veut toucher les âmes. Maintes fois il a pris la langue des vers.

C'est une des idées qui lui sont iamilièri'S qu'un beau vers a fait plus pour le bonheur de l'humanité que toutes les découvertes de la métallurgie. Dans la préface des Noces Corinthiennes, il a écrit que tant que l'homme sucera le lait de la femme, il aura besoin de rêve; et tous s**s livres de vers : Les Premières Poésies, les Poèmes dorés, les Idylles, les Noces Corinthiennes sont empreints d une douceur extrême.

Les uns donnent une interprétation nouvelle de la nature où nous vivons, où nous souffrons, où nous mourons, et qui toujours belle et insensible, n étale que pour les nouveaux- venus ses richesses et ses trésors.

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Les autres, comme les Noces Corinthiennes, nous font saisir le conflit des idf^es aux premiers siècles de Tère chréiienne. Les derniers sont des poèmes de tendresse.

Depuis Jésus qui fut doux à la femme adultère et qui sourii; à- Marie de Maglala quand elle répandit des parfums pour lui plaire et lui sécha les pieds avec ses tresses blondes, depuis les fautes araoureu^'es de Marie- Madeleine et le pardon qui lui fut accordé, la liste serait longue des artistes et des poètes que hanta la vision des courtisanes repentantes. Tous les peintres de la Renaissance ont peint des Madeleine. Quelques-uns, non parmi les moins grands, nous en ont laissé des représentations dont le charme nous trouble, et il est visible que sons le prétexte d'un tableau de sainteté, ils nous laissèrent ri mage d'un rêve personnel.

11 en va sans doute de même pour certains poèmes des Noces Corinthiennes. Ils ne sont ni d'une originalité frappante, ni d une marque rare ; 1a sensibilité en est tout de même charmante.

Oh Jésus, celui-là qui chassait le Démon, Et qui; s'étant assis au bord de la fontaine, But dans Tume de grés de la Samaritaine, Soupait ce même soir au logis de Simon.

Vers ce foyer, ce toit fumant entre les branches, Madeleine tendit, humble, ses belles mains ; Et Ton aurait pu voir des pensées plus qu'humains .Rayonner sur son front comme des lueurs blaTiç,Vi<&^»

La tristesse rendait plus belle sa beauté ; Ses regards au ciel bleu creusaient un clair sillage, Et ses longs cils mouillés étaient comme un feuillage Dans du soleil, après la pluie, un jour d'été.

L'enfant de Magdala, la fleur de Béthanie, S'en alla vers Jésus qu'on a nommé le Christ, Et parfuma ses pieds ainsi qu'il est écrit, Et la terre connut la tendresse infinie.

Philosophe indulgent mais sceptique dans le Jardin dCEpicure et les Opinions de Jérôme Cogniard — Conteur exquis et d'une grâce pénétrante dans Balthasar, Y Etui de nacre ou le Puits de Sainte- Claire — Evocateur somptueux ou psychologue subtil dans Tha:is et le Lys rouge — Visionnaire attendri dans les Poèmes Dorés ou les Noces Corinthiennes^ M. Anatole France en ces dernières années a inventé pour lé roman de mœurs une forme nouvelle. On sait que les chapitres qui composent l'Orme du Mail, le Mannequin d'osier, et C Anneau d Améthyste ont paru d'abord dans le journalfiFc/iO rfe Paris sous forme d articles hebdomadaires.

Or il s'est trouvé que mis bout-à-bout ces articles formaient des libres excellents, fresque immense qu on aurait reconstituée en rapprochant l'un de Tautre des fragments.

Il a suffi à M. Anatole France d'appliquer directement aux faits contemporains les qualités ordinaires de son esprit pour qu il apparut au plus grand nombre comme un homme tout-à-

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fait nouveau. On ne s'est pas avisé tout de suito qtie le doux M. Bergeret ressemblait comme un frère à Silveslre Bonnard aussi bien qua Tabbé Jérôme Cogniard, et qu'ils étaient le plus souvent tous les trois Timage même de leur inspirateur.

Je suis sAr qu'il n'y a pas de livres que M. France ait écrits avec plus de plaisir que ces trois volumes d'Histoire Contemporaine, D'abord il les écrivait au jour le jour, sans fatigue et sous rinspiratiou des événements. Ensuite, comme ces articles paraissaient dans un grand journal et qu'ils touchaient souvent à l'affaire Dreyfus, M. France goûtait chaque semaine le plaisir nouveau pour lui de se voir lu et commenté par la grande foule anonyme.

On crut dans le public, que sur cette affaire qui passionnait lopinion, M. France avait pris parti violemment. On se montra l'un à l'autre sa signature en tête des protestations, on prétondit qu'il avait présidé, peut-être même organisé des réunions publiques où il avait pris la parole, on affirma qu'il s'était jeté dans la mêlée et que cet intellectuel était devenu un homme d'action.

Or M. Anatole France, dans cette affaire, n a en tout imtMé qu'à deux réunions publiques. A la première, comme il n'avait lieu çvéçBctfe/iVôSX.

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quatre phrases. A la deuxième il lut un petit papier (^).

S'il signa les protestations, ce fut de sa part bien logique. Dès le début des révélations, il avait été frappé de la manière dont le procès avait été conduit, et des chances d'erreur qu'une telle procédure comportait. Quand il connut le fac-similé du bordereau son opinion personnelle devint favorable au condamné ; des experts dignes de toute confiance comme le directeur de l'écolô des Chartes et quelques autres lui commencèrent une certitude. La publication du réquisitoire de 1894 acheva sa conviction.

Lattitude d'Esterhnzy, les charges morales et* matérielles qui furent produites contre lui, la partialité évidente dont on fit preuve dans son procès, l'absence de toute preuve précise contre Dreyfus lui enlevèrent jusqu'au moindre doute. Et je ne parle ni de la multitude des incidents, ni des mille petites observations psychologiques qui ne pouvaient échapper à un esprit aussi perspicace.

Je le dis parce que je le sais.. M. Anatole France a étudié cette affaire comme s'il s'agissait de n'importe quel procès historique. Il a employé pour tâcher de découvrir la vérité la méthode qui

(l) Je tiens ces détails de M. Anatole France lui-mOme.

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lui est habituelle. Il a fait des hypothèses et les a soumises à un contrôle sévère. En dernière analyse il a conclu nettement que Thypothèse de l'innocence était la seule qui s'accordât avec tous les fails. Le 16 août 1899, dans le seul article peut être où il ait abordé la question face à face (^), il pouvait dire à juste titre :

« Pour se reconnaître dans toute cette affaire, il fallait, à lorigine, quelque application et une certaine méthode critique, avec le loisir de l'exercer. Aussi voit-on que la lumière s'est faite d'abord chez ceux qui, par la qualité de leur esprit et la nature de leurs travaux, étaient plus aptes que d'autres à se débrouiller dans les recherches difficiles. Il ne fallait plus ensuite que du bon sens et de l'attention. Le sens commun suffît aujourd'hui. »

Qu'on cesse donc de croire que M. France a résolu — sur le tard — déjouer un rôle politique. Personne n'en est plus éloigné. C'est un homme de philosophie. Mais son scepticisme qui est sans limite dans l'ordre métaphysique ne va pas jusqu'à l'empêcher de juger un procès dont on lui montre les pièces. Ce scepticisme dans celte affaire n'a servi qu'à le mettre en défiance contre les opinions

(1) Le manuscrit de ce livre a été livré à l'imprimeur un peu avant le procès de Rennes. Je dois reconnaître que, pendant ce procès, M. France dans le Figaro » a fortement accentué ses déplarations

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toutes faites. L'habitude de la critique, li passion du libre examen firent le reste. Et avec son habituelle audace de pensée, dès que son opinion fut établie, il la publia sans se préoccuper même une seconde de la répercussion qu elle pouvait avoir.

Car c'est là une des caractéristiques que je tiens le plus à mettre en lumière. M. Anatole France est un individualiste absolu. Ilno suppj^rte aucune restriction à la liberté de penser et dexprimer sa pensée. Jamais une préoccupation d ordre politique ^ — ou social — ou religieux — ne put le con-^ traindre au silence ou même à l'aUénuaiiou dosa pensée, 11 ne comprend même pas les reproches qu'on a pu lui faire d'être pour la jeunesse un professeur de nihilisme. L'intérêt social est pour lui une chose vague. Il renonce à rélucider. Il poursuit pour son compte des études qui rintéressent. Il ferait sauter le monde pour le plaisir de Irouver une belle solution.

En ceci, d'ailleurs, M. France demeure logique avec tout son passé. N'avait-il pas écrit dans les Opinions de Jérôme Cogniard :

— « Vous savez que l'ordre public n'est que la violence organisée et que chacun est juge de l'intérêt qu'il y doit porter. . . w

Et qu'on veuille bien aussi se souvenir de ce passage :

— « Mon fils, dit M. l'abbé Cogniard, j'ai tou-

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jours observé que les maux des hommes leur viennent de leurs préjugés, comme les araignées et les scorpions sortent de lombre des caveaux et de l'humidité des courtils. Il est bon de promener la tête de loup et le balai un peu à l'aveuglette dans tous ces coins obscurs. Il est bon même de donner çà et là quelque petit coup de pioche dans les murs de la cave et du jardin. Cela fait peur à la vermine et prépare les ruines nécessaires.

— J'y consens volontiers, répondit le doux Tournebroche, mais quand vous aurez détruit tous les principes, 6 mon maître, que subsistera- t-il?

A quoi le maître répondit :

— Après la destruction de fous les faux principeSy la société subsistera, parcequ elle est fondée sur la nécessité, dont les lois, plus vieilles que Saturne, régneront encore quand Prométhée aura détrôné Jupiter. »

Telles sont les maximes d'un véritable intellectuel, et qui ne songe qu'à son propre plaisir cérébral.

Du moins à l'ingérence momentanée de M. France dans les affaires publiques avons-nous gagné deux ou trois livres délicieux. Jamais l'ironie 4e M. France ne fut plus fine, ni d'un comique plus savoureux. Jamais son style ne fut plus pur. Ces trois livres Ôl Histoire contemporaine sont une vaste et incisive satire de nos travers, et le çère

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spirituel de M. Bergeret nous a (ionné de la sottise et de la médiocrité de la vie de province — que Ton trouve aussi à Paris — une fresque magistrale où éclatent de temps à autre, comme dans les anciens tableaux la marque du peintre, des pensées fines, ingénieuses ou profondes qui sont comme le sceau indélébile de notre auteur. M. Bergeret, M""* Worms-Clavelin, l'abbé Guitrel, le beau Rara, et la douce M""* de Bonmont prennent au bout d un moment le relief comique et vigoureux d'un personnage de théâtre. M""* de Bonmont, plus particulièrement, sentimentale et amoureu«^e d'Esterhazy, me touche en me faisant sourire :

« — Elle voyait avec inquiétude les colères de Rara sallumer chaque jour plus vives. Quand elle allait chez lui le matin elle le trouvait en manches de chemise, plongé jusqu'au cou dans sa vieille malle d'officier, toute pleine de papier timbré, et, là dedans, la tête cramoisie, jurant, sacrant, hurlant: « Gredins, canailles, fripouilles, misérables! » annonçant qu'on entendrait parler de lui et qu'il y aurait du nouveau. Elle attrapait un baiser au milieu des imprécations. Et il la congédiait avec la perpétuelle annonce qu'il se ferait sauter le caisson. Non, ce nest pas ainsi qu'Elisabeth comprenait l'amour ! — ?>

Il semble que nous pouvons raaintenaùt jeter

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un côup-dœil général sur cette œuvre harmonîeuâe comme une parabole d'étoiles.

Cvtte œuvre est digne d'admiration. Mais elle n'est pas à mettre dans toutes les mains.

Comme certaines fioles précieuses contiennent un élixir qu'il n'est permis de prendre que dans certaines conditions, ces livres ne doivent être feuilletés que par des hommes déjà expérimentés et à qui sont déjà familières les spéculations abstraites et l'audace des raisonnements.

Ils ne sont pas une école d'enthousiasme. Ils pourraient devenir, ils sont peut-être, une école de scepticisme amoUisant.

Tout dépend de la manière dont ils sont lus.

Certes c'est un haut problème et qui a donné bien souvent de l'angoisse à ceux qui se penchaient sur'la jeunesse contemporaine que le problème de savoir dans quelle mesure un homme dont les paroles ont de l'importance a le droit de donner tout l'essor à sa pensée, si audacieuse qu'elle soit, sans se préoccuper de la manière dont il sera compris.

Vous vous souvenez que c'est le problème tragique que M. Paul Bourget a étudié dans son roman du Disciple et vous vous rappelez quelle fut la surprise de ce vieux professeur de philosophie à la nouvelle que son disciple préféré avait

poussé jusquau crime le goût désintéressé des expériences psychologiques.

Mais ces préoccupations sont demeurées étrangères à l'esprit de M. Anatole France. Véritable individualiste (^), il n a eu souci que de développer librement sa personnalité et de cultiver en luimême un riche domaine. Il n a pas voulu voir la répercussion que ses idées pouvaient avoir sur des cerveaux moins fortement constitués que le sien, et sa critique impitoyable s est exercée sans contrainte.

De Técole d'Ernest Renan il a vécu dans la région supérieures des idées, et de ses raisonnements ou de ses observations il a formé des livres. Je ne voudrais pas reprendra rim>gc d^j à normalienne de la Tour d'ivoire mais j'oserais presque comparer Taiiteur de Jérôme Cogniard au cénobite solitaire de Thaïs, qui passa toute une période de sa vie dans la méditation sur le chapiteau d'une haute colonne.

Vraiment il a vu la vie d'un peu' haut, et toujours à travers des livres qui lui masquaient les nécessilésimmédiales f). Il n'a pas eu le sentiment

(1) — « 11 acheta qn beau jardin qu'il cultivait lui-même. Il était doux, affable. Il croyait que le plus noble emploi de la vie était de s'appliquer à la philosophie... »

(2) « Celui qui a étudié dans les livres en garde à jamais une fi ère amertume et une tristesse superbe... - Opiniois de /. Cogniard, p. 151.

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de la solidarité sociale, il s'est tenu loin de la foule, loin du peuple et n'a écrit que pour lui-même et pour un groupe de lettrés. Reconnaissons que sa vie fut celle d'un égoïste, mais ce fut aussi celle d'un séducteur. Sa grâce s'insinue dans l'esprit du lecteur et en prend possession sans même qu'il s'en aperçoive. Il a vu les hommes et les choses avec une telle acuité de vision, une telle perspicacité naturelle, une^toUe finesse d esprit que les livres qui sont sortis de sa méditation ont un charme SJins égal.

La fluidité de son style, la éiouce^xv pénétrante de sa pensée, la profondeur et la clarté de ses aperçus lui font une place prépondérante dans notre littérature.

Il a l'élégance facile — le don de la mesure. — un goût parfait. Il symbolise assez nettement un siècle d'histoire et d'érudition, époque où l'enthousiasme devient rare, mais où la pitié, l'indulgence et la haine de la brutalité ont fait de grand progrès. Son œuvre toute de grâce pénétrante aura je pense des parties immortelles comme en eurent les monuments grecs.

Quand on cherche à celte douceur harmonieuse un terme de comparaison, l'esprit se hausse involontairement jusqu'à la colline sacrée telle que nous la voyons aujourd'hui avec les yeux de l'imagination.

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