O LES VOUTES EN BERCEAU
Saint-Genou, mais les doubleaux de la voûte des tribunes correspondent à un mur plein dans l'axe vertical des supports.
Quoi qu'il en soit, si les piles flanquées de trois colonnes se répandirent dans un petit nombre d'églises romanes auvergnates, celles de Saint-Nectaire, de Chaurlat,d'Ennezat, de Mozac et de Saint-Amable de Riom sont les seules dont la nef était totalement dépourvue de doubleaux. En effet, un doubleau central existait à l'origine dans la nef à Notre- Dame du Port, à Orcival, à Saint-Saturnin, à Cournon, à Saint-Myon et deux doubleaux étaient appareillés sous la voûte baut e de Saint-Paid d' Issoire (1) . La preuve s' en déduit de l'existence au milieu de la nef de piles cylindriques flanquées de quatre colonnes à Notre-Dame du Port, à Issoire, à Orcival et à Saint-Saturnin. Ce plan exceptionnel de supports romans qui se retrouve dans l'église de Moirax (Lot-et-Garonne) doit être considéré comme le prototype de celui des piliers gothiques des cathédrales de Chartres, de Reims et d'Amiens. Comme les doubleaux primitifs n'existent plus et ne sont pas figurés sur les plans des quatre églises que je viens de citer et comme les chapiteaux des colonnes qui les soutenaient se trouvent au niveau de l'appui des baies des tribunes, sauf sous le premier doubleau de la nef à Issoire qui est encore intact, certains archéologues ont émis l'opinion qu'une poutre de gloire venait s'appuyer sur leurs tailloirs. Cette hypothèse ne vaut pas la peine d'être discutée, car on sait que les poutres de gloire se trouvaient toujours à l'entrée du chœur ou du transept, mais jamais au milieu de la nef.
En réalité ces doubleaux très bas, comme ceux qui limitent le carré du transept des églises romanes d'Auvergne, portaient également un mur extradossé qui était
(1) A Menai (Puy-de-Dôme), les quatre colonnes engagées dans toutes les piles de la nef prouvent l'existence de doubleaux sous la voûte en berceau qui s'est écroulée.
E. Chauliat, del.
Restitution du doubleau central de la net à Notre-Dame du Port.
percé de deux ou trois petites arcades en plein cintre retombant sur des colonnettes. Ainsi s'explique pourquoi leur sommier ne coïncidait pas avec la naissance de la voûte en berceau. Ce système d'étrésillonnement ajouré qui avait l'avantage de diminuer le poids du mur extra- • dossé apparaît au x^ siècle à Saint-Géneroux (Deux-Sèvres) au-dessus des arcs qui font communiquer la nef et les bascôtés avec le transept. On en trouve quelques exemples au xi^ siècle à Morienval, à Yignory et dans les croisillons de Saint-Etienne de Nevers, mais c'est en Auvergne qu'on l'applique systématiquement au xii^ siècle dans les grandes églises, comme Notre-Dame du Port, Issoire, Saint-Genès de Thiers, aussi bien que dans les paroisses rurales, par exemple à Glaine-Montaigut (Puy-de-Dôme). L'architecte de l'église d'Ennezat fut l'un des premiers à en faire usage autour de la croisée et j'en signalerai un exemple bien curieux à Notre-Dame du Port au-dessus de l'arcade de la tribune occidentale où le mur extradossé est ajouré par des baies superposées."
Ainsi le doubleau central de la nef de Notre-Dame du Port, d'Orcival, de Saint-Saturnin et les deux doubleaux du vaisseau central à Saint-Paul d' Issoire qui jouaient le rôle d'arcs-diaphragmes et de renforcement retombaient sur des colonnes encore existantes et dont les chapiteaux sont restés en place, mais les murs extradossés avaient l'inconvénient de nuire à la perspective de la nef et le clergé fit supprimer les doubleaux qui les soutenaient à une époque inconnue. L'étrésillonnement par un arc central est une rareté archéologique , mais j'en citerai d'autres exemples dans des églises romanes lainbrissées, comme à Presles (Aisne) et à Villers-Saint-Paul (Oise) où le plan des supports se modifiait pour soutenir un seul arc-diaphragme au milieu de la nef.
Si l'absence d'arcs-doubleaux sous une voûte en berceau n'est pas un critérium d'archaïsme, surtout en Auvergne où
ET d'arêtes sans DOUBLEAUX 11
l'architecte de Saint-Amable de Riom adopta ce parti dans l'une des plus jeunes églises romanes de cette province dont les grandes arcades sont brisées, ainsi que la courbe de la voûte, ne faudrait-il pas considérer comme plus anciennes que les autres les voûtes en berceau dont la naissance n'est pas accusée par un cordon horizontal en berceau, par exemple à Saint-Martin du Canigou, à Ennezat et dans la plupart des églises auvergnates ? Cette moulure d'imposte destinée à dissimuler le raccord d'un mur et d'une voûte semble être liée à la présence d'une série de doubleaux, car elle relie les tailloirs des chapiteaux qui les soutiennent, sauf dans la nef et le transept du Ronceray d'Angers.
Le cordon fait défaut à Saint-Savin et sous les berceaux annulaires des cryptes de Saint-Philibert de Tournus et de la cathédrale de Chartres, mais on en voit un exemple à Saint-Etienne de Nevers entre les doubleaux de la nef. Si les architectes auvergnats n'en font pas usage, c'est peut-être à cause de la rareté des doubleaux, mais c'estaussi par système, car il ne soulignaient pas l'appui des baies des tribunes par un cordon, comme en Normandie ou dans le nord de la France, et les culs-de-four des absides romanes d'Auvergne ne reposent pas sur une moulure en biseau, comme en Bourgogne et en Poitou. L'archaïsme des voûtes en berceau ne peut se déduire que du caractère de l'appareil des murs ou du style des travées : encore faut-il se demander si la voûte n'a pas été faite après coup sur la tribune du narthex de Saint- Philibert de Tournus, sur la nef unique de Saint-Etienne de Beaugency et sur les croisillons de Saint-Hilaire de Poitiers ?
Les voûtes d'arêtes sans doubleaux, fréquentes dans l'architecture romaine, ainsi qu'on peut le constater dans les caves du forum d'Arles, furent employées dès le vi^ siècle par les constructeurs qui voulurent voûter le bas-côté annulaire d'une église ronde ou octogone comme Saint-Serge et Saint-Bacchus de Constantinople et Saint- Vital de Ra-
venne. Ils montaient une voûte d'arêtes dans l'axe de chaque travée trapézoïdale et remplissaient les espaces intermédiaires avec des voûtes irrégulières à cause des lunettes de pénétration produites par les arcades ou par l'archivolte des fenêtres, mais en France les plus anciennes voûtes d'arêtes sans doubleaux se trouvent dans les bascôtés de la crypte de la cathédrale de Chartres que l'évêque Fulbert faisait terminer à l'automne de l'année 1024 et dans la crypte de Saint- Aignan d'Orléans consacrée en 1029. On en rencontre de nombreux exemples dans les cryptes et les déambulatoires des églises romanes d'Au-. vergne. La plantation de quatre colonnes dans l'hémicycle des cryptes à Royat, à Notre-Dame du Port, à Issoire, à Orcival, à Saint- Saturnin est particvdière aux cryptes de cette province. Il en résultait une grande irrégularité dans la forme des espaces à voûter, d'autant plus que le déambulatoire de ces cryptes est bordé de colonnes monolithes, comme celui du sanctuaire, au lieu d'être limité par des piles, comme dans les cryptes de la cathédrale d'Auxerre, de Saint-Benoît-sur-Loire et de Saint-Eutrope de Saintes. D'autre part, quand une crypte était recoupée par deux ou trois files de colonnes, par exemple à Condé (Cher), à la cathédrale de Bayeux et à la Trinité de Caen, les doubleaux auraient été plus gênants qu'utiles pour séparer des petites voûtes d'arêtes, vu la faible surface du tailloir. En Angleterre où les architectes espaçaient beaucoup plus les colonnes des cryptes romanes, des doubleaux surbaissés sont appareillés entre de larges voûtes d'arêtes, comme dans la crypte de la cathédrale d'Auxerre.
Il est inutile de citer toutes les cryptes voûtées d'arêtes sans doubleaux dont les exemples sont très nombreux, mais cette particularité se rencontre surtout dans les déambulatoires auvergnats où les voûtes aux arêtes sinueuses sont tangentes les unes aux autres. Leur sommier commun
bien taillé repose sur de fortes colonnes engagées à l'entrée des chapelles rayonnantes, comme à Notre-Dame du Port à Cournon,à Issoire,à Orcival,à Saint-jNectaire et à Volvic. En dehors de 1" Auvergne, on peut citer les voûtes d'arêtes
E. Lurand, phot.
Voûtes du bas-côté sud à Saint-Savin.
sans doubleaux des déambulatoires de Saint-Etienne de Nevers, du Dorât, de Saint-Léonard de Fontgombavdt, de Notre-Dame la Grande et de Saint-Hilaire de Poitiers qui retombent également sur des colonnes engagées, contrairement à l'usage de faire correspondre la naissance des voûtes d'arêtes avec des angles rentrants, mais on voit sous les tribunes des croisillons de Saint-Etienne de Caen et
E. Chauliat, del.
Salle de l'évêché d'Angers.
ET d'arêtes sans DOUBLEAUX 15
dans les bas-côtés de Cerisy-la-Forêt des arêtes qui coïncident avec des colonnettes, comme dans les collatéraux de la cathédrale du Mans. Dans le rond-point de Bénévent (Creuse), les berceaux brisés transversaux se relient par des lunettes en pénétration.
Il ne faut pas classer dans la catégorie des voûtes d'arêtes sans doubleaux celles de certains déambulatoires dont la voûte en berceau annulaire semble se composer d'une série de voûtes d'arêtes irrégulières formées par les pénétrations qui se produisent au droit des arcades et des fenêtres, comme à Saint-Savin (Vienne) et à Sainte-Radegonde de Poitiers. Les architectes normands et bourguignons étaient absolument réfractaires à la suppression des doubleaux entre des voûtes d'arêtes et même en Auvergne les voûtes d'arêtes des bas-côtés sont séparées par des doubleaux. Si les voûtes d'arêtes des collatéraux de Saint-Savin (Vienne) et des salles de l'évêché d'Angers sont dépourvues de doubleaux, c'est que leurs retombées s'appuient sur des piliers cylindriques et sur des colonnes isolées, comme dans les salles capitulaires de Beaulieu et d'Obasine (Corrèze),dans le grand cellier et l'aumônerie, au Mont-Saint-Michel.
Ainsi l'absence ou la présence de doubleaux sous une voûte en berceau ou entre des voûtes d'arêtes ne peut servir d'élément de date dans une église romane, car les deux systèmes furent employés concurremment depuis l'époque romaine jusqu'au xiii® siècle. Dès le ix® siècle, on peut signaler des voûtes d'arêtes avec des doubleaux sur la crypte de Saint-Médard de Soissons et sans doubleaux sur celle de Saint-Philibert de Grandlieu. D'ailleurs, l'absence de doubleaux est beaucoup plus fréquente au xii® siècle qu'au xi® siècle. Enfin les croisées d'ogives sans doubleaux qui recouvrent les salles basses de l' évêché de Meaux ne peuvent être classées parmi les plus archaïques du xii^ siècle et constituent une véritable exception.
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