‹ Les voluptueux et les hommes d'actionChapitre 2 sur 2 · Anatole France · texte numérisé non relu

Anatole France

Qu importent les vicissitudes que TAthènes actuelle a subies? Les romains emportent les statues et les colonnes, les ducs francs bâtissent leur palais et une tour sur les Propylées, les turcs font un harem du temple d'Erechtée, les Vénitiens bom-r bardent et font sauter le temple de Minerve, les Grecs perdent jusqu'au souvenir des monuments élevés par leurs ancêtres, et malgré tout l'Acropole demeure sur laquelle Renan s'en alla méditer et prier, vers laqueire Anatole France tourne les yeux, et qui demeure aujourd'hui encore pour les penseurs et les artistes comme le symbole même, de Tharmonie et de la beauté.

C'est de cette douceur, de cette grâce et de cette harmonie que sont empreintes les œuvres d'Anatole France.

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pi^niRM I.OUYS

Pieppe Ifouçs

M. Pierre Louys a eu le rare bonheur dé plaire en même temps au public et aux artistes intransigeants. Avant même quAphrodite ait paru en librairie les jeunes hommes do lettres qui rédigent le Mercure de France et La Plume déclaraient M. Pierre Lauys un artiste de premier ordre, M. de Hérédia s en allait répéiant que soii livre était aussi beau que la Salammbô de Gustave Flaubert, et M. François Coppée méditait l'article enthousiaste que tout le monde a lu dans Le Journal.

Ce sont les raisons littéraires de ce succès unanime que je voudrais essayer de déduire ; mais peut être avant tout importe-t-il de s'expliquer sur un point spécial pour n'avoir plus ensuite la moindre gêne.

Presque tous les admirateurs d'Aphrodite ont cru devoir faire des réserves sur la yhiloso^jtiv^ da

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ce livre; ils ont loué le talent de Tauteur, ils ont blâmé sa morale. J'aurais moi-même partagé ces scrupules si je n'avais cru me rendre comp'e qu'il y aurait injustice à juger l'auteur de dfe roman antique selon les règles trop étroites de notre morale relativement récente, et ai je ne croyais discerner chez cet écrivain un cas psychologique tout-à-fait particulier.

M. Pierre Louys n'est pas notre contemporain. Nous ne pourrions pas le juger avec justice si nous ne faisions tout de suite cette constatation. S'il-se trouve parmi nous de temps en temps, (et c'est chose rare car il voyage beaucoup) c'est par une sorte d'anachronisme; il. anticipe sur Us siècles passés, et c'est un grec du temps de Cléoj)âlre qu'à certains jours nous rencontrons se promenant sur les boulevards.

Il ne faut donc pas lui demander de voir la vie avec les yeux que nous avons. 111a regarde comme on la regardait un peu avant l'ère Chrétienne, et il faut d'abord lui concéder ce point si nous voulons, goûter un plaisir sans contrainte à le suivre dans ses rêveries.

Certes, je le reconnais hautement, rien n'est plus contraire à notre conception traditionnelle de la vie que les aventures de la petite courtisane appelée Bilitis, de la belle Galiléenne Chrysis qui devint la reine galante d'Alexandrie, ou de ces

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petites joueuses de flûte dont la gracieuse apparition charme pendant tout un chapitre les yeux vite complices de la lectrice ou du lecteur.

C'est quen eûei ces petites créatures, bien qu'ell s soient femmes comme elles le sont toutes, c est-à dire frivoles et charmantes, ne sont ni de notre race ni de notre époque.

M. Pierre Louys a créé pour nos imaginations et pour lui-même une cité antique plus harmonieuse et plus belle que ne fut jamais une ville grecque, même au temps de Périclès. Les sociétés sont toujours complexes, le grotesque y coudoie le sublime, le laid y est la rançon nécessaire du Beau (car comment apprécierait- on la Beauté si le laid ne faisait souffrir?) mais M. Pierre Louys a usé du privilège délicieux quont les poètes : celui de ne voir qu'une partie de la vérité, et de choisir précisément celle qui contente le mieux nos désirs secrets.

Dans la vie d autrefois il n'a voulu voir que le culte de la Volupté, et comme s'il était vraiment un prêtre d'Aphrodite il a réglé pour nous le cortège des jeunes femmes et des vierges s'avançant vers le temple de la déesse avec la démarche gracieuse et la sveltesse que nous voyons encore aux théories de suppliantes tournant autour du col des belles amphores grecques.

C'est un point qui doit être acquis dès le début.

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Au point de vue de lart, M. Pierre Louys est un étranger parmi uous. Il ne veut pas connaître, il repousse toutes Iqs complications de notre morale moderne, il a pour la conception chrétienne de la vie l'aversion instinctive que témoignèrent aux apôtres les grecs restés fiilèles à la religion des ancêtres. Que d'autres considèrent ce monde comme une vallée de larmes et vivent laborieux et mélancoliques, dans la terreur perpétuelle de la faute et dans langoisse des châtiments futurs, il né connaît pas leurs appréhensions. Volontiers il répondrait à qui lui fait reproche ce que Festus au début de la décadence romaine disait de ceux qui lui parlaient de la religion nouvelle : «insanis Paule ». Ces prédicateurs sont des fous.

Il n'a môme jamais connu cette solitude morale, cette tristesse qui étreignit Renan lorsqu'il se détacha de laReligion traditionnelle et lorsque tout d'un coup selon son expression le ciel lui parut vide.

Le ciel, pour M. Pierre Louys, na jamais cessé d'être surabondant de divinités. Les déesses vivent toujours, les nymphes se jouent encore aux miroirs des ruisseaux, les Hamadryades dans les arbres tordent encore des bras nerveux, et Vénus- Aphrodite, blonde et rose, passe encore sur des nuages légers, nonchalamment couchée en son char attelé de très jeunes colombes, et lissant ses cheveux dans l'or clair du soleil.

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Ses livres ne parlent guère que d'amour ; mais après langoiss-mt problème de la Douleur et de la Faim qui pourrait nous toucher davantage, humains si faibles, que le Sphinx éternel du problème amoureux ? Lnissons reposer un moment notre admiration pour les écrivains énergiques qui montrent le devoir et parlent de sacrifice, donnons quelques minutes à ceux qui charment nos imaginations. Ils ont pris un chemin plus facile, mais il est tout jonché de pôtales de roses. Suivons les un instant, passons par dessus les siècles écoulés, pénétrons dans rem[)ire prestigieux des courtisîanesalexandrines, et confondons un moment comme les grecs de M. Pierre Louys le culte des dieux et le culte de la Beauté.

J'ai dit que l'auteur à* Aphrodite étn.ii naturellement un grec. Cette notion est trop simple. Elle n'embrasse pas toute la vérité. S'il est vrai que M Pierre Louys est un Helléniste de la bonne époque et s'il a tout naturellement puisé d'abord aux sources pures de la poésie de Sophocle, il en est vite arrivé par une dégradation inconsciente et par une sorte de penchant naturel à préférer les auteurs de la dernière période littéraire de la Grèce, et à vivre plus volontiers en imagination dans la métropole d'Alexandrie que diins TAttique proprement dite.

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Subissant, peut-être sans le vouloir, (raais qui pourrait s'en affranchir ?) la pénérante influence modprne, il n'a pu se maintenir d.jns les régions sereines de la Beauté classique, il s'est laissé toucher par la grâce voluptueuse des Orientaux, et, s'ils sont toujours des Grecs, ses héroïnes et ses héros n'ont plus rien de commun avec les soldats, les légistes et les orateurs contemporains de Solon.

Les personnages à' Aphrodite, ce sont des Alexandrins. Ils ne se préoccupent ni de beauté morale, ni de dévoûment à la chose publique. Ce sont des Grecs métissés d'influences étrangères ; ils sont devenus des hommes curieux de toutes les sciences, des raffinés voluptueux. Dans leur type cérébral autant que dans leur type physique ils offrent un mélange étonnant où se confondent les civilisations étrangères : égyptienne, sémite, occidentale.

C'est par ce goût du rare et du compliqué que M. Pierre Louys est tout de même de notre époque. Malgré son désir énergique de vivre Jiors de notre temps, il n a pu réussir l'impossible. Les caractéristiques de la Çosmopolis antique qu'il a le mieux saisies et le mieux mises en lumière, ce sont les traits communs à Alexandrie et à une portion de notre Paris moderne. Cosmopolis nouvelle et par bien des côtés comparable avec l'ancienne !

Les héros de M. Pierre Louys, ce sont des hom-

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mes de race complexe comme est complexe leur personnalité elle-même. Méléagre qui fut Tun de ses maîtres était un Grec de Syrie. La petite chanteuse Bilitis est la fille d*un grec et d une Phénicienne. Chrysis est galiléenne.

Et c'est un fait digne de remarque, que M. Pierre Louys ait donné pour patrie à son héroïne préférée ce'te province septentrionale de la Judée qui fut toujours traitée en étrangère par los Juifs du Sud et par ceux de Jérusalem.

C'était une province «le race mélangée. Elle était traversée par Tune des plus anciennes routes du monde, celle qui- va de Damas à Saint-Jean d'Acre et les habitants, de visage plus pâle, y étaient aussi d'âme plus douce. Ils n'avaient pas le type sémite pur des provinces du sud. Ils tenaient déjà de la race aryenne plus d'indulgence et de douceur. Ils étaient mieux préparés à voir naître Jésus.

Chrysis était galiléenne. ^ Elle vivait avec sa mère sur les bords du Lac de Génézareth, dans un pays d'ombre et de lumière envahi par les lauriers roses. Elle avait douze ans quand elle s'échappa pour suivre une troupe de jeunes cavaliers qui allaient à Tyr comme vendeurs d'ivoire et qu'elle aborda devant une citerne. Ils paraient des chevaux à longue queue avec des houppes bigarées. Elle se rappelait bien comment ils l'enlevé-

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rent, pâle de joie, sur leurs montures, et comment ils sarrétèrent une seconde fois pendant la uuit. une nuit si claire qu'on no voyait pas une étoile. »

Elle entra avec eux dans Tyr. Klle les suivit jusqu'au marché d'Alexandrie. C'était sa patrie d'éleciion ; c'était aussi celle de M. Pierre Louys.

Son histoire est celle d'une petite courtisane, telle qu'il dut y en avoir beaucoup d uis cette ville dissolue.

A cette époque, du moins à Alexandrie, la philo-Oj'hie tenait lieu de morale et la religion ne gênait le développement d'aucune des facultés humaines Aphrodite était la dées-e toute-puissante. Elle protégeait la ville. Pourvu qu'on lui ren'lît publiquement les hommajjes qui éiaicnt dus à sa divinité elle approuvait toutes les voluptés. Si nous en croyons certains récits on ne mettait au plaisir de vivre aucine de^ restrictions modernes. La vie était organisée pour lamour ei pour la Beauté. La profession de courtisane était honorée à l'égal et peut-être au-dessus des autres, le culte de l'Harmonie était universel.

La vie d'une femme commeChrysis se passait en occupations menues et charmantes. Elle accordait à sa toilette et au bain une partie de la journée, elle faisait au crépuscule une promenade sur la jetée, elle assistait le soir à un banquet ou à une représentation thiâtrale. elle consacrait la nuit à

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des amants de passage. Nul n'y trouvait à redire. Comme elle était très belle, elle ne recueillait autour d'elle que des témoignages d'admiration.

M. Pierre Louys s est complu longuement à regarder vivre cette petite créature éphémère. Il a aimé jusqu'aux détails de sa toilette, et layant fait vivre et mourir dans l'une des cités les plus belles du monde, il nous a laissé des occupations futiles de la jeune courtisane une suite de tableaux que son style a su nous rendre séduisants.

Voyez d abord avec quel amour il nous fait assister au lover de Chrysis.

Chrysis devint plus grave et dit à voix basse :

« Farde-moi n.

Une petite boîte de bois rose, qui venait de Tile Dioscoride, contenait des fards de toutes les couleurs. Avec un pinceau de poils de chameau, l'esclave prit un peu d'une pâte noire, qu'elle déposa sur les beaux cils, courbés et longs, pour que les yeux parussent plus bleus. Au crayons deux traits décidés les allongèrent, les amollirent ; une poudre bleuâtre plomba les paupières ; deux taches de vermillon vif accentuèrent les coins des larmes. Il fallait, pour fixer les fards, oindre de cérat frais le visage et la poitrine : avec une plume à barbes douces qu'elle trempa dans la céruse, Djala peignit des traînées blanches le long des bras et sur le cou ; avec un petit pinceau gonflé de carmin, elle ensanglanta la bouche et toucha la pointe des seins ; ses doigts, qui avaient étalé sur les joues un nuage léger de poudre rouge, marquèrent à la hauteur des flancs les trois plis profonds de la taille, et sur la croupe arrondie deux fossettes parfois mouvantes ; puis avec un tampon de cuir fardé elle colora vaguement les coudes et aviva les dix ongles.

La toilette était finie.

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Ce fragment indique assez bien la manière générale de lauteur. Son Aphrodite est toute différente de la Taaïs d'Analol 3 France ou de la Salammbô de Gustave Flaubert. (]e sont trois romans antiques, et tous les trois écrits en un style excellent. Mais tandis qu'Anatole France réussissait a nous faire saisir le conflit de^s idées au IV® siècle de lere chrétienne, et le trouble qu'apportait dans les âmes païennes la prédication des apôtres, tandis que Gustave Flaubert essayait de nous donner une reconstitution de la Carthage ancienne et voulait nous impo-er la vision précise d'une civilisation disparue, M. Pierre Louys a fait avant tout œuvre de poète. Il a imaginé, au moins autant qu'il g. reconstitué la vie élégante d'Alexandrie, et sans vouloir pénétrer profondément l'âme savante et compliquée des philosophes ingénieux qui allaient devenir si rapidement les dangereux théologiens que vous savez, il s'est laissé séduire par la beauté des costumes, la grâce des attitudes, la splendeur des monuments et des statues, la douceur du ciel et de la mer.

Loin de vouloir embrasser d'un coup d*œil la vie ardeiite et multiforme de cette turbulente Cosmopoli's, il a volontairement restreint le champ de sa vision, et ne voulant voir que l'aspect extérieur d( s personnes et des choses, il nous a laissé dans un

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style très pur une image superficielle mais charmante de ce qne pouvait être dans une ville comme Alexandrie, les distractions et les plaisirs d'un petit groupe de privilégiés. Le peuple n'a aucun rôle dans cette histoire, pas même le rôle de spectateur. L'auteur nous fait avec amour la description du temple delà diesse. Il nous initie à son culte, nous promène dans ses jardins, et nous conte tout en marchant des apologues dans la manière de Socrate.

Pour aller d'une scène d'orgie au spectacle d'une cérémonie religieuse, il nous conduit comne par la main h travers le dédale des rues d'Alexandrie.

On sent qu'il aime cette ville. Il la voit telle qu'elle fut jadis. Les barbares n'ont pas si bien détruit le phare de Ptolémée qu'il ne l'aperçoive encore dans sa splendeur éblouissante. Il le revoit tel qti'il fut bâti par le premier des rois de cette race, et si beau qu'il fut tout de suite considéré comme l'une des sept merveilles du monde. Il en revoit la masse énorme, toute de marbre étincelant. Il croit distinguer encore l'assemblage gracieux des colonnettes et des étages, il monterait jusqu'au sommet pour se mirer dans le gigantesque miroir qui dominait tout l'édifice, et qui réfléchissait la voile des vaisseaux avant que l'œil put les apercevoir à Thorizon,

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Privilège admirable des hommes d'imagination! M. Pierre Lonjrs a connu toute la ville d'Alexandrie. Ville tragique, aux origines fabuleuses, et qui, au temps où se place Thistoire de Chrysis, c'est-n-dire vers la fin de l'ère païenne W montrait avec orgueil aux hommes assemblas la multitude de ses magasins et de ses monuments. C'était le centre du commerce entre l'Asie et l'Afrique, lentre|)6t naturel de toutes les marchandises d'Arabie, de Nubie et d'Abyssinie ; le rendez vous de toutes les races.

Ses richesses et sa splendeur étaient incomparables. Pour atteindre le phare, (>n pouvait suivre l'HeptasIade, chaussée admirable que recouvraient des dalles éternelles et qui en conduisant de la ville à l'ancienne île de Pharos séparait le grand port du poit de Bon-Retour. Devant chaque temple les obélisques dressaient leurs monolithes de granit rose. Dans chaque rue, des cirques, des théâtres, des bains, des stades apparaissaient.

Comme la ville était perpétuellement traversée par des étrangers, tout y était combiné pour le plaisir des yeux et le plaisir des sens. Les maisons y étaient à terrasse et à colonneltes. Les cours iiitérieures étaient fleuries de vignes, de dattiers

(1) L'auteur parle en effet de la reine Bérénice qui fut la fille de Ptolémée Aulète et la sœur aînée de Cléopâtre.

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et de sycomores, les femmes y étaient charmantes et amoureuses du plaisir.

M. Pierre I^ouys a fait revivre toute cette ville. A ces potites maisons blanches et vertes il a restitué des apparences féminines. Il a rendu à ces filles de son espritleurs objets usuels, leurs tables, leur lit, et il Ta fait avec une intensité de couleur, un souci du détail tels que les tableaux dont il nous donne la description, nous pourrions croire qu'il les a eus vraiment devant les yeux :

« Couchée sur la poitrine, les coudes en avant les jambes écartées et la joue dans la main, elle piquait de petits trous symétriques dans un orettler de lin vert, avec une Ion gue épingle d'or. »

Cette petite Chrysis qui laisse couler le temps si paresseusement n'est pas d'une psychologie à pouvoir intéresser Tauteur (X Aphrodite, Ce n'est pas une cérébrale. Son rôle, dans la vie, est d'être pour le plus grand nombre d'hommes possible une occasion de plaisir, et lauteur a souvent constaté en elle une ambition qui lui est commune avec les courtisanes modernes : colle de s enrichir avec les dons de ses amants.

Cependant comme elle connaissait de Tamour tous les rhytmes et toutes les subtilités elle sestimait (et son historien ajoute : avec raison)

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plus grande musicienne que Plango elle-même qui était pourtant musicienne du temple. « Car lamour est un art, comme la musique. Il donne des émotions du même ordre, aussi délicats, aussi vibrants, parfois peut-être plus intenses. »

La vie de Chrysis est en somme une vie d'animal joli. Le seul effort mental quelle paraisse avoir jamais fait est celui d'exprimer au sculpteur Démétrios trois souhaits qui étaient pour le moins inconsidérés.

Ces trois souhaits, il est vrai, étaient nécessaires à l'auteur. En les accomplissant sans délibérer et sous le seul empire du désir sensuel, Démétrios, en effet, démontre une fois de plus que si l'amour physique est une chose exquise, la passion est un esclavage. Thèse chère à l'auteur à' Aphrodite !

A la minute où Démétrios est amoureux de Chrysis, il considère comme naturels les crimes que cette femme lui demande. Pour satisfaire à son caprice, il vole sans remords le triple- collier de l'Anadyomène et par cet effroyable sacrilège met en deuil la ville toute entière ; pour offrir à Chrysis le peigne d'ivoire que portait la femme du grand prêtre, il assassine sans remords une femme innocente ; pour apporter à sa future maîtresse le miroir précieux de Bacchis il laisse mettre en

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croix une jeune servante. Esclavage! Esclavage ! Voilà le nom de la passion (^).

Et lorsque, ces crimes accomplis, Chrysis devenue à son tour amoureuse croit goûter le plaisir aux bras de son amant, celui-ci lui demande un sacrifice égal : il la force à porter les bijoux dérobés, et la désigne ainsi pour la peine de mort. Choc en retour de lamême force ! Tenailles qui n'épargnent ni Tune ni l'autre victime !

Piqué par l'aiguillon du Désir, Démétrios n a rien su refuser. Chrysis accorde tout quand elle est amoureuse, et pour le baiser d'un amant s'enfonce à jamais dans la mort.

Esclavage, voilà le nom de la passion !

Telle est la philosophie de ce livre. Il porte à juste titre dans sa préface la dure maxime de BuflFon : Il n'y a dans l'amour que le physique qui soit bon, le moral n'en vaut rien.

Est- il nécessaire de discuter cette théorie ? L'auteur, à mon avis, s'est fait fort en séparant Tamour de sa sœur délicieuse: la sensibilité. Il lui a, ce faisant, enlevé une partie de son charme. C'est mutiler l'amour que lui couper les ailes. Un baiser n'est délicieux que lorsqu'il s'y ajoute un peu de la communion des âmes.

(1) Le roman ô* Aphrodite parut d'abord sous ce titre ; L'Esclavage.

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J estime ({\\ Aphrodite n'est pas un chef d'œuvre parceque b'S personnages do ce livre ne sont guère préoccupés que de caresses physiques. Leur moral nous échappe, et à plus forte raison leur sensibilité.

Malgré toutes les nuances de style, malgré la grâce voluptueuse des évocations, \\ ne satisfait pas le désir de nos cœurs. D'avoir vu un instant des formes enlacées cela ne peut pas .nous suflBre. Nous voudrions connaître un peu les complications de leurs âmes. Que savons nous de la reine Bérénice, sinon qu'elle est je me et se promène dans unelitière soutenue par vingt-quatre porteurs? Que savons-nonsde Démétrios, sinon qu'il est aimé des femmes et dilettante au point de commettre des crimes pour se donnt^' des émotions nouvelles? Que savons- nous de Chrysis elle-même, sinon qu elle est jolie et danse dans les banquets ?

Ce sont des passants qui ne nous émeuvent guère. Nous re*grettons d'être si familiarisés avec leurs attittides et de ne rien connaître de leur psychologie.

Ces héroïnes • et ces héros sont subordonnés à leur propre décor. Ils complètent un ensemble harmonieux, au même titre que ï Aphrodite de marbre et les colonnes du temple. Même dans les passages qui pourraient être pathétiques, comme celui du crucifiement, on sent à tout moment que les clous,

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la croix, la souffrance et la mort ne sont sous la plume de l'auteur que pour contribuer à une belle description.

Au moment même où il la cloue sur le bois du supplice, M. Pierre Louys se préoccupe de la posture que va prendre sa jeune crucifiée II arrange les plis de sa tunique. Il lui adresse une harangue philosophique et bien tournée.

Ceux qui ont présent à l'esprit le passage de Salammbô où les mercenaires sur la route de Sicca rencontrent d^'s lions en croix saisiront bien la différence. Où Flaubert était grandiose et terrible, Pierre Louys demeure un joailler de mots. Rien ne le trouble en son souci de bien écrire et le principal est pour lui de contenter son rêve de Beauté.

Aphrodite est digne de le satisfaire. C'est un livre harmonieux. La splendeur du corps humain y est célébrée avec magnificence ei piété. La part de beauté qu'il y a dans l'exercice de nos facultés physiques y est glorifiée en phrases de poète.

Faut-il faire une ou deux citations ?

. Personne n'a parlé de la beauté des femmes en des termes plus délicats :

« Se regarder à travers Feau était pour elle une jouissance. Elle se voyait comme une grande coquille de nacre ouverte Bur un rocher. Sa peau devenait unie et parfaite ; les lignes de ses jambes s'allongeaient dans une lumière bleue ; toute sa

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taille était plus souple; elle ne reconnaissait plus ses mains. I /aisance de son corps était telle qu'elle se Boolevait sur deux doigts, se laissait flotter un peu et retomber mollement sur le marbre sous un romous léger qui heurtait son menton. L'eau pénétrait dans ses oreilles avec T agacement d'un baiser, n

Et encore :

" Un torse chaud, plein de chair, velouté comme un fruit et très suffisamment vêtu par la peau brillante d'une couleur uniforme et foncée, où se détachent avec vigueur Tastrakan l)ouclé des sous bras et les couronnes noires des seins. »

La citation est quelquefois difficile dan^ les livres de M. Pierre Louys. Quand on détache de lensemble ses phrises les plus caractéristiques on accentue sans le vouloir ce qu elles ont d'impudique; on risque de donner une im^)ression faussa. M. Pierre Louys est avant tout uci artiste. Il ne reconnaît enmoralequele critérium de l'harmonie, il ne se préoccupe que de donner la sensation de la Beauté, et s'il s^ trouve que .ses images et ses évocations sont le plus souvent licencieuses c'est par une sorte de disposition naturelle, et d'une manière pour ainsi dire inconsciente.

Les Chansons de Bilitis justifient cette manière de voir. C'est une suite de petils poèmes dans la manière antique et qui a donné lieu à des confusions bien amusantes. Je me hâte de dire que tous ces fragments lyriques sont de M. Pierre Louys lui-même. Il n'a traduit ni plagié personne en

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les écrivant. Mais avec une ironie plus parisienne que socratique, il a voulu persuader qu'il n'était que le traducteur de fragments retrouvés par lui.

Pour accréditer ce mmsange anodin il a écrit un « avertissement ». Il y conte sur sa prétendue trouvaille les détails les plus minutieux et donne de Bilitis une biographie fantaisiste mais docu montée. Il poussa même si artistemont la plaisanterie que lorsqu'il envoya sou livre à certain professeur de l'université (je veux lui faire la grâce de ne pas le nommer) celui-ci répondit qu'il avait pris d'autant plus de plaisir à recevoir ces petits poèmes que déjà il les avait lus dans le texte original. Nos professeurs, vous le voyez, ne se laissent pas devancer.

L'erreur en elle-même n avait rien que de très explicable. M. Pierre Louys est à ce point imprégné du génie des littératures grecques que Ion pouvait, sans ridicule, prendre ses poèmes pour de véritables traductions. Bilitis n'a jamais vécu que dans l'imagination de lauteur mais elle donne l'impression de la vie antique.

« Son tombeau a été retrouvé par M. G. Heim à Palaeo Lîniisso, sur le bord d'une route antique, non loin des ruines d'Amathonte. Ces ruines ont presque disparu depuis trente ans, et les pierres de la maison où peut-être vécut Bilitis pavent aujourd'hui les quais de Port-Saïd. Mais le tombeau était souterrain, selon la coutume phénicienne, et il avait échappé même aux voleurs de trésors.

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M. Heim y pénétra par un puits étroit, comblé de terre, au fond duquel il rencontra une porte murée qu'il fallut démolir. Le caveau spacieux et bas, pavé de dalles de calcaire, avait quatre murs recouverts par des plaques d'amphibolite noire, où étaient gravées en capitales primitives toutes les chansons qu'on va lire, à part les trois épitaphes qui décoraient le sarcophage.

Quand on ouvrit la tombe, elle apparut dans Tétat où une main pieuse l'avait rangée, vingt-quatre siècles auparavant. Des fioles de parfums pendaient aux chevilles de terre, et Tune d'elles après si longtemps était encore embaumée. Le miroir d'argent poli où Bilitis s'était vue, le stylet qui avait trainé le fard bleu sur ses paupières, furent retrouvés à leur place. Une petite Astarté nue, relique à jamais précieuse veillait toujours sur le squelette orné de tous ses bijoux d'or et blanc comme la neige, mais si doux et si fragile qu'au moment où on l'effleura, il se confondit en poussière.

Tous ces détails sont inventés, mais ils sont vrais d'une vérité générale. Les reliques de Bilitis ressemblent à celles de la petite musicienne que nous avons tous a Imiréi3 il y a quelques mois au musée Guimot parmi les souvenirs rapportés d'Antinoo par la mission lyonnaise. Après tant de siècles cette petite musicienne est apparue, elle aussi, presque intacte dans son lit de terre sèche. On a retrouvé auprès d'elle les deux lyres dont elle s'était servie, les peignes dont elle s'était ornée, les fards dont elle s était peinte et jusqu'au miroir où elle s'était admirée.

Cette tombe de Bilitis, elle est semblable aux cercueils du musée du Capitole à Rome, et

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semblable aussi aux sarcophages égyptiens qui dorment d'un nouveau sommeil dans la nécropole du Louvre.

Ces rapprochements ne sont pa^ inutiles. Ils nous font saisir le procédé de M. Pierre Louys Ce n'est ni dans les livres anciens ni dans les manuscrits q'ul ch îrche le meilleur de son érudition. Cest en lui-même et dans la contemplation dos vitrines de musée.

Unesiatue^te debènecommo celle de la princesse Touï (^) fixe dans son esprit, et bien mieux qu'un texte ancien, la silhouette gracieuse d'une prêtresse égyptienne. Les amphores grecques, L^s vases, les colliers, les débris de vêtement, les objets de toilette, voilà ses meilleurs documents.

Qu'on lui montre une tunique, il en voit tout de suite émerger le torse brun d'une danseuse; qu'on lui montre un trépied, une a'guière, une lampe de bronze, la chambre toute entière lui apparaît, telle qu'elle fut au temps jadis.

Pour pénétrer la vie antique il lui suffit de fréquenter les musées et de voyager aux pays anciens. Les îles et les ports d'autrefois existent aujourd'hui encore. Qu'importent les 'transformations, les ruines et les peuples nouveaux ? le ciel n'a pas change, la terre est demeurée intacte,

(1) Dans la saHe d'Horus au musée du Louvre.

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les lignes et les couleurs sont demeurées les mêmes. Il suflii au poète de restitut^r à ces immuables décors les habitants qui les aimèrent les premiers. Et c'est un jeu desprit charmant que de recomposer selon son rêve une société disparue.

On saisit bien cette manière dans les Chans ms de Bilitis, Ce sont les Bucoliques de M. Pierre Louys : Bucoliques de rêve, tendres et vicieuses.

Si le cadie poétique et la simplicité volontaires imposent le souvenir de Virgile ou de Théocrite-, les subtilités et les raffinements sont bien dun grec lettré de la dernière époque. Pastorales et amoureuses, ces poésies chantent les joies champêtres, mais un grand nombre d'entre elles, l'auteur les a écrites dans l'île de Lesbos.

Il eût élS dailleurs bien étonnant qu'en écrivant la vie d'une petite vierge folle comme Bilitis M. Pierre Louys ne l'eût pas conduite dans une de ces petites îles charmantes qui sont comme un semis de perles sur la robe de la Méditerranée. Et parmi tant d'îles amoureuses comment n'eût-il pas choisi celle dont la réputation était la plus mauvaise ?

Vers le V® siècle avant notre ère, la capitale de cette île, Mytilène, était déjà l'une des cités les plus élégantes et les plus dissolues du monde civilisé. Qui ne se souvient que ce fut Lesbos qui inaugura ce qu'aucune colonie

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grecque n'avait encore osé : de véritables écoles, je serais tenté de dire : des couvents de courtisanes.

Des femmes exclusivement destinées au plaisir recevaient là une éducation complète. Cette formation, dirigée par des matrones choisies parmi les plus habiles et les plus lettrées, comprenait non seulement ce qui regardait l'éducation du corps, mais encore tout ce qui pouvait contribuer à la formation de l'esprit. Le nom de Sapho qui fut instruite, dit-on, dans Tune de ces institutions précise tout de suite l'idée de ce que pouvaient être ces établissements singuliers.

Nous sommes bien loin, aujourd'bui de l'état d'esprit que supposent de telles mœurs, et nous ne comprenons guère des poèmes comme « L'Amie complaisante » . Nous leur préférons — et de beaucoup — les poésies purement pastorales et les évocations>le danses au clair de lune. Mais nous sommes forcés de reconnaître que dans les unes comme dans les autres M. Pierre Louys a fait preuve d'une douceur extrême. Ces petits poèmes, par le charme du style et la délicatesse des visions, créent pour nos imaginations un paradis irréel et délicieux où les femmes ne seraient occupées qu a se rendre plus jolies et plus dignes d'être aimées; Eden impossible où l'humanité enfin débarrassée de toutes les infirmités corporelles et de toutes les

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petitesses desprit, réaliserait le rêve de riiarmonie universelle.

Les Danses au clair de lune

Sur rherbe molle, dans la nuit, les jeunes filles aux cheveux de violettes ont dansé toutes ensemble, et Tune de deux faisait les réponses de Tamant.

JjùB Vierges ont dit : « Nous ne sommes pas pour vous, n Et comme si elles étaient honteuses elles cachaient leur virginité. Un oegipan jouait de la flûte sous les arbres.

Les autres ont dit : « Vous nous viendrez chercher. » Elles avaient serré leurs robes en tunique d'homme, et elles luttaient sans énergie en mêlant leurs jambes dansantes.

Puis chacune se disant vaincue a pris son amie par les oreilles comme une coupe par les deux anses, et, la tête penchée, a bu le baiser.

Des Chansons de Bilitis à la Femme et le Fanlin la distance n'est pas aussi grande qu'on pourrait croire. Cependant M. Pierre Louys dans ce dernier volume paraît avoir eu l'intention d'écrire un roman psychologique.

L'idée générale du livre est la même que celle d'Aphrodite : la passion est un esclavage. Et l'histoire de don Matéo est l'histoire effroyable d'un homme dont une petite ouvrière de la manufactui^ de Séville brise la vie.

Si l'idée à première vue ne parait guère originale, l'auteur a su la renouveler par une abondance

Pierre Lou'^s 63

de détails et un luxe d'inventions qui donnent à son livre un grand prix. Jamais amant ne fut plus lamentablement berné que ne le fut Matéo, jamais homme ne fut plus amoureux.

La capricieuse Sévillane qu'il rencontra dans un paysage polaire pendant la traversée du Guipnzcoa, se hausse entre les mains de M. Pierre Louys jusqu'à devenir le type de la femme qu'on pourrait appeler : TAUumeuse.

Pendant des années elle aflPole d'amour ce malheureux, et promettant toujours de se donner à lui, lui échappe toujours à la minute où il croit la tenir. Petite fantasque qu'on pourrait croire la dernière des courtisanes, et qui est vierge.

Elle a, pour torturer ce malheureux, d'extraordinaires inventions. Que dites-vous du chapitre oii elle se rend dans la maison de campagne de celui qu'elle aime pour y passer la nuit dans ses bras, et de la cuirasse de toile dure dont elle s'était munie pour être sûre de résister à ses désirs passionnés ? Et du paragraphe où derrière une grille elle simule devant Matéo lui-même de se donner toute à un autre ? Et du passage où cet amoureux honoraire découvre à Timproviste sa bien-aimée dansant toute nue devant des étrangers dans un café de Cadix ?

On a pu dire qu'il y avait dans ces épisodes bien de l'exagération. Cette exagération était

64 Pierre Louys

nécessaire, et le seul moyen de créer un type est don accentuer vigoureusement les caractéristiques. La Fenwie et le Pantin fermé, la physionomie de Conchita Ferez demeure dans rim;»gination.

A des degrés divers nous avons tous connu des femmes qui pendant des périodes de temps ont tenu notre désir en haleine par des faiblesses calculées et qui jamais n ont perdu leur sang-froid désespérant.

Conchita symbolise toutes ces femmes. Matéo symbolise tous les hommes dont elles ont fait des pantins. Leurs aventures, ce sont les nôtres vues avec le grossissement litléraire.

Piusqu'il voulait créer de telles figures M. Pierre Loiiys a bien fait de les choisir dans ce peuple espagnol ardent et orgueilleux. Nulle part les femmes ne sont plus provocantes, et nulle part aussi les hommes ne regardent d'un air plus passionné leur tour de hanches sarrazines. Dans les pires cavernes de rAlbaycin,à Grenade, lorsqu'un étranger s aventure à vouloir faire danser leé danses erotiques qui sont là-bas si extraordinaires, il lui faut prendre garde avant de se montrer plus entreprenant s'il n'y a pas dans l'ombre deux yeux ardents qui tiennent dans le même regard la danseuse et son spectateur.

Orgueil et jalousie! L'histoirode Conchita, pour avoir toute son intensité, devait se passer en Espa-

Pierre Louys 65

gne. Ces villes de Castille, brûlées par le soleil, et qui montrent haulainement leur délabrorneiit magnifique. AToilà bien la patrie d'un petite orgueilleuse qui porte si haut le don de soi ! Ces villes d'Andalousie, toutes charmantes vi parfumées, où flotte dirait-on comme une odeur d'amour, voilà bien le cadre où l'amant sent bouillonner en lui toutes les jalousies !

J'ai vu moi-même à Séville. à Grenade, de ces danses lascives. On y est emporté par la torsion des bras, le mouvement des hanches, la cambrure des poitrines juvéniles offrant aux spect. tours des seins dorés comme des fruits. J ai vu ces viragos ardents mimer les spasmes du plaisir, tandis que battent lair éperdûment de pi»tits bras au bout desquels de frémissantes cast?ignettes vivent d'une vie personnelle. J'ai respiré cet air \rgev où flotte un désir sensuel.

A lire la Femme et le Pantin, j'ai retrouvé mes sensations d'autrefois. M. Pierre Lonys sait évoquer cette ivresse langoureuse, ces gestes souples, ces lèvres rouyes et j armi les cheveux épars ces yeux noyés de volupté. Sa phrase a parfois des douceurs d'aquarelle, paifois des nettetés d'eau-forte :

— Je la vois toujours, avançant et reculant d'un petit pas balancé, regarder de côté sous sa manche levée, puis baisser lentement, avec un mouvement de torse et de hanches, son

66 Pierre Lodîs

bras au-dessus duquel émergeaient deux jeux noirs. Je la vois, délicate ou ardente, les yeux spirituels ou baignés de langueur, frappant du talon les planches de la scène, ou faisant crépiter ses doigts à l'extrémité du geste, comme pour donner le cri de la vie à chacun de ses bras onduleux.

M. Pierre Louys a le don des évocations. Langueur des yeux noyés, pînaent des lèvres rouges, ivresse du désir, défaillance des cœurs, voilà son véritable domaine. Aphrodite, Biliiis. La Femme et le Pantin, ce sont les trois parties d'un grand poème sensuel.

Nous pouvons maintenant ne pas nous attarder longtemps aux contes et aux poèmes, d'ailleurs peu nombreux. 11 n'y a ni dans Astarté, ni dans La Maison su^ le Nil, ni dans Ariane, ni dans Byblis, ni dans Léda, la manifestation d'une personnalité nouvelle.

Ces contes sont des apologues. Sous la trame légère du récit transparaissent des vérités morales :

« Ne cherchez pas à percer le mystère des choses et contentez- vois des apparences ». Tel est renseignement que donne Léda qui porte en sous titre : ou la louange des bienheureuses ténèbres.

« Les bonheurs qu'on imagine valent mieux que ceux que l'on réalise, ils suffisent au sage »», telle est la morale A' Ariane ou*Le Chemin de la paix éternelle.

Pierre Louys 67

Ces nouvelles sont des contes moraux, très courts, mais d'un style si nuancé qu'ils laissent dans l'imagination du lecteur comme un prolongement de résonnances musicales. Ils sont d'un art achevé et paraissent écrits sans fatigue. La phrase est aisée, gracieuse, et comme douée de fluidité.

Pour ceux qui connaissent personnellement M. Pierre Louys il paraît d'ailleurs peu probable que ces petits chefs-d'œuvre so'ent le produit do longues veilles. On conte quil habite dans le hnut du boulevard Malesherbes un atelier spacieux entièrement orné de statuettes et de gravures licencieuses où le temps se passe en causant au rythme des fauteuils à bascule. Quand il quitte son belvédère, c'est pour s'enfuir à l'aventure vers l'Egypte, l'Algérie ou les villes d'Andalousie. Il voyage en dilettante. Comme il n'aime pas à se déplacer souvent il fait dans un petit nombre do villes des séjours prolongés. Il est allé plusieurs fois en Espagne. Il n'y connaît guère que Séville. Cela tient à l'ennui que lui cause la né cessité de prtndre plusieurs fois des trains à heure fixe.

Je me souviens d'un trait qu'il m'a conté luimôme et qui contribuera sans doute à fixer sa physionomie. Il était à Séville depuis plusieurs mois, et ne pouvait se décider, malgré l'envie qu'il en

68 PlBRRB Louf S

avait, à pousser son voyage jusqu'à Qrenade et Malaga.

Cependant, comme on ne cessait de lui vanter le pittoresque de Tanger et'qu il est plus que tout autre sensible au prestigo de TOrient, il décida, un jour d'onergie passagère, d'affronter virilement les sept heures de chemin de fer qui le séparaient de Cadix pour s embarquer dans ce port à destination du Maroc. Chacun sait que de Cadix à Tanger il n'y a même pas sept heures de traversée.

Il fit don: cet effort. Il parvint jusquà Cadix. Dans cette ville, il apprit avec étonnement qu'il n'y avait pour franchir le détroit qu'un bateau espagnol partant à 7 heures du matin. Il prit son billet avec un soupir. Il chargea son hôte de l'éveiller avec fracas, puis s'endormit d'un sommeil paisible. Quand on l'éveilla le lendemain matin, il fit pour se lever de stériles efforts. Il remit son départ au paquebot suivant, et déchira sans regrets son billet devenu inutile.

Deux jours se passent. Cadix n'avait plus rien qui pût l'intéresser. Tanger le fascinait toujours au delà du détroit. Il prit un second billet, et fit à son hôte les mêmes recommandations. Cette fois il était bien résolu, il partirait quoiqu'il arrive. Vaine résolution ! dans le demi-jour de la cHambre, malgré les voix qui l'appelaient, malgré

Pierre Louys 69

sa valise déjà sur les épaules du porteur, il ne parvint le lendemain qu a s'asseoir sur le bord de son lit. Il se frotta les yeux, sétira les bras, passa même, dit-il, la jambe droite de son pantalon, mais épuisé par cet effort se laissa retomber, recommençant le doux sommeil peuplé de songes marocains... Ce fut sa seconde et dernière expérience. Il n a jamais vu Tanger.

Ce n est pas pour le seul plaisir de dire une histoire piquante que jai conté cette anecdote.

C'est parcequ'elle est significative. On n'imagine pas un tel homme couvrant de ratures ses manuscrits. Il fait penser au contraire à la facilité élégante d'Ovide, écrivant au courant de la plume. Il a le style naturellement pur et gracieux. Il conçoit presque sans travail des livres où l'amour tient la première place, il les développe sans fatigue.

— « Lamour, a écrit quelque part un personnage de M. Pierre Louys, n'a pas été pour moi une distraction ou un plaisir, un passe temps comme pour quelques-uns, il a été ma vie même. Si je supprimais de mon souvenir les pensées et les actions qui ont eu la femme pour but, il n y resterait plus rien que le vide ».

C'est une véritable profession de foi. Elle n'est pas à recommander. Elle paraît cependant bien constituer pour l'auteur d^ Aphrodite un véritable programme de vie.

70 Pierre Louys

Comment pourrioas-nous lui en tonir rancune?

Son œuvre certes n e>t pus à mettre entre toutes les mains, mais ello n'est mauvaise que pour ceux qui ne savent pas la lire avec désintéressement.

Il nous a donné une grande impres-ion dart.

Ses livriîs no is ont api)ris à m inux .connaître l'harmonie. Lamourdela beauté purifie et transfigure en partie ses héroïnes et ses héros. No »s lui devons des heures d'illusion.

Son œuvre est à part dans notre littérature contemporaine. Elle jouit déjà du prestige de l'antiquité. Dans sa phrase légère nous entendons parfois comme un écho lointain des flûfr»s de Pétrone ou du fifre moque.ir de Lucien de Samo'sate. Son ironie est celle des Dialogues des Courtisanes. Sa douceur indulgente est du Satyricon.

Quand Méloagre écrivait les poésies qui nous ont été conservées, il faisait insconsciemment comme un premier crayon d'une œuvre qui ne devait paraître que dix-neuf siècles après lui. Et de même que M. Jules Lemattre a fait justement remarquer qu'il y a des vers de Musset dans les poèmes de Maynard (^), des vers de Heredia dans les poésies d'André Chénier, et même du Clovis

(1) J'ai montré ma blessure aux deux mers d'Italie. « paraît imité de Musset par Maynard, poète médiocre qui vivait sous Louis XIII.

»» Offre une brebis noire à la noire tempête » çst un vers de Heredia pressenti par André Chéniér.

Pierre Louirs 71

Hugues dans Victor Hugo, on pourrait retrouver parmi les poésies de Méléagre quelques chansons de Bilitis.

Yole pour moi, moucheron, messager rapide, an bord de l'oreille de Dzénophile.

Touche-la et murmure ceci : il est éveillé, il t'attend. Et toi, ô oublieuse de tes amants, tu dors !

Va, vole, oui, ami des miens, vole !

Va lui dire... Tiens ! j'y suis avec toi !

Cette épigramme qui est de Méléagre pourrait être une chanson de Bilitis. Faut-il en conclure que le poète moderne a imité le poète ancien? Toutes les chansons de Bilitis protestent contre cette accusation. Elles sont plus ingénieuses, plus artistes et plus touchantes que les meilleures du poète grec. De tels rapprochements ne font témoigner dune parenté desprit, d'une correspondance intellectuelle qui devient curieuse à observer quand elle se produit à deux mille ans de distance.

Je me suis plu à le dire dès le début de cette étude. L'auteur d^ Aphrodite, doit être jugé comme on juge les poètes grecs. On ne les blâme qu'en les aimant,

Si les amours bâtissaient des statues, ils voudraient tailler de leurs mains le monument de Pierre Louys. Ils le feraient de marbre rose et l'orneraient de palmes d'or.

72 Pierre Louys

Sous le fronton corinthien, au-dessus de Ja colonnade, sur la face qui regarde la mer, ils inscriraient en lettres grecques Fépitaphe môme que Méléagre s'était choisie :

Vois, étranger, un meurtre d*Eros

Et autour de la stèle précieuse, les lauriersroses et les myrtes épandraient une ombre légère.

Suspendant un moment leur vol, le cortège ailé des Désirs, la théorie plus sombre d( s Rogrets viendrait s'y reposer parmi les roses blanches, et parfois, à la nuit tombante, lombre de Bilitis et celle de Chrysis viendraient, les mains pleines de fleurs, leur blonde chevelure tombant sur leurs épaules, faire avec piété devant le ma^/br.î pur quelques libations de larmes amoureuses.

Nous mômes ne pourrions demeurer insensibles au souvenir des visions qu'il nous donna, et rien que pour avoir frôlé ces souvenirs, notre âme deviendrait songeuse et alanguie, mélancolique un peu des caresses passées.

iZRn i^onfiRin

Jean Ixoppoin

La personnalité de M. Jean Lorrain porte ]a marque de notre temps. C'est un produit d extrême civilisation. Les éléments? en sont disparates, curieusement amalgamés, difficiles à saisir et à mettre en lumière. Ses livres sont pareils à un riche terreau d'où jailliraient toutes les fleurs : quelques unes charmantes et simples comme une branche de glycine, d'autres longues et pâles, fleurs de rêve aux teintes fanées, si haut juchées à l'extrémité de leur tige que la sève n'y parvient plus, quelques unes enfin de formes étranges et de charme ambigu : fleurs toutes modernes, aux luisances de carapace, aux renflements de croupe, aux pénombres diaboliques, fleurs vénéneuses, fleurs vénériennes, fleurs perverses que l'homme a lui même créées et qu'on dirait contre nature.

Les œuvres de M. Lorrain sont éminemment cérébrales. Ce sont des œuvres de haute culture.

76 Jban Lorrain

Elles valent par ud souci d'art constant et raffiné. On peut tout de suite les rapprocher des tableaux de Qustave Moreau, des livres de Hujsmans, des gravures de Redon, des dranaes de Maeterlinck, des poèmes de Laforgue et des eaux-forles de Rops.

Tâchons d'établir un peu d'ordres dans la série de nos impressions.

Des œuvres de M. Lorrain je n'ai connu pendant longtemps que des articles de journaux.

J*effleurais du regard ses contes fantastiques, je lisais avidement son journal hebdomadaire. La curiosité que m'inspiraient ces notes quotidiennes était faite de bien des éléments divers.' Je ne les analyse qu'avec un peu de gêne, il ne sont pas tous à mou honneur.

Certes j'étais séduit par les qualités littéraires de ce journal. J'en admirais le style, j'en goûtais Tironie. D'autres qualités aussi me charmaient : le mélange d'observation directe et de poésie légendaire, le goût des choses d'art, la faculté de croquer en quelques mots nets et vifs comme des touches de lumière un trait de caractère ou une scène de mœurs.

J'aimais aussi de temps en temps à y retrouver le ton de la conversation des gens de lettres. J'y reconnaissais au passage — comme au verre

Jean Lorrain tt

dépoli d'un peti^ objectif braqué sur la vie littéraire — des phrases toutes faites de confrère, des silhouettes de femmes connues. Je me complaisais à ces petits tableaux de la vie parisienne. Nul mieux que M.Lorrain ne sait donner la physionomie d'une salle de première ; il note au passage les réflexions poliment désobligeantes, les exclamations des Snobs, les mots drôles ou cruels. Il ajoute à ces choses vues une appréciation personnelle et souvent malicieuse, il parvient à donner une impression d'ensemble qui pique la curiosité et la contente.

I Le choix de ses sujets était fait aussi pour me 1^ plaire. Ils sont d'une extrême variété. Ils forment l une sorte de microcosme. Tout ce qui doit être vu : par un parisien qui se pique d'être au courant, L M. Jean Lorrain va le voir. 11 passe avec désinl voiture d une exposition de tableaux aux baraques î de la foire de Neuilly, d'un salon littéraire aux ç bouges de Point-du-Jour. La vie lui est vraiment r un spectacle. Il tâche d'en voir le plus d'aspects i possible, et comme il a un cerveau tout imprégné I de lettres il trouve à toutes ces visions une

expression littéraire.

f 11 est servi dans s» s explorations par un sens

critique très aflSrié et par le don de la description.

l 11 sait faire revivre une scène ou un paysage, il a

I le sentiment des proportions, il donne à chaque

78 Jban LcrraiN

trait sa valeur. Sa critique des salons ne fait double emploi avec aucune critique d'art. Il a une façon à lui de voir et de juger. 11 préfère à toutes les autres les œuvres d'exception Parmi tant d'objets exposés il ne fait choix que de quelques œuvres susceptibles de lui donner une émotion nouvelle. Ce sont presque toujours des œuvres étranges et qu'il n'aime que pour ce qu elles contiennent de cérébral, de raffiné, de curieusement moderne. S'il est trop jeune pour avoir pu admirer le premier Bunie-Jones, Jacques Blanche et La Gandara, du moins a-t-il tout fait pour contribuer à leur succès. Il a d'ailleurs le mérite d'avoir rendu justice le premier à des peintres comme Mme Jacquemin et Lévy-Dhurmer qui lui doivent une part de leur réputation.

Lalique et Lachenal lui doivent davantage encore. Je ne sais si Ton peut dire qu'il les a découverts, on peut affirmer en tous cas qu'il les a admirés, soutenus et imposés avec plus de force qu'aucun autre. Il a aimé avec passion les poteries de Lachenal : grés iflammés où chante toute la gamme des couleurs, vases capricieux, porcelaines aux formes sveltes II nous a fait connaître le travail du potier. Il a suivi le modelage et surveillé les cuissons délicates. Il a tremblé comme pour son œuvre propre quand un accident menaçait le succès, et toutes les phases de l'œuvre

Jean Lorrain 79

étant passées, pour nous faire aimer l'inventeur il nous a présenté dune main la glaise misérable et de l'autre, Tœuvre d'art rayonnante.

Il n a pas moins aimé les bijoux de Lalique. Dès le débuti l'appartement de la rue Thérèse a été pour M. Lorrain comme un but de pèlerinage. Il nous a tenu au courant de toutes les recherches, il nous a fait connaître toutes les trouvailles du mattreciseleur. Dans la triomphante exposition de cette année, c'est ajuste titre que se trouve dans un coin, comme un hommage, la bague de M. Lorrain.

Comme ce journal hebdomadaire touche à tous les sujets, on y trouve aussi de la critique littéraire. Elle est très comparable à la critique d'art. M. Lorrain naimo que les nouveaux-venus et plus ils sont affinés mieux il les aime. Ceux qu'il a le plus défendus sont les poètes de la génération nouvelle : Henri de Régnier, Marcel Schwob, Pierre Louys, Abert Samain, Henri Bataille, M. Maeterlinck II a, de même que les Goncourt, le goût de la modernité.

Mais la curiosité qu'inspirent les articles de M. Lorrain n'est pas faite seulement d'admiration pour l'artiste ou pour le critique. Il s'y mêle ded éléments moins purs. Un grand nombre de gens n'aiment ces notes au jour le jour que pour leurs indiscrétions malveillantes et pour ce qu'elles ont d'aphrodisiaque.

80 Jbàn Lorrain

Par ces deux particularités, M. Lorrain tient le public perpétuellement en éveil. Il le stimule et il le flatte dans ses instincts profonds.

La plupart des personnes qui suivent de près ou de loin la vie littéraire s'intéressent aux hommes plus qu'aux œuvres. F.e-. détails personnels, les anecdotes, les bruits injurieux sont le meilleur de leur érudition. Il y a pour ces personnes dans les Pall Mail Setnaine une ample moiï^son à cueillir. Ces histoires donnent au public l'illusion de pénétrer dans une certaine mesure l'intimité des hommes et des femmes en vue : c'est un peu comme s'il assistait à une dispute entre gens d esprit. Les traits sont légers,- barbelés, parfois empoisonnés. Ils sont lancés avec aisance, ils frappent au point sensible.

M. Lorrain a la rosserie naturelle. Il fait une description de société rataquouère et il ajoute : M"*® de Pomar est ici naturellement. Il rend compte d'une fête mondaine et il termine :

« Pourtant quelques apparitions funèbres :

M""* Ratazzi et M"*^ Bob Walter. ^ Que voulezyous qu'on lui réponde? On est pris malgré soi; çn sourit. Mais on se rend compte tout de même que ce genre de satisfaction nest pas des plus relevés. C'est souvent un plaisir analogue à celui (jue donne la lecture d'une chronique scandaleuse.

Jean Lorrain 81

L'autre particularité est moins encore à notre honneur. Il y a souvent dans les articles de M. Lorrain je ne sais q'iel charme équivoque. Ce n'est parfois qu'un mot, une comparaison, un souvenir; mais la page toute entière est comme imprégnée de luxure. Cest un piment particulier. C'est un tour d'esprit spécial. Si loin qu'il en paraisse, M. Lorrain revient toujours par un brusque détour à sa préoccupation favorite. Il connaît les secrets mystérieux de la chair. Il s'y intéresse. Il en est comme le casuiste. C'est plus particulièrement dans « Une femme par jour ?» et dans « Ames d'Automne » qu'il se révèle d'une sensualité si curieuse, mais comme on ne se dédouble pas tout à fait, il se trahit à chaque instant dans son journal quotidien. Veut-on que je donne un exemple? S'il veut dire la beauté des poteries de Lachenal voici comme il commence : << Mercredi 4 juillet. A Chatillon, chez Lachenal, le céramiste d'art dont les captieuses poteries d'un vert-gris d'eau morte sont d'une si singulière douceur au toucher, douces comme de la peau de femme, mais d'une femme effleurée jusque dans ses plus secrètes intimités. »

Et parmi combien dautres ai-je pu choisir cette citation !

Les articles de M. Lorrain ont parfois comme une odeur dalcôve* Ils nous parlent d'Otéro, 4e

82 Jean Lorrain

CaTalieri, de Guenrero avec des mots qui se retroussent comme des jupes. Ils s attardent chez M"** de Pougy avec des langueurs de chat qui s'étire sur une fourrure. Ils se complaisent au désordre des loges dactrice, aux tiédeurs des chambres à coucher. Us nous parlent des femmes à la mode avec une sympathie presque fraternelle. A certains jours c est une sorte d'armorial nouveau pour notre noblesse de robe, ce devient un mémorial galant, une nouvelle Histoire amoureuse des Gaules.

M. Lorrain revient souvent à ce genre de sujets. Il sait que cela trouble les hommes et les femmes; il leur distille sa prose comme un peu de cantharide. Parfois môme il complique ses réciis d'insinuations plus subtiles encore. Voici le fragment d*une lettre trouvée sur la table de toilette de M"** d'Alençon : « Je demandais toujours à mon mari de me conduii*e dans les théâtres où vous jouiez et je ne m'expliquais pas le plaisir que j'avais à vous voir. Maintenant que j'ai lu des livres à la mode, j ai compris. ?»

Nous comprenons aussi. Nous en éprouvons même quelque gêne. Et cette gêne va grandissant encore à la lecture de phrases comme celles-ci : « Les intailles romaines ont je ne sais quelle ardeur intense. Il y avait là, dans le cliaton d'une bague une tête adolescente couronnée de laurier,

Jean Lorrain 83

quelque jeune César ou quelqu impératrice, Caligula, Oïhon. Messaline ou Poppée, mais d'une expression exténuée et jouisseuse à la fois désirante et si lasse que je vais en rêver bien des nuits... » ou encore : « J'ai passé toule ma journée au Louvre et le regard de l'Antiuoûs me poursuit. Avec quelle mollesse et quelle chaleur à la fois savante et profonde ses longs yeux morts se repo-^aient sur moi!.. »

Ces équivoques lui plaisent. Il y insiste, il y revient, et trouve ainsi le moyen de faire de son journal le composé le plus curieux d'impressions hétéroclites.

M. Lorrain a publié dernièrement en librairie ceux de ses articles qui avaient été écrits au cours de ses voyages. M. de Bougrelon, Heures dC Afrique et la Dame Turque^ voilà trois livres bien curieux. On y découvre un voyageur passionné d'émotions rares.

Il regarde les paysages, les tableaux et les peuples avec des yeux de peintre et note avec un plaisir évident la manière dont chaque race comprend le plaisir sensuel.

Il voyage en visionnaire. D'un coup d'œil il embrasse le panorama d une ville, et sa phrase souple, ardente et colorée, parvient à en donner la sensation. Il visite les rues, l^s monuments et

les marchés, il découvre les endroits significatifs. Un instinct profond le conduit. Il pressent les rues curieuses, il devine les bouges à matelots, il fst comme attiré par le fanal des maisons closes.

Cest prédilection naturelle, mais cest aussi curiosité psychologique. Il sait à n*en pas douter, ce voyageur aux yeux aigus, que Tiustinct génésique est avec Tinstinct de la conservation le plus impérieux de tous, et que cest en les étudiant tous lt*s deux qu un philosophe touche le fond de la nature humaine. L'amour et la faim, voilà les deux grands mobiles terrestres. M. Lorrain en étudiant lamour étudie — hélas — ce qu'il y a en nous d'éternel st de foncier.

11 est sensible, d'ailleurs, à la beauté des villes

et des paysages. Pour exprimer son admiration

il a des trouvailles d'artiste. La description de

Marseille, celle d'Amsterdam, de Venise ou

d'AIgîr sont faites avec des phrases lumineuses.

A parler de ces villes, le style de M. Lorrain

devient d'une richesse de tons étonnante. Ce sont

des visions, tantôt sombres et tantôt lumineuses,

toujours pittoresques et nettes.

« Nous avons laissé Alger baignant dans la douceur infinie du petit jour qui fait les matins de là-bas inoubliables, un Alger gris-perle, lumineux et enveloppé comme des gazes de vieil argent, tandis que sur la rade moirée par places de glacis d'or, l'aurore s'aanonce par un immense feu de b^^ale viola-

Jean Lorrain 85

çant tout l'horizon et allumant, comme dans une féerie, les neiges du Djurjura. » -

Ou encore :

« Tripoli!... c'est à dire des minarets vert, des terrasses de palai« et des dômes de mosquées au-dessus de hautes murailles que vient baigner la mer, un décor de ville turque dans une baie d'azur, le faste somnolent d'une cité allongée et rêvant au rhytme lent des palmes, entre le vent du large et celui du désert... »»

Parfois pour mieux animer bs récits, M. Lorrain invente des personnages en qui le pays luimême se reflète. Dan^^ un voyage en Orient la Dame Turque pnsse mystérieuse et à demi- voilé • ; dans un voyage en Hollande surgit comme d'une boîte le fantastique et demi-fou M. de Bougrelon. Invention de poète que colle de Cts personnages! Us permeti enta M. Lorrain d exprimer de manière indirecte ses propres sensations. Il donne ainsi à ces no^es de voyage plus de couleur et de variété.

C'est à propos des musées d'Amsterdam que M. Lorrain prête à M. de Bougrelon des paradoxes pleins de sens, et sur certains peintres des appréciations qui valent qu'on s'y arrête :

« El Greco, infernal et céleste à la fois, car l'enfer c'est le ciel en creux. D'autres ont eu sur leur palette du soleil, des chairs d'enfant, des perles et des roses. El Greco, lui. Messieurs, peignait avec le sang des plaies, des anatomies dessinées avec un charbon ardent, et ce charbon il l'avait pris au bûcher de la Sainte-Inquisition. Avec quelle sombre ardeur il fait flamber ses hérétiques dans le tableau de l'Escorial ! C'était un catholique de haute dévotion, et ces Hollandais puent la Réforme. »»

Cest aussi par rintermédiaire de M. de Bougrelon qu'il exprime son émotion devant la vitrine des costumes anciens. Par lui nous goûtons d'une manière nouvelle le regret que donnent les robes anciennes, r)ont quelques unes appartinrent aux princessi s les plus frivoles et les plus élégantes de la Cour de Louis XV : mélancolie des chapeaux à plumes que porta la princesse de Lamballe, tristesse des corsages fanés que porta Marie-Antoinette, charme suranné des habits à la française, des gile s à ifleurs, des épées qu'on dirait inhumés dans un cercueil de verre !

M, Lorrain, sur ce boudoir des mortes, a des phra es attendrissantes. Il découvre des mots évocateurs et des épithètes fleuries; il donne l'impression que ces reliques, ces souvenirs et ces toiles de maître sont vraiment les objets par qui s'émeut sa sensibilité.

Mais au sortir des musées dont il nous donne de si brillantes descriptions, M. Lorrain ne peut se retenir de parcourir les rues et les maisons publiques où se décèle la sensualité propre à chaque nation. Il s'y attarde longuement. Il nous en donne des descriptions plus colorées encore et plus vivantes, comme si pour se reposer des visions de rêve il lui fallait descendre jusque dans les basfonds. Et c'est un sentiment très comparable à celui des sculpteurs de pierre du moyen-âge qui

Jean Lorrain 87

après avoir organisé dans les verrières et dans le chœur des cathédrales l'enchevêtrement délicat des balustrades et des meneaux assouvissaient dans les gargouilles la grossièreté de leurs instincts.

Ces contrastes perpétuels me donnent des scrupules. A me ure que je note les caractéristiques du talent de cet écrivain, j'ai peur de le j«<ger mal par rimpossibilité où jesuis de mettre à côté d'une affirmation le correctif nécessaire d'une autre affirmation presque en sens contraire. Je crois sentir dans la formation du talent de M. Lorrain les influences les plus diverses.

Influence d'abord de son tempérament II a subi les vicissitudes de son organisme nerveux : brusques détentes, exaltations, détraquements. Il n'a pu échapper à la maladie du siècle : la névrose qui affine les traits, agrandit les yeux, les souligne d'un cerne bleuâtre, donne à toute la personne de la débilité, des lassitudes, et parfois l'exaspère en folie amoureuse.

Influence aussi des premières amitiés littéraires : marque inefiaçable qu'imprimèrent à l'âme de l'adolescent des maîtres raffinés comme Goncourt, Moreau, Barbey d'Aurevilly.

Influence enfin de l'air du siècle, si particulièrement dangereux aux environs de 1880 quand

88 Jean LoïirâiK

il passait sur la littérature nouvelle un souffle de folie et d'hallucination.

Je ne crois pas que M. Lorrain ait jamais vécu dans le milieu spécial des symbolistes purs (^). Il était un peu plus âgé que les nouveaux venus ; il ne les a pas tous connus. Mais les idées sont d'une grande ductilité. S'il n'a jamais été de Técole nouvelle au sens propre du mot, il a vécu dans latmosphère symboliste. Cest le cas de Laurent Tailhade, de Marcel Schwob et de- Jules Bois.

On distingue entre les hommes de cette génération des affinités évidentes. L'excitation cérébrale, le goût du rêve exaspéré, Tinclination passionnée vers la légende et le fantastique, voilà, si je vois clair, des caracténstiques communes. On peut y joindre la répulsion pour les besognes journalières, la haine de toute règle, le mépris du naturalisme, l'horreur des platitudes.

Ce n'est que dans cet état d'esprit spécial — et que j'indique brièvement — que pouvaient éclore des poèmes comme ceux de cette période littéraire.

Cette génération de pâles jeunes hommes faméliques vécut vraiment au-dessus de la vie. Ils

(1) Le hasard m'a fait retrouver son nom cependant .dans quelques-unes des petites revues éphémères, notamment dans le Décadent et le Scapin,

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étaient pour la plupart pauvres et de santé vite affaiblie. Leur ambition était féroce et vague. Ils portaient inconsciemment l'héritage de leurs pères découragés. Ils balancèrent entre tous les excès, ils se détraiiuèrent l'imagination (^).

Pour exciter, pour perpétuer leur folie, ils rendirent aigûe leur sensibilité nerveuse. Lopium, lether, la morphine et l'alcool devinrent leurs auxiliaires. Démence passagère et dont nul ne put se libérer! les meilleurs en étaient atteints. Leurs livres corrompaient les autres. Chacun voulut se créer à soi-même un paradis artificiel. Les livres de Baudelaire, de Quincey et de Poe devinrent une sorte de bible. Ce fut un sortilège commun. Comme Pôe, Baudelaire et Quincey ces jeunes hommes mêlèrent au rêve le macabre et le fantastique Ils furent dans lart et dans la vie m3'^stiques, sacrilèges, païens, légendaires et sadiques. Ils s'intitulèrent symbolistes, ils devinrent anarchistes, ils connurent toutes les oscillations morales.

Mais quelle extrême variété dans ce détraquement générall Toutes les petites religions :

l'occultisme, le spiritisme, le satanisme, la magie, le néo-bouddhisme retrouvèrent une vogue qui

(1) De mes amis personnels : Dubus, Ivanof et de la Villoyo sont morts d'une manière aflfreuse. Et je ne compte ni Verlaine ni tant d'autres qui partagèrent sa vie.

9Ô Jban Lorrain

n'est pas encore épuîsée. Joséphin Péladan, Jules Bois, Marcel Schwob et J.-K Iluysmans, remirent en honneur des rites et des formules qu*on aurait pu croire tombées pour toujours dans le ridicule. Mallarmé fit la : P7'ose pour des Esseintes, Gustaves Kahn : les Palais Nomades^ Adolphe Retté : Ihulédes Brumes.

Il y aurait certes injustice à prétendre que ces écrivains furent tous adonnés aux pratiques redoutables du haschich oade lopium. Mais il y a nn enchevêtrement d'influences. Poe et Quincey moururent tous les deux alcooliques. Ils influençaient profondement par leurs livres et par le récit de h^ur vie des hommes comme Baudelaire et Mallarmé. Ceux ci par eux-mêmes et par leurs livres en influencèrent des centaines d'autres. Un état d'esprit, une atmosphère se constitua dans laquelle vécut toute une génération littéraire, •

M. L'»rrain subit, peut-être inconsciemment, l'iiifluence commune. Car le Rêve quand il est exagéré volontairement peut devenir — de lui même — un poison très comparable à la morphine ou à l'alcool. Les excitants étiquetés ne sont pas les seuls dangereux. Le Rêve engendre aussi le dégoiit de l'action, la torpeur, la béatitude sans caubO, les visions voluptueuses et vaines 11 pousse à la complication, même à la dépravation morale. Il crée des êtres d'exceptions.

Jean Lorrain 91

N'eût-il jamais connu le pouvoir de Téther, puisqu'il sabandonna au Rêve dè^ leufance.

M. Lorrain fait partie de cette génération littéraire. Il était d ailleurs mieux que tout autre prédisposé à subir ces influences. Il était jeune et de sanlé maladive, dune extrême sensibilité nerveuse, d'une grande faiblesse morale. Son enfance aussi, son éducation le prédisposait aux recherches inquiètes, aux curiosités maladives

Nous savons par ses Souvenirs qu'il est né sur les bords de la côte normande, dans une petite ville : Fécamp, dont le port tout hérissé de petites vergues donne chaque matin T* ssor aux voiles rousses des bateaux de pêche. Il fut toujours d'une santé délicate et d'une imagination portée au romanesque. Organisation somme toute féminine, et où l'on ne retrouve d'une lignée qu'il nous apprend fertile en armateurs et en marins que le goût du voyage et l'amour de la mer.

Ce fut dès l'enfance un rêveur. Il demeurait pétillant des heures devant le port à contempler les bateaux légers. Il los regardait sauter sur les vagues, ouvrir leurs ailes couleur de tan, prendre le large, et disparaître dans le bleu du ciel et de leau. Ce spectacle lui donnait l'envie d'être marin. Ce fut la tendresse peureuse de sa mère qui mit obstacle à son désir.

Lorsque l'enfant rentrait de ses i^voui^u^^^'s.

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solitairf'S, il se faisait narrer par une vieille servante des contes de fée, des légendes et des récits mystérieux de capitaine qui ne revint jamais (^). Il se passionnait pour des chimères. Vers la douzième nnnée sa mère décida de s'en reme'tre aux Dominicains d'Arcueil du soin de son éducation. Sous la direction de ces maîtres nouveaux, M. Lorrain devint d'un mysticisme exalté. Son goût du merveilleux s'accommodait (le tout le merveilleux des mystères. Les légendes chrétiennes lui faisaient verser des larmes de terreur et d amour. On crut qiTil se ferait Dominicain. On favorisa sa vocation. Et puis, comme il arrive, cette arJeur tomba tout d'un coup. Le j'îune homme se déprit des beautés de la Religion comme on se déprend d'une histoire trop souvent entendue; il quitta la maison d'Arcueil et contracta un engagement dans le régiment des hussards à Versailles.

Il semble que, à ce moment, la liberté lenivra brusquement. Il sentit bouillonner en lui toutes les forces d'une jeunesse comprimée. H apprit à connaître les femmes et se donna à elles comme il s'était d(mné à Dieu, sans mesure, et pour contenter ce rêve insatiable qui est en lui..

Dès lors la ligne de sa destinée se dessine. Il

(1) Voir les Contes pour lire à la chandelle.

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ira dans la vie comme un voyageur II gardera perpétuellement le regret de n'avoir pu courir les aventmes au long cours et fera dans la vie parisienne des explorations en profondeur. S-iiv ms le dans la courbe de son évolution.

Comme poète, M. Lorrain a publié quatre ou cinq livres de poésies, une comédie en quatre actes en vers et un poème dialogué qui fut représenté sur la scè le de TŒuvre : Brocéliande.

Ces poèmes sont intéressants par eux-mêmes.

Ils le sont davantage encore considérés comme documents. Si on les rapproche d'Ames cf automne ils marquent avec une grande netteté l'opposition entre ce que M. Lorrain fut à l'origine (et ce qu'il serait sans doute demeuré s'il n était pas venu à Paris) et ce qu'il est devenu par la progressive déformation de son tempérament littéraire. Le Sang des Dieux et Ames d'automne^ ce sont vraiment des extrêmes. Ils marquent le point de départ et le terme d'une évolution morale. Lorsqu'il publie ses premiers vers, M. Lorrain n'est hanté que de rêves et dtj légendes; lorsqu'il écrit Une J'emme par jour il plonge, non sans plaisir, dans les bas fondis de la so'iété parisienne.

Tâchons de discorner comment il a pu se modifier à ce point. La première remarque que je

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veuille faire, cest que dès ses premiers essaie M. Lorrain essaya de se donner des sensations ran s. Il voulut se réfugier dans une atmosphère de songe. Les Griseries sont un recueil de rêveries sur le mo(le xviii" siècle. C'est un embarquement pour une Cythère élégante où ne rè^jnent que des marquises en falbalas, des seigneurs en perruque poudrée. Et ce petit volume, s'il n'est pas très original, indique du moins la direction des idées de lauteur : Il voulait vivre hors de la vie avec des ombres et des souv'enirs.

La Forel Bleue et plus tard VOmhre Ardente accentueni celt»; indication. II ny a dans ces livres aucune stroph \ sculimentale. Ce poète n est amoureux que de ses propres imaginations. Il semble qu'il se soit créé dès l'origine un Olympe particulier. Il y admit successivement les princesses de If^gendes : Hérodias, Morgane, Viviane, Mélusine, Oriane et Tjphaine. Il les revôût d'étoffes sompîueuses dont il disposa lui-même les plis, il leur prêta Téiiigmatique beauté dont il était épris :

En robe orientale, en coiffe sarrazine, Au parapet jauni la pâle Mélusine S'accoude, et Tavenir est son souci poignant.

Devant Thorizon rouge aux créneaux accoudée, Elle songe aux destins des futurs Lusignan, Soudain prise à l'aspect de ce grand ciel saignant ^' D'an vaste et morne enuuî des beaux soirs de Judée.

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Elle sent, triste et lasse aux derniers soirs du jour Venir l'heure du charme et des métamorphoses, Et ses yeux prévenus veulent voir dans les roses Du couchant, un adieu du monde à son amour.

Déjà grêle et visqueux au sommet de la tour Elle voit ses bras nus verdir sous les écailles Et le froid du serpent la saisir aux entrailles.

Dans cet Olympe M. Lorrain admit ensuite les pr'ncesses de tableaux : les héroïnes de Mantegna, de Frans Hais, de Cranach et surtout des peintres les plus modernes : Gustave Moreau et M""® Jacquemin.

Il y admit aussi les Sirènes, les Elfes, les dieux

du vieil Olympe et les déesses du drame antique :

AndrQmaque, Briséis et Cas^andre. Il y admit

enfin, et peut-être avec une inclination secrète, les

éphèbes de charme équivoque: Ganymède, Alexis,

Narcisse, Antinous et Bathyle :

Au fond d'un bouge obscur où boivent des marins Bathyle, le beau Thrace aux bras sveltes et pâles, Danse au bruit dé la flûte et des gais tambourins. Ses pieds fins et nerveux font claquer sur les dalles

Leurs talons peints de pourpre où sonnent des crotales, £t tandis qu'il effeuille en fuyant brins à brins Des roses, comme un lys entr'ouvant ses pétales. Sa tunique s'écarte aux rondeurs de ses reins.

Sa tunique s'écarte, et la blancheur sereine De son ventre apparait sous la toison d'ébène. Bathyle alors s'arrête et d'un œil inhumain Fixant les matelots rouges de convoitise

Il partage à chacun son bouquet de cythise £}t tend & leurs baisers la paume de sa main.

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Au poiut de vue purement poétique, ces sonnets ne sont pas parfaits. Je n aimé guère ces expressions « œil inhumain », « blancheur sereine " ni « cet effeuiilement de roses brin à brin. " Je n'aime pas non plus dans la première pièce, ce bizarre enchevêtrement qui donne au sonnet lair de marcher la (ôte entre les jambes. Je reconnais pourtant que ces poèmes et d autres que j'aurais |»u citer sont d'un véritable poète.

Quelques-uns sont dédicacés : aux frères de Concourt, à Barbey d'Aurevilly, à Gustave Moreau.

M. Lorrain avait avec chacun de ces esprits une parenté naturelle. Il fut toujours comtemplatif et nerveux à lexcès. Le bruit et l'agitation de la vie lui étaient une souffrance. Il aimait l'immobilité, les contes de fée, le silence et les jeux de rimagi nation. Que ce fut avec les rares amis qu'il avait élus ou dans une solitude peuplée de songes, il aiguisait perpétuellement sa faculté de rêverie. Tout lui était prétexte à stimuler sa vaine ardeur. Je l'imagine volontiers dans une froide chambre meublée et s'instituant à luimême de somptueuses fêtes imaginaires. Il avait pour lui même le don de sorcellerie. Fût-ce dans un taudis, il pouvait à son gré faire surgir de magiques apparitions.

Assis dans un fauteuil, le menton dans la main,

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les yeux àdemi closjerimagine faisant danser pour lui seul une Salomé chimérique. La reine de Saba venait le visiter, toute constellée de pierreries, et demi-iiue dans une robe jonquille parsemée d'iris violets. La chambre à sa venue devenait un palais. Un brin de lavaiido à la main, Mélusine y apparaissait et, silencieusement accroupie à ses pieds, faisait signe de se jouer à des ondines de gaze blanche. Des riVes, des chants et des flûtes confondaient leur musique voluptueuse.

Ce doit ôîre à peu près vers ladolescence — à l'âge où les impressions sont encore vives et tenaces — que furent mis dans les mains de M. Lorrain les livres dangereux de Baudelaire et de Poe.

Il les lut comnfie on boit un philtre. Il s'en imprégna, s'en assimila la substance. Et lorsque, sa santé devenant très mauvaise, il souifrit de troubles au cœur, l'ordonnance du médecin qui lui prescrivait l'usage de l'éther.le trouva tout préparé à goûter les plaisirs du rêve exaspéré, du cauchemar, et de l'hallucination. Tout l'inclinait à ces pratiques redoutables : ses lectures, ses goûts, l'atmosphère ambiante, et jusqu'à sa débilité physique.

C'est de cette période de sa vie, période relativement lointaine, aujourd'hui sans doute effacée,

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qup témoignent des livres comme Buveurs drames, Songeuse, un Démoniaque et pour une grande p irtie : Sensations et Souvenirs.

Ces livres sont des recueils de contes pour la plupart tragiqties. On pourrait les croire d'un halluciné qui transcrirait ses visions pendant les intervalles lucides. La réaliui n'y transparaît que déformée, rendue grotesque ou hideuse. Les spec» lacles les plus simples y deviennent des visions de cauchemar, les aventures les plus ordinaires, le |)rétexte à d'horribles histoires. Que le buveur d'éther monte par exemple un soir dans un compartiment pour retourner à Auteuil ou à Passy. Dans la pénombre un autre voyageur sommeille. Le train s'ébranle. Tan«lis qu'il roule, une apparition fantastique se substitue insensiblement à la vision de ce voyageur endormi. Le malheureux halluciné se suggère à lui- même qu'il a devant les yeux je ne sais quel horrible monstre :

Je regardai Thomme. Il avait une façon afifreuee de dormir : ses grosses paupières ne rejoignaient pas et Ton voyait entre leurs fentes un peu du blanc de Tceil ; on eût dit sou regard embusqué derrière le grillage de ses cils, et tandis qu'il ronflait comme pour me rassurer, avec je ne sais quel hideux renâclement du fond de la gorge, il tenait posée sur ses genoux une longue main à la fois crispée et inerte, démesurément longue et follement étroite, qui semblait mal emmanchée dans le poignet blanc de sa chemise, et, certes, ne devait pas être la main de son corps.

Et Tobsession gmndit au i oint qu'après le

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départ du voyageur inotfensif, le buveur d'éther croit sentira ses pieds quelque chose de mou, il ramasse lobjot, c'est une main de femme fraîchement coupée.

Il y a une grande variété d'inventions de ce genre dans les quatre volumes dont je citais les titres tout à Theure. Je me souviens d'histoires terribles : crânes brisés à coup de b )u(eille, œil de lutteur comme un crapaud tombé sur la sciure de bois. L'angoisse est insinuée savamment.

L'h)rreur est dosée avec art. Cest le déliro de Pô), de Baudelaire et de Quincey.

Et c'est chose curieuse que d'opposer tout de suite à ces inventions macabres cette exquise suite de contes qui parut en partie dans les Sensations et Souvenirs et en partie dans la Revue Illustrée. C'est dans l'œuvre de M. Jean Lorrain, ce qu'il y a de plus parfait. Le Conte du Bohémien, la Princesse aux Lys Rouges, la Princesse des Chemins, la Princesse sous-ver^e, la Légende dAmadis et de la fée Oriane sont des lécits délicats et charmants. Il en est de même d'une ou deux plaquettes qui parurent dans la librairie artistique Borel : Princesse d'Italie et Loreley. Sous la trame légère d'une fiction poétique, la plume faufile, dirait-on, dans ces courtes nouvelles, des phrases de nuances diverses. Ce sont

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(les broderies de style où les mots seraient comme des fils de soie multicolores.

M. Lorrain donne dans ces pages toute sa mesure. Il renonce au procédé trop facile des interjections mises à tout bout de phrase et qui sentent le sîyle de journal. Les oh ! les ah ! y deviennent rares. Il s'applique aussi davantage à varier les flexions de la phrase ; il a la pré occupation de donner une impression d'ensemble, il parvient à faire des contes qui sont d'un bout à l'autre harmonieux, souples et charmants. La prose en est chatoyante. Il se pourrait qu'on en trouvât des fragments, quelque jour, dans les meilleures anthologies.

Réjouissons nous donc que M. Lorrain n'ait pas prolongé trop longtemps ses voyages dans la Folie. Il a certes gardé ses dispositions natives ; il continue à aimer les apparitions fantastiques, les sorcières et les bêles apocalyptiques, mais il ne se livre plus tout entier à ces hallucinations.

Il domine maintenant l'intensité de ses impres* sions, il dirige ses visions. Il les associe à des fables ingénieuses et compose, selon les heures, tantôt des contes délicieux, tantôt des ballets élégants et^ bizarres comme Y Araignée dCor et la Princesse au Sabhal : fantaisies de poète, harmonieuses malgré leurs étrangetés et d'un charme particulier.

On s'est quelquefois étonné de Timportance que prenaûnt dans les contes do M. Lorrain, des animaux visqueux comme la grenouille et le crapaud.

Il est certain que ces bêtes ont exercé sur lui une sorte de hantise. Un peintre qui aimerait les attributs pourrait mettre une grenouille dans le coin d'un portrait de M. Lorrain, de même quon a coutume d'adjoindre un lévrier aux statues de Diane, un paon à celles de Junon,un tigre à celles d'Ariane. M. Lorrain a célébré les grenouilles et les crapauds. Est-ce à cause de l'influence persistante d'un souvenir d'enfance? Il parle dans l'un de ses livres de l'impression ineffaçable que lui fit jadis la présence d'un crapaud énorme et plat sur le bord d'une source où il aimait à boire.

Mais les impressions de ce genre paraissaient lui avoir été particulièrement sensibles. Aujourd'hui encore il est comme hanté. Il a dit avec des mots presque amoureux les ventres flasques, les yeux morts, les pattes visqueuses. Il a eélébré les grenouilles couleur de lune, parfois couvertes de lentilles d'eau, parfois a^issi laiteuses comme des verres de Venise, avec des ventres striés d'or. lia aimé les petites rainettes au coassement mélancolique, il a décrit des crapauds monstrueux. Tous ces batraciens ont été dans son œuvre com\xi^\fô^

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escargots, les truies et les poissons volants dans les tableaux de l'école flamande.

Or ce g.)ût bizarre pour des bêtes qui d'ordinaire passent pour répugnantes est un indice înté^ ressant.

II nous montre M. Lorrain fidèle à sa préoccupation favorite ; cultiver la faculté qu'il a naturellement de se donner des émotions rares. Cet esprit curieux trouve du charme et de la beauté où nous n'étions pas accoutumés d'en voir et de même que François Coppée se piqua d'extraire une pot>sie des plus humbles tableaux delà vie sociale, M. Lorrain est naturellement enclin à prêter une vie émouvante aux animaux, aux paysages et aux gens qu'on a coutume de mépriser.

C'est Fun des points par lesquels il est original. En augmentant le nombre de ses sensations, il a augmenté le domaine de nos impressions et grâce à la variété de son vocabulaire, à la netteté de ses descriptions, il a réussi à nous intéresser même à des monstres, même à des cas pathologiques.

Car M. Lorrain a poussé jusqu'au, bout sa manière, et de même qu'il célébra les animaux effrayants ou bizarres, il a traduit dans une langue littéraire le charme des paysages sinistres. Charme ignomineux certes mais émouvant que

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celui de ces terrains vagues, de ces banlieues, de ces talus et de ces berges où il promène trop souvent sa rêverie ! Quelle solitude effroyable et quelle mélancolie que celle de ces terrains fauves qui entourent la grande ville, grands espaces pelés où s'accouplent de^ filles et des passants, boulevards livides où Ls réverbères le soir ont des clignements de lanterne sourde !

A certains jours, un goût très personnel conduit M. Lorrain dans les carrières et les ^ours à chaux. Il aime, ces soirs là, laube livide des boulevards extérieurs et les rues où ne tremblotent que des cabarets borgnes.

Est-ce le réveij incertain d'une aventureuse ancestralité ? Est-ce perversion cérébrale ? Une curiosité malsaine attire M. Lorrain dans les bouges. 11 a le goût de la populace. Il aime les solitudes de Pantin et de Gennevilliers, il connaît les masures de la route de la Révolte, il s'attarde avec plaisir dans la plaine Malakoff, dans les carrières de glaise de Montrouge, sur les btirg. s de Point-du-Jour, à Billancourt, et dans cette île des vaches où descend le dimanche toute la lie de Grenelle et le rebut de Montp.irnasse.

C'est dans ces paysages effroyables que M. Lorrain a situé quelques-uns de ses contes sinistres. C'est dans les bals de Point-du-Jour qu'il écoute les confidences des filles de maisons

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publiques. Relents de cabaret, fumet d'alcool, odeur de sang, voilà ce qui monte parfois des pages d'Ames (tautomne.

Et par une progression naturelle M. Lorrain devait fatalement s'intéresser aussi aux laideurs morales, aux bizarreries énigmatiques de la chair.

Je me suis souvent demandé quelle conception de Tamour il pouvait avoir. Je n*ai senti dans aucun de ses livres le cri de la passion amoureuse. Il est aussi peu sentimental que possible. Je crois (autant du moins que Ion peut en induire de lectures et de conversations) qu'il n'a jamais aimé au sens ordinaire et profond de ce mot : faire le don de soi. Les phrases caressantes de ses livres ne sont à l'adresse que de créatures de rêve et je me souviens d'une ligne significative qua je notai un jour d'un trait de crayon bleu dans je ne sais plus lequel de ses livres : « Il faut choisir d'aimer les femmes ou de les connaître. »

Je suis tenté de croire que M. Lorrain a préféré les connaître. Ils ne les a considérées que comme des objets jolis, des instruments de plaisir, ou des sujets d'observation. Il n'a même pas essayé de les aimer, il les a étudiées. Son observation a porté plus particulièrement sur leurs faiblesses et leurs maladies morales. Il a voulu devenir le

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psychologue des âmes féminines en proie au vice ou à la nostalgie.

Défilé lamentable que celui à' Une femme par jour; défilé plus lamentable encore que celui d'Ames cC automne!

La curiosité de M. Lorrain s'attache avec passion aux problèmes les plus étranges. Il nous intéresse, presque malgré nous, à des cas exceptionnels. Certains chapitres sont pareils aux fragments d'un livre de médecine où seraient expliquâmes les perversions de Tinstinct génital. Il y a de la folie et du sadisme dans le cas, par exemple, do ce voleur de chevelures chez qui le commissaire de police trouva plus de soixante nattes rangées par ordre dans un tiroir. N'y en a-t-il pas aussi dans le cas de cet amoureux d'étotïes, qu'on voit dans les grands magasins palper, flairer et caresser les tissus aux couleurs bigarrées?

M. Lorrain nous initie aux pires faiblesses de Tâme féminine. Il nous avait déjà montré, dans la Petite classe, de frivoles petites perruches tout occupées d'intrigues et de bavard«nges; il nous montre, dans Ames d'automne^ les pires déséquilibrées : celles qui sont à la merci de toutes les curiosités.

Je veux croire qu'elles n'existent qu'à Paris. L'oisiveté leur donne une langueur perverse

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Blnsée?? de tons les plaisirs or«Iinaires, curieuses (le joies inalsiines, elles s'éprirent successivement des Cowboys de TExposition, des âniers de la rue du Caire, d.-s Druses charmeurs de serpents, des arabes du Concert Tunisien. Ce sont des malades que pénètre lentement le spleen et son cortège de désirs inavouables.

M. Lorrain les connait bien. Il a rencontré, certains après-midis pluvieux, dans les rues sombres de Paris, ces désœivrées à la démarche lente qui regardent d'un air ennuyé les vitrines couver.'es de buée. Elles paraissent attendre on ne sait quelle aventure. Qu'on les aborde, et l'intimité s'établit de suite. Elles sont oppressée de confidences qu'il leur faut exhaler. Elles racontent leur vie et celle de leur amant, ou bien de leur mari. Elles se plaignent d'être incomprises. Elles vivent dans l'attente perpétuelle d'un sauveur. Comment pourrait-on s'étonner que ces malheureuses soient les fidèles de la morphine? Elles sont rêveuses, maniaques et perverties ; elles sont très capables, cei tains jours, d'aviver d'une goutte de sang leur triste passion sensuelle.

Et que de femmes encore dont la silhouette odieuse ou traj^ique, apparaît un moment dans Tœuvre de M. Lirrain! Cest la pierreuse en tablier bleu, un ruban rouge dans les cheveux, un ruban noir autour du cou. C'est « Monstril-

Ion » la petite éoolière qui provoque les hommes âgés, cest la « groseille à maquereaux » pauvre fil'e de maison close qui se sentirait trop seule dans la vie si elle n'avait un petit homme et qui s en va dans les tavernes louches choisir une casquette parmi tant d'autres.

Vision sinistre que celle de toutes ces femmes ! et comment ces portraits ont-ils pu sortir de la même plume que les évocations de Mélusine ou d'Oriane ?

Cest que M. Lorrain qui est l'inconstance ellemême oscille d'un extrême à lautre. Sa mobilité rend diflScile un jugement d'ensemble.

Essayons cependant : M. Lorrain me parait avant tout un amateur de sensations. Il les note au jour le jour dans des articles de journaux. Mais si artistes, si curieux, si personnels que puissent être ces articles, il ne constituent pas à proprement parler une œuvre. Que ce soient des impressions de voyage, des notules psychologiques ou di^s histoires fantastiques, les livres de M. Lorrain no sont que des recueils d'articles littérciires. Voilà ce qu'il faut dire d'abord. Leur mérite principal est de nous faire connaître la personnalité de leur auteur.

Cette personnalité porte la marque de notre temps. Elle se compose d'éléments contradictoires.

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Poète, M. Jean LiOrrain lest incontestablement. Il a devant les objets d*art, les tableaux et les paysages une impression vive et personnelle qu*il sait rendre communicative.

Mais il se renouvelle constamment. A Theure même où il composait un sonnet dans le bois de Brocéliande on le verra s'enfuir vers un cabaret borgne. Il n*a aucun système philosophique, aucune méthode scientifique, môme aucune suite dans les idées. G est un sensitif et qui donne à ses sensations uno expression littéraire. Je ne crois pas qu*il se pique de vouloir nous en imposer. Son orgueil Irgilime doit-être de ressembler à un instrument délicat, suspendu aux branches d'un arbre, et qui frissonne à tous les souffli'S.

Si on le juge du point do vue moral on ne peutêtre pour lui trop sévère, ses œuvres, dans leur ensemble, sont de la pire i^npudicité. Elles éveillent toutes les curiosités, elles inclinent à les satisfaire.

Mais je veux le juger surtout au point de vue psychologique.

Il a le goût de l'aventure, Tinclination aux choses défendues, la passion de l'inconnu. Son imagination perpétuellement en éveil prend son essor à la moindre émotion. Son système nerveux, maladivement affiné, lui fait connaître à la même heure, l'enthousiasme et le découragement.

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11 n'aurait pu, leût-il voulu, suivre une direction régulière. La ligne de sa vie est une ligne capricieuse toute coupée de brusques changements.

Curieux et faible, voilà vraiment deux mots qui lui conviennent bien. 11 a été, il est encore à la merci de sa curiosité. Pour éprouver une émotion nouvelle il n'est rien qu'il ne sacrifie. Des images du ciel aux visions sinistres de Pantin il a prom'în4 son désir de connaître pendant tout le cours de la vie. Il ne s est refusé aucune des sensations agréables bu étranges 11 a surmené son corps et son âme. C'est pourquoi peut-être il y a de la tristesse dans son œuvre. Les poursuiveurs d'inconnu ont des heures découragées. Les débauchés sont mélancoliques. Don Juan qui se donna tant de peine inutile devint triste et termina sa vie dans la retraite.

Comme cet éternel chercheur, M. Lorrain éprouve à tout moment Timpérieux besoin de rompre avec tout son passé. Ses fréquents et brusques départs n'ont pour but que de le libérer. Mais ce nest qu'une illusion. On ne se sépare pas de sa propre nature. M. Lorrain emporte avec lui la cause même de son mal. Tout l'impressionne et le nuage qui passe colore de noir ou de bleu la pensée qu'il fixera sur le papier.

11 est vraiment bien de notre temps. Sans règle

110 Jean Lorrain

intérieure, mais apte à jouir de toutes les manières. Il a dû co: naître, il connaît les maladies de la volonté : la névrose, la neurasthénie, le dégoût de laclion.

A certaines heures c'est un asiatique d'une imagination très comparable à celle de Redon, d'Hokousai et d^Otamaro. Â d'autres heures il nest sensible qu'aux impressions visuelles. Les couleurs, les nuances, l'ombre et la lumière le troublent jusqu'au fond de l'âme. Certains bleus, certains verls, tel chatoiement, telle nuance le font vibrer par eux-mêmes, en dehors de toute signification d'arrangement ou de dessin.

C'est une âme à l'aventure. Le raisonnement n'a sur elle que peu de prise. 11 est à la merci de ses impressions. Ses livres n'auront jamais l'harmonieuse beauté d'une œuvre longtemps méditée, mais les notations qu'il nous a données, lui seul peut-être pouvait nous les donner.

Si je cherchais en finissant un te me de comparaison, c'est à un peintre que je le comparerais et à l'un des plus séduisants do la Renaissance italienne : Antonio Bacci W.

Ils ont tous les deux le coloîis ardent et plein de langueur. Ils parais ent avoir été tous les deux des nomades, avec des manières un peu sauvages et la dangereuse manie de se calomnier soi-

(1) detto II Sodoma.

Jean Lorrain lll

même. D'une complexité qui ressemble à la corruption, ils ont peint tous les deux des figures ambiguës, empreintes de tristesse passionnée et

' gardant on ne sait quoi de mystérieux.

Il y a dans l'abside de la cathédrale de Sienne, derrière le chœur, encastré dans la boiserie et un peu à gauche de Tautel un « Sacrifice d'Abraham » très significatif. Le coloris en est fin, transparent

, et d'un bleu léger ; Abraham conduit son fils vers lo sommet de la colline, un ange les accompagne. Tout l'intérêt de la peinture est dans la beauté gracieuse d'Isaac. Il tend vers son père un bras et une main faites pour, la caresse. Sa chevelure a des ondulations où Ton plongerait les doigs. La ligne de sa bouche invite au baiser. Les yeux sont noyés de douceur. La peinture tout entière est d'une délicatesse souffrante et passionnée.

Dans le petit musée qui illustre la ville, un « Christ à la colonne » est plus significatif encore: Les bras sont attachés, le front est couronné d'épines, des gouttes de sang perlent sur le corps. Mais l'expression de ce visage émacié trouble comme une image de la fatigue amoureuse. C<i torse s'appuie trop mollement contre la colonne de marbre, ces bras sont d'une inflexion trop harmonieuse! Ces yeux cernés de noir sont chargés de langueur, ces pommettes saillantes, cette ligne du nez amincie, ces lèvres entr ouvertes comme pour un

112 Jean Lorrain

soupir, ces boucles de cheveux retombant sur Tépaule, sont celles d'un Sauveur exténué damour.

Sans doute le peintre n a voulu désigner que la volupté du martyre; mais son âme sensuelle et tendre s est trahie inconsciemment. Ce Christ à la colonne porte le trouble dans les cœurs.

Ainsi en va t-il des livres de M. Lorrain.

Il a dans ses œuvres la mémo recherche maladive et le même raffinement. Il fait horreur à quelques-uns, il passionne les autres comme un beau cas psychologique.

Fefditïaftd flJ^UI^BTi:e«B

Ferdinand Brunetière

Parmi les hommes qui se sont proposés d être des élucateurs, M Brunetière est Tuii des pl«is considérables. Par un labeur et une sincérité qui en imposent aux plus prévenus. Il est aujourd'hui représenfatif d'une tendance grandissante et d'ua état desprit. Il représente le sentiment de la solidarité contre lexcès d'individualisme, la tradition contre le goût des nouveautés, le besoin de discipline et d'unité contre la fureur d'indépendance.

Le 15 janvier 1878, il terminait une étule remarquable sur Voltaire et le xviii® siècle par un parallèle entre Voltaire et Bossuet.

« L'un et l'autre, disait-il, ont été le plus grand nom de leur temps et la voix la plus écoutée ; ils ont parlé comme personne cette langue lumineuse du bon sens, également éloignée de la singularité anglaise et de la profondeur germanique;... mais l'évêque n'a pris les armes que pour soutenir, défendre et fortifier; le courtisan de Frédéric et dç

116 Ferdinand BRimETiéRE

Catherine II n'est entré dans la lutt«r que pour détruire, dissoudre, et pour acheyer les déroutes que d'autres avaient commencées. Bossuet n'a combattu que pour lee choses qui donnent du prix à la société des hommes : religion, autorité, respect. Voltaire, sauf deux ou trois fois peut-être, n'est intervenu que dans sa propre cause et n'a bataillé soixante ans que dans l'intérêt de sa fortune, de son succès, tle sa réputation. Et le prêtre du xvii* siècle a vu plus loin et plus juste que le pamphlétaire du xviii*. n

Par ces lignes on pouvait pre sentir en qliel sens se développerait le caractère de M. Brunetière. Mais comme à ce moment il passait ajuste titre pour un athée sincère et convaincu nul n'aurait pu prévoir que son évolution mor-^le aboutirait à une évolution religieuse.

C'est pourtant ce qui est advenu. Et bien que nous ne connaissions pas encore le dernier terme de cette progression puisque l'acte de foi sans réîserve n a pas encore été fait publiquement, nous pouvons cependant marquer dès maintenant les étapesd'une conversion dont s'enorgueillissent déjà les catholiques pratiquants.

Il me semble qu'il est d'autant plus intéressant d'é(u lier les idées de M. Brunetière que ces idées à rheure actuelle paraissent jouir d'une faveur croissante. Si j'en juge par certains indices : le retentissement de chacun de ses articles^ Taffluence du public à chacune de ses conférences, Ja violence 4^ ses adversaires, le respect et la

Ferdinand Brunetière 1 17

fidélité de ceux qui Técoutent comme un maître, son influence pour ôtr-e moins bruyante que celle d'un homme politique n'en est pas moin^ des plus sérieuses, Et sa parole, qui en matière littéraire a toujours eu de l'autorité, emprunte aujourd'hui une force nouvelle à l'attention que lui prêtent au point de vue social les philosophes et les sava^Us, au point de vue métaphysique les principaux docteurs de l'Eglise.

M. Brunetière a de son rôle une hiute opinion. Il juge avec s irieux des oeuvres sérieuses. Il se préoccupe toujours d'exercer sur ses contemporains une influence moralisatrice.

Ce qui le soutient, dans les combats qu'il livre chaque jour contre les théories littéraires ou philosophiques qui lui paraissent dissolvantes, c'est d'avoir conservé intacte la vieille et fondamentale dis inction entre le bien et le mal. Même quand nous croyons qu'il se trompe nous ne pouvons nous empêcher d'admirer sa vigueur et sa bonne santé morale. Il a des principes sur lesquels il ne transige pas. Il va droit son chemin. 11 entraîne avec lui un groupe sans ce.sse plus nombreux.

Pour nous rendre compte de l'évolution de ces idées morales, voyons en d'abord les deux termes extrêmes. Confusément spiritualiste au début de sa carrière, il faisait au mois de mars dernier une

118 Ferdinand Brunbtiêrb

conférence sur les Ennemis de tâme française et je note dans cet opuscule celte phrase extraordinaire :

^ On peut être musulman, on peut être israélite, on peut être libre-penseur, on peut être protestant, mais on ne peut pas être ensemble idolâtre et chrétien, je veux dire français et anti-catholique, n

Et aussi :

^ Pour nous qui nous arrêtons respectueusement an seuil de la croyance, nutis qui serions désolé de scandaliser les croyants et qui regrettons amèrement de ne pas partager leur foi n

Que s'est il donc passé en cefte âme loyale ? Nous ne trouverons de réponse à celte question qu en fixant avec autant de soin que possible les progrès et 1rs retours d'une pensée qui n'est pas enr^ore définitive.

Je crois deviner les étapes de cette conversion dans une série d'articles et de brochures qui sechelonne depuis bientôt dix ans. Ne remontons pas cependant pour le moment jusqu'à des origines trop lointaines Nous aurons l'occasion de pousser plus loin notre enquête quand nous examinerons son œuvre purement littéraire. Contentons-nous de rappeler des manifei>tations récentes.

C'est en janvier 1895 que parut l'article fameux : La Science et La Religion, plus connu sous le nom de : La Banqueroute de la Science.

Ferdinand Brunetièrë 119

Les réponses qu'on a faites à cette brochure ne lui ont rien enlevé de sa force. M. Brunetière y a démontré victorieusement un point capital qui est celui-ci : Les savanis nous avaient promis au nom de la science de nous donner des réponses scientifiques, c'est-à-dire certaines, aux trois ou quatre questions dont l'importance domine toutes les autres; et non seulement ils ne nous ont pas donné ces réponses, mais nous voyons aujourd'hui clairement qu'ils ne nous les donneront jamais. Quelle est l'origine de l'homme ? Quelle doit être la règle de sa conduite ? Quelle est sa destinée future ?

Voilà trois questions capitales auxquelles il n'est pas de savant qui puisse faire de réponse scientifique. Car les partisans de la doctrine de l'évolution, soit qu'ils affirment que l'homme descend du singe (ou que le singe descend de l'homme) soit qu'ils affirment que tous les deux descendent d'un auteur commun ne font que reculer le problème. D'où venons-nous ? question à laquelle des religions peuvent seules faire une réponse affirmative ! Les savants ne le savent pas, et ils ne le sauront jamais.

Sur quelle base doit être fondée la Morale ?

Voilà un problème étroitement lié à celui de notre origine et à celui de notre fin.

La préoccupation de ces graves questions, et l'étude minutieuse qu'il en a faite, a conduit

120 Pbrdînand Brunetibrb

progressivement M. Brunetière aux confins de la croyance catholique.

Il avait à lutter pour parvenir au point où nous le voyons aujourd'hui contre son éducation positiviste et contre son tempérament fort opposé au mysticisme. Mais il était servi par son amour pour la log que et Tinsatiable besoin de fonder sur une base inébranlable sa distinction entre le Vrai et le Faux.

A l'instant où nous commençons l'étude des idées de M. Brunetière, nous devons noter ce qui met cet écrivain en opposition directe et foncière avec tous les Renaniens. Où M. France passe avec un sourire, M. Brunetière s'acharne avec opiniâtreté. Où M. Jules Lemaître s'accommode de n'être pas sûr, M. Brunetière est tourmenté du besoin d'aboutir à une solution nette. Le doute lui est insupportable. Il lui faut des affirmations. Tout en lui se révolte à la pensée de laisser en suspens des questions aussi graves.

Et c'est pourquoi — se découvrant peu à peu l'âme subtile d'un théologien, môme d'un casuiste — M. Brunetière a fait passer au crible d'une critique nouvelle toutes ses idées morales, et il s'est autorisé à tenir au courant de son évolution les hommes qui pouvaient être tourmentés du même désir de certitude.

Le catholicisme, sans se modifier dans son

Ferdinand BiluNETièRE 121

essence, peut s'adapter aux besoins nouveaux des peuples et des individus. M. Brunetière estime que, le domaine religieux et le domaine scientifique devant demeurer séparés, les savants euxmêmes peuvent ne rien sacrifier de l'indépendance de leur pensée en adoptant les enseignements catholiques.

.Dans un article qui suivit de près l'article sur la Science et la Religion^ et qui porte pour titre : Education et Instruction, opposant l'un à l'autre (parce qu'ils le sont souvent dans la réalité) ces deux termes qui devraient être si étroitement unis, M. Brunetière examine la question de savoir dans quel sens nos programmes doivent être modifiés ; et faisant observer que notre système d'éducation tend à développer chez l'enfant et chez le jeune homme la tendance à l'égoïsme et à la lutte pour soi même, il déclare que l'individualisme est en ce moment dans l'école noire pire ennemi, et qu'il faut apprendre »à l'enfant ses devoirs envers la patrie et la société. Je note eu passant dans cet article une phrase significative : « C'est par la grande porte qu'il faut que Dieu rentre dans les écoles, et si quelqu'un croit aujourd'hui ne pouvoir plus s'en passer, il faut qu'il nous le dise — et qu'on le sache. »

On aurait tort de croire cependant qu'à la date où parut l'article sur ï Education et Vinstruction

182 Ferdinand Brunetièrb

les idées de M. Brunetière fussent déjà nettement catholiques.

Nous allons en trouver la preuve dans un article nouveau : La Renaissance de ridécUisfne. S attaquant de front — et une fois de plus — à la doctrine philosophique du positivisme et en art à Técole du Réalisme et du Naturalisme, M. Brunetière dans cet opuscule a voulu démontrer par des exemples récents et par des faits que la tendance actuelle, en philosophie — en art — et même en politique était une tendance idéaliste. Qu est-ce donc que Xldéalis^ne ?

<< C'est la persuasion, Tintime persuasion, la croyance indestructible que derrière la toile, au delà de la scène où se jouent le drame de Thistoire et le spectacle de la nature, une cause invisible, un mystérieux auteur se cache. Dem absconditus, qui en a réglé d'avance la succession et les péripéties. »

El si je no puis m empêcher de reconnaître que la démoi'Siralion de M. Brunetière est insuffisante quand il se place dans l'ordre scientifique et que ses exemples sont mal choisis (^) quand il se place dans Tordre littéraire, jaime à retrouver en M. Brunetière celte notion trop souvent obscurcie de notre humilité devant le mystère des choses. Trop souvent lor^ueil des savants nous a fait espérer que Ténigme du monde nous serait

(1) Quel argument tirer par exemple de l'œuvre d* Alexandre Pumas?

Ferdinand Brunetièrb 123

expliquée, trop souvent ils ont manqué à leurs promesses. J'aime chez M. Brunetière ce sens du relatif, cette notion de Tinconnaissable, ce découragement devant tout ce qui s'apprend avec un scalpel ou un bistouri. Et il a raison de dire que la jeunesse d'aujourd'hui est idéaliste. Elle ne s'est jetée si éperdûment dans le rêve, comme je lai montré en de précédentes études,(l) que par dégoût du naturalisme et du « document »» . Elle retourne aujourd'hui vers tout ce qui est généreux, social et humain. Mais quelle est la conclusion de cette étude sur la renaissance de l'idéalisme ? elle est encore bien vague :

" D'essayer après cela de dire au profit de qui s'opère, de quelle politique, de quelle morale, ou de quelle religion, cette rénovation de Tidéalisme dont je viens d'essayer de vous montrer quelques-uns des effets, dans toutes les directions de la pensée et de Faction contemporaine c'est le secret de l'avenir. »

Il semble que sur la route qui conduit aux affirmations de la Foi, trop d'obstacles encore, demeuraient. L'un des plus sérieux était l'influence de la doctrine darwiniste. M. Brunetière a toujours été, et il est encore un partisan de la doctrine de l'évolution. Comment concilier cette philosophie avec la doctrine catholique ? C'est la

(1) Voir Itinéraire Fantaisiste.

124 Ferdinand BRUNBTiàRB

question que M. Brunetière étudie dans une brochure nouvelle : La Moralité de la docMne évolutive.

Le but qu il se propose dans cet opuscule, c'est de réduire les enseignements de Darwin aux leçons de l'éternelle morale. Et cherchant à cette morale une base solide, ne la trouvant que dans ridée de la perversité naturelle de l'homme, il fait remarquer que la « Théorie de la descendance » en nous assignant une origine animale, et par conséquent une héré lité de vice et de grossièreté cruelle se rapproche du mythe chrétien de la faute originelle et de notre naturelle inclination au péché.

Sans le mystère de la transmission du péché, disait Pascal, nous sommes incompréhensibles à nous mêmes. Le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours dans cet abîme, de sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n'est incompréhensible à l'homme.

On voit déjà la première conclusion qu'on peut tirer de ces prémisses :

« Ce que nous nous devons en tout cas et avant tout, c'est de dompter, de soumettre et de dominer ce que nous trouvons dans nous d'instincts qui nous rapprochent de l'animal. »

Et c'est ainsi que l'objet de l'éducation devient de nous différencier le plus possible de l'animal,

Ferdinand Brunetiêre 125

en développant en nous les qualités qui sont propres à l'homme : la douceur, Tintelligence, le sentiment du devoir et celui de la solidarité.

Le véritable progrès est donc le progrès moral. Il faut nous arracher à la matière où nous n'avons que trop de tendance à retomber de notre propre poids et nous spiritualiser autant qu'il est possible.

La deuxième conclusion que nous pouvons déduire est que la doctrine évolutive, en nous montrant la diversité des espèces et leur perfectionnement ou leur décadence progressives, substitue à l'idée d*un mécanisme aveugle « Tidée ou plutôt le sourd pressentiment d'un certain ordre, d'un ordre en quelque sorte mobile et intelligent, qui dirigerait, selon de certaines loisi le Gouvernement de l'Univers. » Et c'est en réalité l'idée de « La Providence » avec laquelle la doctrine de l'évolution non seulement ne paraît pas être en contradiction, mais paraît au contraire avoir une convenance interne.

Une fois écartées les objections tirées du progrès de la science ou de la théorie de l'évolution, la pensée de M. Brunetière prend une netteté nouvelle. Il ne lui reste pliis qu'à démontrer le Besoin de croire (i) et à conclure que la

(1) Conférence de Besançon 19 novembre 1898.

126 Ferdinand Brunetière

croyance catholique est celle que, nous autres Français, nous devons adopter.

Sa démon*5tration du Besoin de croire est solide. Non pas que je déclare de même qualité tous les arguments que M. Brunetière emploie. Je ne vois point pour ma part que ceux qui ont secoué l'autorité de la croyance traditionnelle soient nécessairement devenus des anti-croyants ni des fanatiques, et je ne crois pas non plus que la « religion de la souffrance humaine 9» ou celle de « la solidarité » ne fasse que remplacer une religion par une autre. Ce sont des métaphores et que M. Brunetière a tort de prendre au pied de la lettre. Mais il est certain que nous avons besoin de croyance au moins autant que d'idéal. Nos pères ont cru, quand ils ont fait la, première Révolution, qu ils allaient établir le règne de la Justice et de la Liberté. Nous croyons aujourd'hui encore — et jusqu'au plus profond des couches populaires — que le devenir social nous rapproche du bonheur universel; et la vie serait par trop triste si nous ne faisions crédit à lavenir, comme nous faisons crédit au passé, de toutes les connaissances que n'avons ni le temps ni le pouvoir de vérifier par nous-mêmes.

La croyance est à la base de toute action, de toute réforme, de toute science et de toute expression artistique, Renan a cru à « TAve^ir de la

Ferdinand Brunetière 127

Science ». Taine a cru au renouvellement de la critique par son effort .individuel. Pasteur a cru en Dieu en même temps qu'en la science, et, de nos jours, les hommes dont nous sommes le plus fiers, nos soldais d'aventure et nos explorateurs croient sans hésitation, à l'Honneur, à Tidée de Patrie et au développement delœuvre commencée. C'est dans leur croyance qu ils trouvent la force et le réconfort. Il n'est d'h )mm9 énergique et beau que s'il se double d un croyant.

M. Brunetière pousse plus loin cette pensée. Il exige qu'on ait une croyance métaphysique et qui implique l'absolu :

" Car si le besoin de croire implique nécessairement la constitution d'une autorité qui qui fixe la croyance, ou plutôt et pour mieux dire, qui la maintienne inaltérée d*âge en âge, qui le dégage en toute circonstance de Tarbitrairé des opinions individuelles, qui la ramène aussi souvent qu'il le faut à son premier principe ; si Ton ne conçoit pas de croyance indépendamment d'une tradition qui en soit le dépôt, qui en rende compte, ou sans une continuité qui en soit comme la garantie ; — s'il n'y a pas de bien plus solide que celui des croyances, si ce sont elles qui rapprochent, qui unissent, qui solidarisent les hommes, et littéralement qui les organise en sociétés, et non les intérêts, ou la passion, ou les idées pures, la conséquence n'est-elle pas évidente, et précisément n'estce pas la situation du catholicisme ? Le catholicisme est social, n

Nous voici au terme actuel d*une évolution morale dont nous avons marqué les principales

128 Feïidinand Brunbtierë

péripéties. • M. Brunetîère fait adhésion à la doctrine catholique, (1) il proclame la nécessité de fortifier dans Tâine française la tradition catholique qui fait sa force.

Et cependant croit-il au dogfne' catholique ? Croit-il du moins aux points fofadamentaux du catholicisme : la création du monde par un Dieu unique et cependant en trois personnes, créant rhomme à son image et pour sa propre gloire,, rinduisant en tentation et le jugeant après sa mort pour lui accorder le bonheur éternel ou les affreuses tortures de l'enfer ?

A des questions aussi précjses, je crois que nous pouvons répondre avec certitude : Non, M. Brunetière n'y croit pas. Il s'arrête respectueusement au seuil de la croyance, mais il n'a pas la foi. Croit-il même et Ion reconnaîtra que c'est une question qui est à la base de toute discussion — croit-il à lexistence d'un Dieu personnel ?

Consultons pour régler ce point^rimordial une courte polémique entre M. Brunetière et M^*" d'Hulst. Celui-ci avait assez dédaigneusement reproché au Directeur de la Revue des deux mondes de classer l'immortalité de l'âme et l'exis-

(X\ Dans son dernier discours à Besançon (25 février X900) J'^-dbésion est plus fornjejle encore,

Ferdinand Brunetiere 129

t^nce de Dieu parmi lés choses qui ne se démontrent pas. Voici la réponse qui lui fut faite :

^ Quelle que soit la prétendue insuffisance de mon éducatipn philosophique, je persiste à penser que Ton ne démontre ni rijnmortalité de Tâme ni Texistence de Dieu. C'était l'opinion d^ Pascal, ô'était également l'opinion de Eant, et j'ai bien le d|oît de me « tromper n avec eux ! Il faut maintenir les 4roits d^ ce que l'on appelait autrefois « La conscience errante »....

On connait déjà Dieu quand on essaie de mettre son existence en preuve, et j'estime, pour ma part — ou d'après mon e|q9érience personnelle, qui est ici la seule autorité que je lyiiisse invoquer — j'estime qu'aucune preuve ne le crée dans l^s cœurs qui ne le sentent pas. J'en dis autant de « l'immori^lité de l'âme. »

M. Brunetiere déclare qu'on ne peut établir pette immortalité par aucun argument qui ne ^'applique à tous les êtres vivants aussi bien qu'à l'homme ou qui ne permette au contraire den excepter la plupart des hommes. Il ne tient pour des preuves probantes de l'existence de Dieu ni la preuve par l'arrangement et Tordre du monde ; ni celle par Tidée du parfait ou de Tinfini « dont l'essence impliquerait lexistence, cujus essentia involvit exisleniiam »; ni la preuve que l'on déduit de la présence en nous de la loi morale; ni à plus forte raison celle que l'on tire du consentement universel. Il estime que Ton croit parce que l'on veut croire, pour de raisons de Tordre moral et parce qu'on en sent le besoin. Il ajoute que le diffi-

130 Ferdinand Brunetiere

cile ou plutôt l'impossible e3t de se donner à soimême le sentiment de ce besoin, et que, en ce sens, on ne se donne pas la foi.

Ces points principaux étant nettement établis nous pouvons essayer de saisir les traits caractéristiques de la physionomie de M. Brunetiere.

Cesit un doctrinaire.

Il a des «t principes » auxquels il s'attache d'autant plus fortement qu'on veut les ébranler. Il a contre le « Moi » et contre toule la littérature qui nest pas sociale (^) une haine tenace. Et ce qui e^t admirable en lui, ce dont je ne saurai trop lo louer, c'est davoir le sentiment instinctif, intime et indéracinable de la solidarité humaine. A chaque instant il ressaisit Tindividu dans le petit abri degoïsmo et de dureté quil s'est construit, et le force à considérer qu'il fait partie d'un organisme à la prospérité duquel sa propre prospérité est nécessairemefit liée. Les individus n'ont que trop de tendance à oublier la notion du devoir; M. Brunetiere leur rappelle qu'ils n'ont pas le droit de ^e désintéresser de l'intérêt commun, et qu'ils ont envers la société comme envers euxmêmes des devoirs moraux.

C'est la préoccupation de ces devoirs moraux

(1) Ce mot. grammaticalement, signifie : qui concerne la société, c'est-à-dire qui en a la préoccupation.

Ferdinand Brunetière 131

qui a conduit M. Brunetière vers le catholicisme.

Il a cru que toute morale impliquait l'absolu et qu elle ne trouvait d'appui inébranlable que dans une religion. Se trouvant- donc par logique dans la nécessité de choisir Tune quelconque des confessions chrétiennes (car il a naturellement écarté les religions orientales) il s est décidé pour la forme du christianisme qui peut' le plus facilement être utilisée à la régénération de la morale, et il a opté pour le catholicisme.

Ce qui l'a séduit dans le catholicisme ce n'a pas été comme pour Lamartine et Chateaubriand ce que le génio du christianisme comporte de grâce et de poésie. Il n'a eu ni leur besoin d'expansion vers Dieu, ni leur inclination au rêve religieux, ni leur soif d'infini. C'est par la seule raison qu'il a été conduit au point où il en est. et il a été attiré d'abord parcequ il y a dans le catholicisme de foncièrement conservateur.

Le principal éloge qu'il fasse. du catholicisme c'est de le déclarer un gouvernement, tandis que le protestantisme n'est à ses yeux que labsence de gouvernement. Il aime cette forte hiérarchie, cette doctrine intangible, cette tradition certaine. Il aime aussi dans le catholicisme la « sociologie » c'est à-dire l'étroite communion qui unit les fidèles entre eux. Dans l'Eglise catholique en effet les vivants prient pour les morts, les morts inter-

132 Ferdinand Brunetièrs

cèdent pour les vivants; les mérites des justes rachètent les coupables^ les fautes des coupables rendent plus dure lexpiation des justes. Il y a dans la société catholique idéale une perpétuelle circulation de charité. Notre sentiment de la solidarité sociale en est fortifié, et aussi, si j'en crois M. Brunetière, notre amour pour la patrie (^) et notre respect pour les institutions sociales.

Où l'on voit bien que c'est la puissante organisation du catholicisme et sa force de résistance, qui a séduit M. Brunetière, c'est dans son article sur le Catholicisme aux Etats-Unis ei dans son discours sur Les Ennemis de l'Ame Française.

M. Brunetière n'a vraiment aucun titre à être appelé audacieux ni révolutionnaire. Il est foncièrement conservateur et autoritaire. Il a défendu Bossuet contre Richard Simon, il a pris parti contre les catholiques libéraux. Lacordaire, le père Didon et M^' d'Hulst l'ont trouvé sur leur chemin quand ils inclinaient à des concessions. Il ne trouve pas d'éloge assez vif pour féliciter les catholiques du Nouveau Monde d'avoir éliminé de leurs institutions ce qu'il pouvait s'y être glissé encore d'un peu protestant, comme par exemple le droit que de simples laïques s'attribuaient de fonder des églises, d'en choisir ou d'en nommer eux mêmes

(1) Lire les deux opuscules : Vidée de Patrie et La Nation et VArmée,

Ferdinand Brunetière 133

les pasteurs, et il les loue énergiquement d'avoir; accepté l'autorité du Chef de l'Kglise aussi bien sur le règlement des mariages mixtes que sur la censure des livres de classe. :

M. Brunétière a un tempérament de sectaire.

Le sentiment du devoir moral l'a conduit à Bossuet mais en passant par le jansénisme.

Il lui en reste l'intransigeance. Il a vraiment l'âme d'un solitaire de Port Royal, let je l'imagine penché sur les problèmes qu'il étudie avec l'effroi religieux et la gravité' d'un Nicolle bu d'un Lnncelot.

Il deviendrait facilement un fanatique. Je le crois assez épris de logique pour pousser ses principes jusqu'aux plus extrêmes conséquences; et je n'ai vu^nulle part qu'il fît une distinction nécessaire entre la vertu sociale du catholicisme et son ingérence dans la politique. Je crois sentir au contraire que pour restaurer la morale, M. Brùnetière restaurerait volontiers une religion d'Etiit. Qu'on se rappelle la phrase que j'ai déjà citéô : « On ne peut être à la fois idolâtre et chrétien, français et anti-catholiqup, »

Mais n'y a-t-il vraiment de Morale que celle qui s'appuie sur la Religion? Sans vouloir étudier dans le détail les beaux travaux qui ont été faits pour dégager I3, ipprale de son fonderperit religieux nç

134 Ferdinand Brunbtiërb

pouvons nous admettre que la morale trouve une base solide dansle témoignage de notre conscience? Il y a certainement en nous un juge secret de nos actions. El si Ton me répond que ce juge intérieur est soumis à toutes les influences : le milieu et Téducation aussi bien que l'hérédité, je répondrai que ce sont précisément ces différences qui expliquent les variations de la morale. Bien quelle aspire à Tubsolu, la morale nest universelle que sur un petit nombre de points et Ton peut croire que cette morale universelle est innée en chacun de nous. Y eût-il même, d'ailleurs, des mon>tres dans Tordre moral comme il y en a dans l'ordre physique, le principe n'en serait pas pour cela ruiné de fond en comble. Car la démonstration dune morale appuyée sur la R4vélation n'est guère plus solide que celle d'une morale basée surle seul témoignage de la conscience individuelle, consolidé par le témoignage de la conscience humaine. ^

A l'origine de toute morale comme à l'origine de toute métaphysique il y a l'inconnaissable.

Et M. Brunetière semble être bien de cet avis puisqu'il renonce à se faire une véritable certitude et qu'il se contente d'agir dans la vie comme s'il s'en était fait une. N'est ce pas l'aveu qu'il y a à l'origine de tout une redoutable inconnue ?

Ferdinand Brunetièrr 135

Ge que M. Brunetiôre disait de la doctrine évolutive, il semble bien qu'il le pense du catholicisme. Il n'estime pas que l'enseignement de l'Eglise contente notre raison, encore bien moins estime-t-il que ces enseignements soient u prouvés ». Mais il constate que tout se passe dans la nature comme si l'hypothèse catholique était vraie. Et ce lui est une raison d'autant meilleure d'incliner sa raison individuelle qu'il retire de cette soumission de grands avantages moraux. L'hypothèse catholique est pour lui un moyen de classer, de rassembler sous un seul point de vue les faits ou les idées dont il a besoin pour étayer ses convictions. C'est pour son esprit une discipline et pour s^ pensée comme un moule qui la soutient. Eu harmonie désormais avec une tradition séculaire, M. Brunetière parle de haut et frappe fort.

Cette intransigeance est-elle légitime ? Quand M. Brunetière regrette que l'instruction ne soit pas demeurée une entreprise privée, je crois sentir qu'il regrette le temps où l'éducation nationale était tout entière entre les mains de l'Eglise. Je m'étonne de ce sentiment.

Et il y a une distinction que j'aurais aimée à trouver sous sa plume. C'est la distinction entre les membres du clergé national, si dévoués pour

136 Ferdinand Brunbtière

la plupart aux intérêts du peuple, W et les membres des congrégations. Ceux ci ont une tendance visible à ne voir que leur intérêt propre et à se jeter brutalement dans la politique pour la défense de ces mômes intérêts. (^)

En s'expliquant sur ce point M. Brunetière eût été amené à dire ce qu'il pense du rôle politique de l'Eglise. Son opinion sur cette question ne serait pas sans intérêt. Je crains de la deviner.

Car M. Brunetière est un autoritaire, et je ne le crois pas homme à négliger aucun moyen de domination. Il est aux antipodes des idées modernes. Il a le respect absolu du principe d'autorité, et il tranche dans le vif toutes les questions qu'il étudie.

S'il a cherché dans la doctrine catholique un affermissement peut être n'en avait-il pas autant besoin qu'il paraît lavoir cru. M. Brunetière a toujours trouvé en lui même de puissantes forces de réaction contre le scepticisme, contre le dilettantisme et en général contre toute nouveauté, il

(1) Qu'on se rappelle en 1789 le bas-clergé faisant cause commune avec le tiers-état ; et de nos jours la belle initiative de jeunes prêtres comme l'abbé Lemire et tant d'autres....

(2) Faut-il rappeler les polémiques récentes de certains évêques avec certains couvents, ou la propagande perfide des Assomptionnistes.

Ferdinand Brunetière 137

est réactionnaire par goût et par tempérament. • Son œuvre critique tout entière en témoigne.

Les seuls écrivains qu il ait aimés sont ceux du dix-septième siècle. Et je veux bien qu'il ait retrouvé chez eux son propre souci des vérités éternelles et son dédain pour ce qu'il y a dans l'individu de transitoire et de passager ; je veux bien que la littérature du xvir siècle lui ait paru dans son ensemble rebelle à l'excès d'analyse qui engendre le scepticisme; et encore qu'il ait pu contenter dans le commerce de ces grands hommes son besoin d'unité dans la morale et dans la. métaphysique, en même temps que son respect pour le principe d'autorité, mais pour un homme qui se pique d'avoir étudié toute la littérature française il a fait preuve vraiment d'une trop grande étroitesse de compréhension.

Son œuvre est considérable, elle comporte bien, je crois, une quarantaine de volumes, mais la monotonie même des titres rend inutile d'en faire l'énumération. (^) M. Brunetière a traité tous les sujets de critique littéraire, depuis la « théorie du lieu commun » jusqu'au « mal du siècle y^ en

(1) Etudes critiques sur l'histoire de la littérature française (1880) Nouvelles études critiques sur l'histoire de la littérature française (1882) Le Roman Naturaliste (1883) Histoire et Littérature (1884) Nouvelles études critiques (1887) Nouvelles questions de critiqua (1890) De l'évolution des genres dans l'histoire de la littérature (4 vol. de 1890-1893] Histoire de la littérature française (1895) etc., etc....

138 Ferdinand Brunetière

passant par renseignement primaire avant 1789, et par des études sur Fléchier, la jeunesse de Condé, Voltaire, le duc de Broglie, Hugo, Lamartine, Alexandre Hardy, Les Jansénistes et les Cartésiens, Les Provinciales et Descartes, Le Sage, Marivaux, L*abbé Prévost, la querelle du quiétisme, Diderot, Schopenhauer, les Symbolistes et les Décadents, Zola, Baudelaire, etc., etc. Son œuvre est une encyclopédie, mais on compterait facilement en dehors de ceux du xvii® siècle les auteurs qui ont trouvé grâce devant lui. A ses yeux la littérature contemporaine a dévié de sa ligne normale, et les auteurs d'aujourd'hui lui inspirent une piètre estime. Veut-on savoir en quels termes M. Brunetière parle de Goncourt ?

u Attardé du romantisme, si M. de Goncourt était un naturaliste, Fauteur de Tragdlddbas en serait un. Qui le croira ? Formé à Técole du mauvais xviii® siècle, pompadouresque et crébillonnesque, si M. de Goncourt était un naturaliste, Fauteur de La Nuit et le Moment en serait un. Qui le prétendra ? Faut-il absolument un mot pour le caractériser ? Il représente ce qu'il y a de plus contraire peut-être au natu* ralisme — à- savoir Fart de fabriquer industrieusement ces curiosités d'étagère où Fimpuissance laborieuse d'imiter ou de reproduire le réel se tourmente, pour ainsi dire, se contourne en mille façons et finit par s'échapper en mille inventions fantastiques, presque toujours curieuses, ingénieuses parfois, mais naturelles, jamais — ce n'est même pas le rococo, c'est le japonisme dans le roman, n

Si Ton veut juger de la courtoisie littéraire de

Ferdinand Brunetièrr 139

M. Bruiietière qu'on se rappelle les articles sur le naturalisme et cette phrase où il se domaude à propos de je ne sais plus quel roman nouveau si M. Zola par hasard ^ aurait enfoncé cette fois plus avant encore dans l'ignoble. ^

Citons enfin pour en finir le jugement de M. BruneLière sur ce grand et bel arti^ste que fut Gustave Flaubert :

« Il y a eu de cet aiiiste et de ce bourgeois dans Flaul)ert. L'ai^tiste a fait Salammbô^ la Tentation de Saint- Antoine, Hcrodias — autant d'œuvres manquées. Le bourgeois a écrit Un cœur simple, VEdiication sentimentale, le Candidat et lé Château des cœurs — autant d'œuvres manquées encore... Il ne demeurera qu'un seul livre de Flaubert et c'est Madame Bovary, n

On voit par ces trois citations avec quelle brutalité M. Brunetière manie la férule. Nous sommes loin de la douceur d'Anatole France.

Cette piétendue critique objective est la plus systématique et la plus étroite du monde.

Et je hais ces pé lagogues méthodiques qui nous conseillent pour analyser un roman « de nous faire d'abord une idée d'un roman moyen et abstrait (auquel nous le comparerons) puis d'en étudier le vocabulaire, la syntaxe, la rhétorique, le ton, la composition et finalement les personnages, les lieux, l'intrigue, les passions et le sujet ». L œuvre disparaît sous cette couche de

140 Ferdinand BRUNRTièRB

« considérants, y» Un article selon celte méthode, est rébarbatif et lourd comme un jugement de correctionnelle.

Comme j aime mieux les musardises de La Vie Littéraire \ De gré ou de force, M. Brunetière plie les œuvres à son point de vue, il casse, il brise, assemble les morceaux, refait à sa manière le plan d'un livre ou d'un poème et démontre perpétuellement avec des fragments rapportés bout à bout qu'il a raison contre tout le monde.

M. Brunetière est un disputeur émérite. Quand il peut relever quelques erreurs de date, il est aussi heureux qu'un poète qui trouverait un beau poème, mais ce nest pas un plaisir du même ordre. Il découvrirait dans Bossuet «< de la tendresse, de la naïveté et même plus de mysticité que l'on n'y en a vu...» Rien ne lui est impossible quand il sagii d'argumenter. Mais il lui manque davoir en lisant un beau livre une émotion communicative. Dans l'œuvre qu'il vient de lire il voit toujours une matière à discussion.

M. Brunetière est le contraire d'un artiste. On lui a déjà tant de fois répété que son style était lourd, obscur et grossier qu'il n'y a plus besoin de le redire. Les qui, les que, les aussi bien et les tout de même que donnent à sa phrase l'allure d'une campagnarde aux attaches énormes. Jamais v^n tour de phrase imprévu, jamais de pittorescjue

Peîrdinanî) Ërunetière l4l

ni de couleur, jamais de gentillesse et jamais d'eavolée. C'est un style de dispuleur. M. Brunètière n'a pas le sentiment de la Beauté. Il est d'une sensibilité rudimentaire. Sa desséchante manie de classification l'empêche d'entrer en communication avec l'âme des artistes. Tout ce qu il a écrit sur les poètes prouve une incompréhension déconcertante de la musique et de la poésie. Son article sur Bandelaire — que sans doute il a cru terrible — a fait sourire tous les littérateurs, môme les académiciens. Et il en est de même des articles sur les poètes modernes. Littéralement, on peut dire qu'il neles comprend pas. Il pris parti à tort età travers. Et s'il voulait encore à toute force faire un « travail » sur les poètes de ce siècle, je lui proposerais den dresser la table chronologique.

M. Brunètière n'aime p is. Comment comprendrait-il les poètes ? Sa critique est systématique, hargneuse et stérile. Il est dépourvu d'imagination. Rien n'est plus uni, plus nionotone, plus dénué d*invention que le déroulement de ses raisonnements.

C'est vraiment un professeur.

Ce à quoi il réussit le mieux, c'est à faire de la critiqae sur de la critique. Sa fameuse histoire de YBooluùion des genres, qu il professa (on devine avec quelle joie !) à l'école normale supérieure devrait s'appeler : Histoire de l'évolution de la criti-

142 Ferdinand Brunetiêre

que. Car il est bien amusant de constater que pour M. Brunetière les périodes littéraires ne sont pas marqués par l'apparition des chefs-d'œuvre, mais par la publication des livres de critique. Voici la désignation des chapitres :

De Du Bellay jusqu'à Malherbe — de ^falhe^be jusqu'à Boileau — La querelle des anciens et des modernes — La critique littéraire au xviu® siècle — M"*® de Staal et Chateaubriand — La critique de Villemain — L'œuvre de Sairite-Be'uve — M. Taine. Celte indication me paraît édifiante. Et M. Brunetière qui est partisnn de la hiérarchie des genres estime sans doute que la critique est supérieure en principe aux œuvres qu'elle étudie de toute la distance qui sépare l'oraison funèbre et la tragédie du roman moderne et de la poéî^ie.

Mais de telles ide'es qui sont déjà choquantes quand il s'agit d'un critique novateur et visionnaire comme Taine l'a été, sont intolérables de la part du critique de la Revue des deux mondes. Si M. Brunetière a tant d'idées où les a-t-il prises sinon dans les livres dont il a fait la critique ? et s'il y avait, ce que je ne crois pas, dans l'œuvre de M. Brunetière des idées vraiment neuves, ou, sur les hommes dont-il a parlé des jugements définitifs, je crains bien que le style dont il s est servi empêche que l'honneur lui en reste. Un artiste sans doute s'assimilera un jour la part de nouveauté

Ferdinand Brunetièrk 14'3

qu'il peut y avoir dans son œuvre et en lecrivant à nouveau lui donnera une forme durable. Mais je suis loin d'être sûr qu'il y ait dans l'œuvre de M. Brunetiôre une grande part de nouveauté.

J'y ai trouvé pins d'érudition que d'originalité.

M. Brunetière, au point de vue littéraire, est une force négative. Loin de stimuler des talents nouveaux, sa critique réfrène et réprime tout ce qui sjrt de l'ordinaire. Esprit sain, droit et franc comme l'a été Boileau, (1) il étoufferait comme lui et pour longtemps la littérature d'imagination, si les poètes et les écrivains l'écoutaient.

Son rôle a été complt'xe.

Il a contribué à remettre en honneur les écrivains du XVII® siècle. S s études sur Bossuet sont célèbres. Et cest une observation digne d'être faite que cest lorsqu'il parle des auteurs qu'il aime que M. Brunetière se hausse jusqu'au style. Son discours sur la Modernité de bossuet est écrit dans une belle langue, saine, claire et forte. Mais lorsqu'il devient disputeur — et cest malheureu>ement ce qui arrive trop souvent — il devient en même temps un mauvais écrivain.

Intolérant et passionné il a fait de la critique littéraire comme on fait de la politique. Il a donné des coups autant qu il a été possible. Que ce soit

(1) Qui d'ailleurs dans son « Art Poétique ♦» n'a pas dit un mot -u divin Lafontainc, trop peu solennel sans doute.

l44 Ferdinand Brunetiêrè

confreBaudelaire, contre les journalistes, (1) contre la science ou contre Zola, il a lutté furieusement.

Sa théorie sur « révolution des gônre% » qui soniit une trouvaille de créateur si elle était justifiée paraît déjà bien démo lée. On sent tout ce qu'il y a de syslémaiique et d'artificiel dans ces définitions, ces classifications, ces distributions par groupes, ces rangements par séries, et ces comparaisons avec « les motlèles du genre ». Les productions littéraires ne se rangent pas comme des soldats de plomb pour aboutir à une démonstration, et je n'admire que médiocrement M. Brùnetière au point de vue purement littéraire.

Au point de vue politique je le sens foncièremeiit réactionnaire.

Au point de vue philosophique je crois le deviner moins épris de vérité générale que de solutions utilitaires (B)

Mais il est d autres points par lesquels M. Brunetière force mon admiration , je tiens en haute

( 1 ) Voir son discours de réception à l'Académie.

(2) — « Jusqu'à ce qu'on m'ait dit ce que c'est que la vérité, à quels signes on la reconnaît, et comment on peu avoir tant de confiance en soi que de s'en croire l'unique possesseur, je continuerai de penser qu'en matière de morale sociale les conséquences pratiques des idées sont de quelque importance;et qui osera dire, qui pensera surtout que ce ne soient pas elles, les conséquences, qui jugent la vérité ? » Polémique de M. Brunetière avec M. Yves Guyot au sujet de l'affaire Dreyfus. Et ce fragment explique son attitude dans cette mêlée. Comme il voyait des conséquences regrettables au système de l'innocence il refusa de s'y ranger.

Ferdinand Brunetière 148

estime, sa bravoure, son érudition et sondésird'être utile à la société. Il a lutté glorierisement contre rexcèsdindividualismeetilaempéchéqnineponètre trop profondément la dangereuse théorie de la lutte pour soi-même. Des hommes comme M. Anatole France doivent demeurer des être^d'ex^eption. M. Brunetière a restitué à notre littérature la notion du Devoir qui paraissait bien obscurcie, et du Devoir social aussi bien que du Devoir envers soi-même. Il a bien combattu en faveur de ridée de Patrie, et Tune des plus belles pages que je connaisse de lui est le passage où il reconnaît que la vraie force du socialisme, c'est d'être un idéalisme. Donner à l'individu un autre objet ou une autre fin que lui môme ; vouloir le replacer dans la société pour en faire l'ouvrier d une œuvre qui le dépasse ; assigner à son activité des effets ou un but dont il ne jouira pas, voilà ce qu'a voulu faire M. Brunetière, et voilà ce dont je le loue sans réserve. Il s'est tenu soigneusement à l'écart d'une politique trop précise et de toutes les questions de personnes. Il n'a voulu agir que sur les idées. Il a prêché d'exemple en ne poursuivant pas en même tempsque le triomphe de ses idées, des satisfactions d'orgueil ou de vanité.

Avec son visage osseux et passionné, son leint bilieux, ses yeux inquisiteurs, son corps maigre et sa parole brève, M* Brunetière est bien, ph^si-

146 Ferdinand Brunetiêrb

quement, l'homme que ses livres font deviner. Il est aussi peu aimable que possible, et moins accueillant en -ore pour les œuvres qu on lui porte.

Tandis que M. France fait accueil avec une affabilité charmante dans un petit hôtel à ce point encombré de livres anciens, de gravures, d'objets d'iirt et d'antiquités qu'on se croit transporté aux salles d'un musée, M. Brunetière reçoit à la Revue des Deux-Mondes dans un ancien couloir transformé en bureau. Pas de tableaux, pas de meubles, et, je crois, pas même de tapis. A peine le visiteur entre ces quatre murs est- il convié às'as-' seoir. Despiles de livres s'entassent dans cette chambre où le soleil, je pense, ne pénètre jamais. Et c'est comme une cellule de Fort Royal où manque le prie-Dieu, mais où Pascal est encore sur la table.

Son attitude dans la vie a été celle d'un censeur dé>int<^ressé, mais elle a été aussi celle d'un brutalr Je me le suis parfois représenté comme un roulier qui suit lourdement son chemin en écrasant les fleuis des plates-bandes. Si M, Brunetière rencontre un sophisme il le dénonce, s'il rencontre une erreur il la confond, s'il rencontre une équivoque il la dissipe. Je lui cherche involontairement dans la main une matraque en nerf de bœuf.

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QpQUPiçe Qoppès

Le 11 janvier 1896, dans le cimetière des Batignolle8,au moment où le corps de Paul Verlaine venait d'être descendu dans la terre, lorsque M. Maurice Barrés fendit la foule, portant sans la remuer sa tête pâle aux cheveux plats et commença devant la fosse encore ouverte : « La jeunesse intellectuelle dépose sur cette tombe l'offrande de son admiratioA... » Il sembla un nxoment qu'il parlait au nom de toute la jeunesse. Long et mince, adossé aux couronnes funèbres, il lisait avec sérénité le bref discours qu'il avait préparé. Sa légère difficulté de prononciation pouvait passer pour un signe d'émotion.

Or, dans cette circonstance, comme il lui arriva souvent dans la suite, M. Maurice Barrés trouva les paroles qu'il feUait dire. Il exprima les sentiments communs à la plupart dos assistants, et il le fit dans une langue nerveuse, sobre et claire.

150 Maubige Babbês

Cette adresse naturelle à trouver l'exacte mesure a valu à M. Barrés une réelle auto^ rité II a toujours su ménager les susceptibilités qu'il était inutile de froisser, il a su aussi se concilier la faveur des personnes dont l'appui lui était nécessaire. Il a l'esprit souple. De tous les hommes de lettres qui ont pris parti réçamment dans les affaires publiques, il est un des rares, au moment ou j'écris, qui paraisse vraiment un homme politique. Tandis que François Coppée, populaire mais peu au courant des questions politiques, ne fut jamais dans les associations politiques qu'il présida qu'une sorte de symbole et d'ornement décoratif, tandis que M. Jules Lemaitre dès le moment où il se jeta dans le journalisme politique, ne put s'empêcher malgré tout son talent de commettre quelques maladresses (*), M. Maurice Barrés eut la précaution de se tenir pendant longtemps à l'écart, dans les sommets. C'est de très haut qu'il lança d'abord de loin en loin puis presque journellement des articles demi-littéraires et demi-politiques, mais toujours pleins de tact et ne coupant jamais la retraite à l'auteur.

Et ce n'est certes pas lui qui eût écrit l'article de VEcho de Paris paru sous la signature de

(1) J'ai dit dans Itinéraire Fantaisiste ma yive admiration pour l'œuvre littéraire de Jules Lemaître.

Maurice Barbes 151* •

M, Jules Lemaître le jour de rélection présidentielle.

Des groupements énormes et vagues comme cette « Ligue de la Patrie Française ^ ne peuvent conserver du prestige que s'ils sont tenus en dehors des compétitions de personnes. Engnger toute la Ligue contre M. Loubet, que je tiens ])our un loyal serviteur de la République, sous prétexte que celui-ci est « d'une trop notoire insufiFisance intellectuelle» étnit un coup d'audace mais aussi une idée de mandarin devenu trop lettré et qui devait nécessairement déterminer des démissions retentissantes. Il suffisait pour ne pas commettre si injustifiable imprudence de se rappeler comment avait été constitué ce fameux groupement politique.

Des émissaires s'en allaient demander : Êtesvous bon Français? blàmez-vous l'ingérence de l'étranger dans nos affaires intérieures? avezvous le respect de l'armée, l'amour de la patrie? En ce cas, donnez votre signature. Nous ne voulons que maintenir les traditions. Qui donc n'eût pas signé devant un tel langage ? Ceux-là seuls qui redoutaient un piège et qui craignaient à juste titre que, sous le prétexte patriotique de défendre l'armée, on n'enrôlât malgré eux les adhérents dans un parti réactionnaire, ennemi de la justice et prêt à favoriser n'importe quel coup

152 Maxjbice Baubès

de main. M. Jules Lemaitre eut tôt fait de donner raison à ces esprits prudents. Il commença par se vanter hautement d'avoir imposé à M. Dupuy la loi de dessaisissement (^), il donna la première place dans son état-major aux partisans d'un coup d'état, il émit la prétention de peser sur le parlement et notamment sur l'élection présidentielle. Son étonnante déclaration, faite au nom de toute la Ligue, le matin du Congrès de Versailles, ne fit que démontrer à tous la faiblesse constitutionnelle de cette apparente organisation. L'élection de M . Loubet fut assurée au premier tour, les démissions commencèrent d'affluer au siège de la Patrie Française,

Si l'on veut bien comparer la campagne de M. Barrés dans le Journal à la campagne de M. Lemaitre dans VEcho de Paris, on se rendra compte de toute la différence. Tous deux sont des hommes de lettres. Mais tandis que M. Jules Lemaitre entrait dans la vie politique sans aucune préparation et pour ainsi dire par hasard, M. Barrés apportait dans la lutte une expérience déjàfiaite et un grand savoir-faire. Aussi vit-on M. Jules Lemaitre s'en aller donner de la tête, vainement, sur ces vieilles machines de guerre qui en avalent vu d'autres : la Franc-Maçonnerie et la

(1) Il n'y a aucune raison de croire que ce fut spécialement La Patrie Française qui détermina le gouvernement.

Macjeice Baeeès 153

Liberté d'Association dans le même temps où M. Barrés préparait des événements éventuels par des articles vigoureux et adroits sur le commandant Marchand et le général Galliéni {^).

Une telle différence de manière dans la poursuite du même dessein implique chez ces deux hommes une différence de système plus qu'une différence de tempériament.

L'auteur des Contemporains^ ci:itique délicieux et styliste affiné, est un esprit mobile, ondoyant, curieux de comprendre mais étranger à toute doctrine définitive aussi bien qu'à toute méthode rigoureuse. Enclin comme Renan au doute philosophique, il est sans force pour réagir efficacement contre cette tendance naturelle de son esprit. Il n'est énergique que par à coups, il souffre de ne pouvoir plus envisager les idées ou les faits que d'un seul point de vue, ila de la peine à ne plus se contredire.

M. Maurice Barrés au contraire trouve dans un corps de doctrine fixe des ressources contre lui-même. L'analyse minutieuse qu'il a faite de son Moi semble lui avoir révélé que la cause princij>ale de son impuissance, s'il n'en venait à bout,

(1) Si ces chefs sont restés fidèles à leur devoir, ce n'est pas 'au te de sollicitations. Qu'on se rappelle le voyage de M. Thiébaud partant à la rencontre de la mission Marchand sous prétexte de lui porter une médaille d'or offerte par *^ La Patrie Française.»

154 Maurice Babrès

8(»rait son inclination au dilettantisme. Le dilettante en effet souffre d'un affaiblissement de la vul(»nté. Il s'intéresse à tout mais ne s'attache à lien. Dès Sii jeunesse M. Maurice Barrés se proposa pour but de tendre en lui toutes les fibres nerveuses et de fortifier sa volonté. Pour parvenir à ce l^it — qui lui était d'autant plus difficile à atteindre que tout, dans sa nature, se penchait vers le scepticisme — il chercha des .

points d'appui solides et les choisit en dehors de lui pour qu'ils fussent plus stables et qu'il pût y arc-lxjuter toutes ses forces vives. C'est ainsi qu'au point do vue moral il s'imposa une méthode de penser calciuoe sur celle d'Ignace de Loyola, et (ju au point do vue politique il tint pour définitivement assurés quc^lques points essentiels qui donnent à sa vie publique l'unité indispensable.

Dans cotte affreuse affaire Dreyfus il se servit des circonstances pour se placer au premier rang. Il voulut être le mainteneur de la race et de la tnidition contre les révolutionnaires détracteurs de la patrie et de l'armée. Il le déclara plusieurs fois publiquement: ^ Tous ceux que j'aiuje, dit-il, et avec eux la grande majorité du I)euple ( st pour l'Etat-lMajor contre Roinach et SOS amis. Je n'ai pas à examiner le fond du procès... Tous mes amis sont d'un côté, tous mes

Maurice Barbes 155

ennemis sont de l'autre, je n'hésite pas sur le parti à prendre » .

Peut-être aurait-il pu se dire qu'il pouvait y avoir place — dans ce chaos et dans ce bruit — pour un troisième et très puissant parti : celui des patriotes et qui croient Dreyfus innocent (^). Mais il crut sans doute que ces dreyfusistes malgré eux n'avaient pas une opinion assez nette pour grouper une majorité; il s'enrôla sans restriction.

Ce faisant, il était logique avec son nouveau Moi. Car M. Barrés, qui affectionne l'épithète de socialiste et qui s'en est paré dans toutes ses campagnes électorales^ ne veut plus être individualiste.

A la différence de M. Anatole France qui aurait proclamé sa conviction de l'innocence — dût le monde en périr — et parce que tel était le résultat de ses recherches personnelles, M. Barrés s'impose depuis déjà longtemps le sentiment de la solidarité. Il tient pour établi que chaque membre d'un groupement — nation, province

(1) Il est bien fâcheux que cette opinion soulève tant de colère. J'ai eu souvent à défendre des accusés de droit commun. Parmi ces malheureux, les uns furent acquittés, les autres condamnés. Je me suis toujours incliné devant la décision des juges, mais elle n'a jamais influé sur ma conviction. Qu'y a-t-il de plus naturel ? Je ne fais d'ailleurs que me ranger à l'avis des deax officiers qui ont acquitté raccusé.

156 Mausicb Babess

ou parti — doit fidiiB dee sacrifices au gnmpe dont il fait partie. Et quand mémo dans cette affaire sa conviction de l'innocence eût été nettement établie, il n'aurait pa» fidt défection à ceux qui soutenaient en même temps que la thèse de la culpabilité tout le corps de doctrine politique qu'il a fiedt sien définitivement

La raison nationale (ou du moins^oer qui lui eût paru tel) eût dominé sa raison individuelle* On Ta bien vu à certaines phases du procès, 0t lorsque la conviction commençait à manquer même aux plus décidés ('). Je me souviens d'un article intitulé : La Raison natUmale où l'on pouvait lire ce fragment qui ressemble fort à un distinguo de casuiste embarrassé :

— « Assurément la Société ne serait point intelligible si l'on méconnaissait le relativisme universel. Pour nous, qui comprenons le rôle des lois dans un pays, nous attendons des tribunaux non la vérité absolue mais la vérité judiciaire. Et cette vérité est, entre toutes, d'autant plus respectable qu'elle actionne la gendarmerie. Mais voici la difficulté : peu après la décision du conseil de guerre nous aurons la décision de la Cour de Cassation ; elle aussi nous fournira une

(1) Qu'on se rappelle Tarticle découragé d'Edouard Dnimont après le suicide du colonel Henry.Ott ne reprit courage qu'après la trouvaille géniale de Charles Maurras : le faux patriotique.

Maubice Babrês 157

vérité judiciaire. Or, je me le demande, si ces deux vérités se contredisent, qu'adviendra-t-il?

— Eh bien, je crois que je trouverai en moi la force d'acocptor cette contradiction, et par raiêon nationale, de soumettre ma raison individuelle (^). jj

Je n'entre pas quant à moi dans ces distinctions; et si M. Barrés ne croit ni à la Justice ni à la Vérité absolues. « Tas de mots à majuscules pompeuses dans lesquels il n'y a rien », je suis sur ce point d'un avis diamétralement opposé au sien. Je n'essairai même pas de le suivre en des subtilités où je crois deviner un compromis entre l'esprit de libre examen et la nécessité de ne pas laisser gain d^ cause à des ennemis dangereux. Je crois à la Justice. Et la Vérité légale cesse d'avoir aucune valeur à mes yeux à l'instant même où l'on me démontre qu'elle est contraire à la Vérité, sans épithète. Mais je reconnais que ces délicatesses gênent les esprits politiques. Ils ont trop de choses à ménager. La foule aime les opinions nettes. Et l'instinct de la race est contre les Jui&.

Le peuple considère à juste titre la plupart d'entre eux comme des étrangers jugeant de toutes choses avec une sensibilité différente de la nôtre. Pour acquérir la communauté d'âme avec

(l) \jà journal n» 2,664.

1 58 MÂuEiCB Babbèb

une nation il faut plus de tenâpe que n'en (leniandc la loi française pour conférer la qualité do citoyen. Et de même que chaque peuple — russe — allemand ou anglais — a «es qualités (ît SCS défauts caractéristiques, la race Juive, dcMueuréc intacte dans un grand nombre de s^s représentants a des qualités et d^s défauts communs (jui la distinguent de nous. Je n'en veux pas roclierclier les raisons. 11 ne s'agit ici ni de sui>ériorité ni d'infériorité d'une race sur une autre, je constate seulement un fait : la plupart des israëlites naturalisés ne se sont pas fondus dans la masse de la nation. Ils demeurent des étrangei's, et s'il est vrai qu'il soit impolitique et inhumain de les persécuter, nous devons cependant les éloigner de la direction de nos affaires. Tel est le sentiment du [ euple. Tel est aussi sur ce point le sentiment de M. Maurice Barrés.

11 y a donc eu dans le populaire — et en nousméme — au sujet de l'affaire Dreyfus un conflit obscur mais violent entre la notion de justice et l'instinct national. C'eût été le devoir des esprits supérieurs de séparer ce qui ne devait pas être mêlé et de contenter nos consciences sans froisser le sentiment de la race ('). Mais il s'est

(1) C'eut oté surtout lo devoir du gouvernementde qui dépendait que la révision fût faite tout de suite et avant que le tapage ne s'organisât.

Myiteiob Babbês 159

ouvé que cette tâche a été au-dessus des forces imaines. Ni M. Scheurer-Kestner, ni M. Lasse, ni M« Duclaux, ni tant d'autres ne purent parvenir La passion antisémite fut toujours la us forte (^) et M. Maurice Barrés se rangea sysléatiquement du côté où ses préférences Tinclident.

Ces préférences, un observateur attentif auraitpu les deviner même dans les premiers livres de . Barres? Cela me parait bien difficile. Ces rres sont d'un individualiste forcené.

Dans un Homme Libre f) M. Barrés avait lauché la théorie de l'aine lorraine et marqué valeur de l'apport local héréditaire pour la rmation de l'individu. Par ce seul chapitre on >uvait vaguement pressentir que cet indivi-

1) Voici un sonnet que je retrouve dans un ancien journal et i exprime assez bien le sentiment de ceux qui étaient à la 3 M français n et dreyfusiste :

Je n'ai jamais aimé ton orgueil solitaire, ills de Sem, je sais que du pays natal Tés pères ont gardé Tamour vil du métal Pour lequel je me sens un mépris salutaire.

Nous n'avons de commun ni le même idéal.

Ni de nos morts sacrés le culte héréditaire. Ni la tradition des aïeux, ni la terre.

Et tu m'es étranger comme un oriental.

Mais j'ai vu contre toi se liguer tant de haine. Que mon cœur s'est ému d'une pitié humaine Contre tous ces bourreaux tlnsultant sans pudeur. J'ignore désormais tes prêtres et ta race.

J'abhorre ces chacals te suivant à la trace, Et tu m'es devenu frère par la Douleur.

l) Qui parut en 1889.

160 Maubigb Babbês

dualiste-né, sur qui la théorie kantieime de riiomuie considéré en soi et pour soi avait eu une si grande influence allait s'efforcer de jeter des racines dans le sol national et de se solidariser avec le peuple de sa province pour mieux se solidariser ensuite avec le peuple de son pays. Nous examinerons plus tard dans quelle mesure il y a réussi mais nous pouvons noter dès maintenant et le but qu'il se proposa et la méthode qu'il s'imposa pour y réussir. C'est par un effort de volonté systématique que M. Barrés se constitua un corps de doctrine social et politique. Etant parvenu à la compréhension des causes de son propre affaiblissement, — l'inclination au dilettantisme, — il s'efforça de parvenir à la compréhension des causes de notre affaiblissement national. Il se donna pour but de remédier aux unes comme il avait remédié aux autres.

Au point de vue général, M. Barres affirme que la France est débilitée par un excès de centralisation. Ce n.al lui parait l'un des plus graves.

Le remède qu'il préconise, c'est la multiplication des points de centralisation. A son avis, ce qui importe, ce n'est pas tant de diminuer l'influence exagérée de Paris que de créer dans chaque province un centre intellectuel, indus-

Maubice Baebès 161

triel et moral. Loin de vouloir effacer ce qui reste des anciennes divisions territoriales, il faut faire revivre et organiser à nouveau chacun des groupes dont la somme compose le peuple d»3 France II y a un esprit lorrain, un esprit breton, im esprit provençal, un esprit gascon, un esprit normand. Ces distinctions foncières donnent à notre peuple de la force, de la variété. Et chaque citoyen doit être lié à sa ville et à sa province pour faire partie intégrante du pays tout entier. Formulée en ces termes la thèse de M Barrés me parait des plus acceptables.

Qu'y a-t-il en effet de plus logique que de voir réunies dans un même centre l'Université régionale, la Cour d'appel et les Tribunaux, les grandes écoles, les Académies, les Sociétés provinciales et les Musées? C'est ainsi que pourraient de nouveau se manifester, grâce à une organisation fixe, toutes les variétés de l'initiative privée. Une admi • nistration autonome, dans chaque centre, rendrait sensible pour tous les groupes de citoyens la nécessité de se suffire à soi même et d'avoir une vie individuelle. L'émulation entre les provinces pourrait donner de brillants résultats.

Le grave inconvénient des mesures décentralisatrices pourrait être à la longue de distendre jusqu'à le rendre sans solidité le lien qui doit unir les unes aux autres les provinces d'un même

1C2 Maubice Babbês

pays. M Barrés s'infitule Fédéraliste. Il propose de ne laisser au pouvoir central que l'administriition de la guerre, de la marine, des afiGaires étrangères et des finances générales, pour rendre dans toute leur plénitude aux communes le droit de gérer les intérêts municipaux, aux provinces le droit de gérer les intérêts régionaux. Ce faisant il se rapproche évidemment des exaltés qui se déclarent séparatistes. Il justifie la première partie de l'opinion de M. Charles Mauras : « Jadis individualiste et césarien, du moins pour l'apparence, M Barres nous ouvre son fond véritable. Il est — selon la définition de M. Paul Bourget — l'antipode des idées de la Révolution sans être un réactionnaire. »

Or, le danger du séparatisme est si lointain qu'il peut paraître chimériquo, et les avantages de la multiplication des points de centralisation sont immédiats et certains.

' Ce que la grande Révolution a fait était sublime et nécessaire. Elle a biffé d'un trait les vieilles divisions territoriales et du Normand, du Gascon ou du Breton, elle a fait un citoyen français. L'unité de la patrie était en jeu, les inconvénients de la brisure, si grands qu'ils fussent, devenaient sans valeur au regard d'un tel intérêt. Mais aujourd'hui que la nation est définitivement iinifiée, les mêmes intérêts n'existant plus, il

Maurice Barrés 163

devient loisible aux républicains les plus traditionnels de se ranger — et dans un^^. assez large mesure — aux idées de reconstitution des provinces. La face des choses a suffisamment changé pour qu'il n'y ait pas à craindre que même territorialement les provinces se retrouvent aujourd'hui telles qu'elles furent jadis. Le commerce, les mines, la culture et l'industrie ont fait surgir des groupements nouveaux qui ne pourraient entrer dans aucun des cadres anciens. Ce seraient en vérité des provinces nouvelles que l'on constituerait sur les débris des anciennes.

Cette campagne décentralisatrice est en harmonie avec la tradition, avec le culte des morts. M. Barrés estime avec raison que nous ne sommes que le f»roIongement de la personnalité de nos ancêtres. Notre âme comme notre corps est soumise aux lois de l'hérédité. Nous avons derrière nous des forces morales accumulées, notre sensibilité est différente de celle d'un Slave ou d'un Anglais Et comme la conscience nationale, formée en grande partie pnr les opinions héréditaires se trouve déformée par la pré<lominance d'une influence étrangère, on doit favoriser tout ce qui peut accentuer ce qu'il y a en nous de particulier à notre sol et à notre race.

Ces vérités sont incontestables. Si la science moderne ne permet pas encore d'étudier avec pré-

164 Maueice Barbes

cision les questions d'instinct et d'hérédité notre conscience particulière suffit à percevoir les grands couinants de sensibilité. M. Barrés a raison de croire que tout est j>lus facile quand on agit dans le sens traditionnel et que tout devient difficile quand on est en contradiction avec la pensée et les efforts latents de ceux dont nous tenons la vie. Il a donc parfaitement raison quand il érige en principe qu'il faut fonder sur l'histoire de France la politique française. Le malheur est qu'un principe aussi général, et par là-même dans la plupart des cas aussi vague, comporte les a])])lication8 les plus contradictoires.

On ie vit bien lors de l'aventure boulangiste dont les partisans, d'accord en général avec les idées (j[ue je viens d'exposer, s'intitulaient le Parti national.

M. Barrés m'a raconté comment il devint boulangiste.

En 1886 il avait vingt-quatre ans. Il n'avait quitté que depuis peu sa Lorraine natale et s'essayait dnns les lettres par la publication d'une petite revue littéraire d'ailleurs intéressante et qu'il mtitvXiiit Les TachesiV Encre. Dès le premier numéro il avait fait savoir qu'il serait le seul rédacteur et le seul administrateur de ce nouveau périodique, qu'on eût à s'adresser directement à lui pour tous renseignements ou communications,

Maurice Baerès 165

et qu'il était disposé à accorder publiquement du génie à tous ceux qui lui trouveraient du talent.

L'effervescence boulangiste soulevait Paris et toute la France. M. Barrés, malgré son désir de ne traiter que des sujets purement littéraires, ne put s'empêcher de dire quelques mots sur la question brûlante. Il publia dans le numéro 3 des Taches d'Encre un article sympathique au général Boulanger. Cet article fut reproduit par Magnard dans le Figaro comme symptômatique de l'esprit de la jeunesse. Le lendemain un garde municipal apportait du ministère de la guerre au domicile de M. Barrés une h ttre du général qui le remerciait et lui proposait de venir causer avec lui. M. Barrés était alors en Italie. Il ne revint que quelques temps après. Boulanger n'était plus ministre mais il était le point de mire de toute l'Europe. M. Barrés alla lui faire visite, fut reçut assez longuement, et s'en retourna Boulangiste. Il gagna à prendre ce parti de fréquenter les politiques les plus en vue et de recevoir l'investiture législative pour la circonscription de Nancy où il fut élu. Il n'avait pas vingt-six ans quand il entra au Palais Bourbon.

Jamais période politique ne fut plusinstrucfcive. En quelques années M. Barrés assista à l'apogée du Boula ngisme, à sa chute et aux séances du

166 Maurice Barres

Par.ama Ç). Spectacles d'une horreur sublime et dont le souvenir ne s'effacera pas!

Mais les leçons du temps et les événements I)araissent n'avoir eu d'influence sur M. Maurice Barrés que pour l'attacher plus fermement aux théories de sa jeunesse. Plébiscitaire et Césarien en 1888 il soutient aujourd'hui encore l'idée césarien ne et plébiscitaire. Dans l'entreprisedeReuilly il était aux côtés de M.Deroulède " pour demander au général Roget un concours patriotique que ce soldat plus éclairé sur la discipline que sur le devoir français » leur refusa. Un affreux souvenir d'enfance a peut-être contribué à faire de M. Barrés un Césarien convaincu. Je l'ai vu presque s'attendrir un jour qu'il racontait le passage par son village de Charmes-sur-Moselle d'une armée française en déroute. Le spectacle lamentable de régiments en. complet désarroi marchant comme un troupeau sous la conduite d'un détachement prussien a laissé dans son âme un souvenir ineffaçable. On sait l'influence persistante de ces premières impressions. Dans l'avènement d'un soldat de fortune, sans doute, M. Barrés voit-il d'abord la possibilité d'une

(1) M. Barrés a mis à la scène riiistoirc do M. Baïhaut. Une Joio'ure ParlemeN taire e^t uiu; comédie en trois actes assez intértîssantc, mais qui ne marque ni dans l'histoire du théâtre, ni dans la carrière «le l'autijur. Nt;tons aussi dans le « Figaro » une courte série d'articles supcrb< s - Leurs Figures >•. M. Barres pourrait être au Parlement un utile inspecteur des mœurs.

Maurice Barrés 167

revanche nécessaire. Nous y voyons aussi malheureusement, nous qui ne sommes pas moins patriotes que lui, l'abandon de toutes nos libertés et le triomphe d'une aristocratie nouvelle en opposition instinctive avec tous les projets de réforme sociale.

Le programme politique de M. Barrés ' est d'accord avec cehii des anciens Boulangistes II veut détruire le régime parlementaire et sur ses ruines promulger une Constitution nouvelle. Désormais le l^ré:jident de la République serait élu directement par le peuple. Il serait indéfiniment rééligible et ses pouvoirs seraient étendus. 11 choisirait en dehors des Chambres des ministres qui lui devraient compte de leurs actes. Il serait lui-même responsable devant le peuple à qui théoriquement demeurerait le dernier mot. Enfin le Conseil d'Etat auxiliaire du pouvoir exécutif détiendrait de nouveau le pouvoir législatif. Il élaborerait avec compétence des lois qui, sans doute par le référendum, seraient soumises à l'approbation du peuple.

Cette Constitution ressemble fort à une Constitution que nous avons déjà essayée. On a peine à* croire qu'elle puisse être conciliée avec le régime républicain. Avec ou sans le titre d'Empereur elle atous les caractères d'une Constitutionimpériale. Et c'est en vain qu'on invoque pour la défendre

168 Maurice Babrès

Toxemple de la République américaine, il serait trop facile (rénumérer les diiférences.

Il ne semble pas d'ailleurs que sur ces points particuliers le sentiment du peuple soit d'accord avec j\IM. Déroulôde et Barrés. S'il est fatigué jusqu'au dégoût du Régime parlementjire tel qu'il est aujourd'hui pratiqué, le peuple semble 80 rendre compte qu'un changement de forme gouvernementale ne changerait rien à son mal. Notre Constitution n'est mauvaise que parce qu'elle est mal appliquée. Quelques modifications la rendraient bonne. Il n't st pas besoin de tout bouleverser. Veut-on que je choisisse un cas particulier ? Des politiques éminents ont fait remarquer que si l'on se plaint, par exemple, de l'incompétence des députés en matière juridique, point n'est bes >in de les priver de leurs l)Ouvoir8 législatifs. Il suffirait que le Conseil d'Etat révisât au seul point de vue juridique les textes votes par jes deux Chambres. Les modifications seraient soumises à Tapprobation des députés sans que le principe ni les dispositions principales de la loi pussent être de nouveau mises en discussion. (^) L'initiative, e i matière législative, doit rester aux représentants du peuple.

(1) Pour éviter trop de Jouteur un délai fixe pourrait être imposé.

Maurice Barres 169

Qu'on veuille aussi ne pas croire que le point de choisir ou ne pns choisir dans les Chambres les membrrs du gouvernement puisse passer pour un point capital. Car de deux choses l'une : ou le gouvernement pourra se passer du contrôle des Chambres et il n'y a plus de République, ou il sera soumis à leur censure et le changement n'est que superficiel.

bisons enfin que si l'on consent à faire élire directement par le peuple tout entier le Président de la République il faut en même temps se résigner à donner à ce magistrat au premier cas de crise un pouvoir dictatorial et que fatalement il gardera. M Barrés le nie, peut-être n'est-il pas dupe de ses dénégations. Dans le fond il est césarien , comme l'est devenu M.Paul Déroulède.

Celui-ci use de sophisme quand il déclare :

« le peuple doit rester libre de ses destinées S'il se donne pour maître un César ou un Boulanger, il ne fait qu'user de son droit. Nul n'a le droit de l'en reprendre y^. La vérité, c'est que le peuple, lorsqu'il n'est pas agité par la passion politique, supporte fort bien qu'on le prémunisse contre ses propres entraînements. Et de même qu'un particulier évite les occasions où il sait que sa passion pourrait vaincre sa volonté, le peuple quand il raisonne de sang froid, se garde bien de réclamer l'exercice d'un droit qu'il sent bien devoir lui coûter un jour la liberté.

170 Maubjce Babbèb

Quoiqu'il en dise, M. Barrés est un Césarien.

La France, à son avis, est une nation dissociée et décérébrée, c'est-à-dire qu elle ne lie plus ses forces et qu'elle manque de direction. Il déclare que le Régime parlementaire est la cause de cette situation, et qu'il faut par conséquent pour y remédier opposer à la République parlementaire la République plébiscitaire.

On voit que c'est la théorie du prince Napoléon. Sous ce régime, chaque élection présidentielle jetterait le pays dans les convulsions.

Quand donc M Barrés et les hommes de sa valeur comprendront-ils que toutes ces réformes théoriques deviennont sans intérêt au regard des graves problèmes qui devraient solliciter leur attention ?Quand un ministère se présente devant les Chambres a près avoir exercé pendant quelque temps le pouvoir, les seules questions à lui poser devraient être celles-ci : Qu'avez- vous fait pour le peuple? Où sont vos lois ouvrières? Où le redressement des abus que vous avez découverts? Où les débouchés nouveaux que vous avez créés? Où les mesures que vous avez prises en faveur de notre industrie nationale et de notre influence extérieure?

Je m'en aperçois chaque jour davantage : le peuple se désintéresse des questions de politique pure, il sollicite que soit augmentée pour chacun

Maueice Baeeas 171

Ja part légitime de bonheur, il veut que sous les mots apparaissent des réalités. Un instinct profond lui assure que le régime républicain est de beaucoup le plus simple, le plus stable (^) le plus favorable à ses intérêts. Si peu de justice qu'il y ait pour les pauvres, c'est sous la République que ce peu de justice aété accordé. Nous n'avons que faire d'un dictateur ni de sa dynastie, il faut prendre une à une les questions sociales, les discuter et les résoudre. Il n'y a que cela d'important, tout le reste est de la théorie.

Les ennemis de M. Barres prétendent que lorsqu'il vint s'établir à F'aris il installa sur son bureau le buste de César et celui de Napoléon. Un peu plus tard et quelque photographe ayant accentué sur une épreuve la ressemblance de son maigre profil avec celui de Bonaparte, il mjj; entre les deux autres son image et médita dans le fond de son cœur.

Cette anecdote, si elle est fausse, n'a pas été mal inventée. M. Barrés a pour le premier Empereur — et pour lui-même — une admiration sans limite. Napoléon, a-t-il dit, est un professeur d'énergie. Il vaut pour ranimer dans les hommes les plus morts ce je ne sais quoi qui

(1) On parle d'instabilité ministérielle — mais quel bouleversement un changement de ministère apporte-t-il dans le pays.

172 Maubice Babbès

pousse un être à s'afifermir, à devenir un individu. Il faut considérer sa vie comme une suite de leçons.

Connaître ce culte pour le dictateur le plus impérieux qui lut jamais éclaire la physionomie de M. Barrés. Et comme il n'est donné à personne de se dédoubler tout à fait nous allons retrouver dans ses li\Tes les théories politiques ou sociales que la masse du public ne connaît que par la suite de ses articles et par ses conférences.

Les Dércicinés font partie d'une trilogie qui porte pour titre : Le Roman de VEniergie Nationale. 11 seront continués par V Appel au soldat et par V Appel au juge. Cette trilogie paraît devoir être une 8uite d'études sociales tendant vers une conclusion déterminée. Los Déracinés sont en réalité sept monographies qui s'entrecroisent. La part du romanesque y est minime. La composition de l'ensemble est faite avec des morceaux rajDportés les uns à côté des autres. Mais ces morceaux sont des chapitres excellents et celui qui a fait l'effort de cette lecture un peu aride en est récompensé par la sensation dune vision j}lus nette sur les sujets les plus intéressants.

En écrivant ce livre M. Maurice Barrés semble s'être proposé pour but de montrer ce qu'il advient en général des jeunes hommes qui aban-

Maûbice Babbes 173

donnent leur provinxîe pour venir à Paris contenter leurs ambitions. Ces jeunes Lorrains — les sept devant Paris — ont une ambition commune : conquérir'la capitale, mais ils prennent des chemins différents. Et c'est pour M. Bandés une ampl e matière .

Le rendez-vous au tombeau de Napoléon, la visite de Taine,les aventures du journal La Vraie République^ l 'histoire et la psychologie de Portails, sont à la fois de beaux documents psychologiques et de beaux morceaux littéraires. Une gracieuse figure de femme, demi-Orientale et demi-Parisienne traverse par instants le volume. Astiné Aravian est la seule qui donne au volume, parfois un peu de charme. Mais s'il est d'une lecture difficile, ce livre est un plaidoyer énergique en faveur des « petites patries . » Il met bien en lumière la nécessité de ne rompre ni avec la tradition des ancêtres ni avec la tradition locale. Il nous convainc davantage encore que l'individu n'est libre, puissant et beau, que dans un groupe organisé, et il élucide en partie la question de savoir dans quelle mesure un particulier participe de la vie nationale.

C'est pourquoi les Déracinés honorentM. Maurice Barrés. Il a su donner une expression littéraire àcertaines particularités de l'esprit lorrain, et il apporte une contribution importante à

174 Maurice Babiies

l'histoire des esprits en notre siècle tourmenté.

Ce Roman de VEnei^gie nationale est Faboutissement d'une carrière déjà longue. C'est une conclusion que presque rien au début ne Élisait prévoir. L'évolution est des plus curieuses:

L'impression que donna M Barrés vers la vingt-cinquième année à ceux qui s'occupèrent de lui, fut celle d'un jeune égoïste, préoccupé uniquement de soi, très bien taillé pour la lutte de la vie et vigoureusement décidé à parvenir coûte que coûte. Deux ou trois anecdotes célèbres confirment cette manière de voir. M. Barrés a été un arriviste supérieur. La réclame lit^^téraire nefut pas plus étrangère que la réclame électorale à l'auteur d't/n homme libre. Pendant qu'il publiait les Taches d'Encre, un procès célèbre passionna l'opinion publique. Le soir même où Morin tomba mortellement frappé sur les marches du palais de justice, des hommessandwich circulèrent sur les boulevards en portant de vastes écriteaux :

Pauvre Morin ! ! !

Il ne lira plus ies Taches d'Encre

rédigées par

Maurice Barrés.

Bureaux : 76, rue Notre-Dame des Champs.

Abonnement : 12 francs par an.

Maurice Baeeés 175

Ce petit trait est caractéristique Q. M. Barrés avait tout ce qu'il taut pour réussir : du talent et du savoir-faire. Il devint tout de suite l'un des jeunes hommes les plus en vue de sa génération littéraire et si j'en crois un rapport de M. Gréard, il fut un temps où les livres préférés des. collégiens de rhétorique et des jeunes étudiants étaient Un homme libre.

Sous l'œil des barbares et V Ennemi des Lois,

Quelle était donc la doctrine qu'enseignait à ces jeunes intelligences l'adolescent à qui le succès souriait si rapidement?

Cette question nous intéresse à un double point de vue : elle nous éclairera sur les origines intellectuelles de M. Barrés et sur sa première vision de la vie — elle nous renseignera sur l'état d'esprit de la jeunesse aux environs de 1888.

Au jugement de M. Barrés lui-même, ces livres représentent « les années d'apprentissage d'un ieune homme intellectuel ; la vie et les sentiments d'un pur lettré, orgueilleux, raffiné et désarmé, jeté à vingt ans dans la rude concurrence parisienne ^, Ils ne sont à mes yeux que

(1) Faut-il. citer encore dans les « Echos » des Taches d'Encre, une série de petites phrases comme celles-ci : Plus de deux mille exemplaires sont déjà vemlus et l'on s'occupe d'un nouveau tirage... Or, deux numéros après, les Taches d'Encre mouraient d'anémie et le tirage n'avait sans doute jamais dépassé 375 exemplaires.

176 Maukice Babbès

des exercices intellectuels savamment gradués pour parvenir au dilettantisme. J'appellerais volontiers Un homme libre « le manuel du Dilettante ".

— « L'essentiel est de se convaincre qu'il n'y a que des manières de voir, que chacune d'elles contredit l'autre, et que nous pouvons avec un peu d'habileté les avoir toutes sur le même objet - .

Cette phrase, par laquelle débute ou à peu près la préface d'Un homme libre ^ pourrait servir d'épigraphe aux quatre premiers livres de M Maurice Barrés. Elle exprime la pensée générale de ces petits ouvrages et le sens en est encore éclairci par le rapprochement avec cet autre fragment : « Quelque jour un statisticien dresserala théorie des émotions afin que l'homme à volonté les crée toutes en lui n .

De sorte que je crois pouvoir dire que l'enseignement de M Maurice Barrés peut se résumer en ceci : « Faites d'abord de votre Moi une analyse minutieuse. Etudiez chacun de vos ressorts moraux. Rendez-vous compte de la manière dont votre sensibilité est afiectée. Tachez de réagir systématiquement sur cette sensibilité. Efforcezvous de parvenir à pouvoir vous donner à volonté l'enthousi sme ou le dégoût. »

L'enseignement que M. Barrés professe, c'est par conséquent le culte méthodique du Moi, le

Maueice Babrès 177

développement systématique de la Personnalité. Désormais la conception de la vie « pour une génération dégoûtée de beaucoup de choses, de tout peut-être, hors déjouer avec- les idées sera de mettre sa félicité dans les expériences qu'on institue, et non dans les résultats qu'elles semblent promettre. »

il est dif5&cile de marquer la progression des idées dans ^ ces petits romans idéologiques, nés d'une prodigieuse susceptibilité cérébrale, et qui ne valent pas pour le vulgaire. «

Il me semble cependant qu'on peut condenser en ces termes la thèse de Sous Vœil des barbares : « Il faut considérer tous les hommes comme des étrangers et se proposer pour but de faire servir les contrastes qu'ils offrent à l'enrichissement de ses propres sensations. »

La thè&e d^llnhommelibre parait être celle-ci : « Cultivez vos sentiments comme un solitaire cultive son jardin » Choisissez les plus nobles d'entre eux comme on choisit des graines précieuses Elevez, transposez et greffez ces plantes rares. Donnez-vous à vous-même des jouissances comparables à celles du collectionneur de tulipes. Voilà le vrai culte du Moi. »

Et Le jardin de Bérénice : « Efforcez- vous de vous mettre en harmonie avec les forces inconscientes de la Nature, de la Race et du Milieu où

178 Maubicb Ôabeês

vous êtes naturellement attaché. Vous y trouverez un accroissement de forces et un réconfort. »

Ce livre est, avec un chapitre d't/n homme libre Ç), le seul ouvi'age qui oflfre quelques points d'analogie avec les œuvres récentes de M. Maurice Barrés.

Voici enfin ce qui rao paraît être la thèse iVUn Ennemi des Lois : « Efforcez-vous de vous hausser jusqu'à im état d'exaltation tel qu'il n'existe plus rien à vos yeux que vous-même. »

Peut être a-t-on remarqué les formules dubitatives que j'ai employées en résumant ces quatre livres. C'est que le Barrés d'autrefois est obsciu* Oj et je ne suis pas sûr d'être toujours un interprète fidèle. Au temps ou les jeimes gens lisaient avec ardeur ces «< idéolog'es passionnées » l'obscurité était fort à la mode.

Chaque lecteur interprétait le texte à sa manière ou même l'admirait de confiance sans y chercher aucune explication. Si M. Bari'ès avait été proclamé grand-prêtre dans l'Eglise nouvelle,

(1) " Théorie de l'àme Lorraine. •»

(2) M. Barrés a cru devoir éclaircir sa doctrine par un Examen qui débute ainsi : •* Il m'a semblé en lisant mes critiques les plus bienveillants que ces trois volumes i>ubliés à de larges intervalles n'avaient pas su dire tout leur sens. •» Et comme Y Examen est au moins aussi obscur que les volumes eux-mêmes, qu'on veuille bien me pardonner de n'être pas sûr de mon interprétation.

Maueice Baerèb 179

il aurait eu, je crois, fort à faire pour maintenir l'orthodoxie et réprimer les hérésies.

Je me souviens qu'il y a cinq ou six ans je me laissai mener dans un rez-de-chaussée du Boulevard Saint-Michel où se trouvaient réunis quelques jeunes hommes déjà vieux, longues tiges minces péniblement poussées dans les serres chaudes de l'Université. Un écriteau sur la porte indiquait L'Art et la Vie : Revue d'Art et de Littérature.

Ce périodique, si je ne me trompe, a été l'un des plus prétentieux de Paris et le plus ennuyeux. On ne parlât dans ce bureau de rédaction que du Devoir présent -^ du Règne de la grâce — des Idées mondes de ce temps — de V Aristocratie Intellectuelle et de VAme de demain.

Cette vague phraséologie a toujours eu le don de m'exciter les nerfs. M Barrés dans ce milieu était fort en honneur. On y savait par cœur des passages entiers de Sous Vœil des Barbares. On y comparait à perte de vue la théorie (ÏUn homme libre avec celle de Kant de Shelling et de Fichte.

Je laisse à penser dans quels termes se poursuivaient ces discussions 11 n'est pas d'expression barbare, inventée par un métaphysicien en délire, qui ne fût employée comme un mot usuel. Les notions les plus simples, une fois

180 Maubice Babbès

revêtues de ces termes abstraits, prenaient un air rébarbatif Tout ce fatras philosophique me donnait comme ime nausée.

Car il y a certainement dans la philosophie qu'on nous a apprise au collège une part de niaiserie. N'aurai-je pas l'esprit philosophique? Il m'a toujours paru oiseux d'écrire des dissertations sur la discussion du principe d'identité : ce qui est, est. Je n'entre que bien dlfiScilement dans la distinction entre les qualités premières et les qualités secondes de la matière {^). Les sept preuves de l'existence de Dieu me paraissent aujourd'hui encore aussi puériles que les vingtquatre formes du syllog^'sme et les trois catégories de nos devoirs.

Je ne crois pas que M. Barrés — qui ne pèche pas d'ordinaire par excès de candeur — ait pris longtemps au sérieux ces distinctions et ces subdistinctions. iMais selon sa propre expression : « il grandit ses sensations par des considérations philosophiques - .

Et au surplus n'est-il pas évident que la doctrine de M. Barrés — comme d'ailleurs toutes les doctrines de ce genre — n'est efficace que pour celui qui l'a créée? Bonne pour répri-

(1) — «♦ Mais c'est précis(^ment le caractère de la philoso" phie de percevoir des rapports qui échappent au commun n (Maurice Barrés).

Maueice Baerés 181

mer, pour réfréner, pour niveler, la fameuse méthode d'Ignace de Loyola — même renouvelée par l'auteur d'Z7w homme libre — n'a jamais pu déterminer systématiquement de l'héroïsme ou de l'enthousiasme.

Dans l'application qu'en fait le jeune homme moderne, la composition de lieu — l'application des sens — la méditation — le colloque — et l'oraison, deviennent une sorte de cabotinage supérieur, aussi bien que les méditations' spirituelles sur Sainte Beuve et Benjamin-Constant. Et il ne peut en être autrement. M. Barrés pour les besoins de sa démonstration, a systématiquement confondu deux ordres de choses très distincts.

Il est hors de doute que l'observation du Moi par la Conscience est le point de départ de toute psychologie. Il est non moins certain qu'il est nécessaire d'appliquer à l'étude du Moi et de ses manifestations une méthode rigoureuse. Mais cette méthode doit avoir des procédés particuliers : l'analyse réflexive des phénomènes et des ses caractères — la comparaison de ces faits entre eux et la déduction dé leurs lois — l'expérimentation intérieure.

M. Barrés en renouvelant cette méthode a confondu volontairement l'observation des phénomènes purement psychologiques et celle des

182 Maurice Babrès

phénomènes physiques. Supposant, mais à tort, que Ton pourrait pousser jusqu'à la perfection la plus minutieuse Tétude des phénomènes moraux, il parait s'être fait ce raisonnement simple : De même que dans les sciences naturelles, lorscpi'on a saisi toutes les conditions d'existence d'un fait, en reproduisant toutes les causes dans les mêmes conditions on reproduit le phénomène, de même dans l'ordre moral, si l'on parvient à déterminer avec précision dans quelles conditions et pour quelles causes une émotion se produit, on parviendra à se donner à volonté toutes les sensations.

Il y à sur ce sujet dans Un homme libre quelques expériences curieuses :

Pour aiguillonner ma sensibilité et la pousser dans cette voie d'amour que j'expérimente, j'ai trouvé cinq à six traits d'une effet sûr.

1** Se représenter l'objet de chair délicate et de gestes caressants, aux bras d'un homme brutal, et pâmée de cette brutalité même, embellissant ses 3^eux de misérables larmes de volupté, qu'elle n'eût dû verser que sainte et honorant Dieu à mes côtés.

2° Se représenter qu'ayant fait le bonheur de beaucoup d'indifférents qui tous Tabîmeroat un peu, elle deviendra vieille et dédaignée, sans revanche possible.

M'abandonnant à une bonté triste et sensuelle, je souffrais de cette fatalité où son beau corps engrené était chaque jour froissé, et m'appuyant contre cette pauvre amie, je me faisais ainsi une mélancolie facile qui m'énervait délicieuse-

MAtmicB Babbes 183

ment, mais où elle ne voyait, durant nos soirs d'automme que de longs silences insupportables »

et plus loin :

« Je m'absentais pour deux jours, mais afin de dramatiser la situation et de me faire un peu mal aux nerfs, je lui dis laquitter pour deux mois. Ses larmes chaudes tombaient sur mes mains dans Tobscurité misérable. C'est ainsi qu'un peu après, seul dans mon wagon, je goûtai une petite mélancolie et une petite fierté, ce qui fait une délicate sensualité, n

On devine par ces fragments combien est ingénieux mais peu pratique le système de M. Barrés. Les expériences qu'il institue sont vulgaires et ridicules, elle ne servent certainement pas à démontrer la théorie générale.

Car dans l'ordre moral nous nous heurtons tout de suite au Mystère. Nous ignorons les conditions physiques de la vie spirituelle. Nous ne pourrions même pas déterminer avec précision le rôle du cerveau dans le travail de la pensée. Notre observation intérieure n'atteint pas les faits nombreux et impoi'tants de la vie inconsciente et instinctive de l'esprit. Nous ne pourrons jamais nous créer systématiquement une sensibilité nouvelle. Tout au plus pourrons nous, et dans une mesure dont nous ne sommes pas les maîtres, modifier un peu notre façon de sentir.

Peut-être en ce moment suis-je trop absolu ; j'ai peur de ne pas avoir saisi tout entière la

184 Maubice Babbes

pensée de M. Bandés. Mais l'impossibilité où je suiH (le m'assimiler tout à fidt -la substance de ses premiers livres provient sans doute de trois ordnîs de causes :

1° Et selon ses propres termes : « ces monogra])liie8 proposent à plusieurs des formules de sentiments qu'ils éprouvent eux aussi mais dont il ne prennent à eux seids qu'une conscience imparfaite. » Or, et cela tient sans doute à ce que je suis né à la vie intellectuelle une douzaine d'années après M. Barrés, il y a un très grand nombre de sentiments dont la formule est dans ces livres et que je suis absolument sûr de n'avoir jamais éprouvé.

2® J'ai pour le type du jeune honmie moderne (jue décrivent ces monographies une antipathie instinctive. Je le juge égoïste, dur, inutile et stérile 0-

3<> Si ces monographies doivent être considérées comme une suite de leçons, j'estime que cet enseignement est pernicieux et desséchant.

La doctrine de M. Barrés et sa méthode n'ont jamais été bonnes que pour leurinventeur.

Les jeunes gens qui ont voulu s'en servir se sont trompés grossièrement. Ils ont appris à

(1) Le Disciple de M. Paul Bourget, cynique et criminel par égoïsme, me semble le type vivant de ce prétendu jeune homme moderne.

Maueice Baebeô 185

leurs dépens qu'il n'est de mécanique morale que celle qu'on se donne à soi même, et selon Bon tempérament.

Pourtant M. Barrés parait avoir tiré personnellement de sa méthode pour sa propre formation des avantages considérables. La caractéristique de son talent est en effet dans la pensée, dans l'image et dans l'expression un je ne sais quoi de méthodique et de volon* taire. Dans chacun de ces livres mais plus pai-ticulièrement dans ce livre admirable :

Du Sang^ de la Volupté et de la Mort on sent une nature d'écrivain très personnelle et très curieuse. Son style a des trouvailles d'expression, des raccourcis, des spasmes. A maintes reprises l'expression décèle en même temps l'émotion de l'artiste et le sang-froid de l'observateur. Le contraste en est délicat et neuf. La langue de M. Barrés est un instrument original et perfectionné. Son vocabulaire s'enrichit de tous les termes spéciaux dont se servent les philosophes et les observateurs des sciences naturelles. Par des alliances inattendues il renouvelle des mots qui paraissaient usés. Il rend à chacun d'eux leur prix et leur saveur . Dans certaines phrases on dirait même qu'il se grise comme d'un vin de ses propres expression. Certains mots répétés à satiété : conmie Volupté — ■ Méthode —

186 Maùbice BABBiâ

Energie — Apreté — ou des qualificatifs comme frénétique — nerveux — passionné — tragique — sanguinaire — contracté — donnent à sa phrase quelque chose de sombre et de forcené.

Ce livre Du Sang, de la Volupté et de la Mort est à mon avis le meilleur que M. Barrés ait écrit et l'un de ceux dont j'ai fait mes livres de chevet. C'est aussi celui qui est le * mieux débandasse de toute préoccupation théorique, philosophique ou sociale. Il relate des émotions d'artiste et les fixe en termes vigoureux et nets.

Et nous devinons en lisant ces pages ce qu'il peut y avoir d'efiicace mais aussi ce qu'il y a de vain dans toutes les Méthodes. Les paysages d'Italie et d'Espagne ont inspiré à M. Barrés des pages admirables de couleur et d'intensité.

Il nous emporte et nous émeut par la violence de ses propres émotions; pas un procédé littéraire ou psychologique ne nous donnerait le change là-dessus. Mais ce qui ajoute de la vie et de la puissance aux visions de M. Barrés c'est sa tournure d'esprit systématique. Quandson instinct ne le trompe pas, quand il raisonne dans le sens véritable du paysage qui l'impressionne, il épuise en quelques pages toute la substance du sujet.

Les plus beaux spectacles, a-t-il écrit quelque part ne me sont que des tableaux psychologiques. Aussi la nature n'est-elle pour lui qu'un

Maiteicb Babrès 18T

excitant. Il ne la voit pas dans son harmonieuse simplicité . Chaque paysage ne se réfracte dans son esprit qu'à travers une couche de souvenirs et de raisoim.ements.

Il me semble que je devine M. Barrés devant le panorama de Pise ou dans le sépulcre de Ravenne Tandis que le tableau lui emplit les yeux, des images et des pensées s'éveillent une à une dans son cerveau. Immobile, et en apparence plongé dans la contemplation, il surveille et classe en catégories ses idées. Ses yeux se détournent alors du spectacle ou du tableau pour suivre le développement de sa propre pensée. Il peut arriver que le raisonnement plie de force le paysage à une démonstration préconçue; mais s'il arrive que la pensée s'adapte étroitement au tableau qui l'a suggérée, la page sera nette puissante et définitive comme une formule mathématique. Je tiens pour de véritables merveilles les chapitres sur l'Espagne et sur l'Italie dans le volume du Sang^ de la Volupté et de la Mort. Un amateur d'âmes notamment a tous les droits à être appelé chef d'œuvre. Des théories dramatisées, voilà ce que sont tous ces chapitres où l'objet et le raisonnement sont indissolublement unis. Les pierres et les mots forment désormais une matière nouvelle, un tout indestructible.

188 Mausice Babuès

M. Barrés n'est pas toujours aussi heureux dans l'application de sa méthode. Il lui arrive d'être trompé par son désir de systématiser.

En veut-on un exemple ? Faisant de la critique d'art, il a été conduit presque fatalement, à préférer aux peintres primitifs italiens les peintres de Bologne emphatiques et médiocres.

n faut lire avec attention ce chapitre sur tt l'Evolution de l'individu dans les musées de Toscane » pour se rendre compte de la déviation qu'un système arrêté d'avance peut donner à un esprit naturellement droit.

Si l'on se souvient des préceptes qu'enseignait jadis M. Barrés au jeune homme moderne on ne s'étonnera pas de la division qu'il impose à l'art italien.

u Au résumé, dit-il à la fin de ce chapitre, il fallait exister d'abord et exister viable. Ce fut le service que Pise et Sienne peut être rendirent à Fart au XIIP siècle.

Se composer lentement une vision de Tunivers, harmonieuse et particulière, voilà la seconde étape que Ton franchit à Florence, quand Tindividu prend une personnalité, médite avec le Vinci, aime à souffrir avec le Sodoma, aime à charmer avec le Corrège, et avec Michel Ange enfin, substitue aux réalités admises de tous un univers qu'il crée de toutes pièces par sa méditation.

Il s'agissait ensuite que tant de types nés à la vie organisassent entre eux des rapports où utiliser avec intensité les éléments qu'il venaient de se créer. C'est Tœuvre que nous constatons dans les musées d'Italie après Michel Ange, et voilà presque nos contemporains, en qui la passion devient un

Maueioe Babbès 189

état voulu atteint par des procédés mécaniques, ou au moins un état conscient.

Ces trois phases marquent les étapes de la destinée psychique d'un véritable individu, en même temps qu'elles résument l'évolution de Fart dans les musées de Toscane, n

Qui ne reconnaîtrait dans cette manière de voir l'idéal jadis préconisé dans Un homme libre? « Mettez vous en état de pouvoir vous donner à volonté toutes les émotions. »

M. Barrés est logique avec lui même en essayant de réhabiliter ces misérables peintres de Bologne qui n'avaient plus aucune émotion sincère et qui taisaient volontairement, c'jost-à-dire uniquement par procédé, de grands tableaux ennuyeux et corrects. Comme nous préférons à ces praticiens la candeur des premiers maîtres, la grâce de Giotto, la douceur de l'Angelico, la suavité de Mantegna ! Où il n'y a plus de sincérité, il n'y a plus d'art véritable. M. Barrés aurait tort de croire qu'il ne doit qu'à sa volonté les pages les plus belles de son livre, il le doit d'abord à la sincérité de son émotion. Sa méthode, quand elle l'a servi, n'a jamais pu que renforcer l'intensité de ses sensations.

La personnalité de M. Maurice Barrés se présente donc sous des faces bien distinctes :

Si je n'avais voulu voir que le prosateur' et l'artiste je n'aurais pour lui que des éloges.

190 Maubice Babrès

n est d'une sensibilité infiniment curieuse. On se passionne à observer comment le monde réagit sur lui et à saisir dans des petites âmes de reflet comme Bérénice ou la Pia sa propre image déformée. Il y a en lui un rare mélange de latinisme et de germanisme : Goethe, Kant, Fichte et Shelling ont imprimé leur marque sur presque tous ses livres, Stendhal, Taine et Renan sont aussi ses maîtres intellectuels.

Ses livres donnent une impression de sensualité solitaire, de volonté âpre et d'analyse exaspérée. L'Espagne avec sa sécheresse, sa campagne torride, son goût du sang et son orgueil passionné lui fut comme un miroir où il se retrouvait lui-même. Style énergique et neuf que celui de Barrés! La phrase a l'air de se crisper comme sur la garde d'une épée la main d'un héros trop nerveux. Certains passages sont comme des mosaïques où les mots prennent de la couleur, les personnages du relief. Et ce livre du Sang de la Volupté et de la Mort est peut-être dans toute l'œuvre de M. Barres celui qui le symbolise le mieux.

Au point de vue philosophique je ne puis oublier qu'il a écrit un grand nombre de phrases analogues à celles-ci : Le Moi est l'unique réalité — Je me chéris trop pour me priver d'aucun plaisir — Et devant moi-même qui ai

Maurice Barres 191

méthodiquement adoré mon Moi et mon Esprit je m'interrogeai : Me suis-je cultivé ainsi qu'il convenait? — ou encore : Soyons ardents et sceptiques, c'est très facile avec le joli tempérament que nous avons tous aujourd'hui.

J'incline donc à penser qu'il est individualiste foncièrement, et dilettante naturellement, mais que par un effort de volonté il s'est haussé depuis quelque temps jusqu'à la compréhension de l'intérêt général qui se confond avec l'intérêt particulier bien entendu. '

Au point de vue politique ce dilettantisme foncier crée une barrière entre M. Barres et le peuple. On s'en aperçoit les jours de réunion publique. M. Barrés n'a aucune prise sur la foule. Et cela ne tient pas seulement à son peu d'action oratoire puisque ses livres et ses articles de journaux, eux aussi, laissent le peuple indifférent. Les esprits simples ne se sentent pas en communion directe avec ce cerveau aristocrate et compliqué.

Plébiscitaire, M. Barrés a faites siennes ces paroles étranges de Déroulède : " Il n'est d'autre moyen de salut qu'une révolution à la fois populaire et militaire, ayant à sa tête un civil et un soldat loyalement résolus à maintenir la République ". Il se déclare nationaliste, antisémite et révolutionnaire avec le concours de l'Armée.

192 Maubioe Babbês

Ces théories sous leur précision apparente ne laissent pas d'être un peu vagues. Car comment concilierait-on dans notre société moderne la République et le duum virât? Il y a dans ces affirmations beaucoup de phraséologie. Et le Barrés qui proclame aujourd'hui à pleine voix : Ecoutons la Terre et les Morts sans préciser ce que disent nos ancêtres me rappelle l'auteur de Bérénice s'écriant : « Chacun des mouvements de ton âme, ô Bérénice, me révèle le sens de la nature et de ses lois r sans que le lecteur le plus averti puisse deviner quel est ce sens de la nature et quelles sont ces lois (^). Ce qui parait le plus clair dans la doctrine politique de M. Barrés c'est son antisémitisme, son fédéralisme, son dégoût du parlementarisme et son désir de porter au pouvoir un soldat de fortune. Son influence s'exerce par en haut II n'est pas et il ne sera jamais populaire. Mais les lettrés le lisent avec intérêt et il a de l'ascendant sur les professeurs et les étudiants. Sa campagne en l'honneur de l'armée, son souvenir fidèle aux provinces perdues et plus particu-

(1) A l'inauguration de l'Association nationaliste du quartier ^atin c'est encore l'idée de «La Terre et Les Morts « que M. Barrés a développée et il a terminé en ces termes : Mettez la main sur ces bibliothèques, aux armes, camarades! sans qu'*il ait dit et sans que j'aie pu saisir quels devaient être ces livres directeurs de la pensée nationaliste .

Maueioe Baeeès 193

lièremént à la Lorraine natale l'ont mis en concordance avec les aspirations générales. Mais ce dévot du génie dominateur de Loyola, cet enthousiaste de Napoléon dompteur d'âmes et de corps garde toujours et dans tout ce qu'il entreprend au point de vue politique un je ne sais quoi de détaché. Comme l'un de ses héros, il pousse jusqu'à la passion " la curiosité » de toutes les énergies (^). On se demande à certains jours s'il ne cherche pas dans la politique des -spectacles et des sensations et s'il ne travaille pas à une œuvre commune " pour voir ce qui va arriver. »

Cette façon d'agir serait en harmonie avec l'un de ses principes les plus certains :

« Il faut mettre sa félicité dans les expériences qu'on institue et non dans les résultats qu'elles semblent promettre. »

En admettant que cette impression soit juste il n'en demeure pas moins vrai que M. Barrés met désormais ses goûts et ses intérêts personnels en harmonie avec ce qu'il croit être l'intérêt général. Il a compris ce qu'il y avait d'odieux à ne juger de toutes choses qu'au point de vue de son propre intérêt, à ne travailler que pour soi, à n'acquérir que pour soi, à ne pas reculer devant le malheur d'autrui s'il est l'occasion

(1) « Un amateur d'âmes ».

194 Maubige Babkès

d'un avantage pour soi, et à ne considérer TEtat, la Patrie et la Société que pour en tirer des avantages personnels sans leur consentir aucun sacrifice (^).

Citoyen désormais conscient de ses devoirs, il a voulu exalter nos grandes forces nationales. Il a stimidé notre orgueil et fait mieux sentir le besoin d'une réorganisation Un temps viendra sans doute d'ici peu où Dreyfus étant tout à fait oublié, et M. Barrés ayant renoncé à faire une distinction entre la Vérité française et la Vérité que les étrangers viennent répandre chez nous (*), les républicains se trouveront de nouveau réunis pour travailler aux réformes sociales. L'agitation nationaliste n'est sans doute que superficielle. Nous avons besoin de réalités plus que de théorie, et la réalisation d'une œuvre quelconque, fut-elle sans prestige comme l'institution des Pharmacies municipales, me parait plus digne d'intérêt que la fondation retentissante de toute une ligue nationaliste dans les salons du Café Voltaire.

(1) Ces idées s'accordent avec celles de M. Brunetière. C'est peut-être le seul point qu'il y ait de commun entre ce moraliste sévère et cet artiste passionné.

(2) Exactement M. Barrés a dit : — «La vérité française est supérieure à la vérité juive et à la vérité que les étrangers viennent répandre chez nous ». —

EdmoDd PICAf^D

6dmond Piçopd

Deux noms s'imposent d abord à celui qui veut jeter un coup dœil général sur la littérature contemporaine en Belgique : celui de M. Edmond Picard et celui de M. Camille Lemonnier. Non pas qu'ils aient été vraiment et au sens rigoureux du mot des initiateurs, car Uylenspiegel avait paru avant que fussent publiés leurs premiers livres ; mais ils ont eu sur le mouvement littéraire et artistique qui a suivi l'apparition du chef-dœuvre de Charles deCosterune telle influence quilest presque impossible de comprendre l'origine et le sens de Teffloraison d'art à laquelle nous assistons aujourd'hui si l'on n'a pris la peine d'étudier, dès le début, quel a été rôle de ces deux écrivains autour desquels maintenant encore des disciples demeurent groupés. Sans vouloir m'arrêter à un parallèle facile, de toutes les affinités qui ont fait de ces hommes de vieux amis et pour ainsi dire

198 Edmond Picabd

deux frères d'armes, je ne veux retenir que l'amour passionné qu'ils ont témoigné tous deux à la terre natale en dévouant leur vie à ce but grandiose : doter la Belgique d'une littérature nationale.

Il semblait que la tâche fût au-dessus des forces humaines. Depuis l'origine des temps jusqu'à ces trente dernières années, cette race de marchands probes et laborieux était demeurée étrangère au courant intellectuel et artistique qu'on nomme un mouvement littéraire. Même au temps où les arts du dessin semblaient atteindre à leur perfection, alors que le commerce et l'industrie avaient développé une prospérité sans exemple dans l'histoire et qui permettait tous les luxes et toutes les fantaisies, nul prince, nul évéque, nul marchand ne put former autour de lui un groupe de poètes et de prosateurs dignes de la postérité.

C'est que cette race peu expausive n'a rien de commun avec les peuples exubérants de l'Italie et de la France méridionale; sensible plus que toutes les autres à l'harmonie et au charme d'une vie méthodique et bien réglée où toutes les facultés tournées vers un idéal de bien-être et de confortable se font un équilibre parfait, pratique et d'un bon sens peut-être un peu grossier, elle était réfractaire par sa nature même à l'exaltation de la pensée et à l'enthousiasme communicatif qui semblent les co.jditioiis nécessaires à l'éclooioa

Edmond Picabd 19Ô

d'une littérature. Aussi devait-elle être portée naturellement vers les arts qui s'accommodent le plus facilement de co bon sens et de cette règle, tandis quelle de>rait logiquement demeurer réfractaire à ceux qui exigent au contraire plus de passion et plus de force que de patience et d'observation. Cest pourquoi la Flandre qui n'a jamais manqué de peintres ni d'architectes, ne compte, dans le cours de son histoire, ni grand poète, ni grand orafeur. Et encore faut-il remarquer que les peintures flamandes, les beflî'ois et les hôtels de ville semblent porter je ne sais quelle empreinte d'intimité paisible qui concorde à merveille avec le sol brumeux de la Flandre et le caractère réfléchi de ses habitants, mais qui contraste singulièrement avec la fougue italienne et la fantaisie française.

Je sais bien que quelques historiens patriotes se sont ess;iyés ces temps derniers à découvrir des ancêtres aux littérateurs d'à présent et se sont ingénir's à établir une tradition. Mais qui ne voit que Froissart et Commines, quoiqu'ils fussent nés l'un à Valenciennes et l'autre dans les environs de Lille, étaient déjà Français de temp^^rament, d'édur'ation et de goût ? qui ne sent qu'il en était de même pour toute la pléïade des trouvères, Jean Lemaire, Martin Franc, Adam de la Halle, Jehan Bodel, Enguerrand d'Oisy, Jacques de

200 Edmond Picabd

Cambray, et tant d'autres, tous nés — et la remarque est un argument décisif — dans cette partie méridionale de la Flandre qui était à ce point imprégnée de l'influence française quelle fut détachée bien plus qu'elle ne fut arrachée de la Flandre proprement dite pour devenir exclusivement française.

A dire vrai, les Belges n'ont pas de tradition littéraire, et il est logique qu'ils n'en aient pas. Ils ont cependant une tradition artistique; or, il faut remarquer que le xv* et le xvii® siècle, qui sont I(îs deux grandes époques de l'art dans les . Pays-Bas, sont précisément ceux qui ont suivi les grands bouleversements de leur histoire. Les Van Eyck et les Memling ne sont apparus qu'après les révoltes fameuses de Van Artevelde, c'est-àdire au moment où les Flamands avaient plus que jamais conscience de la dignité, de Thonneur, de la grandeur de leur patrie, au moment où, sortis enfin de la déprimante et banale vie quotidienne, élargissant leur horizon intellectuel, ils se haussaient jusqti aux conceptions générales d'un Etat nouveau et indépendant. C'était le temps où les orateurs populaires commençaient à avoir prise sur la foule frémissante, le temps où des bouffées d orgueil et de violence passaient en rafales sur le peuple, où chacun commençait à oublier son intérêt propre pour penser à l'intérêt commun, le

Edmond Picard 201

temps où régoï<me faisait place à la sodarité. C'est pendant ces grandes secousses politiques que se constitua l'état desprit qui devait susciter les génies dont la Flandre se glorifie à bon droit aujourd'hui.

Il en a été de même au xvn* siècle. Pendant la paix trop longue, les Flamands étaient peu à peu redevenus le p«u|»le paisible et pratique en qui le goût des choses utiles semble assoupir le goût des choses d'art; sans regret ils laissaient s épuiser leur belle sève artistique. Au lieu des génies créateurs d^ Van Eyck et de Memling, commençaient à fourmiller les talents méiliocres de ceux qui, peu à peu, lentement et indolemment se laissaient aller à l'imitation des maîtres de la Renaissance italienne. Ce peuple de ciéateurs semblait dégénérer en un peuple de copistes. Or, voici qu'au xvi® siècle gronde une nouvelle révolution. Pour lutter contre la tyrannie espagnole, pour résister au duc d'Albe, de nouveau s'établit entre les Flamands un commerce d'idées nobles et désintéressées ; l'intérêt général prima l'intérêt personnel, et d'un bout du pays à l'autre soufiia le vent de l'enthousiasme. Aussi, à peine la paix établie et avant même que les ruines fussent relevées, Rubens se lève et avec lui Van Dyck, Jordaens, Téniers, et tant d'autres que je pourrais citer. La guerre avait fait surgir les héros, la

202 Edmond Pica^rd

nécessité avait retrempé les courages, le sentiment du péril commun avait élargi les idées, partout on rencontrait des patriotes désintéressés, des soldats intrépides, des politiques expérimentés. Il semblait que de ces luttes la nation fut sortie vivifiée et fortifiée, ayant pris conscience d'ellemême, de sa ftjrce et do sa grandeur, prête à susciter des artistes.

Certes, le mouvement artistique du xv* et celui du xvii® siècle ont eu cent autres causes et que M.Taineadéduitesavecuneadmirableperspicacité; mais peut-être celle-là compte-t-elle parmi les plus décisives C'est la seule que je veuille retenir pour le moment, car, jointe à la constatation de l'influence française qui depuis la grande Révolution a si intimement pénétré ce paysel lui a infusé pour ainsi dire un sang nouveau, elle constitue à mes yeux la meilleuie explication de Tactuelle efflorescence littéraire.

De nos jours, ce n est plus la guerre étrangère qui remue les cœurs et les imaginations, ce n'est plus la nécessité de se battre contre un oppresseur ou un tyran, mais c'est encore le besoin de lutter pour l'existence.

Voici que le peuple — mais le peuple seul et nettement sép iré de la bourgeoisie — revendique de nouveau le droit de vivre et le droit de jouir. Voici que de nouveau dans la machine sociale

Edmond Picard. 203

retentissent les sourds gron ^ements, précurseurs des catastrophes. Jamais tant d'idées nouvelles n'ont été jetées dans la foule et parmi elle n'ont germé avec une telle impétuosité : le mouvement qui soulève mainlenant les classes populaires et qui bientôt Remportera dans un vent de révolte, vaut tous les soulèvements et toutes les révoltes qui ont galvanisé les siècles précédents; il s'y ajoute une diffusion de Tinstruction, un appétit d'idéal, une passion de justice qui remue les nations jusque dans leur^» profondeurs. Les idées passent, changent, repassent, s'éloignent et puis reviennent encore dans un remous dont le centre est un gouffre où semble que doivent sombrer les préjugés et les abus. Jamais les intelligences et les esprits ne furent plus excités, jamais les penseurs et les idéologues n'eurent telle force, jamais les artisans du verbe n'eurent telle puissance sur la foule, jamais les journaux et les livres ne prirent un tel essor.

Or, c'est de France que viennent ces idée«, et c'est de France aussi que viennent l'énergie et la passion qui manquaient autrefois et maintenant animent tout ce peuple ; c'est de France aussi que viennent les exemples et les exhortations.

De la politique, cette ardeur belliqueuse pa<se naturellement dans le domaine de TArt, car ils sont intimement mêlés et sa pénètrent l'un l'autre.

204 Edmond Picaed

Pris en bloc, les artistes ne peuvent jamais sortir tout à fait de la mêlée et s'abstraire dans un rêve calme de beauté pure, ils ne peuvent s'empêcher de subir et de refléter les influences extérieures. En écrivant Germinal, M. Zola a dressé, peut-être malgré lui, un terrible réquisitoire contre la bourgeoisie, et dans chaqie pays le même mouvement d'idées engendre les mêmes œuvres littéraires. En Belgique. c'est Camille Lemonnier qui écrit Happe- Chai)^ \ en Allemagne, c'est Hauptmann qui écrit les Tisserands-, en Ru'^sie, c'est le comte Tolstoï qiii écrit la Paix et la Guerre\ ce sont tous les autres partout. Notre époque est plus tourmentée q'i'auciine ne l'a jamais été; Tair est chargé d'idées, chacun aspire au mieux et lâche dy collaborer, un monde nouveau semble vouloir surgir; et il n'a pas fallu moins que toutes ces influences, toutes ces agitations, toute cette fièvre pour secouer la placidité flam-iiide.

C'est peut-être parce que M. Picard semble résumer en lui toutes les complications de son époque que son influence se.st fait sentir si vivement; c'est peut-être à cause de sa personnalité si complexe et de celte pénétration intime de l'Art et de la politique que Tinfluence d'un homme comme lui, quoique moins retentissante que celledeM. Camille Lemonnier, a peut-être été plus efficace.

Edmond Picard 205

Littérateur, poète et polémiste dart, brillant avocat, jurisconsulte renommé, politique ardent, journaliste, pamphlétaire, Mécèie, hi-^torien et philosophe, depuis plus <le trente ans M. Picard a exercé son action de mille manières, et je connais peu d'hommes que les jeunes gms aient écouté si docilement et si longtemps. C est en effet une figure captivante que celle de ce travailleur infatigable dont l'œuvre, qui compte aujourd'hui près de quatre-vingts volumes, va toujours en augfnentant. Le juger est chose des plus délicates.

Ceux que l'on jug*^ le plus facilement sont ceux qui se sont choisi un petit champ dans le vaste domaine intellectuel et qui le cultivent leur vie durant sans autre ambition que d'en tirer tout ce qu'il peut donner ; il en est d'autres au contraire pour l'appréciation desquels la difficulté devient extrême; ce sont ceux qui s'intéressent à tout, qui comprennent tout, qui sentent tout, qui aiment tout et qui repoussent par leur diversité môme 'toute classification spéciale.

M. Picard est de ceux-là; il a voulu tout entreprendre et tout exécuter ; si vie a été une course haletante d'un but à un autre, Tun à peine atteint, lautre encore lointain. Notre civilisation empêtrée de découvertes, d'inventions, de revendications, de systèmes et de transformations, il a essayé de la comprendre tout entière, puis de se l'assimiler,

206 Edmokd Picabd

enfin de réagir sur elle. Tâchant à réaliser un rêve impossible d^ubiquilé et d'universalité, il a vécu dans une hâie continuelle, dans une incessante précipitation, dans un perpétuel enchevêtrement de choses finies et de choses commencées jamais lassé, jamais rassasié. Et rien n'est plus curieux que de voir ce Flamand, fils de Flamande, s'assimiler les qualités d'exubérance d'une autre raco et marcher dans la vie, une chambrière à la main, fouaillant tous les dormeurs, approuvant toutes les audace.^, stimulant toutes les bonnes volontés. Avec constance, de sa parole et de sa plume, de son temps et de son argent, il a soutenu et raffermi, non seulementles pauvres, les humbles, les méprisés et les dédaignés, mais encore et surtout les poètes et les artistes qui, àlorigine, s^épuisaîent dans une lutte impossible contre l'indifférence et rhostilit(i du public. On se rend difficilement Compte, aujourd'hui que la face des choses a un peu changé, de ce qu'ont été ces luttes et ces misères, mais trop de témoins sont là pour constater ce qu'elles ont été

— Qu'est ce qui te fait croire que ce pays soit ta patrie? demandait-on à Henry Maubel : — La tristesse que j'y ressens.

Et peu d'artifetus belges ju^qu'ici ont échappé à cette réprobation sourde ou avou( e. Charles De Coster,le précurseur, est mort de chagrin, pauvre,

Edmond Pioaeï) 207

méconnu, humilié, gardant pour dernier regret de n'avoir pu obtenir assez tôt la place de professeur qu'il avait si longtemps sollicitée; et quand Baudelaire fut forcé de se réfugier en Belgique, étonné, puis indigné du dédain qu'il rencontrait, il tendit le poing vers Bruxelles en laissant tomber cette phrase : « Le Beau leur est une injure personnelle ».

Il suflSt de feuilleter les livres et les revues belges pour trouver à chaque instant la preuve de cette hostilité : c'est Rodenbach qui, pour être demeuré quelques années dans sa patrie, écrit ce livre infiniment triste : l'Art en exil; c'est Maeterlinck qui refuse en ces termes le prix de littérature dramatique que voulait lui décerner l'Académie de Belgique : « Pour vous faire connaître les motifs de ce refus, il faudrait faire toute l'histoire de nos luttes depuis dix ans; il faudrait vous dire tout ce qu'ils ont souffert de la part de ceux qui espèrent aujourd'hui qu'une aumône fera oublier le passé; il faudrait vous dire ce que c'est que l'Académie royale de Belgique... » et j'en pourrais citer bien d'autres.

Pour réussir en de telles conditions, il fallait des volontés fortes et des caractères bien trempés. M. Picard est de ceux qui peuvent sénorgueillir d'avoir forcé le public belge à s'intéresser aux travaux de l'esprit. 11 fonda l'Art Moderne, jour-

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nal exclusivement artistique, en 1881, c'est- à-dire un an environ avant l'apparition de la Jeune Belgiqiie, qui fut à Bruxelles la seconde revue littéraire digne de ce nom, et cinq ans avant le fameux banquet offert à Camille Lemonnier par tous les jeunes artistes du pays ; il y a de cela vingt ans et ce même journal mène encore aujourd'hui la campagne.

On a pu reprocher à ses rédacteurs lapreté de leurs polémiques; il est certain qu'ils se jetèrent dans la lutte avec une impétuosité sans égale; mais les violents ont leur raison d'être; outre qu'ils ont quelquefois raison, d'autres viendront toujours en assez grand nombre pour recueillir avec mode? ration le prix de leurs efforts. On a pu leur reprocher aussi leur exclusivisme et leurs exagérations : il faut convenir que les tire-bouchons deM.Jossot et les élucubrations de certains autres ne méritaient peut-être pas des articles enthousiastes; mais il serait sans intérêt de juger un journal comme rA7't Moderne avec des coupures et des citations ; il faut le prendre en bloc et lui tenir compte d'avoir été le plus ferme soutien en Belgique des Constantin Meunier, des Rops, des Redon^ des Whistler, des Maeterlinck, des Laforgue et des Verlaine; il faut se souvenir qu'il n'est pas un intérêt ariistique qu'il n'ait défendu, pas un grou|»e, pas une association qu'il n'ait soutenus,

Edmond Picard 209

et que Tinfluence qu'il a exercée a été profonde et durable.

Une des idées que dans ce journal-revue M. Picard a le plus souvent défendues, une de celles qui lui sont si souvent venues sous la plume quil semble bien qu'elle lui tienne au cœur, a été que l'art ne doit pas être diminué à n'être plus que la distraction de quelques oisifs rciffinôs, mais qu'il doit au contraire' de plus en plus se mettre à la portée d(î la masse confuse du peuple. Cette idée préconçue explique que l'œuvre si vaste de M. Picard nous fipparaît rarement comme une œuvre d'Art pur. mais nous apparaît toujours comme une œuvre utile et comme une bonne action. Dans chacun de ses livres il s'attache à démontrer, à convaincre, et selon le conseil de Fénelon à ne faire de son style que le vêtement dçs idées; que ce soit pour l'Art ou pour le Droit, il plaide toujours et demeure Y Avocat. lia la passion et le culte de sa profession; il l'aime pour elle-même, pour sa dignité, pour son utilité, pour sa grandeur; il tâche à lui élever un monument digne d'elle.

Le premier livre qu'il ait publié, en 1879, était intitulé : Paradoôce sur V Avocat .

Dans ce livre, M. Picard a voulu venger sa profession des reproches que lui fait ordinairement ,1e public, notamment de celui-ci qui ec>t le plus

; 210 ÊdmoSd PicaéD

fréquent: « Les avocats ne sont que des marchands -de parole qui plaident indifféremment le vrai et le faux».

Et en eflfet il peut paraître étonnant, à première vue, de voir le pour et le contre d'une même cause, c est-à-dire la vérité et Terreur défendues par deux avocats aussi habiles et aussi considérés l'un que l'autre ; cependant on se tromperait grossièrement en concluant de ce fait qu'au moins l'un des deux est de mauvaise foi.

En cette matière, le premier devoir est de se rendre compte du nMe et du devoir de l'avocat.

Doit-il, à pyHori, se constituer le juge d'une affaire, et ne voyant qu un côté de la cause, n'entendant qu'une partie, doit-il, peut-il même anticiper à la légère sur la décision du juge et déclarer vraie ou fausse dès le début, une thèse que les juges n'adopteront ou ne rejetteront qu'après avoir entendu avec toute l'ampleur, toute la logique et toute la force que le talent des deux avocats y pourra ajouter, tous les arguments qui militent en faveur de l'un ou de l'autre plaideur, qu'après avoir compulsé toutes les pièces soumises par chacune des parties, qu'après avoir reçu toutes les dépositions, interrogé tous les témoins et s'être encore concertés avant de donner leur décision?

Peut- on admettre que, tandis quela loi a entouré les décisions de la justice de tant de garanties et

Edmond Picaed 2 il

de tant de moyens de contrôle, lavocat aurait le droit — de son propre mouvement et pour ainsi dire à sa fantaisie — de taxer d'inutiles ces garanties, et, jugeant la cause à la légère, sans instructio'ï, sans piè es et sans témoins, de refuser arbitrairement son concours, et par là d'entraver au lieu de servir l'administration de la justice?

Aux yeux de M. Picard, l'avocat n'a pas à se substituer aux juges, et, sauf les cas d ailleurs rares où la mauvaise foi du plaideur éclate, il doit se charger de la cause.

Son devoir est de la travailler, de la scruter, de la creuser, de la fouiller dans tous les sens, afin de ne laisser échapper à sa critique aucun des arguments capables de faire impression sur le tribunal: et le devoir de Tavocat de la partie adverse est identique ; tous deux pr îparent la besogne du juge, qui, sans ce travail préliminaire, si intelligent et si savant qu'il soit, ne pourrait jamais juger en connaissance de cause; tous deux emploient leur temps, leur peine et leur talent non pas à faire réussir une cause isolée, mais à préparer, à aider, à déterminer le triomphe de la justice.

« Dans un procès rendez-vous compte, nous dit M. Picard, de l'élément de travail, de tamisage et de blutage qui se fait, et qui a pour résultat de dégager de ceite masse informe de matière première qui constitue le procès, jusqu'à la moindre

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parcelle ayant quelque valeur. Chaque argument est pris, posé, puis lancé à lennemi qui le ramasse, l'ajuste et le darde à son tour... Ainsi s'opère devant le juge spectateur de ce phénomène admirable une œuvre d'épuration, d'accommodafion, de sélection qui aboutit à ne laisser sur le champ de la lutte que les pépites d'or pur avec lesquelles il forgera sa décision. »

Il est donc vrai de dire que le même avocat, dans une môme cause, pourrait, avec la môme loyauté défendre le pour et le contre; qu'il plaide pour un parti ou qu'il plaide pour l'autre, de toute manière il aidera à la manifestation de la justice.

Mais si dans les affaires entre particuliers l'avocat peut accepter toute cause où il y a doute, au criminel son devoir est plus net encore. Il n'a pas le droit de refuser de défendre un accusé s'il croit pouvoir le faire utilement.

« Le barreau n'existe point pour l'agrément de ceux qui l'exercent, mais pour l'accomplissement d'un service social rigoureux- et austère. Quand un criminel s'adresse à un avocat, celui-ci doit le défendre. Quand l'accusé nie, la discussion est entière. Quand il avoue à son avocat, celui-ci doit discuter la valeur des preuves, car ce qui importe à l'ordre social est moins de condamner un coupable que d'empêcher une condamdation sans justification suffisante. Si la culpabilité est patente,

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il reste à discuter les circonstances atténuantes. Si môme celles-ci font défaut, il est bon qu'un avocat soit là pour surveiller laudience et tirer parti au profit de l'accusé des hasards et des revirements au premier abord accablants. »

Et si Ton pense que presque toujours Tinstruc* tion est menée par le juge avec impartialité mais avec adresse et non sans un secret désir de trouver l'accusé coupable, que le plus souvent celui qui est exposé à toutes ces finesses et à toutes ces subtilités est pn malheureux et un ignorant, on s'accordera à reconnaître que rien n'est plus noble que le rôle de celui qui se dresse enfin seul contre tant d'autres pour mettre son talent dans l'autre plateau de la balance et rétablir l'équilibre.

Le rôle de l'avocat est plus grand encore : c'est du barreau que dépend le progrès du droit. A me ure qu'il prend l'habitude de faire sortir d'un procès tout ce qui peut légitimement servir la cause qu'il a acceptée, l'avocat accoutume son esprit aux (études juridiques, et sa critique perspicace et pénétrante s'applique même aux décisions qui ont fixé un point de droit.

Aucune solution n'est au-dessus de sa critique; il les prend toutes, il semble les palper, il les essaie au feu de la discussion, et si un point demeure obscur, si quelque part le doute apparaît, il le met en lumière et sollicite une réforme. De ce

214 Edmond Picard

travail sort une jurisprudence plus jeune, plus juste et mieux adaptée aux besoins du moment. Je pense qu*il est vrai de dire que sans l'effort de la plaidoirie, fatalement le droit s'immobiliserait.

Parce qu'il assigne au rôle de l'avocat une telle ampleur, M. Picard est en droit de lui demander un travail de toutes les heures. Point ne suffit le travail juridique morcelé et pour ainsi direémietté, nécessaireàla compréhension d'une cause spéciale, il faut que l'avocat s'élève jusqu'aux conceptions générales et remonte jusqu'aux sources du droit. Il faut qu'il s'assimile la substance de cette matière si étonnamment vaste et compliquée; il faut que sur chaque point spécial il [)uisse faire appel aux principes généraux, aux principes incontestables et éternels. Pour pouvoir mettre en œuvre toute cette science acquise, il faut surtout une culture intellectuelle générale. Seuls, la science et l'art peuvent vivifier tous ces travaux, leur donner une énergie, une force nouvelles. San^ elles, le plaidoyer devient insipide, il ennuie les auditeurs et décourage les juges : sans l'éloquence et sans une intime poésie, la plaidoirie ne peut entraîner ni convaincre. Il faut que l'on sente chez celui qui parle un égal amour pour la vérité et pour le beau, et pour faire un bon avocat, ce n'est pas trop d'un jurisconsulte doublé d'un artiste.

Sans doute ces idées sur le but et le devoir du

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barreau ne sont point celles qu'on a coutume d'enseigner aux écoles officielles, mais chacun sait qu un paradoxe est une vérité trop vieille ou trop jeune, et si les idées de M. Picard lui ont suscité des inimitiés et des haines parmi les représentants des anciennes théories, il s'est créé déjà parmi les jeunes un groupe d'adeptes qui semble devoir assurer lavenir.

C'est d'ailleurs la coutume de M. Picard de rompre violemment avec les vieilles et vénérables théories. L'un des élém iits les plus remarquables de sa personnalité est peut-être cet instinct batailleur qui le pousse toujours aux extrêmes et qui l'y maintient. Il est l'ennemi né du juste milieu, et quelles que soient les exagérations d'une théorie, si elle est nouvelle, ellea déjà des droits à le compter parmi ses partisans.

Dès sa première jeunesse il témoignait par un coup d'éclat de ce violent appétit d'indépendance. C'était, je crois, en rhétorique M. Picard avait alors seize ou dix-sept ans, et son indiscipline depuis longtemps déjà l'avait fait reléguer dans le fond de la salle au ban des cancres. Ils étaient là quelques élèves hargneux, toujours en lutte contre le maître et en révolte contre l'autorité, prêts àtous les coups de main.

Un jour que le professeur avait proposé à ses.

216 Edmond Picard

élèves de dS^signer eux-mômes le sujet de la coinposition, le hasard fit sortir du chapeau le billet (le M. Picard, et, fans y penser, d un seul trait, le vieux professeur lut : « Discours de saint Eloi au bon roi Dagobert pour l'engager à remettre sa culotte à ren<lroit. »

On deviue l'effet de cette facétie : le soir même, le jeune Picard s'échappait du collège, courait d'un trait jusqu'à Anvers et s'engageait comme mousse pour un voyage au long cours.

Ses pérégrinations à travers l'Atlantique, le Pacifique, l'Océan indien, dai.s les détroits, dans les golfes et dans les rades, durèrent pendant quatre ans: les quatres années où les impressions sont les plus vives et les plus durables.

Aussi, plus tanl, écrivit il un livre où il a consigné les observations et les impressions de cesrudes années : V Amiral. C'est [)eut-être de son œuvre le livre qui est sinon le plus original, du moins le plus personnel. On imagine bien que ce révolté de dix-sept ans, soumis brusquement à la rude discipline du bateau, ne nous contera pas dans son livre les menues histoires qui font pâmer les jeunes filles, et les contes de naufrage à la manière de Daniel de Foë. Ce qu'il verra le plus nettement, ce n'est ni la grandeur, ni la beauté, ni le charme de la mer. encore que malgré tout il n'ait pu s'empêcher d'en être pénétré, mais c'est

Edmond Picard 217

bien plutôt la condition sociale des marins qui lui apparaîtront accablés de travail, courbés sous la discipline, et, sous un tel joug, incapables de penser. Avec un style singulièrement nerveux, il forcera le lecteur à voir, à scruter, à fouiller cette vie si mal connue et si rude ; avec un singulier plaisir, il déchirera les voiles et fera toucher du doigt la plaie.

A certaines pages, M. Picard donne l'impression que, bourgeois et fils de bourgeois, il se lie à ces ouvriers du bord par un sentiment fraternel, et que son livre n'est en réalité qu'une longue, sourde et ardente plaidoirie en leur faveur.

« Ainsi donc, toujours, partout, le môme fantôme surgissait dans mon âme soucieuse. Je l'avais trouvé nssis au foyer paternel, je m'étais révolté contre lui à Técole, il m'avait suivi sur tous les océans. C'était la sombre et impitoyable figure de l'oppression sociale. »

Ce plaidoyer en faveur des faibles ot df^s opprimés est vivifié par une intime et large poésie. Si elle l'a parfois rudement cahoté, elle Ta bercé aussi la grande mer maternelle; et si M. Picard a vu passer les cortèges tragiques de la tempête, il s'est aussi laissé charmer par les clairs d'étoiles dans les nuits lièdes et parfumées...

Au bout de quatre années, et son engagement

218 Edmond Picabd

tenu, M. Picard abandonna la mer et partit faire son droit à Liège.

Lejour où les épaules carrées, la peau semblable à (lu cuir tanné, les mains calleuses et les gestes rudes, gardant dans la démarche quelque chose de gêné et de frusie, il vint s'asseoir sur les bancs de l'école, au professeur mi-paternel et mi- grondeur qui lui demandait la raison de son brusque changement de vie, il répondit avec calme :

•* Parce que j*ai vu ce que vous n'avez pas vu. »

On imagine bien qu'un tel homme n'était guère disposé à se soumettre à l'enseignement méthodique des Facultés oflScielles. Quoiqu'il ait été le plus assidu des étudiants et qu'il ait passé avec la plus grande distinction et dans un minimum de temps ses examens de l'école, quoiqu'il ait étudié et su mieux que personne s^assimiler les opiirions et les arguments des jurisconsultes officiels, on peut se faire une idée de l'indépendance d'esprit qu'il garda en lisant La Forge Roussel.

Nous connaissons assez déjà M. Pical'd pour deviner qu'il ne va point nous présenter l'ensemble des idées qui ont cours à l'Ecole, et que celui qui avait si âprement souffert de la banalité et de la médiocrité de la vie chez ses parents, bons bourgeois de Bruxelles, qui avait entendu, avec une si précoce indignation, regarder comme de justes

EDMOiîD PÎCAM) 219 .

exemples et de justes châtiments les disgrâces les déplacements et Us révocations de fonctionnaires trop indépendants, n'allait pas nous répéter à nouveau la théorie du Droit nature!. Le connaissant si bien, nous ne nous étonnerons pas qu'il ait pris exactement la contre- partie des thèses officielles et qu'il ait osé déclarer que le fondement du Droit, c'est la lutte du bien être humain contre les forces de la nature.

C'est ainsi qu'il prend la thè e diamétralement opposée à celle que proposa J.-J. Rousseau, et qui est encore celle de certains idéalistes violents : les Bakounine, les Reclus et les Sébastien Faure. Ceux-ci enseignent que l'homme est perverti par les institutions, et que celles-ci une fois détruites, il redeviendrait bon : M. Picard au contraire énumère toutes les passions et tous les désirs que la loi réprime, et il en conclut que le Droit n'a pour but que de réfréner, en leur désordre, nos sentiments naturels.

Il faut répondre à M. Picard que c'est dans l'homme et non au dehors qu'il faut chercher le principe de la justice. Le Droit constate un sentimejit commun â la plupart des hommes : celui qui porte Tiiidividu à restreindre sa liberté pour laisser les autres jouir de la leur.

Le Droit fait davantage encore, il protège ce sentiment, le garantit et l'inscrit dans les lois

220 Edmond Picard

comme principe directeur ; si bien que ceux chez qui ce respect de la liberté des autres serait étouffé sont cependant forcés de conformer leur conduite à des règles fixes qu'ils eussent dû s'imposer eux mômes. A notre avis, un sentiment inné de justice est comme la pierre angulaire de ledifice juridique.

M. Picard a été fortement influencé par le Combat pow^ la Vie de Darwin et le Combat pour le Di^oit de Ihering. Il a été séduit aussi par la chimère d'élever l'homme faible jusqu'au rôle d adversaire obstiné de la Nature, marâtre dont on n'obtient rien que par la lutte.

Sans vouloir méconnaître la farouche beauté de cette lutte, je pense qu'il est tout aussi vain de faire de la nature une marâtre cruelle et envieuse que d'en faire une bonne mère prévoyante et tendre. Elle n est absolue ni d'un côté ni de l'autre, et les exemples qu invoque M. Picard n'ont aucune valeur parce qu'il est trop facile de lui en opposer d'autres exactement parallèles et tout aussi probants. La vérité est peut-être cette constatationfort simple, que notre liberté a pour limite la liberté des autres, et que le Droit est une science qui doit avoir pour but d'assurer à tous les hommes la somme de liberté compatible av.ec leur sécurité. Aussi, Ihering avait-il raison de ne pas enfler ses théories jusqu'au point où l'esprit de M. Picard

Edmond Pigabu 221

aime à se hausser. Et cependant, abstraction faite des idées qui y sont défendues, la Forge Roussel demeure un très beau livre, au môme titre que ceux dont j ai déjà parlé. Cest que ces idées qui veulent ôire originales et qui sont par conséquent des plus discutables sont défendues avec un style net, incisif, imagé et entraînant; c'est que le livre tout entier a une sorte de tenue artistique qui lui donne une valeur propre.

11 en est de môme de Mon oncle le jurisconsulte^ Tun des opuscules que M. Picard a consacrés à la glorification du Droit.

Comme décor à ses théories, il a choisi cette fois la forêt de Soignes, toute fauve des rousseurs de l'automne. Du haut d'un plateau le jurisconsulte, que nous sentons bien n'être que le porteparole de l'auteur, s efforce de ne considérer dans le p lysage, en dehors des lignes et des couleurs, de leur pittoresque et de leur harmonie, que la multitude des contrats tressés en réseau serré et sans lesquels rien ne pourrait exister. Aux yeux de M. Picard tout paraît prendre une vie nouvelle : les ouvriers qui font la coupe des arbres ont traité avec un entrepreneur; celui-ci a acheté la coupe au propriétaire; ce dernier tenait d'un autre son droit de propriété. Ainsi tout se lie et s'harmonise dans la vie. Le charretier là bas qui transporte les plantes, le propriétaire de la voiture et defi|

22â Edmond Pica^bû

chcaux, le surveillant du travail et jusqu** ces femmes qui ramassent les feuilles mortes, toutes ces personnes sont obligées les unes envers les autre^^. De ces intérêts tantôt contraires et tantôt réciproques surgissent des devoirs et des droits. Du faite de la colline, le jurisconsulte semble distinguer les fils invisibles par qui tous ces ô'res sont liés les uns aux autres, puis S'^s regards se reportent sur la ville, et combien plus serré, alors, et plus robuste apparaît le tissu de ces obligations et de ^és contrats! cest ainsi que le Droit pénètre tout, se glisse partout, féconds tout. *

« Le Droit, «ffirme M. Picard, est la vraie morale humaine. Qu'on montre une chose, qu'on montre une personne, une action, une institution qui échappe ; u Droit, qu'il n'enveloppe pas pour la contenir, la raffermir, en fixer les contours comme un solide étui ! On s'accoutume trop à ne le voir que là où surgit un procès, comme on ne voit la médecine que là où se démasque la maladie. Et pourtant le domaine où il ex^Tce son influence d une manière sourde, sans éclat et sans tapage, est incomparablement plus étendu que celui où il apparaît à Toccasion d'un conflit ou d'un litige avec lappareil judiciaire! ?»

En ce fascicule, M. Picard semble n'avoir voulu établir que la philosophie du Droit, mais par la

Edmond Pigard 2^8

force, du siyle et par le souci de la forme ce livre est aussi une œuvre littéraire.

M. Picard aime les décors pittoresques. Dans le Paradoxe, c'était le vieux Palais de Justice de Bruxrllcs avec ses cours mal pavées, ses murs lézardeux et son aspect rébaibatif de temple de la chicane. Dans 1*4 miraZ, celait le décor fastueux d'un hôtel princier avec des raffinements de luxe tels" qu'ils apparaissent comme l'extrémité delà fantaisie arlistique, décor charmant qui évoque l'hôtel splendide bâti sur les plans de M. Picard et où le maître aimait à réunir, parmi les marbres aux colorations chaudes et les boiseries aux dorures discrc'es, la compagnie la plus élégante et la plus artiste qui se ptlt rencontrer dans Bruxelles. Dans La Forge Roussel et Mon Oncle le Jurisconsulte nous avons vu que ce cadre était simplement la nature.

M. Picard n'a pas aimé la nature comme on l'aime généralement en Flandre, d'une f^çon intime et silencieuse ; il n'est pas de ces Flamands qui semblent obscurément pénétrés de la théorie de l'évolution et qui paraissent avoir le sentiment qu'il existe des points communs entre les choses qui sont pour ainsi dire le premier degré de la vie, et l'homme qui en apparaît comme l'épanouissement. Il n'a pas vécu, pénétré d'un amour filial

224 Edmond Pio4bd

pour la terre qui Ta porté, qui Ta nourri, qui le perpétue, attaché à elle par les mille liens d'une origine commune en des correspondances obscures et profondes, il n*a pas ressenti cet amour de la nature qui nous pacifie et nous rend plus doux, qui apaise notre cerveau surchargé et enfiévré, qui lui donne quelque chose de la sérénité, de la grandeur, du calme des plaines vastes où lor du cou^ chant, dans le lointain, se confond avecTor mouvant des blés... Ce sont là des impressions qui ne peuvent s insinuer que lentement en nos âmes, et M. Picard a trop de hâte. Trop épris de la vie, il s est appliqué à en tirer tout ce qu elle contient, et il a voulu que rien ne lui en demeurât é ranger. Il a usé de toutes sortes de façons de vivre, en marin, en artiste, en mécène, en voyageur, en petit bourgeois ; il a essayé à chaque étape de se faire une âme neuve, et chaque fois et toujours il a pris prétexte de ces transformations pour plaider de nouvelles causes. C'est ainsi qu'il peut compter dar.s son œuvre des livres presque purement littéraires comme XHeptalogie décadente^ comme Vie simple, comme Imogènej et d'autres tout différents comme la Veillée de l'huissier et comme le Juré,

Ces deux petits livres-ci parus séparément et dans des éditions de grand luxe, ont été depuis réunis aux autres volumes déjà cités sous le titre de

Edmond Pioaed 226

Scènes de la vie judiciaire. Il serait téméraire de dire que le Juré est une étude psychologique. Sans doute M. Picard essaie de nous expliquer l'état d'àme d'un juré qui, par ses conseils et par son propre vote départageant les autres, a fait condamner à mort un assassin, et en la conscience duquel plus tard pénètre le doute; mais s'il pouvait y avoir là une élude curieuse du remords que peut avoir un honnéie homme, M. Picard n'a vu, lui, en ce sujet, qu'un prétexte à situations tragiques. Entre ses mains le juré devient un détraqud, un halluciné, un fou furieux terrassé tragiquement par le prétendu fantôme de sa victime. Lé style de ce petit drame est toujours vif, alerta, imagé et j*en pourrais citer quelques passages qui à ce point de vue sont tout à fait remarquables, mais je sais qu'aux yeux de lauteur le mérite principal de cet opuscule est de propoer au public une forme théâtrale nouvelle : le monodrame. (Test la pièce de théâtre faite pour être lue [)ar un seul personnage. Genre intermédiaire qui tient de la représentation et de la conférence mais qui n'est en réalité qu'une lecture vivante et passionnée \^).

(I) M. Picard a joué lui-même ce monodrame dans la plupart des villes de Belgique. Kapprochons de cette particularité son discours sur le Renouveau au Théâtre paru en 1897 où se mêlent étroitement ses qualités de novateur et son talent de vulgarisateur.

226 Edmond Picard

Je ne parlerai pas longuement de la Veillée de Vhuissier, où M. Picard se plaît à entasser — estw^e pour donner l'illusion de loriginalité ? — des inventions baroques et ridicule-', mises pèle môle à la charge d un médecin exotique et toqué.

Avec l»-s Paysages juridiques, ces deux petits livres semblent les échelons par lesquels M. Picard semble se détacher, pour un instant, d'une sorte d'utilitarisme quelquefois un peu pénible pour se rapprocher d'un art plus élevé.

Voici deux livres nouveaux qui ^emblent tout à fait désintéresst's et où M. Picaid semble se révéler tout entier. Ils oi»t pour titre : l'un Pro a^^te, l'autre Heptalogie décadente. Le premier est un livre de crit que littéraire, le second une œuvre originale

Nulle i^art mieux que dans P7'o arte on ne peut se convaincre que M. Picard, qui ( st apparu à tant de gens, du moins au point de vue artistique, comme une sorie de détraqué, ami et soutien des détraqués, est avant tout une intelligence claire, exacte, précise, et soucieuse de la clarté, de l'ordre et de la métho le. Il faudrait pouvoir lire ce livre où celui que l'on a souvent qualifié de Décadent et qui quelquefois par une sorte de dandysme et par mépris pour cru\ qui la lançaient s'est paré de cette insulte comme d un titre, ose dire leur fait

Edmond Picard 227

à ces disciples riilicules de ladmirable poète que fut Baudelaire. 11 faudrait pouvoir lire ce qu'il pense des poèmes-rébus de M Mallarmé et des quelques poôies symbolistes qui le reconnaissent, sihon pour le Maître, du moins pour un maitre qu^il faut à tout prix imiter et commenter.

Pro arte mest quelquefois apparu comme Tœivre d'un homme qui, par tempérament et par goût, regrette de n'être plus à lavant-garde et voit avec peine que d autres font plus étonnant que lui, mais qui ne peut se résoudre à sacrifier ni son bon sens ni sa conscience artistique.

Pour preuve de ce que j avance, je noterai le vif plaisir queprouve M. Picard à reprendre saplace parmi les révolutionnaires et à lualmener les gloires incontestées. On sent une joie mal contenue et qui déborde lorsqu'il peut prendre M. Taine en flagrant délit d'erreur à propos de la Révolution ; il donne alors libre cours à sa verve et va jusqu'à traiter l'œuvre de l'illustre philosophe de *< pamphlet bâti de menus faits et de vains commérages » et jusqu'à terminer sa critique en disant :

« M. Taine n'a rien compris au grand mouvement de la Révolution française. Sa belle œuvre artistique est un méfait historique, jj

Et quelle joie encore pour M. Picard de pouvoir faire l'éloge enthousiaste des quelques très beaux poèmes de M. Mallarmé, de pouvoir sou-

228 Edmond Pigabd

tenir H. Conscience, G. Eekhoud, Verhaeren, Lemonnier, Octave Pirraez, Th. Hannon, et ce génial subtil et tendre Verlaine ! Prenant prétexte de ces œuvres nouvelles, en ce môme livre et avec une logique réelle servie par une méthode nette, M. Picard remonte jusqu'aux Erynnies, jusqu'à Homère et jusqu'aux Rig-Védas parcourant ainsi à peu près le cycle entier de la littérature du monde et profitant de chacune de ces œuvres pour stimuler l'ardeur des jeunes contemporains dont il espère qu'ils seront un jour l'honneur de la Belgique! En écrivant Pro arfe, M. Picard a fait une œuvre de critique générale et qui seqable avoir eu sur les jeunes gens une influence décisive.

VHeptalogie décadente est un livre d<»nt je ne connais pas l'équivalent. Un jour que je demandais à M. Picard le livre qu'il préférait parmi tous ceux qu'il a écrits, il hésita, puis, tout à coup, se décida : « C est YHeptalogie. n

Ce petit livre est divisé en sept parties : le septième sens; Hérédité-Postérité; VArt évoccUeur; Homo multiplex ; Evolution adaptative; les Femmes artistes ; un Nouveau moyen âge.

Pour M. Picard, le Septième sens c'est le sens artistique, car il faut laisser la sixième place au plus mystérieux de tous et au plus impérieux : l'Erotique. « Que de fois, s'écrie M. Picard, après des efforts d'artiste, conférences, colloques, écrits,

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tableaux ou gravures, tandis que l'artiste espérait avoir ému, sinon le public — immense et vague, — du moins une partie restreinte de ce public, que de fois l'artiste s'en est retourné triste et découragé, voyant bien qu'il n'avait pas été compris, et qu'à part les quelque» rares amis d'élection il demeurait seul sur la terre ! « C'est qu'il est ridicule et vain, pour l'artiste délicat, de se vouloir n>eltre en communion avec la foule. Ceux-là seuls peuvent vous comprendre qui sont vos frères dans le même art ou ceux qui, ne produisant rien, du moins ont le doii de tout sentir : les Esthètes. Ces deux groupes forment les deux sexes de cette humanité spéciale qui a un sens de plus : ils en sont, les uns l'activité, les autres la passivité. »

Mais si telle est la situation dans la société telle qu'elle est aujourd'hui organisée, M. Picard ne désespère pas de voir un jour l'éducation du peuple s affiner. M. Picard aime les œuvres générales qui oiit de lattrait pour tous. Il souhaite une meilleure répartition de l'Art comme il souhaite une meilleure répartition de la richesse. Sous le titre de Un nouveau moyen âge, il prédit que reviendront les jours où, comme autrefois, l'art redescendra dans les détails de la vie, embellissant l'outil du travailleur et le mobilier des demeures simples; les jours où de nouveau l'assiette, le pot, l'ensei-

230 Edmond Picard

gne, la porte, la serrure, redeviendront des objets que l'artiste croira digne de l'occuper.

Dans ce volume, une fois de plus, M. Picard témoigne de sa sj^mpathie pour la nouvelle littérature, « celle qui ne dit, n'écrit, ne parle plus en la claire simplicité des mots usuels, mais cherche, cherche âprement, inépuisable en (ropes, la suscitante nouveauté de Tirnage si étroitement collant à la chose exprimée que l'une et l'autre heurtent et troublent l'âme en môme temps. »

Lorsqu'il louche à une autre question, complexe et déconcertante entre toutes, celle de l'hérédiié, YnuiQUT d^Heptalogie ne craint pas d'aller jusqu'au bout de sa pensée et jusqu'à dire qu'une sorte de pressentiment des choses futures façonne et modèle lartiste. « Chacun continue et chacun anticipe, et il vaut la peine de le dire, non seulement pour compléter la théorie des causes qui influent sur les évolutions, mais aussi pour mieux diriger la critique encline en son aveuglement à ne pas comprendre et à condamner en ce qu'elles ont d'informe les invincibles tentatives de ceux qui déjà portant en eux la graine de ce qui sera plus tard un art épanoui, d'instinct s'y. essaient avec l'opiniâtreté de Tinévitable et qu'on traite comme SI dans l'homme (cette résultante de facteurs préexistants) il y avait pour les actions un choix et une volonté libres, jj

Edmond PicaeD â31

Oui, il y a en nous quelque chose de ce que seront nos enfants, des pressentiments, des anticipations. Comme des peupliers frissonnants nous plongeons nos racines dans les ténèbres du passé et nos cimes dans les brouillards de layenir; sait-on doù vient le vent qui fait frissonner les feuilles des arbres ? L'homme est un centre nerveux que viennent ébranler mille causes occultes, les unes déjà passées, les autres encore avenir; qui pourra jamais démêler Técheveau embrouillé des idées qui semblent cachées en notre cerveau, et qui dira par qui, comment et pourquoi un fil plutôt que l'autre se dévide?

M. Picard a repris et amplifié la théorie de révolution ; il la pousse jusqu'au bout et ne se soucie pas des exagérations, même celles qui prêtent au ridicule. Il va jusqu'à imaginer, que dis-je, jusqu'à prédire une humanité radicalement transformée : « toi qui as encore dans tes fibres les habitudes ancestrales qui rendent nécessaires à ta santé la vie en plein air et l'exercice physique, tu geins de leur privation : l'immobilité corporelle te déprime, le séjour dans l'enfermé des chambres, dans l'étuve des salles publiques t'indispose. Rassure-toi ; à force d'y être, lu prépares inconsciemment en tes moelles des semences dont naîtront des êtres qui s'y trouveront à l'aise et pour qui peut-être les champs seront aussi délé-

232 Edmond Picae»

tères que le sont aujourd'hui pour nous L s-villes.?» Une fois engagé dans celte voie, M. Picard n'a plus de raison pour s'arrêter, et le voici qui entrevoit les temps lointains où l'homme deviendra le véritable intellectuel pour qui IVnveloppe naturelle ne sera plus qu'un accessoire, tout juste ce qu'il faudra pour servir de support à Tâme — le temps où il ne subsistera peut-être que l'âme ellemême avec on ne sait quel pédoncule la rattachant à la terre.

Devant de telles exagérations, on est en droit de se demander si M. Picard, dans sa rage d originalité, ne tombe pas quelquefois dans l'absurde. Il y a des critiques qui se sont amusés à colliger un peu partout dans son œuvre ces exagérations faciles où se découvre le passionné d'imprévu plutôt que le ponseur, et l'utopiste plutôt que le philosophe. Us n ont pas eu grande peine à le faire, et «comme eux je suis prêt à sourire de ces bizarreries.

Je me souviens qu'un témoin oculaire me conta avoir vu un jour, à Ostende, M. Picard entrer à l'église où Mgr Ptrraud prêchait un sermon de charité. 11 était en vareuse, chapeau mou et souliers crottos; il accentuait le roulement de ses épaules et la lourleur de sa démarche, il jouis ait de l'étonnement que ne manquait, pas de | rovo^uer dans cette élégante et frivole assistance l'accoutre-

Edmond Pioakï) 233

ment de cet écrivain renommé, avocat à la cour de cassation, membre du conseil de Tordre, et qui de temps en temps, étonnait Bruxelles par son faste et ses largesses princières. M. Picard jouissait si bien de cet étonnement qu'il co ita lui-même dans la suite que pour compléter la scène il se gonfliit allernativeraent la joue droite et la joue gauche pour faire croire à l'existence d'une chique (^).

(1) Rapprochons de cette anecdote un souvenir qui montrera ce qu'il y a aussi d'impulsif et de populaire dans sa manière. C'était, je pense, à Charleroi. M. Picard y était allé plaider je ne sais quel procès; on projeta de lui offrir un banquet confraternel où tout le barreau tiendrait à honneur d'être présent. Ce qu'on projetait aussi c'était de le forcer à passer la nuit à Charleroi. On fixa donc une heure tardive, on écarta tout indicateur de chemins de fer et on fit passer tout de suite les vins les plus capiteux. M. Picard avait un sourire énigmatique. A mesure que l'heure passait on entendait dans les coins de la salle des rires mal réprimés. M. Picard demeurait impassible et se serait cru perdu d'honneur s'il avait refusé, ce soir-là, de vider la coupe que lui tendait un confrère ; il exigeait seulement que tout le monde lui tînt tête.

Après quelques heures de ce jeu on vit la salle se vider peu à peu. Les stagiaires s'en allèrent les premiers, pâles, muets, anéantis; puis ce fut le tour des vieux compères, ceux qui avaient vingt ou trente ans de barreau, et l'on vit enfin se clairsemer le groupe des hommes mûrs. Quand il n'y eut plus debout ■que quelques rares héros à la tête desquels chargeait le Bâtonnier, la lutte devint héroïque. Pour emporter la victoire par un coup de génie, M. Picard saisit l'une après Tautre chacune de ses bottines, les emplit jusqu'.au bord de deux pleines bouteilles écumeuses et successivement les vida d'un seul trait. Après quoi toujours impassible il s'en alla prendre le premier train du matin, s'efforçant de penser aux affaires qu'il allait avoir à plaider pendant la journée.

234 Edmon© Picaed

Il est donc bien certain qu*il entre un peu d^ironie (^) dans la manière de M. Picard, et il est bon, avant de blâmer, de s'assurer toujours qu'il parle sérieusement. Il faut aussi se rendre compte que M. Picard ressemble à ïhomo mvXtipleœ dont il parle avec tant de sollicitude dans YHeptalogie; mais si nous avons tous remarqué qu'à côté de Tétre pensant et agissant, souvent en nous- mêmes se^ dressait un être différent, observateur et censeur de nos propres actes (qu'on rappelle Conscience ou de tout autre nom) en M. Picard, il se rencontre bien, je pense, cinq ou six personnages différents et qui ont tour à tour commandé les autres...

Pour porter sur M. Picard un jugement général, il faut réunir en faisceau tous ces éléments de personnalité et ne jamais les subordonner l'un à l'autre. C'est ce que nous essaierons de faire un peu plus tard, quand nous aurons encore passé en revue quelqut^s aventures de cet homme étrange.

Déjà nous connaissons le révolté, le matelot, l'écrivain, l'ariiste, nous allons successivement apercevoir le voyngeur.le politique, le journaliste, le démocrate, le Mécène, le critique, le poète, le philosophe... que sais- je ?

lin livre qui va nous aider singulièrement

(2) Le mot bruxeHois serait plus exact : de la zwanze.

Edmond PiCAiai) 235

à saisir les traits principaux de son cara'^tère est le récit de son voyage au Maroc. Ecrit au jour le jour avec un^ entière sincérité, il est moins travaillé que ses autres écrits, mais il est un miroir p*u8 fidèle des impressions et des pensées de l'auteur.

Un jour, c'était en 1887, M. Picard se déclara fatigué de la vie banale qu'un écrivain, quoi qu'il fasse, doit mener dans une capitale; il résolut de mettre la mer entre ses compatriotes et lui, et se décida à faire un plongeon dans l'exotisme. Brusquement il part pour le Maroc.

La mer, il la retrouve avec la joie d'un paysan qui revoit la terre paternelle, il hume lair marin, ses narines se dilatent, ses p .umons se gonflent, il est pleinement heureux. C est une vie nouvelle qu'il va vivre, c'est une personnalité nouvelle qu'il va s'amuser à regarder s'éveiller en lui et sa joie n'aura plus de bornes U jour où il pourra écrire dans son journal de voyage : « Hier les contrariétés et les ennuis ont fondu sur nous, rien ne m'a touché. Il me semble que je suis devenu t ut à fait Marocain. »

Il a une volonté si nette de se miroquiniser à fond, qu'il souffre d'une véritable souffrance à trouver dans Tanger un hôtel avec deux maîtres-queux européens et de petites Anglaises qui tripotent du piano. Jamais on no vit voyageur si impatient; il

236 Edmond Picabd

souffre de rencontrrr des femmes en corset, d'entendre des idiomes connus, do reconnaître des mœurs déjà vues; il reproche à Tang»r de n'être pas assez hors de là civilisation, il veut partir tout de suite et s'enfoncer bien avant dans les terres pour voir de [rrès la vie marocaine etl'eoueiliir des observations neuves.

« Que je puisst*, effaçant le quelconque que je suis, exprimer ce pays étrange, cette civilisation, envers et critique de la nôtre, saisir les généralités qui la dessinent puissamment, à grands traits trouver les mots véhiculai res des choses sémites en des cerveaux aryens .. et surtout que je sois nettoyé des préjugés anciens sur la Turquerie fausse et Yorientalisme de convention!... que je décrive ce far west islamite, El Moghreb-al-Aksa, tel qu'il mapparaîtra, saisi en son mysière, en sa réalité, avec l'émotion de l'artiste, avec le froid de l'huissier-priseur ! »

Toutes les faculiés de M. Picard vont être tournées vers ce but : voir ce que les autres n'ont pas t?w(M. Au lieu de se laisser aller comme M. Gabriel Charmes au plaisir de décrire avec sympathie les monuments et l s paysages (jui lui ont plu, au lieu de se laisser aller, comme M. Pierre Loti, au

(1) 11 y a quelque temps M. Picard a publié le récit d'un voyage au Congo. On retrouvera dans «* En Congolie » la façon de voir et de juger d'Ei^'Moffhreb-al-Aksa.

Edmond Picabd 237

plaisir de voyager moitié en observateur et moitié en rêveur, il s'en va droit devant lui, les yeux brillants, l'oreille tendue, prêt à ne laisser échapper aucune trouvaille. Il ne visite Tanger qu'avec humeur, et note cependan* la physionomie particulière de la ville avec ses maisons cubiques, ses minarets, son atmosphère d'une si extraordinaire limpidité; il observe les habitants, constate leur tranquillité dédaigneuse, leur servilité muette, leur haine et leur mépris inavoués de vrais croyants à regard de ces Roumis, fils de chiens, qui les viennent si inutilement déranger. Par-dessus tout il est ^rappé de la saleté sordide de cette ville, de la malpropreté naturelle à ces êtres que n'arrivent jamais à décrasser les lavages illusoires prescrits par le Coran.

Ces observations ne suffisent pas à M. Picard. Trop de civilisation a pénétré Tanger ; son rêve, son rêve impatient est de partir pour Méquinez et pour Fez. Il attend avec impatience cette escorte que le sultan doit envoyer à la mission belge dpnt il fait partie, et qui jamais n'arrive. Il demande à tout le monde des renseijrnements, au sujet de cette petite caravane, et nul ne peut lui en donner. Où est cette escorte? D'où vient-elle? Quand arrivera-t-elle? Nul ne le sait. En cet éti ange pays on ne sait jamais ; lun dit lavoir vue àdix kilomètres et le deuxième à quatre-vingts. Il n'y a pas dé

238 Edmond Picabd

mesure commune, on sait à peine quel jour il est, on ne juge de Theure que selon le soleil, insha Allah! Tout arrive comme il doit arriver, insha Allah ! ne nous occupons de rien! On imagine la rage de M. Picard.

Quand l'escorte enfin est arrivée, la mission belge commence clopin-clopant son itinéraire. Voici Arzila, puis Larache-la- Rouge, enfin Wéquinez. Chaque jour M. Picard note des impressions. Il décrit la composition de son escorte, croque d'un coup de plume les types martcains les plus intéressants, raconte les fantasias échevelées auxquelles se livrent les tribus par le territoire desquelles ils passent, puis il nous apprend comment en ce pays étrange la subsistance d'une caravane est assurée. M. Picard force son lecteur à suivre parla pensée la caravane cahotante. Sans voiture, sans chariot, elle avance au tfot des chevaux, des mules et des mulets de bât, elle passe les rivières à gué et traverse parfois de longues collines desséchées, le plus souvent d'immenses plaines sans arbre et sans route tracée, plantées de palmiers nains et de lis.

A Méquint'Z, nous assistons à une impayable réception par le sultan Mouley-Hassan. Dans la cour d'un vieux palais en ruines, entre de grands murs blancs effrités la mission attend le sultan. Le ministre de Belgique est en frac avec son cla-

Edmond Picabd 239

que brodé d'or, les ingénieurs en habit de soirée et cravate blanche, M. Picard a revêtu sa robe d'avocat, son rabat e. sa toque. Comme il est à cheval, cette robe prend l'ampleur d'une toge, elle caparaçonne la bête, elle semble vouloir descendre jusqu'à terre.

Mouley-Has^an, tout de blanc vêtu, monté sur un gros cheval, s'avance l'air grave et indulgent. Il cause, il fait des questions de sauvage; il demande si le peintre qu'on lui présente est un peintre à la brosse ou à la machine (photographe) et, s'adressant directement à M. Picard, lui demande si les avocats en Belgique sont tous vêtus comme lui, si ce sont des saints ou s'ils constituent un ordre religieux.

On remet pour présents au sultan du Maroc un petit chemin de fer, un lustre moderne en verre de Venise, un coffret à bijoux, un*^ glace ovale, une cage où chante un oiseau mécanique. Tous ces objets l'émerveillent, lui et sa suite : le voilà bien, le faste oriental !

Après vingt-cinq jours de séjour à Méquinez, lambassade se rend à Fez. L^ M. Picari décrit rhorriblo misère et l'inimaginable saleté où croupissent les Juifs dans les quartiers où dans ces deux villes ils sont parqués ; il fait des croquis d'ensemble, des panoramas.

Et voici que j'en arrive à l'observation capitale

240 Edmond Picabd

de M. Picard, celle de la race môme du pays qu'il traversait. Cette race il a voulu la co.iiprendre,la pénétrer, la juger. Il Ta vue telle quelle était aux temps les plus reculés, et telle qiolle est encore aujourd'hui, il la qualifie de race stagnante. Ce fatalism*^ dé laignîux, cette insouciance du lendemain, cette indifférence à tout événement, cette antipathie contre toute nouveauté, contre tout progrès, cette inertie atavique, lui apparaissent comme les caractères évidi^nts d'une race inférieure à la nôtre. La maison sémite, vaste cube fermé de tous côtés par de h'^uts murs aveugles et ne prenant jour que sur la petite cour intérieure, lui apparaît le symbole de la race toute entière. Tandis que les Aryens ouvrent leur maison à tout venant, font des portes, percent des fenêtres, ouvrent des issues, les sémites se retirent et se replient sur eux-mêmes. Nulle pensée, nulle réflexion, l'inertie elle-même. Chez eux U femme n'est qu'un instrument de plaisir, de service et de reproduction; elle est traitée comme une créature quelconque, et ce, depuis des siècles incalculés. Rien ne change. Ils se refusent à toute innovation, ils ont le mépris et la haine de l'Européen.

Ces observations suggèrent à M. Picard deux livres nouveaux ; l'un prendra pour titre '.Synthèse de VA ntisémitisme ; l'autre : Contribution à la Révision des origines du christianisme.

Edmond Picaed 241

L'idée maîtresse, génératrice des autres, e«!t celle-ci : les sémites sont d'ime race tout à fait différente de la nôtre et inférieure ; nous devons tout mettre en œuvre pour empocher leur sang de se mêler au nôtre, et repouss-r aussi loin que possible les éléments étrangers qui déjà se sont glissés parmi nous.

Depuis les guerres médiques, où la civilisation aryenne incarnée par la Grèce et la civilisation asiatique incarnée par Xerxès furent en présence, la lutte, dit M. Picard, se perpétue et ne cessera que par la disparition de Tu le des forces en présence. C'est une question de race. Ce sont deux suites de générations opposét's par la religion, lart, le droit, les moeurs, et qui demeureront en antagonisme permanent avec, de temps à autre, de retentissants tôte-à-tôte, telles les batailles des Croisés, les victoires de Lépante et les triomphes de Sobieski en Autriche. Tous les essais de compromis ont été vains et l'Empire romain ne s'est disloqué que pour avoir essayé de tenir dans la môme main l'empiie sémitique et l'empire aryen.

Aux yeux d<) M. Picard la question de race prime tout. Los Sémites et les Aryens ont tous deux le livre qui leur convient, l'une l'Evangile nouveau et l'autre l'impitoyable Coran qui n'est qu'une forme nouvelle de l'Ancien Testament. Ils ne peuvent avoir rien de commun. Cette diffîàrence,

242 Edmond Picaed

c^tte opposition naturelle des races explique que Jésus ne fut jamais compris en Palestine et que sa religion de douceur ne se répandit qu'en Europe chez les nations aryennes. Tenaiit en main la vie de St-Paul, M. Picard fait remarquer que le grand apôtre ne fit que très peu de conversions dans les synagogues et que tous ses adeptes il les recrutait chez les païens ; il va môme jusqu'à opposer Tun à lautre Paul et Jaques : le premier représentant la race aryenne» lautre la race juive,

Ui.e objection qui paraît toute naturelle est celle-ci : mais Jésuj lui-môme était Juif et tous ses disciples Tétaient, une filiation évidente existe entre le Nouveau Testament et l'Ancien.

M. Picard se moque des objections. Il affirme que, comme grande route entre TAsie intérieure et l'Egypte, la Palestine était plus que toute autre partie de TAsie soumise aux infiltrations étrangères ; les étrangers y étaient nombreux et s'y arrêtaient parfois longtemps, pourquoi Jésus ne serait-il pas i-su d'une de ces familles aryennes amenées par hasard en Palestine? Les généalogies qu'on lui a faite paraissent de pure fantaisie. Son tempérament, son caractère, sa iloclrine prouvent à n'en pas douter que Jé^^us-Christ était de race aryenne. Ses disciples et surtout les apôti'es choisis parmi ces fimiliers étaient sans doute de la nnême race que lui ; et l'auteur n'en veut pour preuves

EdMOÏ^D tlCAUD 243

que leurs vertus éminemment aryennes : la foi, le courage, le désintéressement,

A ceux qui veulent établir une filiation entre TAncien Testament et le Nouveau, M. Picard oppose que les maximes do justice, de désintéressement et de morale qui se trouvent dans le plus ancien y peuvent avoir été gli^^sées par les prophètes. Ceux-ci peuvent avoir été des Aryens.

Il est si sûr de voir juste que des objections qui ont longtemps paru très fortes ne Imtéressent plus.

Cest ainsi qu'il estime que la décadence de l'Espagne après lexpulsioa des Maures n'a en rien été accentuée par leur départ, bien au contraire, et que la seule cause de cette décadence est 1 abâtardissement de la race que les Maures seuls avaient déterminé.

Dans le môme ordre d^idées et dans la môme série d articles, M. Picard loue avec enthousiasme M. Ledrain dont la traduction nouvelle de la Bible, débarrassée de toutes les déformations poétiques que lui ont fait subir les Lemaistre de Sacy, donne une idée juste du temps où ces lignes ont été écrite'*. Epoque toujours semblable à l'époque actuelle en ce pays où rien ne change, où tout semble immuable comme les sphinx ou les bouddhas de pierre! Il chante enfin à pleine voix les louanges des Hymmes Védiques. C'est, dit-il, notre véritable Ancien Testament, c'est le commencement

244 ËDiCOKD PlCA&D

de la Bible aryenne qui devait avoir pour début cette suite admirable de poèmes où l'on ne trouve pas une idée basse, vulgaire ou cruelle!

On le voit, M. PicarJ n'est pas un historien systématique. Il apporte des idées intéressantes et qu'il aimonce comme neuves, il les défend très peu scientifiquement. Ce sont des notes intéressantes, des impressions originales, ce sont surtout des articles de revue, presque des chroniques de journal. Elles ont l'avantage de vulgariser des questions intéressantes et d'y intéresser un grand nombre d'indivi lus, elles ne présentent guère de caractère scientifique. Peut-être cependant ces notes éparses deviendront-elles un jour pour les historiens futurs le point de départ d*études nouvelles; et tel est sans doute le seul but qu'ait visé celui qui Us a jetées sur le papier.

Il semble d'ailleurs que ce soit une sorte de manie chez M. Picard de s intéresser à tout et de vouloir sur toutes choses dire son mot publiquement afin dy établir sa compétence : Ne sest-il pas avisé un jour de publier une Notice 5ur qudques vestiges mégalithiques et autres de la Campine limbourgeoise belge, et d'en faire l'objet d'une communication à la Société d* anthropologie de Bruxelles !

Par bonheur il est d'autres branches de l'acti-

EDMOND ftoABD 245

vite humaine où M. Picard a creusé un sillon plus profond, Les jurisconsultes ont pour lui une estime et une déférence très méritées, et son œuvre juridique est peut être celle par laquelle il vivra le plus longtemps.

Pénétré de l'importance du droit et de son influence décisive sur nos sociétés modernes, cest vers lui qu il a tourné le meilleur de ses forces et de son énergie.

Comme un peintre placé sur une haute colline embrasse d un coup dœil le paysage immense et avant d'en fixer les parties pour en faire deé tableaux spéciaux essaie d'abord d'en rendre l'ensemble, M. Edmond Picard a voulu pouvoir lire du premier coup d'œil dans l'inextricable fouillis des lois, des décrets et des règlements amoncelé$ depuis des siècles. Pour y arriver, aidé par un de SCS amis d'abord, par un groupe dévoué de collaborateurs ensuite, il a classé méthodiquement la masse confuse de ces lois, décrets et règlements dans une colossale compilation qui porte le titre de Pandectes belges.

Le 5 avril 1881, il pouvait s'écrier avec un juste orgueil : Ertgi monumentum, et, dans le discours qu'il prononça à cette date, démontrer la puissance du travail en commun pour le progrès du Droit. Les seules Pandectes sufiSsaient à la démonstration. Elles ont aujourd'hui 53 tomes, elles en auront 100.

246 ËDHOKD PlOAUD

Pour compléter cette compilation, il dirige depuis huit ans les Pandectes périodiques, « recueil de jurisprudence et de législation donnant toute la jurisprudence des cours et des tribunaux de Belgique, ainsi que les lois et les arrêtés d'intérêt général. " Enfin, pour aider à la diffusion du droit, il a pris en main la direction du Journal des Tribunaux, et chaque semaine (lei)uis quatorze ans y traite des questions de droit en même temps qu'il y classe les décisions de la jurisprudence.

Ces publications encyclopédiques constituent à elles seules de véritables titres à la gloire; mais M. Edmond Picard n'est pas de ceux qui se contentent de constater les faits sans vouloir exercer sur eux une influence prédominante.

Maître écouté de la jeunesse belge, il a voulu lui apprendre à travailler comme il avait fait luimême : pour elle, il a éôrit la Méthode dans les études juridiques et Du travail en commun pour le progrès du droit. Il a écrit surtout cet admir rable manuel : Premiers principes du Droit et ce répertoire précieux Bibliographie juridique (^)..

J'ajoute qu'après un grand nombre de causes célèbres dont il avait été chargé, ont paru, sous la signature de M. Picard, des brochures qui, en

(1) Il faut mentionner aussi une publication récente : Le droit Pur, où l'auteur expose les principes éternels du Droit.

Edmond Pioabd 24Y

dehors de toute question de fait, élucidaient des questions spéciales .

La publication de ces brochures est une des choses qui pouvaient le plus contribuer à faire respecter la profession de l'avocat. Elles montrent la question de droit dominant et primant la ques* tion de fait, et Tavocat plus préoccupé de faire rendre justice que de gagner sa cause bonne ou mauvaise et n'importe par quels moyens.

Il était juste, après un tel labeur, que M. Picard fût honoré de Tadmiration et de la confiance de ses collègues, aussi fut-il successivement élu par eux membre du conseil de l'ordre et avocat à la cour de cassation ; mais ce qui fut et ce qui demeure sa récompense, c'est l'ascendant qu'il prit sur les jaunes gens et spécialement sur les stagiaires du barreau de Bruxelles. M. Picard a été et demeure un des maîtres de la jeunesse; il a mérité de l'être. Au milieu de tous ses travaux il a trouvé le moyen de stimuler, de diriger et de soutenir tout un pelit peuple de jeunes gens qui, sans lui, fussent demeurés inutiles; et ce serait chose curieuse que de dresser l'interminable liste des œuvres que, pour eux, M. Picard a entreprises, des institutions qu'il a fondées, des associations qu'il a organisées. Dans le seul Palais de Justice il a créé la Fédération générale des avo-

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cats belges, destinée à resserrer les liens de confraterniW, transformé la Conférence du jeune Barreau, destinée à être Técole des jeunes avocats, encouragé tous les groupements. Je passe sous silence les nombreuses réunions quil organisâmes conférences qu'il fit, les discours qu'il prononça. C'est avec des avocats, stagiaires ou inscrits, qu'il contribua à la fondation de la Section cT Art à la Maison du Peuple, et à l'organisation de l'œuvre immense de YUniversité Nouvelle à Bruxelles ; ce sont ses confrères qu'il constitua souvent les premiers juges de ses œuvres littéraires, et c'est à eux encore qu'il s'adressa il y a quatre ans lorsq l'il décida de changer le décor de sa vie.

A la tête de l'un des premiers cabinets du barreau de Bruxelles et vivant dans un hôtel luxueux qu'il avait fait bâtir à sa fantaisie, accoutumé à toutes les jouissances d'art et à tous les luxes, M. Picard, un jour, réunit ses jeunes confrères, leur parla en termes émus de l'austère simplicité, et leur annonça son intention formelle de changer radicalement sa manière de vivre. Il annonça sa résolution de se séparer de son hôtel, de ses domestiques et d'aller vivre modestement dans un immeuble exactement suffisant à ses besoins (^).

Préchant d'exemple, il fit connaître que nul n'a

(1) C'est dans son ancien hôtel, avenue de laf Toison d'Or, que M. Picard a installé, à ses frais, la Maison d*Art

Edmond Picabd 249

le droit detiblir volontairement une opposition entre les doctrines qu il professe et sâ manière de vivre, et que s il est vrai que les doctrines ne doi- ► vent ni souffrir ni profiter des fautes de ceux qui les défendent, et quelles sont vraies ou fausses par elles-mêmes, il faut du moins que cens qui se sont faits les apôtres de l'idée démocratique ne prêtent pas à l'équivoque, môme quand elle est injuste, paD une façon de vivre qui peut faire envie aux pauvres.

Vie simple est un petit livre charmant ; il a Fonction de certaines vies des Pères du désert, et rappelle tantôt les œuvres du doux saint François de Sales, et tantôt celle du véhément fils de sainte Monique. Ce sont presque des Confessions en effet, mais qui sont loin d avoir laccent de repentir et d'humilité de l'évéque d'Alexandrie. Elles attestent une fois (le plus l'indépendance d'esprit d'un homme qui semble chang t d'âme comme on change de vêtement.

Cet homme si divers, si ondoyant, si révolutionnaire fie sa propre personnalité, a cependant une conviction sur laquelle il n'a jamais varié ni transigé : c'est sa conviction politique. En 1896 M. Picard a été élu sénateur du Hainaut avec le programme même qu'il avait commencé à défendre lorsqu'il rédigea le fameux manifeste des ouvriars ^n 1865,

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Il a eu dès le début de sa vie le sentiment très net que le bon citoyen n'a pas ^e droit de se désintéresser des affaires de TEtat et qu* une loi sur le mariage, sur le service militaire ou sur les droits politiques des citoyens a tout de même une autre influence sur la destinée d'une nation que la représentation d'un drame ou l'apparition d'un livre de vers.

Il était socialiste avant même que le parti socialiste existât en Belgique ; je le pourrais prouver avec les seuls extraits de la collection du journal la Liberté qu'il rédigea de 1865 à juin 1867 avec ses amis Charles Graux, Xavier Olin, Léon Van-^ derkindere et Charles Buis.

Dès 1870, il était candidat aux Chambres avec un programme nettement défini qui passait à ce moment pour révolutionnaire et qui parait à Theure actuelle d'immédiate justice. Il avait trente ans, il entrait dans la lutte avec une forte conviction philosophique qui lui tenait lieu de foi et un programme radicalement démocratique dont les points principaux et pour ainsi dire les fondenoents mêmes étaient :

L'obtention du suffrage universel ; — Le service militaire personnel et égal pour tous ; — La confection de lois ouvrières.

C'est à la conquête de ces trois points qu'avec une ardeur, une verve, une opiniâtreté et une

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indépendance admirables il consacra une grande partie de sa vie.

Cette intlépeadance et cette constance l'ont écarté de toutes les dignités et de presque tous les honneurs : elles constituent son plus beau titre de gloire.

Rien uest curieux comme de suivre Tévo-' lution qu'ont subie successivement tous les rédacteurs de lancienne Liberté, De ceux qui étaient partis ensemble et si vaillamment, un seul est resté fidèle aux convictions de sa jeunesse, c'est M. Edmond Picard, Xavier Olin, Léon Vanderkimlere, Charles Graux, Charles Buis refusèrent d'aller jusqu'au bout dans la voie qu'ils s'étaient tracée.

Demeurés à mi-chemin dans le libéralisme doctrinaire, ils devinrent très tôt les uns députés et les autres sénateurs; Charles Graux fut même ministre des finances, et Xavier Olin ministre des travaux publics dans le ministère de M. Frère- Orban ; M. Buis devint bourgmestre de la ville de Bruxelles. Aucun, dans ces situations prépondérantes, ne chercha sincèrement à appliquer les articles de l'ancien programme démocratique.

M. Edmond Picard se sépara deux et continua le bon combat.

L'article 47 de la Constitution belge portait que nul ne serait électeur s'il ne payait un cens dont le

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montant ne pourrait jamais être inférieur à vingt ^florins et supérieur à cent florins.

Cet article créait en Belgique un groupe de 120,000 électeurs censitaires à qui était remise la toute puissance, tandis que le suffrage universel aurait donné accè > dans la vie politique Al ,600,000 citoyens entièrement privés, par cet article, du droit de suffrage et d'influence.

M. Picard sappliqua avec rage à la révision de cet article constitutionnel, et pendant trente ans, à ce sujet, il écrivit des centaines d'articles de journaux, une dizaine de brochures et deux livres documentés : les Grelots progressistes et X Histoire du suffrage censitaiy^e en Belgique.

Dans tous ces écriis il mettait en valeur et répétait jusqu'à satiété les trois ou quatre arguments par lesquels il étayait sa proposition :

« En principe : P C'est un droit absolu et inaliénable pour celui qui contribue à la prospérité d'une nation et qui en supporte les charges de contribuer à son gouvernenriênl.

2*^ Les intérêts d'une classe ne sont bien représentés que par les membres mêmes de cette classe. Lesouvriers«ioiventfaire leurs affaires eux-mêmes.

3** Chaque classe travaille pour elle-même. Pendant soixante ans les bourgeois ont eu le pouvoir; ils ont édifié un vaste monument de lois faites par eux et pour eux ; oji ne citerait pas uneloi ouvrière,

Edmonb'Picard 253

4** L'évolution est fatale : d'abord la noblesse et le clergé ont été en possession de la toute puissance, puis la bourgeoisie s'est imposée; enfin viendra le quatrième état.

» En fait :

1* le suffrage censitaire trop restreint est à la merci de toutes les compromissions. On a pu dire avec raison qu'il était pourri. Les électeurs sont accessibles à toutes les promesses et ne se déterminent que d'après leur intérêt privé. On vote pour les candidats qui promettent aux électeurs, pour leur fils, lexemption du service militaire, on néglige la politique générale et les questions vitales du p ys,

2"* Le suffrage universel, en appelant 1,600,000 électeurs, rend impo>sible le troc des votes contre de l'argent ou des faveurs.

3** La réforme fait couler un sang nouveau dans un organisme vicié : l'intérêt général reprend son rôle qui est le premier »

Pour faire triompher ces idées, il prononça discours sur discours, créa de l'agitation populaire, soutint et organisa des manifestations, crui vmgt fois l'emporter et vingt fois échoua, enfin vit arriser en 1^93 et sous la pression de lem-ute menaçante qu'il avait prévue, annoncée et organisée, le terme de ses effc.rts.

Chaque fois qu'il fut candidat, ce qui lui arriva

254 Ebmoiid PicÀEi)

souvent, il se présenta devant les électeurs- censitaires sans faiblesse et sans compromission, leur disant : « Ce que je veux avant tout, c'est vous enlever l'odieux monopole que vous vous êtes arrogé ; voyez si vous avez assez le sentiment de la justice envers vos frères les ouvriers pour faire le sacrifice de vos injustes avantages. »

Repoussé par un collège il se présentait dans un autre, combattant non pas pour son élection mais pour ses idées, luttant avec énergie dans la certitude du succès final.

M. Picard na peut-être rien écrit qui soit plus noble et plus beau dans toute la force du terme que la Profession de foi politique qu'il publia lors de sa candidature à la Chambre en 1882.

J admire la simplicité et la noble fierté de ses

Après avoir raconté sa vie et énuméré ses travaux qui sembleraient suffire à remplir plusieurs vies, il y disait : « Ce que vous avez à attendre de moi, ce n'est pas l'énumération de ce qui pourrait justifier comme une récompense le mandat que l'on est venu molfrir et dont la consécration n'appartient qu'à vous. Les emplois publics ne se donnent point par reconnaissance, on ne doit ni les solliciter ni les refuser, ils sont offerts et on doit les accepter avec simplicité et fermeté, car ils sont des charges. Ce qu'il importe aux citoyens.

EtlMÔND^PlCABI) 255

c'est de savoir si ceux qu'ils y appellent sont capables de les remplir et ce qu'ils ont rinlention dy faire. Le reste est superflu, et Ton peut dire quune nation déchoit dès qu'elle voit dans les postes de TEtat un moyen de montrer sa gratitu le à des hommes qui lui ont été utiles mais qui ne sont plus en mesure de l'être. On ny est pas à rhospice, on y est sur les remparts. »

Il y expliquait ses vues politiques avec une indépendance et une hauteur de vues admirables, il y dénonçait l'inutilité et la vanité de ceite éternelle lutte entre catholiques et libéraux qui semble n'avoir été donnée en pâture à l'opinion publique que pour la détourner des questions sociales, il y témoignait de son respect pour la religion, mais affirmait sa volonté nette de la maintenir hors du gouvernement.

Aussi M. Picard ne fut-il élu sénateur qu'aux dernières élections et par le suffrage universel.

S'il y avait un homme cependant qui, dans une assemblée délibérante, pût rendre les plus grands services, c'était ce jurisconsulte universellement respecté qui avait écrit cette brochure remarqua? ble : De la confection vicieuse des lois en Belgique^ et qui, depuis la fondation du Journal des Tribunaucc, c'est-à-dire depuis plus de quinze ans, n'avait pas laissé passer une loi nouvelle sans la passer au crible de sa critique juridique, sans eà

266 fSDMOMi> Pioand

signaler les obscurités, les omissions, les erreurs, sans prévoirlaplus grande pai^tie des litiges qu'elle allait soulever.

Le corps électoral enfin rendu à lui-môme a définitivement compris quel pouvait être le rôle d'un tel homme, et depuis cinq ans M. Picard accomplit laborieusement au Sénat Toeuvre législative qu on attendait de lui (^).

Porter sur M. Picard un jugement d ensemble est chose très difficile. Il a mis dans ses œuvres peu de confidences, et ne donne qu'assez rarement et toujours sans y insister comme si c'était chose vaine, son opinion sur le sens delà vie, sur l'amour, sur la destinée humaine. Dans les livres de M Picard, sauf dans Imogène, la femme n'apparaît pas. Pour entrevoir une fuyante silhouette féminine, il faut remonter jusqu'aux Rêveries dCun Stagiaire^ petit livre de vers publié en 1879, et où l'on n'entrevoit que bien peu de rêve ; il n'y a guère plus de poésie dans les Sonnets lointains et dans les Czardas rimées. M. Picard n'est pas un poète; il a un tempérament essentiellement précis et prati-

(1) Il fait davantage encore et continue son incessante propagande tantôt par des articles dans le Peuple et dans les autres journaux socialistes, tantôt par la publication de brochures politiques très ardentes et très pratiques comme les Quarantehuit heures depistole, Comment on devient socialiste et le Sermon sur la Montagne,

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.que sur qui la femme n'a que peu de prise. Le rôvô même^ qui n'est qu'un ombre de réalité doucement bercée en des langes de mensonge, semble assez étranger à cet esprit net et pondéré; M. Picard a l'intelligence assez souple pour comprendre les poèmes des autres poètes et parfois pour s'assimiler leurs sensations, mais il n'a lui-même ni le sens poétique, ni la faculté créatrice du vers. Ce qu'il a fait dans cet ordre d'idées ne mérite pas qu'on s'y arrête. Les pages qu'il a écrites sur l'amour, dans Imogène, sont de belle allure et d'une réelle ampleur, mais ce sont des considérations philosophiques plutôt que les cris d'un cœur blessé, on n'y sent rien de personnel, on est tenté de n'y voir qu'une fantaisie d'artiste.

Artiste, M. Picard l'est surtout par sa curiosité artistique; ses livres ne sont pas à proprement parler des œuvres d'art. Son style, qui s'efforce d'être original, n'est pas toujours dans la tradition française. Sa phrase, surtout dans ses derniers écrits, est tortueuse et maniérée, sa langue toute surchargée de mots nouveaux, le plus souvent inutiles et laids. J'en pourrais citer de nombreux exemples, je pense que c'est inutile; cette manière d'écrire que M. Picard et quelques-uns de ses compatriotes revendiquent comme leur, constitue un véritable style national ; il est en dehors de nos traditions littéraires. Cependant s'il est un peu

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rebutant au premier abord, ce style prend à la longue singulièrement de couleur et de pittoresque. La phrase de M. Picard donne à chaque instant, binon une impression de beauté, du moins une impression de force. Et cette caractéristique du style est peut-être bien la caractéristique de l'œuvre toute entière. De tous les volumes qu'il a publiés, il n'en est pas un dont on puisse dire avec cerlifcide qu'il passera à la postérité, mais il n'en est peut-être pas un non plus qui ne brille par des qualités de pittoresque et doriginalité.

Et voici qu'au moment même où je formule ce jugement sur le style de M. Picard et vais presque céder à la tentation de juger l'homme d après ses livres qui se trouvent épars sur mon bureau, il me vient un véritable scrupule et l'appréhension de ne pigs tenir tout entier dans le champ de ma vision celui que j'ai entrepris de faire mieux connaître.

Bien qu'il ait beaucoup écrit, M. Picard n'est pas un homme de lettres. Ceux qu'on a le droit d'appeler de ce nom ont fait de la littérature le but et la raison d'être de leur vie; ils ont ramené toutes leurs idées, toutes leurs sensations, toutes leurs émotions vers l'unique souci de l'œuvre à publier et leur vie se résume dans leurs livres. M. Picard ressemble peu à ce portrait; il a été homme d'action plus qu'homme de cabinet et pour le bien comprendre, il faut le regarder vivre.

Edmom) Picard 259

Lors du grand procès dé Mdns (^), quand M. Picard, point de mire de tout un peuple, prononça la fameuse harangue qui se termine par ces paroles enflammées: « Acquittons-les et allons légiférer! »> dans la salle d'audience où le public et les juges eux-mêmes frémissaient au souffle de l'orateur, il n'y avait peut être pas un homme pour qui ne parût aident que M. Picard était d abord et avant tout un orateur politique.

Pour le monde du Palais qui chaque jour le voit aux audiences forcer lattention des juges en démontant devant eux le mécanisme des intérêts privés et qui suit d'un œil attentif la suite de ses travaux juridiques, M. Picard est avant tout un jurisconsulte et un avocat.

Cependant il apparaît comme « le Professeur » à quelques jeunes enthousiastes de ses leçons de droit et de philosophie à V Université nouvelle.

Et pour nous qui Tétudionsà distance et presque uniquement sur son œuvre imprimée, il semble qu'il doive plus spécialement apparaître sous la forme d'un publiciste et d'un homme de lettres.

Toutes ces appréciations sont justes et toutes

(1) Célèbre procès d'assises qui dura trois semaines de mai en Tan 89 ; 27 socialistes accusés d'attentat et de eomplot contre la sûreté de l'Etat — environ 150 témoins — à la barre 19 avocats parmi lesquels Paul Janson, Eugène Robert et Edmond Picard. Acquittement triomphal.

260 Edmond Picabd

sont fausses. La vérité c'est que M. Picard est à la fois et au môme titre un écrivain, un politique et un jurisconsulte. Son originalité, c'est de n'avoir jamais scindé sa vie et de s'être donné tout entier à chacune de ses entreprises.

Certes il ne serait pas impossible d'établir une sorte de gradation dans les manifestations de cet esprit si étonnamment divers |et l'on pourrait avec justice placer au premier plan sa vie judiciaire et après elle sa vie politique pour n'accorder que le troisième rang à sa vie littéraire et artistique f). Pour justifier une telle classification il suffirait entr'autres preuves de faire remarquer que M. Picard n'a écrit la plupart de ses œuvres littéraires que pendant la période des vacances et comme pour se reposer de ses autres occupations ; le plus souvent il les a écrites d'un jet, sans fatigue, et parfois môme ne les a présentées au public que sous forme de préface à des travaux plus importants ; c'est ainsi que la Paradoxe sur Vavocat a été publié d'abord en tête du Jowmal des Tribunaux et Mon oncle le Jurisœnsulte en tête des Pandectes belges. J'estime cependant que la complexité d'esprit et la variété d'humeur d'un tel

(1) Notons à ce sujet une opinion curieuse. J.-H. Rosny disait un jour devant moi que l'Art pour M. Picard était une griserie, une ivresse qu,il s'accordait à certains Jours, et plus distinguée que l'alcool.

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homme repoussent à priori toutes ces classifications.

La véritable caractéristique de M. Picard (ou tout au moins, nest-ce-pas, ce qui me paraît être tel) c'est d avoir été follement épris du plaisir de vivre, cest d'avoir aimé la vie pour elle-même et avec une sorte de fureur, c'est d'avoir voulu la vivre sous toutes ses formes.

A la lumière de cette constatation, la carrière de M* Picard apparaît harmonieuse et logique jusqu'en ses plus apparentes contradictions. Cette exubérance de vie si semblable à celle qui caractérisait les Rubens, les Teniers et les Jordaens implique de l'outrance et des exagérations, elle ^implique aussi de brusques revirements et des révolutions morales aussi soudaines qu'absolues.

Et toutefois, llamand fils de flamande, M. Picard n'a eu qu'à se développer selon sa propre nature pour ne se départir jamais d une' lucidité d'esprit, d'une opiniâtreté de conduite et d'un certain bon sens pratique qui expliquent le succès de pi^sque toutes ses entreprises.

Quoiqu'il ait fait, il est toujours demeuré luimême, c'est-à-dire nn passionné, un impulsif, quelquefois même un brutal (^) mais encore et

(1) Il 8'agissait d'une série d'articles dans la Jeune Belgique, S'offensant des attaques dont il était l'objet, M. Picard attendit M. Giraud à la soctie de soiir domicile et l6 roua de coups sur la

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toujours malgré tous les raffiaements apparents un être viril et sain demeuré tout près de la mère nature.

C'est parce qu'il a Tintuitive notion de la vérité de cette remarque que le bon peuple de Flan Ire a toujours reconnu M. Picard pour sien, même au temps où il paraissait s aristocratiser le plus en se créant une vie de faste et d'ostentation dans le somptueux hôtel de la Toison d'or. C'est qu'avec l'étrange intuition qu'il faut lui reconnaître, le peuple comprenait que tout ce décor de luxe et de vanité n'était pour cet homme laborieux et sobre que la réalisation d'un caprice éphémère. Dans sa simplicité ce peuple jugeait mieux que les politiques et les dilettantes, en dépit des apparences il pénétrait jusqu'à Tâme de son tribun et il la sentait vibrante d'amour, éprise de justice, loyale et dévouée.

Telle est aussi l'impression dernière que me laisse ce commerce prolongé avec les œuvres de M. Picard. Il a eu une belle vie et vraiment rare à notre époque.

C'est un homme d'action véritable. Son rôle d'initiateur, de critique encourageant, de Mécène

voie publique. Conséquences . l^ un procès-verbal de police ; 2*» un duel au pistolet sans résultat. Du chef de coups avec préméditation, M. Picard fut condamné à 200 francs d'amende, du chef de provocation en duel à 100 francs ; du chef de duel à 50 francs. M, Giraud s'en tira pour 160 francs.

Edmond Î^icaed 2èÈ

éclairé, de lutteur enthousiaste a été Tun des facteurs principaux de Tacttielle renaissance d'art en Belgique. Son rôle politique, entièrement dévoué aux humbles, aux faibles, a ix opprimés est un des plus nobles que je connaisse; il donne à ceux qui Tétudient et surtout aux jeunes gens une impression fortifiante et consolante. Enfin sa vie judiciaire faite d'honneur, de désintéressement et de travail acharné laissera dans le monde du Palais le souvenir d'un avocat modèle et d'un jurii^consulte perspicace; ce sont des titres dont il est peu d'hommes qui puissent se glorifier.

Table des Matières

Préface I

Pierre Louys 37

Jean Lorrain 73

Ferdinaiid Brunetière . . . ... . . 113

Manrice Barrés 147

Edmond Picard 195

373ST BR ' S3HMJS-00

ml

DATEDUË 1

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