CHAPITRE LXXXV
Comme de la ville de Taypor nous fusmes menez en cclJe de Nanquiu, et des choses qui nous y arriucrent.
Nous demeurasmes vingt-six iours tous entiers dans cette rude et misérable prison dont i'ai parlé cy-deuant; et il faut que Taduonë que nous creusnies y auoir esté vingt-six mille ans , pour les grands mapx que nous y soufirismes; car sans apparence d'aucun remède nous sentions nos forces s'affoiblir insensiblement par la misère qui nous accabloit ; iusques £ ce poinct qu'vn de nos compagnons appelle loan Rodriguez Brauo, nous mourut entre les mains mangé des poux , sans qu'il nous fust possible de l'assister ; et ce fût par vn grand miracle que nous* mesmes nous sauuasmes de cette vermine. A la fin vn matin , lors que nous ne pensions à rien moins , tous chargez de fers que nous estions , et si foibles que nous pouuions parler bien à peine, nous fusmes tirez de cette prison et mis à la chaisne. De cette façon l'on nous embarqua auec plusieurs autres, iusques au nombre de
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trente ou quarante, qui pour auoir esté conuaincus de forfaicts énormes , estoient renvoyez comme nous pour leur appel au Parlement de Nanquin^ où comme i'ay desia dit, réside tousiours vn Chaem de lustice , qui est comme vn souuerain titre de Vice-Roy de la Chine. Là mesme il y a y n Parlement de quelques six vingts Ge/'ozemos et Ferucuas, tels que pourroient estre ceux que nous appelions Conseillers du Parlement, luges, et Rapporteurs de toutes les causes, tant ciuiles que criminelles, sans qu*il sôit permis d'appeller de leur sentence, si ce n*est en vne autre Chambre qui a du pouuoir sur le Roy même, ou si Ton appelle, c'est en dernier ressort , et comme si Ton en appclloit au Ciel. Pour mieux entendre cecy, il faut sçauoir, qu'encore que ce Parlement et autres semblables, qui sont dans les principales villcïs du Royaume ayent vn pouuoir absolu du Roy, pour le criminel et pour le ciuil , sans opposition ny appellation quelconque , neantmoins il y a vne autre Chambre de lustice qui s'appelle la Chambre du Créateur de toutes choses , où il est permis d'appeller en matière des choses les plus importantes et sérieuses. En cette chambre assistent d'ordinaire vingt*quatre Menigrepos, qui sont certains Religieux fort austères en leur façon de viure,tels que peuuent esire les Capucins
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parmy nous. Et sans mentir s'ils estoient Chres* tiens 9 Ton pourrait espérer d'eux de fort grande» choses à cause de leur abstinence , et de leur probité merueilleuse. Geux*cy ne sont iamais admis au rang des luges qu'ils n'ayeot 70. ans passés , et sont nommez à ce conseil par Taduis et l'approbation de leurs Prélats y hommes incorruptibles j et qui sont si iustes en toutes les causes desquelles il y a appel pardeuanC eux, qu'il n'est pas possible d'en treuuer de p1u5 équitables. Car quand ce seroit contre le R07mesme , et contre toutes les puissances qa'on sçauroit s'imaginer dans le monde, nulle considération pour grande qu'elle soit n'est capable de les faire forligner tant soit peu de ce qii'i/5 croyent estre de Justice. Nous estans embarquez de la façon que i'ai dit , ce mesme iour enuiron la nuict nous allasmes coucher à une grande ville appellée Potinleu, dans la prison de laquelle nous fusmes nc^uf iours à cause de fa grande quantité de pluyes qu'il y eut en la conjonction de la nouuelle Lune. Là il plût à Dieu que nous rencontrasmes vn Aleman prisonnier, qui nous accueillit auec vne grande charité. Âpres que nous luy eusmes demandé en langue Chinoise 9 qu'il entendoit aussibien que nous, de quel pais il estoit, et quelle fortune l'auoitlà conduit, il nous dit» qu'il estoit de Moscouie,
J)B FEBNA.KD MBI9PEZ PINTO. Suj
natif d'vne tille appellée Hiquegens; qu'au reste il y pouuoit ouoir cinq ans qu'on Tauoit con-' damné à tenir prison à perpétuité pour auoir esté accusé de la mort d'vn homme , mais qu'en qualité d'estranger il en auoit appelle au siège de Aytau de Batampina en la ville de Pequin qui eatoit Admirai souuerain par dessus les autres trente deux establis dans cet Empire conformément à chaque Royaume. II adiousta là-dessus que cet Admirai par vne particulière iurisdiction auoit vn plain pouuoir sur tous les estrangers qui arriuoient de dehors ^ ce qui luy faisoit espérer d'en tirer quelque secours , en intention cie s'en aller mourir Chrestien parmy les Chres-* tiens s'il auoit tant de bonne fortune que d'estre remis en liberté. Apres les neuf iours de temps que nous passasmes dans cette prison , nous fusmes rembarquez de nouueau , et nauigeasmes amont vne fort grande riuiere sept iours durant, à la fin desquels nous abordasmes la \ille de Nanquini Auec ce que cette ville est la seconde de tout cet Empire , elle est la capitale des trois Royaumes de Liampoo, Fanjus, et Sambor. Là nous demeurasmes vn mois et demy en prison i et y souffrismes tant de peines et de misères que réduits aux dernières extremîtez. nous y mourions insensiblement à faute de secours, sans faire autre chose que regarder le
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Ciel d'vn œil pitoyable , car le malheur voulut pour nous que la première nuict que nous j arriuasmes, l'on nous vola tout ce que nous auions. D'ailleurs , comme la prison estoit si grande , qu'il y auoit alors plus de 4ooo. personnes , comme l'on nous a asseuré, bien difficilement pouuoit*on s'asseoir en quelque endroit que ce fust sans estre volé^ et tout aussitost couuert de poux. Apres que nous y eusmes passé, comme i'ay dit, vn mois et demy, le An-* chacy qui estoit un des luges deuant qui l'on deuoit plaider hostre cause , prononça nostre sentence à la requeste du Procureur fiscal, dont la teneur estoit : Qu'ayant veu nostre procez que le Chumbin de Taypor luy auoit enuoyé, où par lés accusations à nous faictes l'on ne pouuoit tirer que de fort roannaises conséquences de nous , pource qu'encore qu'en nostre deffence il n'y eust point de contradiction de nostre costéyqueneantmoinsl'on ne deuoit pointadiouster foy à nostre déclaration selon l'équité en tel cas requise, que fussions publiquement fouettez sur les fesses, pour nous apprendre à mieux viure à l'aduenir, et que par mesme moyen l'on eust à nous couper les deux poulces des mains; dont il paroissoit par de manifestes soupçons que nous nous estions seruis à faire des voleries et autres crimes que le Souuerain luge qui n>
DE FERNANI) KENDEZ PINTO. 5^9
gne là haut au Ciel puniroit au dernier de nos
iours par vn appel de la souueraine puissance
de sa iustice , qu'au reste pour le surplus de la
peine que nous méritions il en appelloit au siège
de Aytau de Bataupina , à qui il appartenoit de
connoistre d'vn tel cas , pour la iurisdiction qu'il
auoit de mort et de vie. Cette sentence nous fut
prononcée dans la prison où nous estions aussi
résolus de mourir que de souffrir les rudes coups
de fouets qu'il nous falut endurer, de sorte qu'à
forced'estre frappés toute la terre d'autour de
nous fut couuerte du sang que nous respan-
dismes en abondance. Aussi d'vnze que nous
estions ce fut par miracle qu'il y en eut neuf
qui s'eschaperent la vie sauue; car il y en eut
deux qui n^oururent trois iours après , sans y
comprendre vn valet qui n'en fût pas quitte à
meilleur marché*
53o VOYAGES àDCAlTTUREUX