CHAPITRE XXllI
Des choses qui m'arriuerent après mon partemenl
d'Aaru»
Ayaitt pris congé du Roy d'Aaru, le m'erobarquay tout incontinent , et partis presqu'à Soleil couché 9 allant à val la riuiere à force de rames, iusques à vn hameau qui est à son emboucheure, composé de dix ou douze maisons couuertes de chaume* Ce lieu n'est habité que de gens fort pauures , et qui ne gaignent leur vie en ce pais qu'à tuer des Lézards , du foye desquels ils font du poison pour frotter les poinctes des flesches dont ils combattent. Car le poison de ce lieu, principalement celuy qu'ils nomment PocausiUm , est tenu d'eux pour le meilleur de ces contrées, à cause que la blessure en est sans remède. Le lendemain après que nous fusmes partis de ce hameau , nous fismes voile le long de la côte auec vn vent de terre , iusqu'au soir que nous doublasmes les Isles de Anchepisan , puis le reste du iouri et partie de la nuict nous cinglasmes en mer pour nous esloigner de terre. Mais enuiron
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la première garde le vent se changea en Nordest, car tels vents sont ordinaires en ceste Isle de Saroatra : ce qui fist que la mer fut esmeuë de telle sorte par la violence de la tourmente y que nous pensions tous estre perdus, à cause que nostre Lanchare n'auoit plus, ny mast, ny voilei Tvn et l'autre ayant esté mis en pièces par la tempeste; d'ailleurs l'eau y entroit desia par trois endroicts proches de la quille , et l'abondance en fut si grande en fort peu de temps, qu'incontinent nous allasraes à fonds sans pouuoir sauner aucune chose que ce fust. Peu de gens aussi s^eschapperent, car de vingt-huict hommes que nous estions dedans , il y en enst vingt-trois de noyez en moins de demy quart d'heure. Pour nous autres cinq qui restasmes par la miséricorde de Dieu , tous blessez que nous estions , nous passasmes le reste de la nuict sur des escueils, où les vagues de la mer nous ietterent. Là tout ce que nous peusmes faire fut de nous plaindre les larmes aux yeux, du triste éuenement de nostre infortune. Et d'autant qu'en ce temps-là nous ne sçauions, ny quel conseil prendre , ny quelle route , à cause que le p^ estoit tout marescageux , et enuironné d'vne si espoisse garenne , qu'vn oyseau , pour petit qu'il fust,-eust peu difficilement passer à trauers les branches, tant ses arbres saunages estoîent
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taoffus; nous denàeurasmes donc là par l'espace de ti*ois iours accroupis sur le petit rocher, où nous n'avions pour tous aliments que les limons et les immondices que Tescume de la mer j produisoit. Apres ce temps-là que nous passasmes misérablement y et auec beaucoup de peine, sans sçauoir à quoy nous résoudre, nous marchasmes tout vn iour le long de l'Isle de Samattra, enfoncez dans la vase iusqu'à la ceinture, et enuiron le Soleil couché nous arriuasmcs à Femboucheure d'vne petite riuiere, large d'vn traict d'arbalestre , que nous n'osasmes entreprendre de passer à nage, pour estre profonde, et nous fort lassez. Ainsi nous fasmes contraincts de passer toute la nuict en ce lieu , enfoncez dans Teâu iusqu'au col A ceste misère estoit jointe la grande incommodité que nous apportoient les taons et des mouscherons, qui sortis des bois prochains nous picquoient de telle sorte, qu'il n'y auoit pas yn de nous qui ne fust tout en sang. Le lendemain, si tost que nous apperceusmes le iour, quVn chacun de nous desiroit fort de voir, bien que nous eussions peu d'espérance de yiure, ie demanday à mes quatre compagnons , tous Mariniers, s'ils connoissoient ce pays-là, et s'il n'y auoit point auxenuirons quelque hameau où l'on pût treuuer du monde? Surquoy le plus vieil de tous, qui estoit marié à Malaca, ne pouuant re-
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tenir ses larmes; Hélas , me respondit-il , le lieu qui nous est maintenant le plus propre à vous et à moy, c'est le seiour de la mort , que par la miraculeuse assistance du Tout*Puissant, il faudra que nous rendions conte de nos péchez de* uaut qu*il soit peu de temps. Voilà pourquoy il est nécessaire de nous tenir prests, sans différer dauantage y puisqu'il est certain que nous deuons bien-tost espreuuer vne peine beaucoup plus grande que celle que nous endurons à présent; prenons donc en patience ce qui nous est enuoyi^ de la main de Dieu. Pour moy ie te prie de ne perdre point courage, quoique chose que tu voye, et que Tapprehension de mourir ne t'effraye point , puisque tout bien considéré il n*iin« porte que ce soit aujourd*huy, ou demain. Cela dit I il m'embrassa fort estroittement, et auec les larmes aux yeux , il me pria de le faire Chrestien ; pour ce , disoit-il , qu'il tenoit pour vne chose asseurée, laquelle il confessoit et croyoit fermement, qu'il luy suflisoit de l'estre pour sauner son ame; ce qu'il ne pouuoit faire autrement dans la maudite socte de Mahomet , où il auoit vescu iusqu*alors , et de quoy il demandoit pardon à Dieu. Ayant acheué de proférer ces dernières paroles^ il demeura mort entre mes bras. Car il estoit si foible qu'il n'en pouuoit plus, tant pour n'auoir mangea de long-temps, que
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pour vne grande blesseure que le fracas de la Lanchare luy auoit faicte à la teste , par où Ton liiy voyoit toute la ceruelle gastée et pourrie, comme n'ayant esté pansé; joinct que dans sa playe il y estoit entré vne quantité d'eau salée ^ et que les mouscherons Tauoient endommagée par leur morsure. Et certainement ce fut bien à mon grand regret que ie ne le peu secourir, tant pour le peu de commodité que i'en auois , que pour me treuuer si foible, que presque à chasque pas que iefaisois, ie tombois dans l'eau comme esuanoûy, à cause de la grande abon-* dance de sang que ie perdois, pour les blesseures que i'avois à la teste , et sur les espaules. L'ayant ensepuely dans la vase le mieux que nous peusmesy les autres trois Mariniers et moy prismes resolution de trauerserla riuiere, pour nous en aller dormir sur des grands arbres que nous voyons de l'autre costé , de crainte des Tygres et des Crocodiles dont ceste contrée est plaine, sans y comprendre beaucoup d'autres animaux fort vénéneux^ comme vne ihfinité de ces couleuures chapperonnées,dont i'ay parlé cy-deuant au i4* chap. et tout plain d'autres serpents esmaillez de verd et de noir, dont le venin est si contagieux^ qu'ils tuent les personnes seulement de leur haleine. Ceste resolution ainsi prise , i'en prié deux de passer les premiers , et
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l'autre de demeurer auec moj pour me soulager dans Feau , à cause que pour mon extrême foiblesse ie pouvois à peine me soustenir sur les pieds. Alors voila que Tvn des deux se ietta tout incontinent dans Teau , tous deux nous exhortans à les suinre, et à n'auoir point de peur. Mais hélas ! ils furent k peine au milieu de ceste riuiere, qu'ils se veirent attaquez par deux grands Lezardsy qui tout deuant nous, et en vn instant les meirent en pièces, et les traisnerent à fonds, laissants la riuiere toute sanglante, ce qui nous fut vn objet si effroyable , que nous n'eusmes pas mesme la force de crier; et pour moy ie ne sçav, ny qui me tira hors de l'eau , ny comme quoj i'eschappay. Car ie m'estois desia mis dans Teau iusqu'à la ceinture , auec cest autre marinier qui me tenoit par la main , à qui l'appréhension du danger présent auoit osté la connoissance de soymesme.
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CflAPITRE XXIV.
De qaelle rencontre ie fus mené en la Ville de Siaca ,
et de ce qui m'y aduint.
Me treuuant réduit à l'extrémité que ie viens de dire, ie fus plus de trois heures si hors de naoy j que ie ï^e pouuois ny parler, ny pleurer. A la fin l'autre marinier ot moy nous remismes dans la mer, où nous fusmes le reste de la iournée. Le lendemain matin ayant descouuert vne barque qui s'en venoit chercher l'emboucheure de la riuiere; si tost qu'elle fut près de nous, nous sortismes hors de l'eau, et nous mettant à genoux auec les mains jointes, et esleuées, nous les priasmes de nous venir prendre. A l'heure roesme ils cessèrent de ramer, et considérants le misérable estât où la fortune nous auoit reduits, ils iugerent incontinent que nous auions faict naufrage. De manière qu'après nous auoir abordez, ils nous demandèrent ce que nous désirions d'eux. A cela nous leur respondismes que nous estions Chrestiens , habitans de Malaca , et qu'à nostre retour d'Aaru la tempeste nous atioit
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ainsi mal-traittez depuis neuf iours ; qu'au reste nous les prions pour l'amour de Dieu de nous emmener auec eux où bon leur sembleroit. Làdessus il y en eust vu parmy eux, que nous iugeasme estre le principal , qui prenant la parole, à ce que je voy^ nous dit-il, vous n'estes pas en estât de nous pouuoir seruir, et gaigner la despence que vous nous ferez, si nous vous receuons dedans nostre barque. C'est pourquoy, si vous auez quelque argent cacbé , il est à propos que vous nous le donniez auparauanti et puis nous vserons euuers vous de la cbarité que vous nous demandez par vos larmes. Car autrement c'est en vain que vous espérez quelque remède de nous. Cela dit , ils firent semblant de s'en vouloir retourner, si bien que nous les priasmes derechef en pleurant de nous receuoir pour esclaues, et de nous aller vendre où il leur plairoit; à quoy i'adjoustai qu'on leur donneroit pour moy telle rançon qu'ils voudroient, comme ayant l'honneur d'appartenir de bien prez au Capitaine de Malaca;bien, nous respondirent-ils alors, nous sommes contents de n'user pas davantage de refus, à condition que si ce que tu dis n'est véritable, après t'auoir lié les pieds et les mains, nous teietterons tout vif dans la mer. Leur ayant répliqué de le faire ainsi en cas que cela ne fust, il y en eut quatre parmy eux qui se ietterent à
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terre tout aussi tost , et nous meirent dans leur barque ; car nous estions si foibles alors , et en si piteux estât , que nous ne pouuions nous remuer. Comme ils nous y tindrent dedans s'imaginants que par le moyen des fers, et du foiiet, ils nous feroient confesser où nous auions caché nostre argent, se persuadans tousiours que nous leur en donnerions, ils nous firent lier tous deux au pied du mast, puis auecque deux doubles cordes ils nous mirent tous en sang, nous frappans en hommes insensibles à la pitié. Or d'autant qu'à force de me battre ils m'auoient rendu demy mort, pour me faire reuenir^ ils ne me donnèrent point à moi comme à mon compagnon, d'vn certain breuuage compQsé d'vne manière de chaux , destrempée dans de l'vrine, dont l'effect fut tel , qu'en ayant pris , vn si furieux vomissement le surprist , qu'il vuida ses poulmons ^ et son foye ; de sorte qu'il en mourut vne heure après. Et par ce que dans ce qu'il vomit ils n'y treuuerent point d'or comme ils esperoient , Dieu voulut que cela fust cause qu'ils ne m'en firent point autant qu'à luy , mais seulement ils me lauerent les playes qu'ils m'auoient faictes à coups de fouet , auec le mesme breuuage, pour empescher que ie n'en mourusse. Ce qui toutesfois me causa vne douleur si extrême y que i'en fus à l'article de la mort
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Estant party de ceste rioiere , que Ton nomme Arissumhée , nous allasmes le lendemain après disner prendre terre en vn lieu dont les maisons estoient couuertes de chaulme , appelle Ciaca , qui est du Royaume de ïambes, là ils me tindrent yingt-sept iours , durant lesquels assisté de la fifiueur diuine, ie receus vne entière guerison de mes playes. Alors ceux qui auoient part \i ma personne , qui estoient sept de nombre , voyant que ie ne leur pouuois estre vtile en leur mestier , qui estoit de ne bouger de l'eau pour pescher^ m'exposèrent à l'encan par trois fois, sans qu'il se treuuast iaroais personne qui me voulust achepter. Ce qui fut cause que se défiants de me pouuoir vendre , ils me meirent hors de leur maison ^ pour ne me point donner à manger , puisque ie ne leur estois propre à rien. Il y auoit desia trente-six iours que i'estois hors de leur pouuoir, abandonné par ces inhumains, et mis à la pasture comme vn chenal de rebut , sans qu'il me restast d'autre inuention pour viure, que de demander de porte en porte quelque petite aumosne, que l'on me donnoit fort rarement, à cause que tous ceux de ce pays estoient grandement pauures, lors quVn iour, comme i'estois couché au Soleil , sur le sable , le long du riuage de la mer, où ie me plaignois à part moy de mes infortunes. Dieu permit qu'il
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vint à passer par là fortuitement vn Mahometan, natif de l'JLsle de Palimban ; cestuy-cy ayant esté autrefois à Malaca en la compagnie des Portugais, me voyant ainsi nud, et estendu sur le sable I me demanda si ie n'estois point Portugais aussi, et que l'eusse à luy dire la vérité. A qnoy ie luy fis responce que ie l'estois en effect, et nay de parens fort riches, quï luy donneroient pour ma rançon tout ce qu'il voudroit, s'il me vouloit mener à Malaca , ou i'estois nepueu du Capitaine de la forteresse, comme fils d'vne sienne sœur. Le Mahometan m'oyant parler ainsi; s'il est vray, me respondit-il , que tu sois tel que tu dis, quel si grand péché peux*tu auoir faict pour estre réduit au misérable estât où ie te vois maintenant ? Alors ie luy racontay de poinct en poinct comme ie m'estois perdu , et de quelle façon les sept pescheurs qui m'auoient là mené dans leur barque, et depuis dans lebr maison , m'en auoient chassé finalement , pour n'auoir treuué personne qui me voulust achepter. A. ces mots il me tesmoigna d'estre grande* ment estonné ; si bien qu'après auoir esté quelque temps tout pensif; Estranger, me dit*il, sache que ie ne suis qu'vn panure Marchand , tellement incommodé, que tout mon bien ne vault pas dauautage de cent Pardains , qui valent la pièce vingt-cinq sols de nostre monnoye;
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auec ce peu d'argent ie me suis mis au traffic des œufs d* Alatises , espérant par ce moyen de gaigner ma vie , ce que iamais ie n'ay sceu Ssiire. Mais estant bien asseuré maintenant de pounoir gaigner quelque chose à Mataca , si le Capitaine et les Officiers de la douane ne me Êiisoient le tort que i'ay ony dire qu'ils font à plusieurs Marchands de leurs marchandises , dequoy i'ay veu plusieurs personnes se plaindre, ie serois tres-content de m'y en aller. 'C'est pourquoy si tu iuges que ie m'y puisse rendre en asseurance, et que pour ton respect ie n'y reçoive aucun déplaisir, ie tascheray de te rachepter des pescheurs , desquels tu dis estre esclaue ; à cela ie luy respondis la larme à l'œil , qu'en Testât où ie me voyois pour le présent , ie iugeois bien qu'il n'y auoit pas d'apparence qu'il se fiast à moy de ce que ie luy dirois, tant pour mon extrême misère, qu'à cause qu41 luy pouuoit ^mbler que le désir d'estre deliuré de captiuité , me luy fist priser ma personne plus qu'on ne la feroit à Malaca. Mais que neantmoins s'il vouloit adjouster foy à mes serments , puis que pour l'heure ie n'auois point d'autre asseurance à luy donner, ie luy iurerois, et signerois de ma main, que s'il me menoit à Malaca , le Capitaine loy feroit beaucoup d'honneur pour l'amour de moy , ot qu'auec ce qu'il ue prendroit rien de^
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droits que deuoit sa marchandise , oe qu'il auroit fourny pour moy luy seroit payé dix fois au double. Bien, me repartit le Mahometan, ie suis content de te rachepter^ et te reconduire à Malaca , à la charge que tu ne diras rien de ce que nous auons conclud ensemble , de peur que tes Maistres ne te mettent à si haut prix , que ie^ ne te puisse tirer de leurs mains, bien que l'en ay la vorotité. Alors luy ayant confirmé par ser* ment de ne rien faire que ce qu'il voudroit, comme iugeant bien qu'en effect cette condition estoit nécessaire à exécuter mon dessein , cela fut cause qu'il eut de la créance en moy, et qu'il s'y fia fort facilen^ent.