CHAPITRE XXVI
De l'armée que le Roy d'Achem enuoya contre le Roy d'Aaru, et de ce qui luy aduint en arriuant h la riuiere de Panelicati.
Aprbs que i'eus recouuert ma santé, Pedro de Faria m'enuoya quérir à la forteresse, où il s'enquist de moy des choses que i'auois faites auec le Roy d'Aaru, ensemble comment, et en quel endroit ie m'estois perdu. Là-dessus ie luy ^ fis vne ample relation de tout le succez de mon voyage, et de la perte qui m'estoit aduenuë; dequoy il demeura tout estonné. Mais deuant que traitter d'autre chose , il est nécessaire de rapporter icy quelle fut la fin de cette guerre de ces deux Rpys d'Aaru et d'Achem , et quel l'appareil de leurs armes , afin que par là paroisse clairement la désolation que i'ay si souuent prédite auec tant de gémissements et de larmes , touchant nostre Malaca, forteresse grandement importante à l'Ëstat des Indes ; à cause de quoy ie n'ay peu retenir maintesfois mes plaintes, ce qui toutesfois est une chose qui semble estre
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mise en oubly par ceux qui auec plus de sujet en deuroient auoir la mémoire tousiours présente. Car ie reconnois que la raison veut que de deux choses il en faut exécuter vne, à sçauoir, ou ruiner entièrement la puissance du Roy d'Achem , ou par elle-mesme perdre misérablement tout le pays que nous auons conquis le long de la côte du Sud, comme Malaca, Banda, Maluco, Sunda,JBorneo, et Timor, et deuers le Nord, la Chine, le lappon, et les Lechies, plusieurs autres terres et ports , où les Portugais ont vn très-grand interest , pour le trafic qu'ils y font iournellement. Aussi y espèrent ils plus de profit qu'en aucun autre de ces endroicts descouuerts, au de-là du Cap de bonne espérance ; pour ce que l'estenduë en est si grande, qu'elle contient le long de la côte plus de ti^is mille lieues, comme l'on pourra voir aysément par les Globes et les cartes du monde qui en traittent au long, s'il est ainsi que leur graduation soit véritable. D'ailleurs si ceste perte aduenoit, ce que Dieu ne permettra point s'il luy plaist par son infinie miséricorde , bien que nous ne le méritions que trop pour nostre nonchalance y et pour nos péchez , nous courrions fortune de perdre aussi la douane de Mandouim, de la ville de Goa , qui est la meilleure chose que le Roy de Portugal ait aux Indes ; car c'est
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des Ports et des Isles que nous auons cy-deuant nonittiées , d'où dépend la plus grande partie de son reuenu ; en quoy ie ne comprends point les espiceries telles que sont la muscade ^ et les doux de giroffiie , ni les macis que l'on apporte de ces contrées en son Royaume. D'ailleurs, ie ne treuue pas à propos de parler icy de tout ce que ie pourrois dire de surcroist sur ce subject, comme en estant tesmoing oculaire ; car ce que i'en ay dit me semble suffire pour monstrer la grande importance de cette affaire , qui ne sera pas si tost reconneuê que je ro'asseure qu'on y apportera du remède. Maintenant pour reuenir à mon discours , ie diray que ce Tyran d'Achem fut conseillé par les siens ^ que s'il vouloit • prendre Malaca^ il n'en pourroit venir à bout en aucune façon que ce fust s'il l'attaquoit par mer, comme il auoit faict desia plusieurs fois, au temps que Dom Estienne de Gama,, et ses prédécesseurs estoient Capitaines de la forteresse , ou bien que pour s'en rendre maistre de ce costé , il falloit qu'il gaignast premièrement Iç Royaume d'Aaru, afin de se fortifier par après sur la riuiere de Panetican , où ses armes pourroient soustenir de plus prez la guerre qu'ils pretendoient de luy faire. Car alors il auroit moyen de fermer auec moindres fi*ais les détroits de Cincapura et de Sabaon , et ainsi empescher
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nos Nauires de passer es mers de la Chine , de ' Sunda, de Banda ^ et des Molucques ; joint que par mesme voye ils pourroient auoir les profits de toutes les drogues qui viennent de ce grand Archipelague , afin d'effectuer le nouueau contract , qui par Tentremise du Bâcha du grand Caire , auoit esté fait auec les Turcs ; et certainement ce conseil sembla si bon au Roy d'Achem, que l'approuuant pour le meilleur , et pour le plus asseuréy il fist tenir preste une flotte de cent soixante voiles , dont la pluspart estoient Lanchares de rame , et Galiottes , ensemble quelques Calaluzes du pais de laoa , et quinze Nauires de hault bord , fournies de munitions j et de viures. Dans ces vaisseaux il fist embarquer dix-sept mille hommes ^ à sçauoir douze mille combattans , et le surplus tous gens de Chourme, et Pionniers. Panny ceux-cy il y auoit quatre mille Estrangers, Turcs, Abissins, Malabares, Gusarates , et Luzons de l'Isle de Bornée. Leur General estoit vn nommé Heredin Mahomet, beau-frere du mesme Roy^ marié auec vne sienne sœur, et Gouuerneur du Royaume de Baarros. Toute ceste flotte arriua sans danger à ^ la riuiere de Panetican , où pour lors estoit le Roy d'Aaru, auec six mille hommes du pays, sans qu'il y eust pas vn Estranger; tant pour estre fort incommodé, que pour auoir jin pais
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dépoiirueu de viures pour Tchtretien des soldats. A leur arriuée les ennemis treuuerent qu'il faisoit fortifier la tranchée ^ dont i'ay parlé cy deuant. Alors sans vser d'autre délay, ils commencèrent à faire iouër leur artillerie , et à battre la ville du costé de la mer, auec vne grande furie qui dura six iours entiers. Cependant les habitans se deffendirent fort vaillamment; quoy que cela ne se fist pas sans que de part et d'autre il y eust beaucoup de sang respandu. Ce qui Tut cause que le General des Achems connoissant qu'il n'aduançoit pas beaucoup, fit mettre pied à terre à ses gens, qui flancquerent douze grosses pièces, et ainsi la batterie recommença par trois diuerses fois, auec tant d'impétuosité, qu'elle démolist l'vn des deux forts qui deffendoit l'entrée de la riuiere. Ce fut par là mesme qu'à la faueur de certains ballots de coton qu'ils conduisoient deuant eux , ils assaillirent un matin la principalle forteresse. En cest assaut estoit Capitaine vn certain Abissin, appelé Mamedecan, qui depuis vn mois, ou enuiron^ estoit arriué de luda, pQur confirmer la nouvelle alliance que le Bâcha du Caire auoitaccordée au Roy d'Achem, de la part du grand Seigneur, par lequel traicté il luy donnoit vne maison de douane au port de Pazem. Cet Abissin se rendit maistre du hou-
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leuarty auec soixante Turcs, quarante saires y et quelques Mores Malabares ^ lesquels plantèrent cinq enseignes, et plusieurs guidons. Cependant le Roy d^Aaru , à force d'encourager les siens auec des promesses, et des paroles, telles que le temps présent requeroit, fist si Lien qu'auec vne valeureuse resolution ils attaquèrent les ennemis, et regaignerent le bouleuart que n'agueres ils auoient perdu ; de sorte que le Capitaine Abyssin y demeura sur la place auec tous ceux qui estoient dedans auec luy. Le Roy voulant alors s'ayder dVn si bon succez , comme vne personne qui recherchoit la victoire, fist à mesme temps ouurir les portes de la tran* chée, et s'estant mis en campagne auec vne bonne partie des siens, il combattit si vaillamment contre ses ennemis, qu'il les mist tous en déroute. Par mesme moyen il leur prist 8. des j!2. pièces d'artillerie qu'ils auoient desembar* quées , et ainsi il fist sa retraîcte en tonte asseurance. A l'heure mesme il se fortifia le mieux qu'il put, afin de soustenir plus facilement les assauts que ses ennemis luy deuoient donner.
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