‹ Les voyages advantvrevx de Fe d Mendez Pinto;Chapitre 100 sur 101 · CHAPITRE LXXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXVI

De l<i cbarité auec laquelle nous fusmes traitiez en crelle prison , et du surplus qui nous y arrina.

Aprks que Ton nous eut fouettez de la fiMt» que ie vous viens de direi notis fusmes conduits dans vue grande chambre qu'il y auoit dans la prison en façon d'infirmerie^ où estoient couchez pltisieurs malades et blessez , les vns sur des lîcts , et les autres emmy la placé. La nous fusmes pansez incontinent auec quantité de drog[ues , de lauements, de restringents , et de poudres que Ton mist par dessus nos playes ; par ou fut vn peu allégée la douleur que nous sentions des coups de fouet. A quoy s'employoient des hommes fort honorables, tels quepeuuent estre en Portugal parroy nous les Confrères de la Miséricorde qui sèment charitablement et pour rhonneur de Dieu ceux qui sont malades y et les pouruoyent libéralement de ce qui leur est nécessaire. Comme il y auoit desia vnze ioiirs que Ton nous pansoit , nous commencions de nous treuueryn peu mieux, mais sur le poinct que

nous regrettions tiostre mauuaise fortune en ce c[u'on nous auoit condamnez rigoureusement à aiioir les poulces couppez , il plût à Dieu qu'vn raatin, lorsque ^ous ne pensions à rien moins , nousvismesentrerdansrinfirmeriedeux hommes <le bonne mine, vestus de longues robbes de satin violet et qui portoient en main des verges blanches en façon de sceptres. A Tabord de ceux-cy tous les malades qui estoient dans la chambre s^escrierent, pitau hinacur Macuto Cheudoo , c'est à dire , que les Ministres des œuures de Dieu vien* nent aueo luy; à quoy ils rospondirent haussant leurs verges ; plaise à Dieu vous donner patience en vos trauauxet vosaduersitez. Alors s'estant mis à donner des habillemens et de l'argent à ceux qui estoient les plus proches d'eux, ils s'en vin* drent iusques à nous; et après nous auoir salués fort courtoisement auec démonstration d'estro touchez de nos larmes, ils nous demandèrent, qui nous estions, et de quel pays, ensemble pourquoy l'on nous retenoit là prisonniers. A quoy nous fismes responce en pleurant , que nous estions estrangers, natifs du Royaume de Siam,et d'vne contrée qui s'appelloit Malaca. Qu'au demeurant, comme nous estions mar* chands , et assez bien pourueus des commodités du monde , nous estans embarquez anec nos marchandises en intention de gaigner le port de

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Liampoo , nous auions fait naufrage vis à vis des Isles de Lamau^ et perdu là tout nostre bien sans sauuer autre chose que nos misérables personnes en réquipage qu'ils nous voy oient. En suitte de cela nous adiousta^mes qu'ainsi maltraittez de la fortune, estant arriuez à la ville de Taypor le Chumbin de la lustice nous auoit pris sans au* cun subj ecty nous faisan t accroire que nous estions des voleurs et des vagabonds , qui pour fiiir le trauail nous en allions gueusant de porte en porte, entretenant notre fainéantise des aumosnes qui nous estoient données iniustement ; dequoy le Chumbin ayant faict des informations à sa volont(^y comme estant luge et partie, il nous auoit mis aux fers dans la prison, où depuis quarante deux iours nous endurions beaucoup de faim et des trauaux incroyables, sans qu'il se treuuast personne qui nous voulust ouyr en nos iustifications ; tant pour n auoir dcquoy faire des présents pour maintenir nostre droict, que pour ne sçauoir parler la langue du pays. Pour conclusion nous leur dismes, que cependant sans auctme cognoissance de cause, l'on nous auoit condamnez au fouet , et mesme à auoir les poulces coupe/, comme des larrons ; de sorte que nous en auions desia ospreuué la première peine, auec tant de rigueur et de cruauté que les marques n'en paroissoient qtie trop visibles sur nos

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Yniserables corps; et qu'ainsi nous les conjurions par la charge qu'ils auoient de seruir Dieu en assistant les pauures affligez , de ne nous abandonner à ce besoing, puis que nostre extrême pauureté nous rendoit odieux k tout le monde , et nous exposoit à souffrir quantité d'affronts. Ces deux hommes nous ayant escoutcz attentivement demeurèrent tous pensifs et tous estonnez des paroles que nous leur dismes. A la fin haussant vers le Ciel leurs yeux tous baignez de larmes, et mettant leurs genoux à terre, O puissant Seigneur, dirent-ils , qui présidez aux lieux très-hauts, et de qui la patience est incomprehensible^ bénit soyez-vous à jamais, puisque vous auez agréable que les plaintes et les regrets des misérables nécessiteux paruiennent iusques à vous, affin que les grandes offences que commettent contre vostre diuine bonté les Ministres de la lustice ne demeurent point impunies : aussi esperons-nous que par vostre saincte loy ils seront chastiez tost ou tard. Us s'informèrent alors de ceux qui estoient autour de nous des choses que nous leur auions dites, et enuoyerent inconti-* «ent quérir le Greffier, qui auoit en main la sen* tence. Ils luy commandèrent d'abord , que sous peine d'vne grande punition , il eust à apporter toutes les procédures qui auoient esté faictes contre nous : luy ne manqua point de venir k

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mesme temps , et de leur raconter au long tout ce qui s'estoit passé, ensemble le premier subject de cette affaire. Ce qui fit que les deux Officiers voyant qu'il n'y auoit plus de remède au fouet que nous auions desia souffert, présentèrent requeste à l'instant pardeuant le Chaem , à laquelle il fut respondu de cette sorte par vne dépêche du Parlement. La miséricorde n'a point de lieu où la lustice perd son nom. Cela estant , Ton ne peut accorder le contenu de vostre de* mande , laquelle requeste estoit signée en bas par le Chaem y et par j^uict Comchacis, qui sont comme luges criminels. Ce mauuais procéder estonna grandement ces deux Procureurs des panures , ainsi nommez à cause de leur office; de manière que poussez d'vn extrême désir de nous tirer de cette peine, ils firent incontinent vne autre requeste qu'ils addresserent à la souueraine Chambre de lustice dont i'ay parlé au Chapitre précèdent, où estoient luges les Religieux Menigrepos et Talegrepos, assemblée qui s'ap* pelle en leur langue Xinfau nicar pùau ; qui si* gnifie, le souffle du Créateur de toutes choses. En cette requeste confessant comme pécheurs ce dequoy l'on nous accusoit nous auions recours à la miséricorde. Comme en effect nou9 en tirasmes de la satisfaction , car la requeste fut incontinent présentée à ceux qui presidoient dans cette Gham-

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bre qui estoiân t vingt-quatre Talegrepos, hommes Religieux tels que les Capucins parmy nous , et de grand crédit , tant à Tendroit du Roy que du peuple. Aussi ont*iis d'ordinaire vue absolue iu« riadiction sur les différents des panures et de ceux qui ne sont pas capables de soustenir Feffort des roeschants qui plaident contr'eux. Si tost que la nequeste leur fut présentée, ils s'assem* blerent au son d'vne cloche , et virent le procez d'vn bout à l'autre , de manière qu'ayant pris garde que nostre bon droit s'en alloit perdu à faute de secours , ils dépescherei\t incontinent deux de leur Chambre, lesquels auec vn exprès mandement où les seaux estoient attachez , s'en allèrent taire deffence au Parlement de Chaem de connoistre.de cette cause, qu'ils euoquerent pardeuant eux ; Inhibition que le Parlement tint pour valable par des lettres patentes portans ce& mots , « Nous assemblez en cette Chambre de lus- « tice du Lyon couronné au Throsne du Monde, « ayant veu la requeste présentée aux vingt-qua- « tre luges de la vie austère, consentons que ces « neuf estrangers soient renuoyez par appel au tt siège de l'Aytau des Aytaus en la ville de Pe- « quin , afin que par voye de miséricorde l'on ait « à modérer à leur faueur la sentence donnée a contre eux. Faict le septiesme iour de la qua- « triesme Lune, Tau vingt-troisiesmc du règne

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« du fils du Soleil. » Auquel consentement le Chaem auoit signé auec huict Conchalins de la Chambre Criminelle, qui en sont comme Cionseillers. Ces lettres nous furent à mesme temps apportées par les deux Procureurs des pauures^ qui s'estoient chargez volontairement de cette affaire, si bien que les ayant prises de leur main, nous leur dismes que nous prions Dieu de leur rendre ce qu'ils nous faisoient pour Tamour de luy. Sur quoy nous regaixlant d'vn œil de pitié, Vueille, nous respondirent**iIs , sa bonté céleste vous guider en la cognoissance de ses œuures, afin qu'en icelle vous puissiez auec patience recueillir le fruict de vos trauaux^ comme ceux qui appréhendent d'offenser son sainct Nom.

Fm DU TOME PREMIJ^R.

PARU. — ncrRimiii ti 1. fo rui> dn Sriiio , n. i4'

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